Des rhumes et d'un canard (sauvages)

 

D'accord il y avait eu cette pénible "crève de cinq heures" en décembre qui me laissait l'esprit (et le nez) libre en journée et pendant environ cinq jours me tomba dessus tous les jours à l'heure du thé et me gâcha copieusement les soirées. Mais au fond ce n'était rien. 

Le vrai rhume de cet hiver, voire d'une force quinquennale, j'en ai heureusement très rarement des comme ça, je viens de me l'attraper cette semaine, avec quatre jours de fortes fièvres - elle n'est réellement tombée qu'hier soir en rentrant, ne baissant depuis lundi que lorsque je me truffais de paracétamol et autres secours, remontant au bout de trois heures, me laissant même une nuit absolument trempée de sueur et secouée de grelottements -.

Ce qui a été particulièrement étrange, c'est cette capacité qu'il a eue de me saisir d'un seul coup, tout juste au retour dimanche matin d'avoir couru, ai-je eus quelques toussotements. Puis au cours de la belle représentation théâtrale à laquelle j'assistais dans l'après-midi, quelques tentatives de toux, vite réprimées. Le nez qui un peu reniflait mais je me suis simplement demandé si je n'avais pas un peu pleuré. Rien de décisif ou suffisant pour m'alarmer.

 

Il s'agissait du "Canard Sauvage" d'Ibsen au théâtre de la Colline. Quelque chose dans la pièce n'était pas sans humour, ou qui portait à rire car les us et coûtumes ont quelque peu changé (ouf pour les femmes) depuis 1884, et que ce qui pouvait paraître scandaleux et répréhensible alors (qu'une jeune bonne soit considérée comme bonne à tout faire au sens littéral par son employeur) l'est désormais d'un autre point de vue, à savoir qu'au moins la femme n'est plus tenue coupable des privautés à son encontre exercées (1), ni tenue pour pécheresse quand c'est l'homme qui a quelque chose à se reprocher. Certains passages paroxismiques de la pièce peuvent alors de nos jours être perçus comme tirant plutôt sur le comique alors qu'ils furent peut-être écrits sur un mode de drame strict. J'avoue qu'à plusieurs reprises en entendant le public rire moi incluse (2), je me suis posée la question.

La mise en scène plutôt intelligente, en tout cas qui n'était pas décevante comme parfois peuvent l'être celles du théâtre contemporain qui se croient obligées d'en rajouter par rapport au texte afin d'y mettre une patte actuelle, parfois bienvenue, souvent calamiteuse (3), jointe à une interprétation de grande qualité donnait un bel ensemble. J'étais heureuse d'être là.

Mais il se trouve que le personnage d'Hedwig, l'adolescente que son père soudain rejette pour un motif qu'elle ignore, m'a profondément touchée. D'une part il était joué avec une crédibilité impressionnante par Suzanne Aubert (4) qui avait quinze ans, l'adoration affectueuse que l'on peut avoir (si, si) ado pour des parents qui se montrent attentifs et bienveillants et qu'on aimerait les rendre heureux en retour, parce qu'aussi dans sa tête on se sent un peu grands et qu'on voit bien que maman est triste, qu'elle travaille trop, et ce pauvre papa dans la difficulté lui qui a de grands rêves pour un quotidien si restreint. 

D'autre part ce moment où son père la rejette soudain alors que de son point de vue personnel rien n'avait de raison de changer, ce sont des choses que les adultes entre eux se sont dites qui ont modifié la perception de son père mais elle n'a rien, strictement rien à se reprocher, m'a fait violemment revenir les souvenirs d'une rupture : l'homme avait rencontré quelqu'un d'autre, je l'ignorais, mais voilà qu'à mon égard il avait totalement changé d'attitude, prêt à la dispute pour un rien, au bord de l'invective, me reprochant mes habituelles attentions que la veille encore il semblait apprécier. Et comme la gamine vis-à-vis de son père je m'étais retrouvée à gémir Mais qu'est-ce qui t'arrive ? Mais qu'est-ce que j'ai fait ? (5). Ce désespoir de la désaffection brutale sans cause apparente, je ne le connaissais que trop. Je l'ai même connu à plusieurs reprise, une fois aussi en grande amitié. À vous donner envie de mourir ou de chanter Bourvil

Ceux qui m'aiment seront contents que j'aie choisie à chaque fois la seconde option. Ce que c'est que de connaître le répertoire ...

   

 

Il est évident que ma faiblesse de cette fin d'hiver vient d'un chagrin qui traîne, des tracas du désemploi et d'avoir voulu en ces décembre et janvier en finir à toute blinde sur un de mes petits chantiers d'écriture afin de pouvoir avant de trouver de l'embauche entreprendre la tournée des refus, j'ai commis une erreur de jeune, présumer de mes forces. Et que s'il m'a fallu quatre jours de fortes fièvres avant de dégager cette petite saloperie de saison ça n'est sans doute pas étranger à cet étrange surmenage de chômeuse, quand c'est rentière qu'il faudrait.

Mais la soudaineté avec laquelle ce rhume-ci m'a attaquée se coucher un soir dans un état normal se réveiller tousseuse, cracheuse, éternueuse, fièvreuse au lendemain, pas même pouvoir tenter de résister un brin à un mal de gorge qui s'installe, à des petits atchoums ponctuels, à une légère gêne respiratoire, n'est peut-être pas étrangère au fait que les acteurs jouaient trop bien, une pièce réussie.

Notez que je ne leur en veux pas. Et ne regrette en rien. 

J'ai seulement pris trop parfaitement conscience de la violence que certains m'ont faite et que contrairement à ce que mon naturel scrupuleux me pousse toujours à croire, il n'était pas exclu que je n'y sois pour rien, fors d'être comme la gosse de la pièce, trop simplement désireuse que ceux que j'aime aillent bien (6), et désaimée pour une raison extérieure que j'ignorais et à laquelle je ne pouvais rien.

Notez aussi qu'à vous autres, la pièce rappellera probablement tout autre chose, peut-être même simplement d'être allés un jour guetter dans un gabion le passage des canards avec votre oncle Eugène, ce fieffé chasseur, et que si vous n'êtes pas allés courir 7 kilomètres dans l'humidité parisenne de janvier le matin même, vous n'en reviendrez pas enrhumés.

Mais enchantés.

