Cancans français (mais un peu belges aussi, et italiens)

Yesterday, in Paris

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Afin qu'ils puissent savourer ce billet il est sans doute mieux que je prévienne ceux qui ont la chance de ne pas me connaître dans la vraie vie que je suis le genre de personne qui lorsqu'une amie touite le 26 avril à un retour d'Angleterre "Je suis dans le Ferry et j'attends de débarquer avec le mug de William et Kate [...]", pense que là-bas elle a revu de vieux copains qui lui ont offert un bol pour le thé, way before remembering there is some royal wedding up there these days et que peut-être il s'appelait William le garçon ?, qui prénomme sa fille Adeline 3 semaines avant que Johnny en épouse une ce qui eût été dur à porter s'il n'avait pas eu la bonne idée de divorcer pas trop longtemps après (1), qui lorsqu'elle passe devant les kiosque à journaux plein de prénoms à sensation ne se demande même plus de qui il peut s'agir, et qui ne comprends foutre rien à ceux des touites d' @william_rejault où il cite un nom (2), mais c'est ça qui est drôle.

En fait je ne m'intéresse guère à la vie des célèbres fors quelques artistes dont j'admire le travail et encore, s'il me souciait quand Natalie Dessay s'était fait opérer des cordes vocales c'était, en plus d'une sympathie que j'éprouve pour ce que sur scène de sa personalité elle laisse entrevoir, parce que ce qui relevait de sa vie personnelle n'était alors pas sans incidence sur son art.

Ceux dont je suis soucieuse sont ceux que j'aime dans l'existence, et je ne tiens d'ailleurs, sauf cas très particuliers (lorsqu'il y a danger), pas à savoir davantage que ce qu'eux souhaitent me confier.

C'est pourquoi le flux d'indiscrétions auquel j'ai été soumise hier, m'a laissée plus perplexe et désemparée qu'amusée, quoique par son abondance bien un peu rigolarde.

 

C'est l'amie d'une amie avec lesquelles je dégustais en terrasse un café matinal, qui a ouvert le bal. Elle connaissait de près la mère de l'ex-compagne ou petite amie d'un [auteur contemporain (encore bien vivant hier)]. Je n'ajouterai rien.

C'est une ancienne jeune fille au pair chez un [écrivain français du siècle dernier - depuis longtemps décédé -] entre-temps belle grand-mère qui devant moi a évoqué de plutôt jolis souvenirs que le Lagarde et Michard n'aura pas. (autre lieu, et je ne buvais rien)

C'est une ancienne élève de ses cours de danse qui m'a parlé de Lucette Almanzor de façon fort touchante, et par ricochets inévitables de ce [grand écrivain français du siècle dernier qu'il est délicat nommer tant l'œuvre est remarquable et les opinions de l'homme contestables] qu'elle avait épousé. (au téléphone)

C'est un vieux copain de quelqu'un que j'aime bien et qui évoque devant moi (3) avant de prendre congé de son pote, l'extraordinaire négligeance d'un [chanteur contemporain, pas mort, que je sache (mais suis-je fiable ?)] que [artiste peintre] aurait en son temps gratifié d'un cadeau de sa production personnelle mais que le premier aurait égaré tandis que le présent prenait une valeur insoutenable. (dans Paris, dehors, je crois, ou peu avant, auprès d'un beau vélo)

C'est un type sympa d'une grande tablée où j'ai échoué au plus que soir après être arrivée trop tard pour écouter une fois de plus un [grand auteur italien contemporain], et qui a travaillé avec un ex-compagnon d'une [grande actrice française hélas décédée] et qui a confié des détails sur la vie qu'elle menait à ses commensaux dont j'étais. (banlieue parisienne, dans une pizzeria).

Ensuite, je suis rentrée chez moi. Ça suffisait comme ça. Oprah n'aimerait pas tant de concurrence, je crois.

 

[photo : des passants dans Paris, mai 2011]

(1) Je dois beaucoup à Johnny Hallyday (si, si, sérieux)

(2) sauf quand il révise Abba

(3) Je veux dire en m'incluant dans la conversation comme il arrive généralement lorsqu'une personne B prend congé d'une personne A laquelle attendait C et qui vient d'arriver.

(4) Je serai une très belle vieille dame (ambition déclarée); messieurs, ça vous apprendra !

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Jour férié

Lundi de Pâques, cette année

 

C'est en écoutant le choix de KMS qui date de samedi mais que je n'ai le temps de savourer qu'aujourd'hui, que la conscience m'est venue que le calme particulier de ce lundi était celui d'un jour férié.

Depuis deux belles années que ma vie professionnelle a totalement changé, que je me suis libérée d'un job qui n'avait rien à voir avec moi mais uniquement mes fins de mois, de toutes façons difficiles malgré ce sacrifice-là, les week-ends m'importent peu, de même que les jours officiellement non travaillés. Mon rythme n'a plus que peu à voir avec le calendrier général, je suis en permanence en activité, ne prends que le repos que le corps impose, n'ai plus besoin de vacances au sens où elle me furent jadis si nécessaires - c'était le moment de l'année où enfin je me retrouvais, ce qui m'a permis une fois sauvée de redevenir moi-même sans de trop graves difficultés même si ma vie sentimentale n'a pas franchement aidé -.

Et même si mon enfermement n'était pas apparent et tout à fait volontaire, il s'agissait tout bonnement de gagner sa vie, et je ne subissais de la part de l'entreprise aucune fascination (c'est bien, d'ailleurs ce qui me fut in fine reproché, n'être pas dupe et ne m'en pas cacher), quelque chose d'une expérience traversée dont on doit se sauver, et ce que raconte Claire Vajou  (1), aidée à parler par Olivier Germain-Thomas n'est pas sans faire écho.

Je suis bien placée pour savoir que quoi qu'on essaie de nous inculquer, on n'a pas toujours le choix, qu'il faut par moment accepter ce qui se présente sans quoi on perd logement, soins médicaux possibles et on manque de quoi manger ; que tout le monde n'a pas un riche papa prêt à vendre un immeuble pour vous acheter un lieu de travail sur un caprice de poupée. Je suis consciente d'avoir eu beaucoup de chances dans mes propres malheurs et celle de formidables rencontres, de celles qui sauvent si l'on parvient à saisir la main qui se tend. N'empêche, autant que possible, il est important de ne pas se laisser enfermer trop longtemps, et toujours s'efforcer d'aller vers ce pour quoi on est fait.

