Un temps d'octobre

 

PA170112Au gré de mes rattrapages studieux de photos du jour le jour et du travail de diariste associé je m'aperçois qu'il a fait aujourd'hui le quasiment même temps qu'au 17 octobre 2012. C'est quand même un peu bête pour un mois de juillet.

Je me souviens d'une belle soirée au Thé des Écrivains en la compagnie trop brève de Jerome Charyn, de l'attente joyeuse de la venue de Joël Dicker dont le succès s'amorçait et qui nous vit précurseurs. À part la non-venue de Celui qui (1), et par ailleurs et donc ce temps souvent pluvieux et gris, l'automne 2012 aura été une belle période. 

Dans l'ignorance des difficultés qui suivraient et de tout ce qui s'achèverait après juin 2013, dont le retour des problèmes familiaux de santé, j'ai pu heureusement en profiter. Il ne faut pas se voiler la face devant les nuages annonciateurs de périodes troublées, mais pour autant s'efforcer de croire que l'on va vers du mieux. Sinon où trouver le courage, l'énergie ?

 

[photo : mercredi 17 octobre 2012 14:24]

nb. : L'escabeau était une ruse afin d'éloigner les parapluies des livres sur lesquels ils gouttaient si un passant qui en était pourvu s'arrêtait (et pire : s'il se penchait)

(1) Façon de désigner empruntée à Anne Savelli mais pas tout à fait dans le même cas (en tout cas je ne le lui souhaite pas) 

 

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La recette du best-seller ou le plagiat par clients

 

Un jour de travail de libraire que j'avais plus que d'autres trouvé rempli de conseils pour cadeaux d'hôpital, je n'ai rien contre, notez, simplement j'avais été marquée par la répétition des demandes semblables, j'ai écrit à une amie qui écrit par métier que si elle voulait commettre un best-seller honorable, il convenait de s'atteler à répondre à la demande suivante : 

"Je cherche un livre, c'est pour un(e) ami(e) qui est à l'hôpital, alors pas trop triste, et qu'on peut lire par petits moments et qui ne pèse pas trop lourd."

Voilà qu'elle me répond, réjouie, qu'en 2001 dans un de ses recueils de nouvelles une dame dit à un écrivain censé signer dans un salon du livre, qu'elle "souhaitait  offrir à une amie âgée, récemment hospitalisée un livre pas trop lourd à tenir, pas trop triste dans son état vous comprenez, mais bien écrit quand même vous voyez ..."

Je confirme que non seulement c'est une condition nécessaire  (1) (mais pas suffisante, ni à ce point inévitable (ouf)) pour un best seller mais que me voilà donc coupable d'un splendide plagiat par clients. Ou que mes clients sont victimes d'un merveilleux plagiat par anticipation.

Merci à eux, grand merci à l'amie, immense sourire grâce à tous.

 

(1) Sur la question du volume et du poids je ne plaisante vraiment pas : j'ai vu des clients s'orienter vers un livre plutôt qu'un autre pour ces simples raisons et qui n'avaient strictement rien à voir avec le texte mais bien avec la faiblesse physique présumée du lecteur final ou à des contrôles drastiques de poids dans les avions. À  quoi ça tient, les choses.


Une vieille amie

 

Ce jeudi-là tu avais eu besoin de monnaie et comme c'était le jour du Monde des Livres tu t'étais dit, tiens, pourquoi pas, accordons-nous la folie luxueuse d'un journal en papier. Depuis que la dèche relative mais persistante a commencé à poindre, à l'époque où deux salaires sur deux de la maisonnée de quatre s'étaient trouvés versés en décalés, d'où comptes dans le rouge, frais d'anomalie, comptes encore plus dans le rouge et que le four micro-onde en accord avec la machine à café étaient tombés en panne alors qu'on payait par ailleurs la mise aux normes de l'ascenseur (afin qu'il puisse entre autre accueillir un fauteuil roulant ... qui n'y rentrera jamais pour cause d'exiguité), bref, tout ce que les habitants des pays riches peuvent inventer pour se retrouver dans cette sorte d'étrange pauvreté de nantis. Bref, depuis ce sale moment dont nous ne sommes pas encore remontés, j'ai cessé d'acheter les journaux papiers à part le sagement hebdomadaire et peu coûteux Canard Enchaîné.