(ce que j'ai aussi été)

 

 

(1) Même si au vu des derniers développements de l'actualité, il semblerait fort plausible que d'aucuns prétendent qu'avec son petit costume de soubrette elle l'avait bien cherché. 

(2) Un rire un peu étrange, à deux temps : la séance était pourvue d'un dispositif particulier pour les personnes qui voyaient mal ou pas avec programmes en braille et sortes d'audioguides qui je le suppose devaient décrire à mesure des scènes la part visuelle de ce qui s'y déroulait. Le résultat donnait quelque chose comme lors des rencontres littéraires avec un auteur étranger qu'une partie du public comprend en direct et qu'une autre doit attendre la traduction. D'où que les rires parfois étaient en légère stéréophonie désynchronisée. Eussé-je été actrice, j'aurais trouvé ça un peu difficile ; je crois que les réactions d'une salle aident à se caler, même si le gros du travail n'en dépend pas.

(3) L'option "Assumons que ce texte nous vient du passé" semble être devenu totalement indisponible. De même qu'à l'Opéra. Souvenir d'un "Simon Boccanegra" à Bastille dans lequel la mise en scène faisait ... mal aux yeux (à force d'effets ci ou ça pour pimenter tout d'ultra-contemporain). Souvenir d'un réjouissant "Noces de Figaro" qui ne faisaient pas leurs malignes, classique, d'époque, bien interprété, ce qui aidait au voyage. Et que j'en venais presque ponctuellement à apprécier Mozart davantage que Verdi.
Quelques mises en scènes récentifiées, parfois m'ont paru belles ou porteuses de sens, je n'y suis pas opposée systématiquement. C'est simplement que lorsqu'une œuvre tient la route, seule, il semble inutile de trop en rajouter dans le décalé et le back to the future incontournable.

(4) Laquelle était tellement prise qu'elle eut un lapsus créateur, disant dans la confusion qui saisissait son personnage exactement ce qu'une ado aurait bafouillé, perdue. J'espère que "l'erreur" aura depuis été validée car elle ajoute une part d'intense authenticité. Après, peut-être que les personnes du métier ne voient pas ça comme ça, ce n'est que le point de vue d'une spectatrice, elle-même prise par ce qu'elle voyait. 

(5) La gosse de la pièce beaucoup plus futée que la moi d'en vrai qui envisage assez vite une hypothèse très proche de la réalité d'en faux.

(6) Le gros problème étant que quand on est comme ça, on nait, on est comme ça et l'on n'y peut trop rien. Même qu'on doit se faire violence plus tard, quand surviennent les malheurs de retour à ceux qui nous ont peiné, que c'est tout simplement bien fait pour elle ou lui. 

PS : J'ai eu l'air de parler de théâtre et de canard dans ce billet mais en fait tout ça c'était pour dire que si j'ai été enrhumée lundi et malade toute la semaine ce n'était pas d'être allée dimanche après-midi manifester sous la pluie, surtout pas.


« J’avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie. »

Paul Nizan, Aden Arabie 

P1258927

J'avais vingt ans et pour la première fois de ma vie un chagrin qui me dépassait : celui que j'avais cru l'homme de ma vie m'avait quittée, il habitait loin, n'était pas du même milieu social, était croyant (1), avait rencontré quelqu'un d'autre et qui n'était pas n'importe qui (2).

 

 

Il l'avait fait si proprement que je ne lui en voulais pas : prenant le train, venant me dire, m'accordant un dernier câlin et l'amitié est restée possible parce qu'il y avait eu du respect.

 

En attendant je devais me débrouiller avec le vide, l'absence, le manque sexuel (déjà qu'après quarante  c'est pas facile, alors à vingt et dans la fleur d'un amour récent, c'était une souffrance épouvantable de tant d'instants). Je me suis cramponnée à mes études, une amie m'a proposé d'immigrer avec elle en Californie (ce qui était clairement impossible, mais qu'elle me propose et que cette part de rêve flotte au dessus de l'océan du désespoir noir m'a sur le moment sauvée), j'ai bossé comme une dingue, je passais des concours.

 

 

Ma piaule d'étudiante était l'une de ces que cache les arbres, au 4ème (5ème ?) je crois. Par moment le chagrin, le corps jeune qui réclamait son dû, j'étais obligée de quitter ma table d'étude à laquelle j'étais généralement rivée et je regardais par la fenêtre ces arbres, ce jardin (3), la tête contre la vitre je laissais pleurer, j'attendais que ça passe, me disais que je ne devais pas mourir, mais sentais mes capacités de pensée et de mémoire atteintes : nous étions l'un comme l'autre passionnés de physique et du fait du chagrin, mes connaissances dans ce domaine commun rouillaient, perdaient de leur fiabilité.

 

J'ai limité la casse, réussi un concours en croyant le rater (4), rencontré le père de mes enfants, ce garçon qui tomba fou amoureux fou de moi et malgré de solides coups durs de la vie (ou peut-être à cause de), il en reste quelque chose, une petite équipe de gens épuisés qui se serrent les coudes face à l'adversité.

Ce rendez-vous pour un éventuel emploi, à quelques rues de là, m'a poussée à retourner sur zone. J'étais curieuse de voir ce qu'il en restait. Apparemment ce qui s'appelait autrefois "Foyer des lycéennes" et regroupait les filles des classes prépas de Paris (5), est à présent l'internat d'un seul lycée. Mais les bâtiments sont restés inchangés. Je n'y étais passée qu'une ou deux (ou trois ?) fois depuis. 

 

Trente ans plus tard, encore un chagrin. Mais mesurer ainsi le chemin parcouru, que la peine actuelle est bien moins forte que l'ancienne - sans doute car l'homme quittant s'est révélé méprisable par la façon dont il l'a fait -, que je ne suis pas entièrement seule, qu'il reste un brin d'amour à côté, que c'était plus du côté de la complicité d'écriture que ça se jouait, mesurer ça, m'a fait du bien. Je suis une fois de plus à terre, mais pas en danger. Et ma vie a de quoi occuper plein de soirées au coin du feu à d'éventuels petits enfants auxquels j'en raconterai les drames à l'italienne, parce qu'il m'en est arrivé de drôles, et de sacrés beaux arcs-en-ciel entre les averses de malheurs, et que certains malheurs quand on survit possèdent leur part de cocasserie.
Tout est plus dur à vingt ans. On n'a aucun passé sur lequel s'appuyer. On ignore que la mort peut venir sur nos épaules se percher, puis repartir, s'étant ravisée. On n'est pas pris(e)s au sérieux, même quand sérieux/euses on l'est.