Le prix à payer : une vie de consommation faible, pas de voyages de pur agrément, pas d'achats superflus ou dispendieux, le moins possible d'appareils fragiles, un ordinateur jusqu'à l'extrême panne, des réparations qui traînent, personne pour faire à notre place le ménage qu'on ne fait pas, des mois sans un violon ou un appareil photo, et pour les enfants s'ils sont, des études sans filets (pas de rattrapage de gosses de riches possible, pas d'école coûteuse où l'on s'achète un avenir).

Mais en face, la liberté d'être soi-même, tout simplement, de n'être pas épuisé tout le temps et ni éteint, ni en danger (2).

En attendant, vive les jours fériés où l'on peut tous se retrouver qu'on soit livres libres de notre temps où qu'on l'ait aliéné.

 

(1)Merci à Armand Borlant qui m'a aidée à retrouver l'émission.

(2) À ce sujet, je recommande encore et toujours la lecture du livre "Des clous" de Tatiana Arfel.


Mémoire des lieux d'études et de travail

C'est un billet chez Embruns, sur une idée de Karl La Grange , puis un autre billet chez Virgile qui m'ont donné envie de regarder dans ma mémoire ce que ça pouvait bien donner.

Ce ne sont pas mes lieux de travail salariés qui me sont venus à l'esprit, mais bien les lieux où j'avais étudié puis écrit. Au travail du gagne-pain, à part les toutes premières années, ce n'était pas vraiment moi ou même vraiment pas moi. J'étais la version zombie, mais fidèle à moi-même, de la personne que je suis. Je n'étais moi qu'en dehors de ces heures contraintes. Depuis deux ans seulement je suis presque la vraie, avec le sentiment très fort de l'avoir échappé belle (1). Presque, parce que des peines affectives sont venues plomber la fille solide et joyeuse que pendant longtemps aux heures de liberté j'ai été.

J'aimerais beaucoup qu'avant de mourir la vie m'accorde d'être à 100 % moi au moins sur une période. C'est pour l'instant un tantinet mal engagé.

N'empêche que je crois pouvoir être fière du chemin parcouru. C'était putain pas gagné.

(1) Ce billet de Chiboum m'y a refait penser.

PS : L'autre chose qui fait que mes lieux de travail salariés ne me sont pas venus spontanément à l'idée est que longtemps j'ai travaillé dans un siège social prestigieux et qui a brûlé. Partant de là nous (les salariés de l'endroit) nous sommes trouvés pris dans une valse de déménagements successifs, puis une fois l'urgent calmé, comme si le pli était pris de changer chaque année, quelque chose qui ressemblait à un mouvement brownien. Le billet serait interminable. Et mes anciens collègues désormais installés dans une proche banlieue encore plus loin de la plupart des chez-eux n'ont pas fini d'en baver.

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La plupart des photos sont des captures d'écran de google street view ou des photos personnelles. L'une d'elles provient du site d'un des lieux habités en attendant que je retrouve une des miennes dans mes archives.

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une cité "Barbu" dans le Val d'Oise

 

Jusqu'au bac, cité de pavillons. Avant, ailleurs (des immeubles en grande banlieue) mais j'étais trop petite pour les devoirs d'école. Pour savoir comment c'était lisez les romans d'Olivier Adam. Il est plus jeune que moi mais l'ambiance y était à peine moins plombée. Personnes pour la plupart d'un milieu modeste, rêvant d'un vrai "chez soi" par opposition aux immeubles où la plupart ont vécu après guerre, fiers d'avoir un jardin, et tout entiers dédiés à leur travail (pour payer ça) et leur famille. Les femmes travaillent à l'extérieur ou pas, les divorces sont relativement rares. Les enfants jouent dans la rue. Mais leurs parents, sont-ils heureux ?

Les parents avaient mis un point d'honneur à ce que ma sœur et moi ayons chacune notre chambre. Pour se faire mon père avait dû en aménager une pour eux au sous-sol, mais qui n'avait pas de vraies fenêtres. Seulement des vasistas.

Je passe dans ma chambre beaucoup d'heures à lire, écrire, étudier. Être malade, aussi. Mes hivers ne sont qu'une longue tousserie.

 

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Foyer Saint-Louis, rue de Clichy, Paris

 

Le bac en poche, j'entre en classes prépa. Mes parents et moi nous sommes réjouis que je sois acceptée dans un lycée (Chaptal) situé dans la partie nord de Paris. Il n'y aura pas de frais d'hébergement.

Sauf que la gare est à 20 mn à pied de la maison, qu'on arrive gare du nord et que pour Saint Lazare il y a un changement (je crois à Ermont). Très vite et malgré leur secours (plus d'une fois on viendra me chercher en voiture à la gare de Cormeilles, celle qui est directe et pas trop loin), je craque. Grâce à un collègue d'origine italienne, mon père dégote une place dans ce foyer privé pour jeunes filles et tenu par des sœurs. Les chambres sont peu coûteuses mais pas individuelles. Je partage la mienne avec une grande fille effacée et timide, d'une gentillesse à toute épreuve. Elle persiste à dire que la lumière ne la dérange pas. Peu habituée à travailler "pour les notes" et donc avec efficacité, j'étudie souvent jusque vers 1h du matin quand ça n'est pas 2, alors qu'elle-même, étudiante en BTS de cuisine, n'a que peu de devoirs à faire et se couche fort tôt. Cette situation me pèse.

Un jour un de mes cousins qui habite dans le quartier me fait l'heureuse surprise de venir après son travail me visiter. Il ne peut monter, nous en sommes réduits à aller au parloir, près de l'entrée. La situation l'avait amusé, mais j'en conserve encore un souvenir d'humiliation.