Donc oui, acheter le Monde ce jeudi-là c'était un peu d'un luxe. Aussitôt j'ai vu qu'il était accompagné moyennant un supplément encore raisonnable, d'un bref livre de genre policier écrit par l'un de mes amis (1). Je l'avais acheté puis lu avec plaisir. 

J'avais ce jour-là une double soirée - l'Encyclopédie des guerres à Beaubourg, que je ne manquerai qu'en cas d'absence de la ville ou de force majeure ; puis une soirée chez les camarades de Charybde -, ce qui fait que ce n'est qu'au lendemain matin que j'ai ouvert Le Monde des Livres. Sur une des pleines pages intérieures, longue interview d'une femme écrivain avec sa photo, qui est la première chose que je vois et j'ai le temps de me demander (très brièvement mais cependant) Tiens qui est cette dame un peu âgée avant de l'identifier. Une ancienne grande amie, pas revue depuis longtemps et voilà que soudain, la photo doit être récente, malgré les usual artifices - que je me suis promis pour ma part d'éviter -, cheveux teints et peau tirée, elle a franchi un cap de l'âge. La "jeune écrivain prometteuse" que j'avais au siècle dernier rencontrée est devenue une vieille dame confirmée. Et je prends conscience que puisque nous sommes du même âge ou peu s'en faut, je vais bientôt moi aussi y passer - la confirmation en moins puisque j'en suis encore à me battre aux fins de mois et forts chagrins -. 

Je me rends compte que l'épouvantable peine qu'il y avait pour moi à s'être perdues a très efficacement été éteinte par le chagrin suivant, lequel reste sévère malgré qu'à l'été il aura un an. Que j'aimerais bien néanmoins qu'on se reprenne elle et moi nos habitudes "d'après l'Usine" (2), même si la bourgeoise confirmée que l'image du journal me tend ne prendrait sans doute plus une bière ou deux (voire trois) aussi allègrement mais bien plutôt un verre fin de vin blanc.

 

(1) Alors dans la vie il y a ceux qui se font plein d'auto-promotion et ceux qui ne préviennent même pas les copains qu'il y a ici ou là un truc qu'ils font, vont faire, ont fait et qu'on aimerait lire ou auquel on aimerait assister.

(2) J'adore que l'on vienne me chercher au boulot pour m'offrir (ou s'offrir si l'autre sort aussi de son propre travail ou a achevé sa journée d'écrire) une sorte de sas de décompression, un interstice chaleureux avant de reprendre la course de nos existences. J'ai moins l'impression d'avoir vendu [tout] mon temps.

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Des voyages palliatifs aux lecteurs arborés

 

J'ai renoncé aux voyages le jour où en plus d'être parents nous avons acheté dans cette région parisienne à l'immobilier fou, un appartement. J'espérais vaguement en cas de survie, retrouver après le grandissement de la progéniture et la fin de notre endettement une mobilité géographique correspondant à mes aptitudes - ma vie n'en porte pas trace mais je suis nomade en mon âme -. Hé bien non, voire même au contraire : travail (je ne m'en plains pas), amours manquées et manque d'argent m'arriment à Paris comme une moule à son rocher.