 

Pour quelqu'un que la prédestination sociale offrait à l'usine en des postes subalternes, ou à un de ces emplois considérés comme féminins (comprendre : mal payés et d'obéissance), même si en ce moment c'est la panade, je ne m'en suis pas trop mal tirée. Et surtout c'était rock'n'roll : jamais un temps d'ennui. Et totalement Forrest Gump (6).

 

Alors ce samedi j'ai remercié je ne sais qui d'être toujours là et vaillante après plusieurs décennies (c'était tout, sauf gagné).  

Puis salué l'ombre de la moi de 20 ans, on s'est dit qu'avec les hommes c'était pas toujours ça, décidément, ce que c'est que de n'être pas blonde aux beaux seins, je lui ai présenté mentalement l'homme de la maison qui n'est pas un mauvais bougre, et aussi les enfants, parce qu'à la moi de 20 ans qui pensait qu'elle n'en aurait pas (plus d'homme de sa vie et quelques bizarreries de santé), ça lui aurait rudement remonté le moral de savoir qu'ils seraient là, et deviendraient de jeunes adultes très bien. Je lui ai présenté mes amis, ces fortes amitiés d'affinités que l'internet a permises, plus solides que celles d'antan même si elles pouvaient être belles mais qui venaient d'être collègues dans un même bureau, étudiants sur un même bancs, voisins qui s'entendaient bien et donc plus fragiles au gré des déplacements.

Oui, salué l'ombre de la moi de 20 ans en larmes à sa fenêtre, et la moi vieille, de la rue, a souri. 

Tu vas voir, petite, si la santé me reste, OK c'est déjà pas mal, mais c'est loin d'être fini. On va faire vieille dame indigne, ça va dépoter. Et ça éclaboussera de bonheur les amis, les gosses, l'éventuelle descendance, peut-être qui sait un vieux mari.

 

(1) Rétrospectivement je pense que ça aurait tôt ou tard constitué un ferment de discorde, je pense que cette évolution qui m'a été inévitable de devenir moins tolérante en vieillissant, parce que refusant que les femmes soient considérées comme des êtres de catégorie B, ça aurait fini par nous éloigner.

(2) Quelqu'un d'une intelligence supérieure, que j'admire et apprécie.

(3) Il me semble qu'à l'époque son accès était aussi restreint que celui du bois intérieur de la BNF.

(4) Il faut qu'un jour j'écrive un texte sur l'amie qui téléphone pour me demander si j'y vais, et moi persuadée de devoir refaire une année : Si j'y vais où ? Et elle : Ben à l'ESTP ! Tu es reçue, tu l'ignorais ? (et moi si persuadée que c'était foutu qui n'était pas même allée voir)

(5) Les garçons étaient internes sur place dans chaque lycée. À eux zéro temps de trajets, à nous : traverser parfois tout Paris pour rentrer. Y compris tard le soir après les khôles. 

(6) Le côté : J'ai pas tout compris mais ce jour-là j'y étais

140128 2049


Les oloés à Simone

 

P1248889

Sur les conseils avisés d'une amie qui déjà plus d'une fois m'a tirée de mauvais pas, j'ai dans l'idée d'enfin m'extraire du marigot de désarroi dans lequel je patauge tous ces derniers mois à cause de la désinvolture d'un saligaud de l'oubli, entrepris de lire (ou relire (1)) les écrits de Simone Signoret. 

 

C'est quelqu'un que j'ai toujours admiré, un peu comme j'admire profondément Siri Hustvedt : la plupart des gens se pâme ou pâmait devant leur compagnon, quand pour moi ce sont elles qui devraient compter, du moins pour le domaine professionel qu'ils partagent ou partageaient. 

J'ai souvent eu l'impression, peut-être fausse, que leur travail à elles auraient été davantage mis en valeur si elles n'avaient pas été dotée d'un homme de leur vie si encombrant. Et qu'à l'inverse s'ils n'avaient pas l'un comme l'autre rencontré cette femme exceptionnelle et structurante, ils seraient restés dans leur art un niveau en dessous que celui qu'ils ont atteint. Après, bien sûr, il y a quelque chose de l'ordre de l'excellence entraînante, et de la compréhension mutuelle des difficultés lorsqu'est le même le métier qui est irremplaçable et crée soutien mutuel. J'en sais quelque chose de ne pas l'avoir, ou plus.

"Le lendemain elle était souriante" est le premier opus qui me soit (re)venu en mains, maladroit du point de vue littéraire car il mélange des niveaux de récit et d'écriture trop disparates, même si le fil conducteur qui pourrait être résumé par "comment écrire un diable de bouquin qui raconte sa propre vie quand elle est déjà bordel de bien remplie" ne nous quitte pas. Mais fichtre intéressant du point de vue humain et porteur pour moi de quelques clefs (2). L'amie n'avait pas tort, au delà-même de ce qu'elle pensait.

 

Dans les pages d'après le corps de l'ouvrage, au delà du mot "FIN" si soigneusement daté, outre une fort belle lettre de Maurice Pons (tiens, Maurice Pons), figure une liste des tables sur lesquelles la femme qui écrivait a posé sa lourde machine (3). Et ce sont d'autres oloés, en fait, ceux d'une femme suffisamment bien installée dans la vie et généralement logée même lors des itinérances de son métier principal (4) pour ne jamais manquer d'une chambre à soi, mais suffisamment prise par l'arrachement de l'exercice pour devenir attentive au meuble de support, ainsi qu'à ses différents états d'ordre suspect et de désordre bouillonnant (décrits dans d'autres passages).

Voilà en tout cas une très jolie piste de réflexion, avis aux camarades (5).

 

PS : Comme toujours, syndrome de l'autodidacte, je sens que tout le monde va me dire que c'était archiconnu. Je suis une grande réinventeuse d'eau tiède et inlassable découvreuse de talents confirmés (6).

 

 

(1) Tant de temps a passé j'avoue que je ne sais plus si à l'époque de leur sortie je n'avais pas lu l'un deux.

(2) Entre autre des croisements communs et une pièce d'élément de réponse à ce deuil qui m'étreint de façon trop forte par rapport à notre absence de lien (direct), et dont je me dis que comme pas mal de ces énigmes qui traversent mon existence un jour viendra où la clef m'en apparaîtra, et je dirai Bon sang mais bien sûr et m'en voudrai d'avoir mis si longtemps à piger quelque chose qui était dans ma mémoire ou sous mon nez.