En ce temps-là, pas de place pour les filles en internats de prépas parisiennes. En revanche il existe dans le XVIème, rue du Dr Blanche, un foyer des lycéennes, aux tarifs du public (quoique plus chers que pour les gars logés dans leur propre lycée). Dès que j'en apprends l'existence, je m'efforce d'y aller. Il faudra quelques mois, et convaincre les parents : le XVIème est loin du lycée. J'ai probablement été chiante sur ce coup-là, les obligeants à des démarches que j'aurais dû faire (je venais d'être majeure, mais en même temps il fallait des papiers de revenus des parents). J'obtiens la place. Je me crois sauvée.

 

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Ce sont enfin de bonnes conditions de travail, il y a même des salles de musique, de sport (j'ai redécouvert en triant des papiers que j'y suivis des cours de danse, ce que j'avais totalement oublié), une cantine ce qui évite de se préparer à manger, une bibliothèque ce qui est formidable en ces temps d'avant l'internet. On imagine mal, même en l'ayant vécu, tout ce temps qu'on perdait à rechercher des données, des informations, des explications complémentaires à des cours mal compris.

L'été qui suit je rencontre à Oxford (2) lors d'un séjour linguistique que j'ai arraché à mes parents, mon premier amour. Évidemment il habite loin, et me quittera pour une plus près bien plus conforme à son idée de la vie d'adulte, jeune homme sérieux à la recherche "d'un projet partagé de vie" (2bis), quand je ne crois qu'au présent et à s'aimer. En attendant j'accomplis un premier trimestre de spé fabuleux. Énergique et heureuse comme une femme aimée ... sauf qu'on ne se voit jamais. Où trouver l'argent de payer les trajets alors que l'un comme l'autre sentons nos parents réticents ?

Il me quitte en janvier, aussi proprement que peut le faire un gars de 20 ans, en venant me le dire, honnêtement. Et sans mégoter sur les câlins, ce qui me vaudra vis-à-vis du paternel une de nos pires empoignades. Ô tempora ô mores ?

Ça sera la première fois d'une triste collection de litiges et violents reproches pour quelques choses ou quelques-un(e)s que j'ai perdu(e)s. Curieux phénomène, je ne sais pas comment je me débrouille, mais ça se répêtera. Je suis la championne de me faire reprocher ce qui me manque avec cruauté, de me faire reprocher le contraire de ce qui est.

La rupture d'avec mon bien-aimé me mettra KO pour toute la fin de spé, révisions et concours. En surface je suis présente, assidue, exemplaire. Mais rien ne s'imprime vraiment des heures passées à apprendre. Les nuits déjà courtes sont consacrées à pleurer. Heureusement j'ai de bons amis et il existe par petits lots une bonne solidarité, alors pour les devoirs à préparer "chez soi", on ne me laisse pas tomber. Et je parviens à être efficace quand on travaille en groupe.

Je rate copieusement tous mes concours, avec cependant des résultats honorables à Centrale qui reste un bon souvenir : nous sommes logées sur le campus, chambre de 3, les deux autres sont sympas, je me souviens que l'une d'elle lisait pour se détendre des San Antonio. Ce changement de cadre me fait une belle diversion au chagrin. Le parc de Sceau, tout près. Un midi, entre les épreuves j'écris à mon encore bien-aimé. Comme il n'est plus question de lui parler d'amour, je lui raconte ce que je vois, et les concours, tout ça, comment c'est. Déjà cette tendance à aimer trop profondément pour parvenir à me fâcher. L'autre femme est mieux que moi, même sans alors la connaître je n'en doute pas (3), c'est dans l'ordre des choses.

Je passe une partie de l'été suivant à potasser en vue d'examens d'équivalences en fac, à tenter de me faire à l'idée de rempiler pour une spé., à écrire en montagne un récit torride du peu d'expérience sexuelle que m'a valu cet amour brisé. C'est très curieux, je suis la 3ème d'une équipe constituée de deux amies d'enfance, et que ça dépannait de partager les frais, mais je supporte mal l'altitude (4) alors l'après-midi pendant qu'elles partent en cueillettes variées et s'extasier des fleurettes, je reste enfermée et j'écris. Mal. De l'érotisme par quelqu'un qui n'en a ni l'expérience ni celle d'écrire. Ce projet était audacieux. Mais ce document, retrouvé relativement récemment n'est pas sans intérêt : me sentant mourir de chagrin j'y fais quand même de l'humour et surtout j'écris pour celle que je serai plus tard si jamais je survis, je le dis, je me tiens ultérieurement compagnie. Et le plus beau c'est que ça fonctionnera.

Retour fin août en région parisienne, petit récit bouclé, bonnes copines dissuadées de me reproposer quoi que ce soit, une piètre ménagère et qui écrit tout le temps. Persuadée que j'ai tout raté, je ne vais pas même, pour les concours, à la pêche aux résultats et c'est mon amie Carole, au téléphone qui en me demandant "Alors finalement tu fais quoi, 5/2 ou tu y vas ?", qui m'apprendra que j'en ai réussi un. Je veux, que j'y vais.

En plus l'école est à Paris, ça évitera les frais d'un hébergement (bis repetita).

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Cité universitaire Jean Zay, Antony

Très vite il apparaît que le trajet est intenable, une partie de l'école est en banlieue sud, contrairement à une légende bien établie, en école d'ingénieur il y a quand même du boulot pour qui ne souhaite pas pipoter.

Et puis j'ai rencontré quelqu'un. Il semble fou amoureux fou de moi. Souffrant de haute solitude, je l'accueille avec plaisir. Nous sommes l'un comme l'autre un peu perdus dans ce milieu de gosses de riches, fonctionne immédiatement une solide solidarité, bientôt 30 ans qu'elle dure malgré bien des tempêtes. Ou peut-être et pour partie à cause de. Il rêve déjà d'une belle blonde. Je soupire à l'époque encore après mon premier amour trop vite perdu. Nous nous voulons du bien et beaucoup de consolations. Très vite nous emménageons dans une chambre "pour couple" que la résidence déjà en ce temps-là dans un état terrible de délabrement possède. Il y avait une chambre de célibataire. Nous passons à la mairie d'Antony en compagnie de copains de promo établir un certificat de concubinage qui au fond est un faux puisque nous en avons précisément besoin pour obtenir la possibilité de concubiner. Je deviens amoureuse.