J'ai cru un moment m'être adaptée y compris à l'absence d'Italie (qui m'a tant fait souffrir les premières années) ; mais il se trouve qu'à nouveau comme pour l'amour revient le manque. Google street view permettant d'assez jolis voyages virtuels, je connais même un spécialiste (1), depuis quelques temps je me console en jetant parfois un coup d'œil sur les lieux qu'indique mon outil statistique de blog. Je sais qu'ils ne correspondent généralement pas à l'endroit réel de localisation des lecteurs (j'ai testé avec quelques amis), souvent c'est là où sont les serveurs, parfois c'est d'une grande fantaisie (2). Bref, le but du jeu n'est pas tant de savoir où sont les visiteurs que d'obéir à une sorte de contrainte oulipienne qui guide des voyages immobiles effectués de ma table de cuisine, mais dans le monde entier.

Il n'empêche que le plus souvent le résultat indique sinon une ville du moins un lieu avec des bâtiments (souvent de type universités ou data center) ; et qu'il est assez surprenant lorsque la géolocalisation fantaisiste semble indiquer un lecteur assidu en un lieu tel que celui-là : 

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Capture d’écran 2014-06-09 à 13.53.14 Capture d’écran 2014-06-09 à 13.53.59 Capture d’écran 2014-06-09 à 13.55.19Finalement mes plus grands lecteurs sont des arbres. Et qui plus est des arbres du Lincolnshire anglais. J'aurais dû me douter. Blogueurs ou écrivains, numériques ou sur papier, nous ne sommes jamais lus par ceux qu'on croyait.


(1) Olivier Hodasava

(2) Un de mes camarades, francilien, se retrouve à Kiev, lui-même ignore au gré de quel reroutage, lui qui ne se sait pas compétences en bidouillages de proxys. Moi-même suis géolocalisée le plus souvent en Basse Normandie (tant qu'elle existe), assez fréquemment vers la Défense, sans doute des centres de traitements de mon opérateur.

PS : L'avantage des arbres c'est qu'au moins ils ne risquent pas de me faire le coup du déni (un an d'avoir été quittée-escamotée, si long, et nonobstant déjà)


Choses qu'on savait mais qu'à voir ça peine

 

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Je n'étais pas retournée depuis sa pré-fermeture à la librairie où j'ai aimé travailler et où j'aurais appris malgré les temps difficiles grâce à un homme passionné (et qui quoi qu'il en disait le restait) les beautés du métier. (Les difficultés pas besoin de les apprendre on se les mange en plein dans le nez). 

L'homme de la maison est venu ce soir me chercher à mon nouveau travail et c'était un peu comme si nous marchions au hasard, mais un peu pas totalement. À un moment donné il m'a proposé puisque nous nous sommes trouvés à dîner non loin, de passer, allez.

Je crois qu'il avait compris que comme pour les chutes de cheval, il ne faut pas trop attendre pour remonter en selle lorsqu'elles ne furent ni handicapantes ni mortelles. Je crois qu'il a compris aussi qu'il vallait mieux à causes des chagrins coordonnés, que je n'y passe pas en étant seule et que comme il n'y a plus personne d'autre pour le faire, il s'est finalement dévoué. 

Qu'enfin il était peut-être plus que moi un peu curieux de voir ce que ça donnait, qui préférais ne pas me hâter d'être confrontée au fait que déjà mes années là étaient de l'ordre du pur souvenir.

Voilà donc en lieu et place d'une librairie qui ne manquait pas d'âme, une prochaine boutique d'une enseigne générique vinicole. C'est plutôt honorable, au vu du quartier et je peux supposer que c'est le moins pire des successeurs possibles. Des personnes repartaient de ces lieux avec un bon livre, elles repartiront avec une bonne bouteille, l'endroit restera un lieu où l'on vient chercher des pièces de réconfort.

J'étais presque avertie, je n'ai pas été prise par surprise, rien de cet ordre. Il n'empêche que c'est le même écart qu'entre être quitté(e) par la personne qu'on aime et du coup ne plus se voir et finalement un jour la croiser au bras de son ou sa nouvelle bien-aimée. On était super bien placé pour le savoir, ce nouveau couple qui s'était formé, mais le voir tripe les entrailles.

