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Le Kung Fu sous la flotte - c'est beau c'est beau c'est beau -

The Grandmaster - Wong Kar-Wai - 2013  

 

 

J'aime les œuvres calmes, sobres et ténues, qu'il s'agisse de livres ou de films, voire même de musique. Celles qui parlent à l'âme, sans artifices, le plus simple qui va au cœur et à l'intelligence qu'il a.

Mais je suis sensible aussi à ce qui tient de l'état de grâce, de génie, de folie créatrice partout où il se niche. Il m'est arrivée d'être transportée, littéralement, le souffle coupé de beauté, à l'opéra - tout le contraire du sobre et ténu -.

Et puis je suis une femme que le charme de certains, comme une midinette, ne laisse pas de bois. Tony Leung Chiu-Wai est de ceux-là.

Par ailleurs nous éprouvons quelques difficultés mon fils (17 ans) et moi à trouver des films qui nous vont à tout deux : il a passé l'âge de suivre courageusement maman dans ses prédilections Arts et essais, a besoin d'action et que ça pète un peu, tout ce qui fait que je peux m'ennuyer, l'action étant souvent ce qui pallie au fait qu'il ne se passe rien "inside".

Wong Kar-Wai a réussi l'exploit de nous séduire tout deux avec du cinéma en mode majuscule, une forme de western asiatique, d'épopée confuse mais de toute beauté, de gestes violents mais chorégraphiés.

Le parti-pris esthétique est si fort qu'il peut agacer, pour ma part il m'a, pour une fois, embarquée sans doute parce qu'il était parfait. La scène d'ouverture de kung fu sous la flotte m'a scotchée au fauteuil, un exploit de cinéma, une scène dont on se demande, même avec les moyens numériques actuels comment il est possible de la tourner et qu'on imagine devoir prendre des mois de travail, une folie.

Une des scènes est la plus sensuelle que j'aie vue au cinéma depuis des années. J'ai été sensible à l'effet miroir - alors que j'ai tout au plus quelques notions de karaté -, c'est dire.

Je soupçonne d'ailleurs que les vrais amateurs de kung fu dans ce chef d'œuvre d'art cinématographique ne trouvent pas leur compte, que c'est trop fait beau et pas assez en gestes enchaînés (1), mais j'ai aimé qu'il n'y ait pas que de la pure brutalité, que certaines des techniques pratiquées permettent aux hommes et aux femmes de lutter à égalité.

Les sortes d'absences du scénario (2) ne m'ont guère gênée, sauf une (IP Man avait-il un fils ? Est-ce lui que La Lame en le défiant balance dans un fauteuil ?), il est vrai que j'apprécie les films de David Lynch donc je n'ai pas forcément besoin qu'on me dise tout tout bien. En revanche les bruits de coups exagérés, si.

Et une déformation de l'informaticienne qui ne peut voir ou entendre IP sans songer "adresse I.P.". Ainsi que la ressemblance sous un certain angle entre Tony Leung et Barack Obama qui m'a troublée à plusieurs reprises, au point de me demander un effort de reconcentration vers le film (3).

Le souci des détails, de brefs plans de coupe presque drôles me restera, les boulons, les planchers, le décor que l'on craint d'abimer (ou que l'on défie de ne pas casser). Je sais que plusieurs visions de l'œuvre n'épuiseront pas les redécouvertes de nouveaux points de félicité. Et pour une fois j'ai aimé un gimmick, celui des photos aux éléments figés.

Si mon emploi du temps n'était pas si chargé ni mon porte-monnaie si plat, je serais déjà retournée voir le film, je crois. La sorte d'énergie qu'il m'a apportée m'a duré une semaine, pendant laquelle mon calme était souverain.

 

PS : Le vrai Ip Man ou Yip Man ressemblait à cela et sa technique devenue fameuse à ceci

(1) On me souffle dans l'oreillette qu'il faut voir les Ip Man pour ça.

(2) J'ai eu l'impression qu'elles étaient dues pour partie à un montage un brin trop expurgé. On m'a confirmé qu'une version asiatique du film durait 10 minutes de plus. Sans doute les bribes qui manquent à une compréhension moyenne.