Il y a une pièce avec un grand lit, une autre avec les deux bureaux, le tout fourni en mode antique et déglingué par l'administration, une toilette-salle d'eau avec la douche sans bac, l'eau s'écoulant directement dans le sol. Pour de jeunes amoureux nous passons quand même beaucoup d'heures rivés, studieux, à nos bureaux. Et nos week-ends sont sinistres : retour chacun chez papa-maman, lesquels ne conçoivent pas que nous n'y soyons pas. De mon côté je passe en plus le samedi à donner de petits cours de maths qui sont mon gagne-pain.

Rétrospectivement je me demande pourquoi nous acceptions d'assujetir tant de nos pauvres heures de loisirs à des obligations familiales qui nous mettaient le moral bas - ce n'était réjouissant ni chez les parents de l'un ni chez ceux de l'autre -. Je crois qu'en ce temps et dans ce milieu-là, tout simplement ça ne se discutait pas, en plus que chaque famille prenait en charge le demi-loyer, la carte orange, l'avance des frais de scolarité (5) et un peu de liquidités.

Trois ans plus tard et peu d'embrouilles, nous voilà l'un comme l'autre diplômés.

 

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rue Dulong, Paris XVIIème

Le garçon en ce temps-là doit au pays un service militaire. Je n'ai pas trop de mal à persuader le gringalet qu'il était à tenter plutôt sa chance pour une coopération, certes plus longue, mais tellement plus intéressante que d'aller jouer les bidasses et perdre son temps.

Le hic : j'ai trouvé du travail à peine les cours achevés (terminés un vendredi, le lundi j'étais salariée) et c'était nécessaire puisqu'il y a des prêts étudiants à rembourser.

Le poste qu'il décroche est au Burkina Faso. Pour un gars qui n'avait que très peu voyagé c'est le bout du monde. Je sais que ça lui fera du bien, je le pousse et secoue. L'aide à envoyer place de la Bourse le télex qui auprès de l'école qui va l'employer communiquera son CV résumé. Du temps de l'internet, on ne sait plus imaginer ces difficultés et coûts de communications qu'on avait parfois.

Je sais qu'étant celle qui reste sur place, je serai la chagrinée. Je sais qu'il y a un risque non négligeable qu'il succombe aux charmes des femmes de là-bas. Je sais aussi qu'il a besoin de s'aguerrir, d'être indépendant.

La seule chose que je parviens à faire pour moi c'est de négocier auprès de mon employeur la possibilité de prendre dès la première année quelques congés sans soldes afin de le rejoindre là-bas une douzaine de jours tous les 3 mois.

Il nous faut libérer la chambre en cité U. Par un lien familial indirect (belle-famille d'une de mes cousines, je crois), je dégote une chambre de bonne rue Dulong dans le XVIIème. Ironie du sort, elle est tout près du lycée où j'étais en prépa et l'avoir à l'époque m'aurait beaucoup aidée. Pour la première fois de ma vie, je savoure l'entière liberté de mes soirées : pas de cours à potasser, pas de projets à rédiger. L'endroit étant tout petit, pas ou peu de ménage. Je fonce dans le sport afin de combler le manque de sexe. Et aussi parce que j'ai pigé que ma santé étant fragile je me devais de maintenir la meilleure condition physique possible pour espérer m'en tirer. Rencontre avec ma prof de danse, qui est quelqu'un qui va compter : son enseignement est de grande qualité, avec une barre qui permet d'échauffer soigneusement chaque élément du corps. Elle m'accepte dans ses cours malgré un niveau catastrophique : je pige vite, mais la carcasse a un mal fou à suivre. Quelque chose dans mon cerveau est mal branché. Mais elle accorde sa chance à cette sorte de fille mal coordonnée, qui fait tache dans le groupe de gens habiles et aisés de mouvements, elle accorde sa chance parce qu'elle a perçu que j'étais du genre à bosser jusqu'à ce que ça puisse passer.

À l'époque ce que j'écris ce sont des lettres à mon amoureux. Lui-même fait aussi l'effort. La chambre de bonne est louée meublée, seules les étagères à livres à présent dans ma cuisine, sont à moi. J'écris sur une petite table blanche en formica, laquelle peut se replier. En gros si le canapé lit est déplié pour dormir, la table doit être repliée et si je veux l'ouvrir vraiment il me faut remettre le lit en position canapé.

 

Deux ans et quelques péripéties plus tard, l'Homme revient vivre à Paris. Par le biais du 1% patronal puisque je suis salariée d'une grosse entreprise, j'obtiens après plusieurs mois d'attente un appartement à Clichy. C'est assez amusant, long silence puis un coup de fil un jour, il faut visiter le soir même et donner son accord dès le lendemain.

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rue Martre, Clichy la Garenne

Nous y vivrons 3 ans, chassés par l'établissement d'un sur-loyer qui aurait fait doubler ce que nous devions payer. Il est vrai qu'entre-temps, nous sommes deux jeunes cadres dynamiques (!) à travailler.

Nous avons placé une table dans notre salon-salle à manger, près de la cuisine. À l'époque plutôt ordonnés, nous la débarrassons à chaque fois selon qu'il est l'heure du repas ou celle d'autres choses. J'écris des lettres à mes ami(e)s lointains, dépote toute la correspondance administrative, parfois tient un brin de journal lequel ne résiste pas au surmenage professionnel, prépare des albums photos. Notre fille naît alors que nous habitons là. L'été est difficile, trois fenêtres sur rue large et passante, irrespirables aux heures de sorties des bureaux + coucher du soleil.

J'aime qu'il y ait une deux chevaux sur le google street view. Nous avons une 205 junior à cette époque-là. Qui nous sera volée dans les parkings, puis retrouvée et remise en état. Les commerces en revanche, ont changé.

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 Quand tombe la nouvelle du sur-loyer, nous nous mettrons en recherche d'une autre habitation. Pour tout un lot de raisons professionnelles, familiales, de coût du logements (6) et de garde d'enfant (mes parents nous aident un temps pour un jour par semaine, sans quoi je travaillerai à perte) nous cherchons, cette fois volontairement, à ne pas quitter Clichy.