Finalement la boutique et moi avons subi sort semblable, d'être éliminée pour un produit plus standard, mieux adapté à ce monde d'apparences, de fric et de rendement. Un monde où l'on a de moins en moins la possibilité d'être différents, d'avoir sa façon, de refuser le "faire semblant".

Et je suis très consciente que mon pincement au cœur devant le nouvel aspect des lieux n'est rien à côté de ce que doit éprouver mon ancien patron si d'aventure il vient à passer - peut-être que comme je l'ai fait pendant près d'un an, il a évité d'avoir à le faire récemment -. Malgré mes limites physiques qui m'ont empêchées d'écrire comme je voulais (surtout la dernière année, cet hiver qui refusait d'en finir), j'aurais connu grâce à lui en ces lieux un vrai temps de bonheur professionnel. C'est quelque chose qui ne s'oublie pas.

Il est étrange pour moi de constater à quel point la destruction de mes lieux de travail successifs semblent être une constante ; dans la mesure où je n'y suis pour rien, je me demande s'il ne s'agirait pas d'un élément symptômatique de notre époque, que tout salarié s'y trouve même si à moindre degré concerné.

Enfin, cette crise dont on souhaite nous faire croire qu'elle est derrière, continue ses ravages : le nombre de boutiques il y a un an encore actives désormais vides équipées d'un panneau "bail à céder" et de "Bureaux à louer" dans les étages dans les avenues et rues entre mon ancien lieu de travail et la gare Satin Lazare a augmenté d'une façon qui s'impose à l'œil.  CIMG7705

Comme chantait Souchon dès 2005, "Putain, ça penche. On voit le vide à travers les planches"

 

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Bad monday (et ça pourrait être encore pire)


La radio te réveille en te répétant en boucle que la peste brune est revenue, un échelon fatidique a été franchi, un homme parle de la fiscalisation des heures supplémentaires - des difficultés engendrées chez les classes moyennes et basses - et tu te souviens soudain qu'il faut faire chaque mois avec une centaine d'euros en moins au budget familial (1) malgré ton nouveau boulot et que l'homme de la maison travaille autant qu'avant, non pas que ça ait en rien influé ton vote, il te reste un cerveau, mais tu peux comprendre que des gens limités se sont laissés acroire par un discours de type Il faut que ça change et virer les étrangers ; pour complèter le tableau il y a un tueur de foule de plus aux USA et un autre en Belgique, le premier qui a pris une haine pour les femmes, lui être supérieur, elles, inférieures qui pourtant le repoussent, et sauf qu'il n'est pas repoussé, il séduit, ça te rappelle le Grand Belge qui considère les femmes comme des pièces à déplacer à son gré sur l'échiquier de son existence et fait semblant de ne pas comprendre quand une des pièces tente de lui expliquer que ça n'est pas exactement comme ça, qu'on est à égalité, qu'il n'a pas à "envisager" (sic) quelqu'un sans un minimum assurer ensuite, en cas de succès ; alors il nie avoir joué. Le second (tueur) c'est aussi pire : vieil antisémitisme qui ressort. Communs aux traditionnalistes des autres monothéismes qui sont en pleine poussée (2) et désormais pour les ultra-catholiques très décomplexés, antisémitisme ou (inclusif) homophobie en ce moment se portent bien. D'un dieu l'autre, on se rabiboche sur des haines communes et que les femmes ne seraient là que pour servir les hommes et procréer. La deuxième décennie du XXIème est très Hate and War. Comme tu es déjà de trop bonne humeur, quelqu'un à qui tu tiens est malade et tu appréhendes la fin de la semaine car tu crains que ça n'aille trop mal pour que la solution envisagée puisse être mise en œuvre. Comme souvent on rentre dans ces config où l'on te dira après coup, On aurait dû t'écouter tu avais raison. L'homme de la maison est parti l'insulte aux lèvres après s'être préparé son déjeuner, tu ignores pourquoi, tu sais seulement que tel un adolescent c'est signe qu'il a fait une connerie, ou qu'il en prépare une ou que tu vas d'apercevoir qu'il y a un truc qu'il aurait dû faire qu'il a laissé pourrir mais sans dire qu'il ne l'avait pas fait et soudain ça va te retomber dessus. Le premier n'est pas trop grave mais prouve la précision de ton intuition : il a laissé la machine à café s'engorger ("Je vais m'en occuper" qu'il disait et comme tu devais t'absenter tu as cru qu'il l'avait fait) et elle refuse de faire un pas de plus. Une heure à la nettoyer, interrompue par un coup de fil d'un robot EDF qui te signale que leur facture demeure impayée (tu espérais faire durer jusqu'à la bascule du mois, c'est raté). Tu supputes qu'il y a autre chose. Le fiston revient mitigé d'une épreuve orale de bachot qu'il avait pourtant préparée (tu en es témoin et qu'il expliquait bien). Il te faut d'urgence ranger et faire du ménage, fuite d'eau mystérieuse oblige, qui gêne deux lots de voisins et dont la source devra quand même bien à un moment donné être détectée. Tu es prête à parier que du train où vont les choses tout se précipitera lorsque ta fille sera à l'hôpital, l'homme de la maison en Normandie et que tu devras aller travailler. Il est donc urgent de dégager le terrain.
Plus tard tu te souviendras que délaissée ce week-end et soumise aux épuisements - trois soirs de suite endormie sans voir venir, d'un bloc, sans presque lire, comme un KO -, tu manquais de faire l'amour, que c'est raté plus que jamais. 