(3) Le texte a pris de ce point de vue là un grand intérêt technique : comme elle y décrit les difficultés très concrètes auxquelles elle est confrontée, on apprend ou on l'on revoit ce que c'était que d'écrire à la machine et combien le traitement de texte aura révolutionné nos vies d'écrivants. J'avais pour ma part oublié le problème crucial de la fin de feuille. 

(4) Sauf une fois à Amiens, une chambre trop petite pour qu'une table y tienne, mais alors on lui prêtera en contrebande une autre pièce (très beau passage que ce récit-là).

(5) Chez Anne Savelli pour récapituler, "Oloés du monde entier".

(6) L'expression est, je crois, de mon ami Jean-Marc un jour qu'il s'en moquait.


Résumé de la journée

P1198804Courir Dormir Manifester (1) Dormir Dîner Lire (trop peu) Dormir.

J'aimerais dormir moins (2). 

Tenter de me consoler en se disant qu'à tout le moins, je n'ai pas rien fait, que j'ai eu le plaisir de revoir de mes amis, et que probablement si je retrouve un emploi et pas seulement ça, je dormirai peut-être moins, que le corps récupère parce qu'il sait qu'il peut et non l'inverse - une incapacité qui serait devenue permanente, un épuisement définitif et réellement invalidant -. Je ne peux même pas incriminer l'hiver, il est pour l'instant d'une clémence de soignant.

 

(1) pour défendre le droit à l'avortement, que les choses soient claires. 

(2) et faire l'amour plus mais ça, j'ai cru comprendre que c'était trop demander.

J'ai décidément depuis l'an passé une curieuse propension à défendre ce qui ne peut pas ou plus me concerner. 

[photo : minute de silence en hommage aux femmes mortes d'avoir dû se débrouiller avec les moyens du bord quand l'avortement n'était pas autorisé]


Interconnexions

 

Tu repars de cette soirée littéraire en compagnie de A1 et A2. Sachant les fins successives que tu as encaissées en 2013, ils se soucient délicatement de toi, et toi-même tu n'as pas du tout envie de larmoyer mais de savourer d'être ensemble alors la conversation s'oriente vers les moments magiques que l'on peut connaître en vivant à Paris lorsqu'on est sensibles aux choses culturelles. Je mentionne en particulier Natalia Gutman dont l'écoute m'a stupéfiée et précise que c'était un grand coup de chance car je devais les places à mon ami B1 dont l'ami B2 (hé, mais légalement, je peux dire "fiancé" maintenant ;-) ) est très occupé par son travail en ce moment, je mentionne que c'est au théâtre, qu'il y a une pièce qui démarre. A1 et A2 me disent qu'ils y sont allés récemment, au théâtre de C. qui joue une pièce formidable dans laquelle les acteurs sont tous excellents.

- Le théâtre de C. ? Mais c'est là que joue B2 !

#premièreboucle

 

Plus tard sur le chemin, nous parlons A1, A2 et mézigue de nos amis communs sur le mode prenons et donnons-nous des nouvelles de la famille. Ils me disent que X1 (professeur et écrivain) est allé causer devant des lycéens via leur entremise, pour une sorte de soirée littéraire de bienfaisance (la causerie était payante au profit d'une associations de jeunes atteints par une maladie assez rare), que ça avait bien marché que tous avaient été heureux - les jeunes qui organisaient, l'auteur, l'assistance assez nombreuses et eux-mêmes d'avoir servi de transmission -. Le métro arrive à destination, nous en sortons ... pour tomber nez à nez avec X1 qui s'attardait de converser avec l'un de ses amis, comme on le fait parfois au sortir d'un dîner, ce moment où l'on doit chacun rentrer chez soi mais où l'on s'aperçoit qu'on ne s'est pas encore tout dit. 

- On parlait de toi, à l'instant. (dit en riant, et lui riant aussi)

#deuxièmeboucle

 

J'oubliais de préciser qu'à l'aller j'avais déjà sur le quai à Duroc rencontré une amie avec laquelle j'avais partagé quelques stations et échangé les nouvelles. Nous ne nous étions pas vues depuis trop longtemps.

Jolie petite ville que Paris.

[Et je n'ai pas de photos pour illustrer ce billet, trop prise que j'étais par les conversations]

 

 

 

 

 


Alors pour une fois que je voulais écouter vraiment je me réveille trop tard

 

Depuis que j'ai quitté l'"Usine" et peut-être même un peu avant, la radio du matin c'est France Culture.

Longtemps ce fut NRJ pour des raisons historiques : nous étions jeunes et elle aussi qui passait de la musique de maintenant d'alors, et était sans pub (Je vous parle d'un temps que les moins de vingt ans ...), ça réveillait tonique. Tataboum dès le matin. Et puis ils passaient beaucoup Jean-Jacques Goldman et j'aimais bien.

Plus tard ça avait dégénéré et j'étais depuis un moment déjà dans mon époque France Inter, mais j'avais remarqué que si j'écoutais une radio qui disait des choses qui m'intéressaient j'avais tendance à rester au lit pour écouter et les enfants et moi étions en retard après. Alors je restais sur NRJ qui entre temps m'agaçant terriblement (je me souviens d'une séquence qu'ils appelaient Toilet Zone, très efficace pour me pousser à bondir du lit, éteindre, quitter la pièce et après tout c'était le but recherché) se montrait efficace.

Plus tard encore, j'ai été dégoûtée de France Inter dont avaient de toutes façons disparus plusieurs chroniques ou types de rubriques qui me plaisaient bien, et qui ne portait même plus la météo marine. Quand quelqu'un ou quelque chose me déçoit profondément, je tourne la page assez définitivement. Il y a du "allons voir ailleurs puisque cette entité n'est pas fiable" en moi, un mouvement très impérieux et que je soupçonne d'être lié à mon anémie - pas de temps à perdre ni surtout d'énergie -. France Inter désormais c'est pour moi la chronique hebdomadaire de François Morel que je lis depuis son mur FB où des auditeurs viennent la déposer. 

Je me souviens d'une première tentative alors que je subissais encore mon job lamentable, pour mettre le radio-réveil sur France Cul et d'avoir renoncé : entre une écoute intéressée et amusée et la douceur de ton, alors que nous étions deux nous nous rendormions. Je suis donc revenue sur NRJ, détester ce que j'entendais et sortir vite du lit.