Aucun trois pièces en location. C'est donc sous la contrainte d'une pénurie que nous décidons d'acheter. Apport personnel ridicule. Taux des prêts élevés. Nous ne les obtenons que parce que je travaille dans une banque et grâce à la générosité de quelques-uns qui nous aiderons à toiletter l'absence d'apport - et que sauf mes parents nous avons vite remboursé, eux, plus lentement -.

L'appartement est un coup de foudre et d'intuition que j'ai eu, grâce à une grande professionnelle d'agence immobilière. Un "C'est là !" auquel je me dois d'obéir.

Pour écrire, d'abord pas grand-chose puis mes révisions et devoirs de maths, l'année d'une tentative de CAPES sous Fongecif à temps partiel, puis des bribes de journal, puis un carnet de bord à la naissance de mon second enfant, j'occuperai d'abord un joli secrétaire à l'ancienne dans notre chambre de jeunes parents. À l'arrivée enfin d'un ordinateur, un vrai, une table dans le salon près de la télé que je commence à ne presque plus regarder. Puis à l'arrivée de l'écriture, la vraie, et de l'acquisition de mon premier ordinateur portable conjuguée avec l'apparition du wi-fi, la table de la cuisine.

Les enfants pour leur part ont annexé le salon, pour leur propre ordinateur et la télévision.

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Je commence à écrire le 7 novembre 2003 à 0h45, et c'en est fini d'une vie bien rangée.

L'Usine me pèse de plus en plus. Même à temps partiel, elle me deviendra insupportable après février 2006. Sans l'amour ni la grande amitié, ma vie n'a plus de sens, et certainement pas celui de ces longues journées contraintes passées à faire du boulot de Shadock aussi dépourvu de sens qu'il est fastidieux. Je trouve donc régulièrement refuge entre les midi dans un cyber hall du quartier de travail salarié. J'essaie généralement d'y écrire au moins un billet de blog, un article pour Voice of a City, bref quelque chose qui prouve que malgré tout je suis encore en vie.

D'autres jours il m'arrive de me réfugier vers une cyber-box rue d'Hauteville. J'y suis tombée un soir après la danse, cours dans un lieu voisin, et m'y suis trouvée bien, en plus que le quartier me rappelle que j'ai été un jour heureuse, qu'il fut un temps où l'on me voulait bien. Sur des claviers incertains je rédige des billets de blogs et réponds à mes messages un peu.

Je ne vais presque plus en ces lieux, liés à ce travail alimentaire que j'avais et qui me rendait malheureuse. Il m'arrive cependant quand l'emploi du temps s'y prête d'aller au cyber-hall, déjà un peu vieilli. Mon abonnement, renouvelé juste avant de quitter l'Usine y est encore valable.

Quant à la rue d'Hauteville, elle perd peu à peu de son pouvoir évocateur. Il m'arrive même parfois de l'emprunter sans y penser, puisqu'elle est très pratique pour certains lieux que je fréquente et que sa station Vélib est une des "à 25 mn" de chez moi. Et d'avoir un serrement de cœur quand un souvenir, de fait inattendu, m'y saisit soudain.

 

 

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BNF vue de l'autre côté (photo prise le 8 avril)

 

En juin 2010, ou à peine après, voilà que la possibilité m'est donnée d'être inscrite à la BNF (7). Pour la première fois de ma vie depuis l'enfance et la petite chambre séparée, ou le Foyer des Lycéennes mais son chagrin trop lourd, je retrouve un lieu à mon travail personnel entièrement dédié sans personne de proche pour interférer, ni lessive à sortir, poussière à chasser, repas à préparer. L'interférence viendra d'autres travails confiés, et d'un nouveau chagrin, celui qui me fait regretter que le prochain lieu studieux et pas seulement, ne soit pas pas celui-là, et que ça soit désormais plus qu'archi-confirmé.

J'aurais dû au fond intituler ce billet De mes lieux de travail et d'inconsolabilité.

 

(2) déjà ce sens du romanesque. Quel snobisme !

(2bis) L'expression vient de "Tout passe" de Bernard Comment, p 28.

(3) Et effectivement, il n'y avait pas photo. C'est quelqu'un d'une intelligence supérieure. Quelqu'un qu'on peut admirer.

(4) Plus tard j'apprendrais que l'anémie dont je souffre possède cet effet. À l'époque je mets les essouflements, les étourdissements, les bords du malaise sur le compte du chagrin amoureux.

(5) Il y avait des bourses mais elles n'étaient payées qu'en fin d'année scolaire quand les frais étaient prélevés dès l'inscription ou peu après.

(6) L'homme travaille en banlieue sud où nous cherchons un peu, ce qui nous vaut de visiter un truc étrange, trois petites pièces au bout d'un très long et large couloir, vrai décor de film ou roman. Mais les prix sont trop élevés.

(7) Merci encore @cgenin

 

 

 

 


Cinq ans après

Force est de constater que si une jolie femme après avoir été quittée peut espérer raisonnablement trouver sinon un nouvel amour du moins un amant, quelqu'un qui perd une âme-sœur, c'est sans espoir de succession.

En lisant "Olivier" le livre si élégant (trop ?) de Jérôme Garcin sur son jumeau perdu, je reconnais bien des points. My own long-lost twin at least is alive. J'ai même eu le privilège de parler au téléphone avec celle qui est proche désormais et je la sais en de bonnes mains et comprends que je ne faisais pas le poids mes malheurs ma banque et moi - c'est plutôt pour cette personne que je m'inquiète en fait (1) ; sachant que qui a quitté quittera, je me tiens prête à venir confier les mots qu'il faudra -. J'espère encore pour elle que le moment ne viendra pas. C'est un deuil redoutable. Sur les cinq ans, deux ans de brouillard complet.

Celui qui m'a aidée au plus près à sortir du brouillard est aussi celui qui deux ans après m'y a replongée. Il est moins dense, et pas fuligineux, pas aussi dangereux. Depuis que j'ai lu Romain Gary, je crois que j'ai un peu compris. Mais je ne peux m'empêcher de croire que mal revenue d'entre les limbes après qu'on m'a éliminée, atteinte aussi par une limite d'âge que j'aurais franchie sans le savoir pendant ma période de peine, c'est moi qui suis finie.

L'amour me joue donc des tours, mais comme me faisait remarquer une amie, au moins il joue (avec moi) encore un peu.