Alors tu penses à André Dussolier, la master class de la veille, moment de grand bonheur collectif que tu n'oublieras pas - le poème d'Hugo, tout droit, comme ça -, tu songes à ce film qui l'été prochain se tournera à Roubaix (comme tu aimerais y aller !), à l'amie qui est ces jours-ci seule, tranquille, à Venise, profitant d'être encore vaillante pour voyager, au doux message reçu la veille au soir (curieusement comme presque toujours de celui que tu n'attendais pas ; mais ça fait d'autant plus plaisir en fait). Tu penses à tout ce bon et à l'idée d'écriture avec ta vie compatible qu'en revenant d'Arras t'a offerte Stéphane Michaka, une simple réflexion de sa part, et qui ouvre une porte, sans bruit. La porte est restée ouverte depuis, malgré les violents courants d'air de ta vie.

Tu penses aussi que contrairement à bien des femmes à qui on a fait croire qu'elles étaient inférieures - sur toi aussi on a essayé, mais ça n'a pas marché -, tu es parfaitement capable de vivre seule, même si l'argent manquerait puisque société et circonstances et tes aspirations aussi (tu le reconnais, écrire, franchement, mais quelle idée !) ont fait que c'est le boulot et donc le salaire de l'homme qui ont été privilégiés (en plus qu'il aimait son travail, avant que les conditions économiques n'aillent tout dégrader). Qu'à force d'être celle qu'on quitte tu es devenue parfaitement autonome du moins tant qu'en plutôt bonne santé. Que si ce pays sombre dans le chaos lamentable tu es encore tout à fait apte de filer vivre à l'étranger ou à défaut de faire libraire, tu pourrais jouer les profs de français. Et écrire.

  

(1) Ce n'est sans doute pas que ça mais ça a joué.

(2) J'en deviens nostalgique des années 70 pendant lesquelles on semblait avoir compris que croire au Père Noël était inutile, passé un certain âge.