Ce n'est que lorsque j'ai repris possession de ma vie et quitté le gagne-pain qui me la faisait traverser un peu comme un prisonnier (j'ai bien dit "un peu", je sais qu'un réel emprisonnement tient d'une souffrance bien supérieure) que j'ai à nouveau pu revenir sur France Culture et m'en trouver très bien : réveil en douceur à 6h25, comme ce que j'ai à faire ensuite généralement me convient, ça passe crème d'écouter un peu puis me lever quand même. 

Entre temps les enfants sont devenus grands et les urgences matinales se sont volatilisées (bon sang, comment faisait-on ? Trois à se préparer, plus un 4ème qui se débrouillait pour filer très vite très tôt le premier et 8h30 comme heure de devoir être devant l'école au plus tard) : je n'ai plus que moi à prendre en compte, le fiston est une anguille qui se faufile entre nos occupations des points stratégiques (toillettes, cuisine, salle de bain), sa sœur a son indépendance, nous ne sommes donc plus que deux à devoir nous coordonner (1). À part aux matins de piscine je peux donc même m'accorder d'un peu écouter les tranches matinales (pas après 7h15 car mon travail (personnel au moins) m'attend), ces dernières années avec plaisir et souvent grand intérêt celle de Tewfik Hakem puis de Marc Voinchet. 

Plaisir souvent décuplé lorsque je suis réveillée par une voix amie. 

Capture d’écran 2014-01-14 à 10.10.03Hier matin ce fut raté : j'ai mis trop longtemps à émerger. J'ai donc dû utiliser les possibilités de session de rattrapage (la #viemoderne a du bon), pour ne pas manquer Philippe Besson invité de l'émission "Un autre jour est possible".

 

 

 

(1) Chez moi cette perplexité : comment faisait-on au siècle dernier alors que les familles globalement étaient plus nombreuses, les sanitaires bien moins commodes (et jamais plus d'un WC et d'une salle de bain par logis, du moins chez la plupart des gens), et les horaires plus matinaux qu'aujourd'hui - dans le tertiaire en tout cas un glissement général s'est opéré vers du "plus tard dans la journée" -, il convenait d'arriver au bureau à 8 h et il n'était pas honteux de quitter à 19h, à présent c'est quand même plutôt 9 avec dès qu'on est cadre, des soirées annexées - ?

PS : Une phrase de pure provocation s'est glissée dans ce billet, saurez-vous la retrouver ? Poke @joachimsene  


Oloés veri

 

PA296874

Longtemps tu t'es levée de bonne heure pour aller pointer tu as surtout eu comme souci de trouver des QLQÉ. 

Lire ou écrire, ton problème, c'était Quand, plus que Où.

L'écriture t'était tombée dessus dans la nuit du 26 au 27 juin 2003, un truc marrant que tu voulais raconter à celle-ci de tes amies qui était écrivain. Tu ne sauras jamais pourquoi si ce n'est que ça sentait bon dans ta cuisine le gâteau qui cuisait pour l'anniversaire du fiston, mais ça t'était venu un texte au lieu d'un simple message. Une narration.

Elle avait commis l'erreur d'apprécier, alors tout l'été tu l'avais abreuvée d'un feuilleton mono-lectrice débile où tu racontais comment tu avais mis trois mois pour installer le home-cinema que tu avais gagné. Chaque épisode se concluait par le nombre précis du nombre de chaussettes orphelines et les kilos de repassage en retard. Tu n'auras jamais su concevoir l'écriture qu'un tantinet barrée. Et surtout tu avais l'intuition de la catastrophe ménagère à venir : écrire + travailler en tant que salariée = la fin d'un logement propret.

Le 7 novembre 2003, tu recevais le message qui allait foutre ta vie en l'air changer ton destin "N'as-tu jamais pensé à rassembler ce que tu écris ?", et tu n'avais jamais songé mais vu qui te le disais tu as plongé sans hésiter.

À l'époque tu bosses comme cadre en grosse entreprise, un faux temps partiel, 4/5 le mercredi pour les enfants, un salaire à 80 % mais le même boulot que si tu étais à temps plein. Alors c'est la nuit que tu écris, le problème n'est pas tant Où écrire que sempiternellement Quand.

Où, c'est alors dans ta cuisine tout simplement. Ordinateur portable. Peut-être pas tout de suite mais dès que les enfants auront besoin du vieux PC du salon.

La cuisine est grande, sur l'arrière de l'appartement. Au début c'est parfait. Tu ranges tout bien après chaque session.

Puis le travail d'écrire prend, te prend, gagne de l'ampleur, tu veux finir ce manuscrit pour un jour de février où vous devez la grande amie et toi vous voir, tu mets les bouchées doubles, la petite famille prend ses assiettes sur les genoux. 

Dur destin que celui des proches de qui écrit, quand on n'est pas logés trop grand, quand on n'a pas tant d'argent.

Un jour, tu ne sais plus quand tant l'évidence est grande à présent, tu rencontres Anne. C'est elle qui plus tôt que toi a su franchir le pas et se consacrer à écrire, ce que Franz Bartelt qui s'en sort reconnaît rétrospectivement dans son cas personnel comme un danger compliqué. Anne te parle des oloé. Le terme, c'est elle qui l'a inventé. Il est vrai qu'à Paris la Chambre à soi est une utopie.

Où Lire Où Écrire

Tu patauges toujours dans ton Quand. Et le Où se fait lieu non pas où s'installer pour l'acte d'écrire, mais l'endroit où déposer les textes. Les blogs, l'internet, très vite des camarades de "jeu" et des lecteurs, des échanges. Ta décision est prise : à l'occasion d'un plan social tu prendras un mi-temps, tu as grand besoin d'être à ton tour confrontée au Où aller. Où aller être en paix.

Mais ton existence refuse d'être apaisée, la traverse un décès, un comité de soutien. L'écriture se fait dans ta cuisine plus que jamais ; autour de minuit. Quand tu pourrais enfin grâce au temps partiel être à ton tour saisie par la quête de l'oloé, signe indéniable que ton écriture se serait professionnalisée, voilà que tu essuies une saison en enfer, tourbillon de tempêtes. Ta vie te tombe sur la tête, tout se met à mal aller en même temps.