Un bien pour un mal : d'être tombée au fond du trou et d'avoir joué de malchance au jeu de dé des voisinages professionnels et des incompétences managériales qui m'ont mise en présence d'un cas pathologique, je m'en suis finalement tirée par une forme de libération anticipée qui tient du ravissement.

Une seule certitude : il faut que j'écrive et sans plus tarder, que je cesse d'avoir des états d'âme et de vouloir ménager et que j'évite à la fois les écueils de la présomption littéraire, mon goût du cryptique pudique et de l'expérimentation et à l'autre bout celui du récit-confession (j'en vois qui tremblent, je n'irai pas, sachez-le, dormez en paix (2)). À force d'essais-erreur, je finirai, si du temps m'est encore accordé, par trouver la voix juste et la focale qu'il faut. Seulement avec cette amnésie physique que les circonstances et les chagrins m'ont collé et la fatigue permanente de la thalassémie (3), ce n'est tout simplement pas gagné.

Je dois beaucoup à quelques-un(e)s qui m'ont bien aidée à tenir le coup ou m'ont accordé une chance à des moments inattendus. Bizarrement il va me falloir attendre avant de pouvoir le faire vraiment.

Comme dirait un ami du sud, "On n'est pas rendu". N'empêche qu'en attendant la prochaine tempête, probablement par maladie, à moins qu'on se décide enfin nous aussi à faire la révolution, je n'ai à me plaindre ni d'avoir survécu, ni de l'accalmie.

 

(1) Elle dit ce qu'à l'époque je pensais, c'était pour moi l'évidence même et comme elle semblait partagée je n'ai pas su m'en soucier : la vie sans elle, je ne peux pas imaginer.

Je n'ai pas imaginé, j'ai bien été obligée de faire avec, c'est-à-dire sans.

(2) Un et un seul élément de ce qui advint est intransposable - j'y ai réfléchi dans tous les sens, c'était par trop unique - : ma participation au comité de soutien à Florence Aubenas et Hussein Hanoun. Nous y étions suffisamment nombreux pour que quoi que je puisse écrire reste assez anonyme (je crois ?).

(3) Je dois aussi écrire sur ce souci. Parce qu'hélas bien placée pour témoigner et que ça pourra aider d'autres personnes, que personne n'en parle jamais. Mais comment tenir tous ces chantiers alors qu'en même temps il faut gagner sa vie ?

 


Le mystère du passage clouté

Today, near the fucking Champs Elysées

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Je viens régulièrement au Petit Palais. Son auditorium héberge de remarquables colloques, rencontres et conférences organisés par la Maison des Écrivains.

Comme souvent pour les belles choses de mes cinq dernières et difficiles années, j'y suis venue une première fois parce qu'un ami y participait, puis je me suis dit que c'était bien, qu'il faudrait revenir d'autres fois, tant et si bien que je suis devenue une "cousine", une habituée. Et que je leur dois un certain nombre d'heures des chagrins protégées : certains ont su si bien me captiver que j'en oubliais mes peines et qui j'étais.

Depuis un paquet de mois, le passage piéton que j'empruntais le plus souvent pour traverser, s'était trouvé déplacé d'une dizaine de mètres. De l'ancien on voyait les traces en plus sombres et comme imprimées par un orage nucléaire. Le nouveau n'était pas des plus beaux : une rustine de bitume en recouvrait plus de la moitié, si stries il y avait, elles se plaquaient.

Pour les automobilistes ça changeait peu de choses : si vous êtes un piéton à Paris mieux vaut ne pas forcer le passage, même s'il est imprimé blanc vif sur revêtement sombre.

Pour les piétons ça n'était cependant pas très rassurant.

Voilà qu'aujourd'hui après une semaine d'absence en ces lieux, je m'aperçois que le passage clouté est enfin entier, repeint. Enfin repeint, tiens, c'est bizarre, ces stries ont l'air datées. Voilà donc un passage pour piéton tout neuf et qui a l'air ancien.

Serait-ce comme pour les jeans qu'on fait maintenant "vintage" exprès, usés aux genous, rapés des talons ?

[photo: in situ]

PS : hé oui je dis encore passage clouté - ce qui correspondait en ma tendre enfance à une réalité -, rhume de cerveau et crise de foie (et quelques autres choses comme ça). Et d'ailleurs après avoir relancé la mode du Picon-bière, j'aimerais m'attaquer à réhabiliter "épater", "C'est épatant" mieux placé qu'un "C'est bath" qui par trop d'emplois s'est trouvé usé.

 

 

 

 

 


Le soudeur et l'ancien enfant (de troupe)

Aujourd'hui, Paris, Petit Palais (qui hébergeait la Maison des Écrivains et ses activités)

 

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Ils ont tous deux beaucoup écrit, mais c'était de leur travail de diaristes dont il était question.

Ça tombe que j'avais lu Charles Juliet croyais-je adolescente, quand je vois la date de parution de "L'année de l'éveil", je comprends qu'il n'en était rien, que c'était plus tard. Seul mon bouleversement datait de l'enfance : mon père avait été envoyé à 10 ou 11 ans en pension chez les Salésiens un peu à l'écart de Turin où vivait sa famille, et quand j'étais petite il m'en racontait parfois, se faisant houspiller par ma mère qui s'opposait fermement à ce qu'on apprenne le monde (heureusement que m'a sauvée d'être une lectrice avide et mon père abonné à l'Express puis au Nouvel Observateur que je lisais en loucedé). Entre une discipline toute militaire, des journées entières consacrées à l'étude avec pratiquement pas de récréation, et la famine qu'ils subirent pendant la guerre, ça ressemblait bien fort à ces récits d'enfants enfermés que je lisais dès que j'en trouvais. Je n'ai compris qu'une éternité plus tard ce qu'il avait vraiment dû subir là-bas et dont il ne parlait pas, et qui pouvait expliquer ces bouffées de violences qu'il avait parfois - jamais contre ses enfants, seulement verbale, celle-là -.

