Scène du film de ma vie (one more)

lors d'extraits précédents :


  • Pour la première fois depuis longtemps, je prends un vrai train, je veux dire un lent. On a le temps de lire le nom des gares, mais il n'y a pas de voiture bar, ni de wi-fi, simplement une petite voiturette poussée par un (beau) jeune homme, laquelle est pourvue de quatre sandwichs et cinq boissons dont une bière insipide et un café à filtre par tasse, vieil ancêtre du soluble.
  • Depuis une paire de mois j'envisage de confier un manuscrit à une éditrice précise, dont j'apprécie comme elle travaille avec ses auteurs. Son seul défaut : être une femme (1). Mon gros défaut : être tellement submergée par ma vie que je ne parviens pas à terminer le rassemblement d'un seul de mes travails sur papier.

*    *    *

 

Intérieur train, wagon de première, confort usé.

 

Le jeune homme passe avec son chariot, je choisis dans les trois sandwichs qui lui restent celui au poulet, puis une canette de bière à cause de Maigret (2), et un café. Il le dépose sur la tablette. À l'instant d'après payer [dialogues courants, énoncé d'une somme, tenez, gardez la monnaie, merci, on peut laisser les comédiens improviser], je prends l'objet en main et découvre alors qu'haut et bas se désolidarisent qu'il n'était pas d'une seule pièce.

Le café se renverse en beauté sur mon jean tout propret, le garçon se répand en confusion de n'avoir pas prévenu, je dis Ce n'est pas grave, c'est juste un jean. Il rajoute de l'eau pas très chaude sur le dispositif reconstitué (on ne s'en plaindra pas, j'ai échappé aux brûlures de second degré du premier jet, lui aussi tièdasse).

Il part sans s'attarder, j'éponge un brin, bois le café sans attendre qu'il ne se renverse à nouveau. Ce qui fait qu'après, ne reste plus que la bière (et le sandwich, d'ailleurs pas mauvais).

 

*    *    *

Intérieur train, même endroit, quatre minutes et quinze secondes après

 

Une petite fille qui passait fait un écart dû aux remous du train, occupée à siroter ma bière tout en lisant le futur nouveau livre de Romain Slocombe que le café a miraculeusement épargné, je lui fais un sourire bienveillant mais distrait, la personne qui l'accompagne s'excuse, je réponds vaguement en mode automatique que ce n'est rien, elle s'exclame alors :

- Gilda !

et joyeuse me présente un charmant homme jeune (le père de la petite) ainsi que l'enfant.

Nous échangeons quelques paroles phatiques sur notre présence ici, le confort du train lent et la localisation probable de l'homme au sandwich (il ne doit plus en avoir qu'un), que le trio file tenter de rattraper avant qu'il ne soit entièrement dévalisé.

 

*    *    *

Intérieur train, 30 mn plus tard, toilettes du même compartiment

En me lavant les mains, je constate dans le miroir que mon jean n'avait pas été le seul élément de ma garde-robe à avoir été baptisé au café, mais également mon polo clair. Et bien.

 

Lire la suite "Scène du film de ma vie (one more)" »


Isabelle, n'en rajoute pas

Ils se rendent à l'église, jeunes, beaux et élégants quoi qu'un peu en retard. Je le sais d'avoir eu vélléité de la voir juste un instant plus haut et y avoir renoncé pour cause de messe en cours. Déranger un rite me dérange, je crains que mon sceptiscisme intersidéral ne soit perceptible, j'ai donc passé mon chemin.

Et remarque ce couple qui s'y rend avec empressement, un samedi au bord du soir (1), à un âge et une heure où on les attendrait plus probablement invités ou invitants des amis à dîner.

P7160750

 

Je les crois silencieux, comme déjà recueillis, et leur trouve un air triste, en fait un film aussitôt : ils se rendraient à une messe en l'honneur d'un récent défunt. Mais alors que je passe à leur hauteur, j'entends l'homme dire à la femme de ce ton de colère contenue que seuls savent offrir les bourgeois d'origine :

- Isabelle, s'il te plaît, n'en rajoute pas.

Isabelle n'a rien dit, l'office n'attendait plus. À quoi pendant la messe ont-ils donc pensé, quand le recueillement s'amorçait si mal ?

 

(1) L'expression n'est pas de moi, mais je n'en vois guère de plus adaptée.