*        *        *

La cuisine plus que jamais. Les librairies comme refuges, pour se sentir protégée par des livres, rencontrer des gens bienveillants. Je ne remercierai jamais assez ceux de cette sale époque qui ont fait preuve de chaleur humaine envers cette lectrice spectrale que j'étais. Désemparée. Lost without translation.

*        *        *

À cause de ton anémie et grâce à un compagnon finalement encore présent et d'une adorable tolérance à la lumière dont il fait preuve en dormant, lire se faisait au lit. 

Tu avais rencontré toute une bande de blogueurs et geeks calés, "L'Enclos du temps" un café -restaurant près de Montparnasse est devenu votre lieu. P9219447_2
Très calme dans l'après-midi. Ton premier oloé digne de ce nom ?

Plus tard, tu quittes l'emploi d'ingénieur qui n'avait plus de sens et te désespérait. La cuisine certains jours convenait. Le bien-aimé entre-temps rencontré t'expliquait que bien des écrivains travaillent dans leur cuisine, tu sais. Et mentionnait l'amie qui trois ans plus tôt t'avait quittée (Aveugle étrangement je n'ai pas fait le rapprochement. (Mais c'est une autre histoire) (quand notre vie se met à ressembler à un roman d'un peu trop près, c'est qu'on est mal barrés)). En attendant ça te donnait envie d'aller ailleurs te poser. Et surtout t'éloigner des tâches ménagères qui savent si bien hurler, lorsqu'on reste à domicile, qu'on les a négligées. Difficile pour une femme et mère de famille de résister à ces suppliques lorsque toute ton enfance a été enserrée dans le modèle féminin de qui se sacrifiait pour le bien-être des siens. 

Tu as trouvé des cyber-cafés, ou des cyber-places tout court. Les unes s'appelait cyber-cube (1), les autres Milk. Les Milk c'était marrant, car les fréquentaient des gamers qu'on entendait jurer dès qu'une phase de jeu les mettait en danger. Tu les as aimés ces oloés, même si mal remise de ta terrible année et encore secouée par la fin brutale de ta première vie professionnelle, tu les fréquentais dans un état étrange (étais-je vraiment là ?).

Puis Traces ... a participé à une collecte de l'écriture numérique et internautique que la BNF effectuait. Peu après par ricochets, parce qu'une nouvelle amie t'a indiqué que tu pouvais, tu as pu t'y inscrire. Tu avais trouvé ton Oloé, le bon le vrai, une place où tu te sentais à ta place sans avoir encore conscience d'à quel point.

Tu n'as pas envie ce soir d'évoquer tes oloés bruxellois, le Café Maison du Peuple, certes un peu branché mais aux bières raisonnables et au wi-fi parfait, spacieux, parfait pour y écrire en paix (et même une fois y relire un manuscrit que l'on t'aura confié), l'appartement des amis, l'hôtel Best Western County House - rien ne vaut une chambre d'hôtel cossu et calme aux solides connexions pour bosser -, le Pain Quotidien (non, celui-là c'était pour les confidences, curieux qu'il ait fait office de QG), la librairie La Licornele club house du club de tennis de Wolvendael (2). Peut-être qu'au fond il serait bon, en oubliant le contexte source de peine désormais, de terminer sur ce dernier. Le plus magique d'entre tous : entrer quelque part car soudain il pleuvait, et non seulement y trouver l'abri mais aussi le wi-fi et un accueil adorable. Tu n'oublieras jamais le gars sympathique qui spontanément voyant que ton Mac était comme le sien, que tu étais sans ton chargeur et que tu avais sans doute fait une grimace à l'allumage en constatant que la batterie était sévèrement entamée, t'avait proposé le sien. 

Ou peut-être que non, peut-être qu'il convient de finir sur le plus bel oloé qui t'ait été accordé : tu as eu brièvement en novembre 2010 grâce à un anniversaire que tu venais fêter dans le quartier, puis à l'été 2011, pour le plaisir de l'amitié,  accès à un oloé de grand luxe, un oloé plus classe que tu n'aurais jamais rêvé en trouver, a room with a view (avec l'internet qu'il fallait). Du lit, allongée, tu vois la mer, et du petit bureau bien sûr aussi. Comment dans ces conditions écrire du mauvais ?

Pendant ce temps ta cuisine s'encombre (3). Le fiston dit C'est Bagdad. Mais après tout c'est sans doute là que tu passes le plus de temps. Alors laisser à l'oloé de base la phrase de la fin. C'est là que tout aura commencé.

 

(1) J'ignore si elles existent encore, à présent le wi-fi presque partout dans Paris rend leur usage restreint aux moments  sans ordi, et comme j'en ai un tout petit grâce aux amis, il m'accompagne souvent.

(2) En relisant ce billet tu te demandes comment tu as fait pour te montrer à ce point aussi innocente et naïve que le personnage de Raphaël dans "La maison atlantique" que tu viens de lire. On t'appelait quand la voie était libre, et en bonne Bécassine Béate tu croyais aux prétextes invoqués.  

(3) En toute honnêteté la photo date de fin 2010, l'ordi a changé ... et l'encombrement crû.

[photos : l'entrée de la BNF en octobre, qui entre-temps a changé : l'Est est redevenu directement accessible ; l'Enclos du Temps 21/09/12] 

Ce billet est une réponse confuse, longue et maladroite à la demande claire qu'Anne Savelli a déposé aujourd'hui sur Fenêtre Open Space.

 

addenda du 2 mars : billet repris aujourd'hui dans le collectif Oloés du monde entier 

(merci à Anne Savelle et Joachim Séné)

 


Petite prise de conscience mais grandement tardive

 

Mon inscription à la BNF date de l'été 2010. Je m'y suis aussitôt sentie bien, à quelques inconvénients près 

Capture d’écran 2014-01-10 à 15.14.59

J'ai pensé, et ça reste vrai, que c'était le mélange bois et béton, ainsi que la présence d'arbres et bien sûr que j'accédais ainsi enfin à une forme, certes collective mais merveilleuse de documentation, de Chambre à soi, qui me valait ce bonheur. Comme bien des familles, et plus encore en grandes villes où le logement prend vite la moitié d'un budget, nous n'avons pas de pièce dédiée pour se retirer écrire ou étudier.

Trop vite pour mes chantiers d'écriture, presque trop tard pour les finances familiales, un travail salarié m'a rattrapée et je n'ai plus pu venir que les lundi et vendredi. C'était déjà bien. 