Getting old (et combien c'est parfois flippant)

 

Observant d'un œil vague pendant ma pause café dans l'une des quatre pièces d'angle à la BNF du rez-de-jardin, un homme plutôt beau qui effectuait quelques étirements ; ceux de qui est resté trop longtemps concentré assis ; me demandant combien de temps il me faudrait avant de ne pouvoir m'empêcher de comparer bien malgré moi ceux que je croisais avec Celui qui, et trouver sempiternellement qu'ils ne franchissaient pas la barre (1) tout en étant parfaitement consciente que par dessus le marché pour eux je n'existais pas, j'ai soudain bondi (intérieurement).

Elle venait d'entrer. 

Lourde de silhouette, les cheveux gris et longs, rassemblés en chignon, des lunettes cerclées de métal, une jupe classique, des chaussures plates, un cardigan. 

Et qui s'est installée sans mollesse mais comme qui est très fatiguée sur l'un des fauteuils près de l'entrée. A entrepris de se servir à un thermos.

Je savais que ça n'était pas elle, la vieille amie de ma nuit des temps, perdue par la suite d'une bouffée de haine qu'elle fit de l'internet, si incohérente que j'avais préféré faire comme si je n'avais rien reçu, attendre le message d'excuses et une explication pour cet épisode délirant. Message qui n'était pas venu, tandis que ma vie était bousculée plus que jamais ce qui fit que je n'avais pas même eu le loisir de me poser la question de ce qu'il convenait de faire pour (éventuellement) sauver cette amitié.
Plus tard il fut trop tard. Et contrairement à V. et à Celui qui, ou à mon meilleur ami lorsqu'il reste trop longtemps sans libérer de son temps, elle ne me manque guère. Nous avons été victimes d'évolutions divergentes comme l'existence en fournit parfois. Celle d'avec ma mère, par exemple, me perturbe beaucoup plus que celle-là.

Il n'empêche que la personne qui venait se reposer ressemblait très exactement à ce que mon ancienne amie aurait pu devenir si depuis les quelques années qu'elle s'était fâchée elle avait suivi sa pente naturelle (2). Et que cette personne, je l'aurais moi-même décrite comme une femme assez âgée, une quasi vieille dame, une retraitée.

Elle était mon aînée. Mais pas de l'écart entier d'une génération. Son changement de catégorie était aussi le mien.

J'ai décidément ces derniers temps beaucoup de mal à intégrer mon âge réel. Et bizarrement le chagrin en cours qui en fut la première alerte - eussé-je été plus jeune, j'aurais peut-être été quittée, mais non sans un brin de respect -, ne change rien à l'affaire. Je ne me perçois pas ou plus comme je suis, mais suis décalée d'une quinzaine d'années (3).

C'est une sensation fort curieuse dont je ne sais pas quoi penser. Consciente cependant que le prochain grand sale coup que je me prendrai sur la tête me propulsera en avant de 30 ans. Et que ma confiance en les autres, à de moins en moins d'exceptions près, est depuis juin passé celle d'une centenaire qui aurait revendu il y a déjà longtemps son logis en viager.

 

(1) fors Kreso Mikić et Nicolaj Koppel ce qui n'aide en rien et fait peu pour 11 mois 

(2) Mais peut-être a-t-elle rencontré un ancien Punk Suisse reconverti dans l'art contemporain conceptuel, richissime grâce à des tableaux sur lesquels il peint une tâche bleue, qu'elle vit désormais à New-York, maigre, joyeuse et déjantée avec des cheveux courts dressés sur la tête et orange fluo. Que deviennent les gens quand de nos vies ils sortent tout droit alors qu'ils sont encore vivants ?

(3) Peu ou prou le temps que j'ai passé à l"'Usine" en souffrant au travail parce qu'il avait perdu tout son intérêt et que j'ai ressenti comme un enfermement. Quelque chose d'organique en moi perçoit ces années comme nulles et non avenues, comme n'ayant pas eu lieu. Comme si j'avais repris le fil physique de ma vie là où j'en étais resté. Ce qui correspond également au retard avec lequel j'ai appris une rupture, laquelle ne s'est pas concrétisée, sans doute à cause de l'ampleur de "l'après coup", mais qui affectivement a pour moi bien eu lieu. Tout se passe comme si je refusais d'intégrer ces années fausses (sous un travail qui n'était pas un "vrai" travail pour moi que j'accomplissais sans m'y reconnaître, et pourvue d'un amour qui n'était pas ce que je croyais). D'où que je me sens en permanence bien un peu jet-lagguée.