En revanche j'avais compris combien il convenait d'admirer ceux qui comme Charles Juliet avaient trouvé moyen de parler (1). Confusément je ressentais que mon père, s'il avait pu en faire autant serait devenu l'homme qu'il était quand on regardait ensemble le foot à la télé, ou quand en oncle joyeux il chahutait avec mes cousins, et non pas la boule de grondements et colère qu'il était si souvent pour un oui ou pour un non. Pour lui qui assuma à certaines périodes des journées de travail double, qui avait perdu beaucoup de sa langue d'origine mais n'était peut-être pas totalement à l'aise pour envisager de l'écriture en français, pour lui devenu à force de trimer certes un peu moins pas qu'un prolétaire mais beaucoup moins et beaucoup plus épuisé que tout autre casier social, écrire était inenvisageable.

M'en est restée cette admiration immense pour ceux qui avaient franchi le pas. Et cette idée bien ancrée que c'était rendre service aux autres.

De Pierre Bergougnioux, comme souvent pour un certain type de rencontres décisives - celle d'avec ceux qu'on ne fréquente pas personnellement mais qui prennent place dans nos vies ? C'est en fait peut-être plus compliqué - je ne saurais dire depuis combien de temps je le "connais". J'ai le sentiment que c'est toujours. Je sais bien que non. Je sais aussi que c'est lié à Pierre Michon - mais lequel m'a guidée vers l'autre ? -. Je sais que je suis immensément loin d'avoir tout lu. Il se pourrait que ça soit Janu qui soit à l'origine de cette "rencontre".

Je sais que je ne me lasse pas, cet homme sage et venu de si loin, loin en tout et pas seulement en géographie, de l'écouter, lui qui parle en phrases d'écriture, au point parfois de verbaliser la ponctuation, comme certains profs d'antan. Lui dont m'amuse et m'attendrit l'humble cabotinage, qui n'est pas sculpteur mais un soudeur, et un seul mois par an.

Les deux hommes ont l'un pour l'autre cette admiration particulière de ceux qui s'en sont sortis avec une distribution de départ qui faisait d'eux aux yeux du monde des sans-atouts. Et qui savent ce qu'ils doivent à l'écriture, mode si particulier de sauver la mise, et si exigeant.

Ma semaine s'annonce chargée, le week-end prochain dense, le froid me dévore l'énergie ainsi qu'un rhume modéré mais dont je me serais si volontiers passée. Je sais cependant qu'à leurs mots je penserai et repenserai et à plusieurs reprises. Qu'ils me tiendront compagnie. Et je crois bien qu'à les écouter j'ai (un peu) grandi.

Merci

(à eux, à Dominique Viart qui fut un modérateur parfait, à qui organisait, à qui m'a accompagnée (j'y serais allée quand même, notez))


(1) Je me souviens aussi de "Chiens perdus sans collier" de Gilbert Cesbron et dans un domaine légèrement différent quoiqu'il s'agit également d'une oppression faite à des enfants "Vipère au poing" d'Hervé Bazin et bien sûr "Poil de Carotte" de Jules Renard.

PS : Mieux écrit et plus large de sujet, un billet chez Martine Sonnet

Virgule, plus tard, virgule

 

PS' : J'ai adoré la réponse de Pierre Bergougnioux à la question "Pourquoi "carnet de notes" et pas "journal" ?" et qui était de dire en substance et avec humour qu'un prof à cette appellation pouvait difficilement échapper, ou résister.

[photo : cet après-midi au Petit Palais ; merci à la MEL qui organisait]


Disparue sur place

Ce soir, à la maison

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Il avait dû faire un cauchemar, se lever précipitamment. Le sac posé depuis des lustres le long de la penderie et non loin du lit, sac en papier kraft comme on propose quand ça peut pour ne pas polluer, s'était trouvé éventré.

J'ai décidé d'utiliser un bref regain d'énergie en cette fin de dimanche pour enfin ranger ce qu'il contenait.

Cet effort m'a permis de remettre la main sur 8 livres (1), dont deux que j'avais prévus d'offrir, l'un étant dédicacé ce qui date cette retrouvaille, 4 cartes postales vierges assorties, un peu d'argent en menue monnaie, un cahier fantaisie curieusement du même modèle que ceux que je côtoie régulièrement en ce moment et un crayon à papier.

2006 dit la dédicace du cadeau abandonné. C'est l'année où les mauvaises circonstances réunies et deux des plus proches personnes dans ma vie à force d'insister que je n'étais pas ou plus ou n'avais jamais été en fait celle qu'il leur fallait, ont failli me tuer. Cet achat, ou ces achats (on dirait plusieurs lots regroupés, contrairement à une cruelle légende familiale, j'ai toujours tenté pour cause de budget limité de me rationner, alors 8 livres ça doit correspondre à 2 au moins, sinon 3 moments d'achats), viennent de cette période-là, sans doute quand après avoir frôlé l'hospitalisation, j'ai tenté de reprendre le cours normal du quotidien.

En ce moment où ma vie commence enfin à ressembler à une existence normale, j'ai parfois la sensation de revenir d'une longue captivité précédée par une arrestation soudaine et insensée. Il devient donc cohérent de retrouver de temps à autre des choses laissées en l'état du jour où l'on m'aurait arrachée à l'affection des miens.

Dois-je tenter de retrouver la mémoire ou est-il préférable de laisser dans l'oubli ce dont j'ai perdu l'accès ? Est-on condamnée à être perpétuellement celle de trop lorsqu'on est rescapée d'un accident de la vie ? Redeviendrai-je une femme, au lieu d'une forme de fantôme, avant qu'il ne soit trop tard ?

 

(1) Estelle Montbrun "Meurtre chez Tante Léonie", Dominika Dery "Saucisses et petits gâteaux", Cesare Battisti "Jamais plus sans fusil" vieille édition du masque (il y a des titres qu'on doit regretter parfois par après), Gabriel Garcia Marquez "Cent ans de solitude", Agota Kristof "La trilogie des jumeaux", les deux derniers dans une édition particulière chez Points, un manga pour mon fils qui en a bien ri (5 ans après ses goûts ont changés), une belle BD "Les sous-sols du révolu", et le cadeau manqué (impossible à offrir désormais, il n'est plus adapté).