Au fond je n'y viens pas davantage depuis mon récent chômage, occupée que je suis à tenter de trier ce qui doit l'être depuis des années dans l'appartement. L'absence de contrainte horaire extérieure fait que c'est le moment ou jamais. Il y a toujours plus de choses à faire que de temps à y consacrer. 

Au bout du compte, un nombre de jours assez honorable (environ 350 ?) de fréquentation en 3 ans 1/2, tourmentés par ailleurs mais si heureux de cette habitude là.

Il aura pourtant fallu ma lecture du livre de Sylvain Pattieu, "Avant de disparaître" et qui donne la parole aux ouvriers de PSA Aulnay alors en train de fermer, et qu'il me remette dans mon milieu social d'origine, qu'il me remémore d'à quel point certains éléments, pas tant des façons de parler que des modes de pensées, quand on vient de là où l'on travaille le fer, l'acier, le minerai ou la terre, de là où l'on met au moins au départ les mains dans la boue ou le cambouis, c'est pour la vie, pour qu'aujourd'hui à l'instant où j'accédais à hauteur du jardin, je comprenne enfin : si je me sens si bien ici, c'est qu'il s'agit d'un endroit neuf. Pas un de ces bâtiments somptueux, que je peux au demeurant trouver très beaux - et comme elles sont splendides ces vieilles bibliothèques, les lieux de la rue de Richelieu, la bibliothèque Sainte Genevièvre, les vieux lycées parisiens ... - mais qui m'intimident toujours un peu, non, un lieu sans (longue) histoire, un lieu où je ne suis pas écrasée par le poids de générations de gens des classes dirigeantes dont mes aieux n'étaient certainement pas.

Et ça m'est revenu que mon choix d'études scientifiques, si tant est que j'eusse pu opter pour des études de journalisme ou de cinéma - inenvisageable à l'époque dans mon cas - pour la faible part où j'eus mon mot à dire tenait d'une forme de conscience que dans les domaines littéraires ou artistiques qui auraient pu également m'attirer, je manquais d'un fond historique, de transmission par mes aînés, pas de bibliothèque de référence chez mes parents (1) dans laquelle avant l'ère de l'internet j'aurais pu puiser. Alors qu'en maths et en physique tout le monde était à égalité : c'était la capacité de piger et la force de travailler qui s'y jouaient. J'avais d'excellentes notes en français, et sauf au bac (le jour du) en philo. Mais elles me paraissaient des coups de bonne fortune et je n'avais personne à qui poser certaines questions chez moi (sauf en latin, que mon père apprenti curé avant que la guerre ne l'en sauve avait longuement pratiqué).

Je me suis sentie soudain profondément touchée qu'il existe un lieu au moins dans la ville où je vis où il m'était possible de venir travailler à égalité avec le monde entier. Un lieu qui ne dit pas à ceux qui viennent d'ailleurs géographique ou social, OK on vous tolère mais vous n'êtes pas d'ici. Pour un peu j'éprouverais presque une forme de reconnaissance envers François Mitterrand (2).

Et toujours une si grande gratitude envers celle qui m'a incitée à m'inscrire et m'en a donné la possibilité. Car s'il est vrai que l'endroit est favorable aux personnes telles que moi, persistait en moi cette forme de blocage (3) qui consiste à ne pas même imaginer que si on le souhaite on peut avoir accès. (Je me répète avec mes mercis, je sais, tant pis).

 

(1) Mais des livres quand même : tous les Agatha Christie, mes livres pour enfant (bibliothèque verte essentiellement), et une collection de rééditions à fausse belle reliure et mal fagotées mais qui avaient le mérite d'exister de grands classiques (Dumas, Chateaubriand, Balzac etc.) à bon marché, plus une courte série de romans à tranche blanche que ma mère m'avait interdits de toucher (j'ai tellement bien obéi - elle avait du me dire qu'il s'agissait de romans sentimentaux ce qui pour moi était dissuasif (dans ma tête = à l'eau de rose) - que j'ignore même de quoi il s'agissait), un Petit Larousse du début des années 1960 (à l'époque c'était récent) et une encyclopédie Quillet en quatre volumes. Ma mère (et moi, mais qui n'habitais plus là) nous sommes mises à la littérature contemporaine d'un certain niveau seulement par après. D'où qu'elle détient à présent une honorable bibliothèque.

(2) Au sujet duquel j'avais à la base la même opinion que celle mon ami Nicolas exprime en apparté dans ce billet : Tu me phatiques ! , lequel mérite le détour pour bien d'autres raisons. 

(3) Et social et féminin. Ah, cette capacité infinie à s'autolimiter à force d'avoir intégré les bornes que les siècles précédents ont imposé à nos aïeules.

 


7 janvier

 

P1058491(note en double tu - après tout pourquoi moi aussi je n'essaierais pas ? - pige qui peut)

 

Lui auras-tu envoyé comme tu le faisais chaque année, une carte pour son anniversaire ?

L'avais-tu traitée comme tu l'as fait avec moi et que ça serait en fait toi qui l'as éloignée et non pas elle qui t'aurait à un moment donné, aussi mystérieusement que pour moi, silencé ?

Lui as-tu aussi fait le coup de la porte qui est fermée, pour te précipiter dans d'autres bras peu après ?

Fake women only can offer fake love.

Nous sommes trop naturelles et franches pour toi, qui tiens tant à ce que tout finisse mal.

Et moi qui avais cru que l'un comme l'autre étiez des personnes fiables, aimantes et secourables, je me retrouve avec deux chagrins en forme d'énigmes, sur l'estomac, le cerveau, les bras. 

J'ai joué un rôle franc et donc risqué dans un scénario tarabiscoté ; qui l'était trop pour moi en tout cas. Les liaisons dangereuses au temps du texto. Je n'ai pas vos capacités pour élaborer, ni en moi l'envie de manipuler les autres, ni les séduire volontairement, ni rien faire par calcul en fait. Au plus sauver ma peau.

À tout prendre, c'était quand même mieux de que continuer à pointer "à l'Usine", vous me manquez, j'ai failli y passer, mais puisque je suis toujours là, je ne regrette pas. Et comme je n'ai à me reprocher que ma naïveté, la nuit je dors profond, lorsque je n'écris pas (1). Ce qui n'est peut-être pas tout à fait votre cas.

Bon anniversaire à toi, qui a changé ma vie, il fallait bien ça. La suite a malheureusement été chaotique, mais l'élan initial était merveilleux.