(3) Ce côté rassurant du bon vieil internet et un ami qui a effectué une première recherche : je sais que je ne suis pas la seule à le penser.

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L'intervallo - Leonardo di Costanzo - mai 2013

 

Il sera dit que les deux films récents qui auront laissés sur moi une empreinte durable en cet hiver 2013 devaient être italiens :

Les équilibristes, vu au festival d'Arras et qui me hante encore, depuis novembre l'effet n'est pas dissipé ;

- L'intervallo de Leonardo di Costanzo vu à Paris avant une belle rencontre.

 

 

 

Les films les plus forts viennent souvent des fils les plus fins : deux jeunes se retrouvent à devoir partager une journée dans l'attente inquiétante des mafiosi qui les ont mis en présence ; on comprend très vite que la jeune fille s'est faite enlever par représailles ou punition. Quant au garçon, il n'a pas eu trop le choix, et s'est sous la menace qu'il se fait geôlier.

Bref, una giornata particolare, mais dans une vie d'adolescents menacés par la violence d'une société dans laquelle ils n'ont que commencé à poser les pieds ; mais qui aurait été filmée par Tarkovski au lieu de Scola : décor digne de la fin de Stalker ou Nostalghia, grands bâtiments abandonnés avec splendide séquence de pluie et la présence de l'eau aussi à l'intérieur, comme un hommage (1), et les avions qui par moments passent si bas que comme dans Le sacrifice ils interrompent actions ou conversations ou du moins les dévient.

Mais contrairement à l'univers exclusivement sombre du cinéaste russe, le film italien nous offre de délicates trèves, alors que les deux protagonistes explorent l'univers clos dans lequel on les a jetés. Ces moments où la part d'enfance encore vive en eux reprend le dessus et la menace sur leur avenir immédiat s'estompe.

La magie du film est de nous accorder aussi une parenthèse, un espoir que la beauté du monde malgré sa condamnation à plus ou moins brève échéance, ne soit pas tout à fait perdue et qu'il doit être possible de s'entendre entre (sur)vivants.

Enfin, les mafieux et par ailleurs l'expression des jeunes, en dialecte, sont d'une impressionnante vérité. À en oublier qu'il s'agit d'une fiction.

Je sais que ce film me restera longtemps. Et que perdureront quand j'aurai oublié l'essentiel de l'intrigue, ces deux scènes du fils et son père préparant leur matériel de travail pour la journée, à gestes immuables, silencieux et précis, puis le repliant à la nuit venue.

 

 

PS : J'ai la conviction, s'il parvient à maintenir le cap face aux sollicitations et aux risques séduisants de ce monde et sauf accident de la vie, qu'on tient en Allessio Gallo un futur très grand : prenez le temps d'écouter son interview au sujet du film. Ses débuts me rappellent ceux de Di Caprio dans Gilbert Grape, et il ne s'agit pas plus de le prendre pour un pataud sympa que le tout jeune Leonardo d'alors pour un handicapé (2). He's gonna be redoutable et vous pourrez dire : j'ai vu son premier film.

 

(1) Se méfier des fausses évidences : interrogé à ce sujet Leonardo di Costanzo qui parlait lui-même volontiers de "Una giornata particolare" a dit que les références à Tarkovski n'étaient pas volontaires, dont il était flatté.

(2) Il était à ce point saisissant, et peu connu à l'époque, que j'avais eu un doute si le cinéaste n'avait pas fait le pari de recruter quelqu'un qui l'était.

Bonus : un article de Télérama avec trois extraits commentés par son réalisateur


Toujours à l'affiche (Sugar Man)

 

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 Je n'ai pas eu les moyens d'aller à Bruxelles, ni lui de m'offrir le trajet, c'est donc chez son éditeur dans le VIIIème que je passe prendre les petits "Alice ..." du bien-aimé à redistribuer aux personnes choisies, équipés d'un carton sur lequel de chez lui il a préparé pour chacune une dédicace.

Le patron, sympa, me laisse y aller sur les heures de librairie qu'après tout elles concernent aussi. 

C'est ainsi qu'à 14h40 par un mercredi d'avril (glacial) je constate avec une petite bouffée de joie que "Sugar Man" est toujours là.

 

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