Spéciale dédicace à celui qui peut comprendre, hélas, j'en ai peur. Au moins à cause du mot "Saucisse" ;-) :-(

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Désentélévisée

today, "au bord du soir", en sous-sol, quelque part

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Il prévient qu'il ne peut s'attarder - d'habitude il le fait volontiers -, qu'il convient qu'il se repose avant une émission de télé qui aura lieu en direct dans quelques heures à peine. De celles où les invités, surtout ceux pour les livres, se font généralement aligner, mais voilà, pour qu'un livre survive il faut qu'on le vende pour qu'on le vende qu'on en parle alors les auteurs dont en d'autres temps ce ne fut pas le métier vont sans fleurs ni fusils au casse-pipe médiatique.

Je pense qu'il a les qualités d'humour et de répartie pour s'en tirer mieux que pas trop mal. Pour lui je ne m'inquiète pas.

La conversation collective vogue vers les noms de différents présents prévus ou pressentis. Je m'aperçois que je connais ceux des artistes invités mais à part le chef de bande, et un ou deux qui par ailleurs publient, rien des animateurs.

De retour, sur l'internet, je tente de me renseigner un brin, au moins pour comprendre même tardivement les bribes restées mystérieuses de la conversation. Demande autour de moi si l'émission est suivie. Le jeu en vaut-il la chandelle ?

La plupart des gens que je fréquente et connais ne regarde pas ou plus la télé. Ce n'est ni délibéré ni coordonné : on s'aperçoit simplement au détour d'une conversation qu'on n'est pas la seule personne qui ne suit plus rien, qui ne l'allume pas.

Ce n'est que lorsque la question me revient, Mais et toi, tu vas regarder ? que je m'aperçois que c'est effectivement de l'ordre du possible, que je dispose d'un appareil chez moi et que la chaîne fait partie de celles que nous recevons (je crois). Qu'il est donc techniquement parfaitement envisageable de tenter de suivre la prestation annoncée.

Et que ça ne m'avait pas même effleuré. Exactement de la même façon que s'il avait dit devoir filer à l'aéroport pour être le soir-même dans une ville lointaine où aurait eu une rencontre dans un lieu spécifique au public limité. Et que je ne fais partie ni de ses habitants ni des sélectionnés.

Enfant de banlieue et du siècle dernier qui s'apprêtait à s'achever en quelques lots d'années, j'ai été pourtant éduquée pour partie par le poste, seule ouverture sur le monde, avec la radio (très rationnée) et les livres (moins), qu'à domicile on avait. La télé fut pour moi petite l'amie des jeudi fin d'après-midi.

Mais à présent, étrangement, c'est un monde étranger. Au point d'avoir intégré le fait de n'y avoir plus accès.

Alors qu'il reste parfaitement possible.

Bon courage à celui qui doit s'y coller.

[photo : in situ, et pour une fois un peu bidouillée (par discrétion, pas pour faire joli)]

 

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Vrac vendredi midi

Là, maintenant

 

Mon nez coulait lamentablement, les mouchoirs du jour ayant fait usage, je trouve par terre un paquet neuf.

En sortant du métro, c'est le soir, il est tard, un homme m'aborde comme le font souvent en ville les gens pour demander aux autres s'ils n'ont pas du feu ou une cigarette. Mais c'est un mouchoir dont il a besoin. Je lui tends volontiers le paquet fraîchement trouvé et qui m'a moi-même dépannée.

*    *    *

Je suis terriblement déçue par un livre dont, appréciant l'auteur et ses opus précédents (de délicieuses petites philosophies), je m'apprêtais à aimer la tentative romanesque. Si déçue que je passe 50 pages à me demander s'il n'a pas souhaité s'essayer à une forme de parodie - c'est quelqu'un dont j'aime l'humour -.

La libraire de Montparnasse au contraire parle d'un coup de coeur pour cette oeuvre et qui lui trouve exactement les qualités que je ne lui vois pas. Au point que je doute d'avoir lu le même bouquin. Pour un peu je lui demanderais son exemplaire afin de vérifier que les pages imprimées sont les mêmes.

Ne jamais perdre de vue que rien n'est plus subjectif que la perception d'une oeuvre y compris dans ce qui de prime abord pourrait sembler relativement technique (style et construction).

*    *    *

J'entreprends, sérieuse, une démarche pour mon propre travail ... et me retrouve immanquablement à parler du boulot des copains.

#cestplusfortquemoi

Je suis un élémentaire cher Watson.

*    *    *

Pour la première fois j'ai évoqué Wytejczk sur un mode léger, comme si de rien n'était. Ferais-je enfin des progrès ? Il me manque encore et souvent. Une âme soeur n'a guère de remplaçant(e)s.

Je me demande ce qu'il répondra à quelqu'un qui lui parlera de moi. A-t-il effacé jusqu'à mon souvenir (et si oui, quand même, pourquoi ?).

*    *    *

Il est temps de repartir, on m'attend.


Mémoire

Ici et maintenant

 

Pour un truc un peu moins farfelu que dab et que je tente d'écrire, me voilà amenée à replonger dans des billets ici où là, des autres ou bien de moi, répartis en gros sur les cinq ans écoulés. Le résultat m'impressionne.

Des miens, j'ai beaucoup oublié.

Alors que je n'écrivais pas du tout dans cette intention là, je constate in fine que la pratique du blog, y compris si l'on cherche à en faire autre chose qu'un journal intime, est d'une grande utilité pour conserver notre mémoire de façon structurée et moins risquer de perdre repères et les pédales face aux coups durs ou, plus rares, trop exquis, de la vie. Fors une absence persistante (et définitive, probablement) et un chagrin précis je traverse en ce moment l'une des plus heureuse période de ma vie. Lire ce que j'écrivais quand j'étais en plein brouillard, et que quand même ça se tenait, m'est à présent d'un grand réconfort et un encouragement puissant.

Pour tout ce qui s'ensuivra.

Bien sûr j'écris moins dans les périodes chargées alors qu'elles seraient sans doute les plus intéressantes à partager, il n'en demeure pas moins que je me vois mal, sauf incapacité concrète, arrêter.

Et je ne parle même pas de la force offerte par les belles rencontres que l'écriture par ici aura autorisées.

Enfin, je dois avouer combien je suis émue, à la relecture chez certains entre temps devenus amis, de billets remarquablement sensibles ou écrits.