Bon courage pour les mois à venir, j'ai cru comprendre que ça risquait d'être difficile. La solidarité, quoi qu'il advienne, je ne la perds pas. Contrairement à vous autres, confortables bourgeois, je n'ai pas d'argent mais je sais le prix des choses, et que la vie est la seule que l'on possède et que l'on ne récupère pas quand elle s'achève malgré certains combats (courage à L., puisse un nouveau sursis ...).

Quoi qu'il advienne, je ne perdrai pas la reconnaissance envers la principale personne à m'avoir libérée et du poids parental et des murs et des castes inavouées de notre société. Je suis [de] nulle part et d'un peu partout, mais je ne suis plus où j'étais, coincée, assoiffée, enfermée, trop épuisée pour m'échapper, et seule la maladie ou une noire misère ou quelque guerre pourront m'y renvoyer. Je ne me laisserai plus faire, plus jamais.

Belle nouvelle année à toi qui est jadis (déjà) si brutalement partie. Non sans avoir ouvert la porte. Alors quand même, merci.

 

(1) ou que quelqu'un d'autre, la ville, ou une tempête, ne me réveille pas

[photo personnelle d'un tableau de Félix Vallotton, puisque les photos étaient autorisées (sans flash) à l'exposition]

 

 


Flouée

   

C'est bien le sentiment dominant qui me restera de cette année 2013 (après confirmation toute récente de quelque chose de plus dont je me doutais, mais comme souvent, pas au point que les choses en était).

Après, on me dira que c'est à moi enfin de cesser d'être so gullible. Généralement je pige un peu (oui ce voyage à Paris sans trouver le temps de me voir, oui ces deux missions que tu me confies sans même proposer qu'on se voie, oui ce soudain regain d'intérêt pour l'italien au point d'en parler au cœur de la nuit, oui ce cadeau d'anniversaire qui est un cadeau tout autant pour toi, d'autant plus qu'in fine, c'est moi qui l'organise, oui cette absence de nouvelles parce que finalement c'est autre chose qui s'est passé et puis que quelqu'un d'autre - le "tu" n'es pas forcément le même à chaque fois -), généralement trop tard et puis de toutes façons que faire.

Je lis ces jours-ci l'excellent "Avant de disparaître" de Sylvain Pattieu sur les ouvrier de PSA Aulnay, que j'avais croisés un jour dans le métro à Champs-Élysées Clémenceau à l'automne 2012, alors que j'avais encore un emploi. Et j'éprouve un sentiment d'impuissance mâtinée d'écœurement qui doit être assez proche du leur. Sauf qu'ils se battaient collectivement contre quelque chose qui est de l'ordre du système, même s'il a ses représentants séculiers. Et qu'en ce qui me concerne ce sont des personnes à titre individuel qui m'ont déçue.

Heureusement il y a les amis, vraiment, et qui dans la débine se montrent secourables. 

Avec cette absurdité (1) que je finirais presque par me demander s'ils ont à ce point fiables et de confiance précisément parce qu'ils ne sont pas trop proches, et donc peuvent se permettre ce luxe d'être formidables et de m'épargner leur part sombre, entre petits mensonges et autres lâchetés. Après tout c'est sans doute moi qui suis sous-équipée, à toujours dire les choses, à ne jamais tricher.

Bref, par la faute de trois hommes (2) ma confiance en les autres a très grièvement morflé. Once and again.

Heureusement aussi que trois amies à titres divers ont redressé la barre, relevé le niveau. De façon assez classique : alors que je n'attendais rien de particulier de leur part ; ou en tout les cas pas à cette hauteur là. La vraie aide concrète qui permet de ne pas se noyer. Et qui au vu de ce qui est encaissé par ailleurs permet de ne pas désespérer de toute l'humanité. Continuer pour le 5% qui ne te repousseront que s'ils sont en train de mourir de faim ou physiquement menacés et que c'est soi ou l'autre, mais qui en l'absence de disette et en temps de paix, resteront respectueux, quand bien même un raccourci un peu brutal dont vous seriez les victimes les aura tenté.

Heureusement aussi qu'il reste (mais pour combien de temps ?) en ce pays un filet social qui permet du moins de tenir quelques temps si les choses tardent à s'arranger. Est-ce qu'on se rend compte à quel point c'est précieux tant qu'on n'y a pas soi-même été confronté ? (3)

Heureusement qu'il reste des potes pour passer un coup de fil, envoyer un message, un texto et dire, Tiens au fait, tu (ou vous) fai(te)s quoi ce soir ? Passe(z) donc à la maison.

Mais on aimerait tant qu'il n'y ait rien à réparer, et personne qui n'ait agi à notre égard de manière à dormir moins bien la nuit. Souvent il ne s'en faudrait que d'un gramme de courage, d'un renoncement à la menterie, faire face franchement et avant pourrissement de la situation, d'un minimum de cohérence dans le comportement et de ne pas se dire (je suppose que c'est ça qu'ils se disent), allez, ça n'est pas grave, elle s'en remettra. Alors que si, c'est grave, dès lors que ça a une incidence sur des éléments essentiels de l'existence (4) ; même si précisément tu t'arranges pour que ça ne soit plus ton existence à toi (5).

Et que oui, je m'en remettrai, d'ailleurs tu vois, c'est presque fait ; mais pas l'estime que j'avais pour toi.

 

(1) C'est une variante du Mauvais Sort du Cheminot Non Gréviste : on s'en prend à qui est là de ce qu'on reproche aux autres mais comme ils brillent par leur absence c'est le collègue qui trinque qui précisément des absents, n'en est pas.

(2) et d'une femme, mais il y a huit ans de cela. Et j'ai appris plus tard qu'elle se comportait comme une sorte de serial killeuse affective. N'étant ni de son milieu social ni (alors) professionnel, j'étais une nouvelle proie parfaite, tout ignorante de ses antécédents.

(3) Même chose pour la prise en charge, même incomplète des dépenses de santé.

(4) OK, pour la fausse blonde, disons qu'on oubliera que tu as pu te montrer zéro-neurones à ce point-là. Mais pour les autres "tu" et le reste, ça va être un peu plus difficile que ça.

(5) Stratégie bien connue du Je déconne puis je déconnecte (et comme ça je fais même au fond de moi comme si rien ne s'était passé puisque j'ai effacé le survivant à ma connerie, c'est sans doute qu'elle n'a pas eu lieu. Du tout. Rien. Nada)