Persistance

 

Huit ans et quatre mois que la rupture a eu lieu, des nouvelles mais indirectes - En as-tu aussi de moi ? Cherches-tu à en prendre ou au contraire à les éviter puisqu'au moment de me bannir tu semblais regretter que j'aie existé ? - et voilà que dans ce papier sur lequel je tombe par hasard (j'avais besoin de monnaie, j'ai acheté le journal), lorsque l'on t'interroge sur tes influences, parmi relativement peu de titres tu cites un livre et un film que je t'avais fait découvrir.

Je m'efforce de n'y voir aucun signe particulier, c'est peut-être au contraire parce que tu as oublié que j'avais joué les passeuses, que tu les as spontanément cités, déconnectés qu'ils sont d'une histoire qui t'aura peut-être un peu durant quelques temps empêchée de dormir bien la nuit, d'une amitié que tu as peut-être réellement oubliée tant est satisfaisante et créatrice celle pour laquelle tu m'as congédiée. Puisque le mal est fait, que j'ai survécu et que l'élue est quelqu'un que j'admire et apprécie, j'aimerais qu'il en soit ainsi. Donc oui, ils ont dû te revenir comme ça, peut-être que ces œuvres résonnent en toi si fort que tu crois depuis un moment les connaître de toujours. Ce n'est donc certainement pas une façon de me signifier Je ne pouvais plus, n'avais plus de temps, mais vois-tu je pense encore à toi (parfois).

Il n'empêche que c'est troublant d'être à la fois l'indésirable et celle qui a une influence si persistante dans le temps. Une libraire posthume. Une blatte (1) de l'esprit.

 

(1) Femelle. Les blattes femelles pondent en effet leurs oeufs dans une sorte de petit étui de l'ordre d'un élément de carapace, solide et qui reste un temps collé à leur corps. Quand on écrase l'insecte cette poche se trouve expulsée et les petits blattons (?), une douzaine, malgré tout naîtront. C'est pourquoi toute agressivité directe envers une blatte est improductive.  Les blattes nous survivront. 


Gratitude et soulagement

 

Je tiens à remercier de tout cœur le client ou la cliente qui hier à 13h04 alors que j'accomplissais la première partie de ma pause déjeuner, acheta le roman dont la présence m'offensait, dont la vue m'étreignait chaque fois que j'oubliais de me préparer à faire l'effort épuisant de faire abstraction sur qui l'avait commis et en l'honneur de qui et si peu de temps après m'avoir sommée de dégager afin de faire place à l'amour le vrai.

Je me plais à rêver qu'il s'agit de quelqu'un qui lit par ici, a compris mon chagrin, a choisi volontairement de venir faire sa bonne action pendant mon absence. Aurais-su encaisser sans frémir, sans pleurer, voire perdre connaissance (1) ? Qu'aurait pensé le client qui est en droit d'acheter et de lire un ouvrage sans se voir imposer des arrière-pensées dues aux vies privées de l'auteur et de la personne qui le lui vend,  et qui risquent de lui en gâcher la lecture ? L'auteur de celui-ci ne serait pas le premier homme à écrire si merveilleusement sur l'amour tout en se conduisant dans l'existence comme un être brutal et sans scrupules aucun, passant de l'une à l'autre sans respect pour la femme n-1, s'appliquant à séduire même si pour lui ça ne correspond à rien, sans se soucier que ses mots et ses regards aient pu être pris pour ce qu'ils semblaient (n'est-ce pas, Ted ?).

Ou bien à croire qu'il s'agit de quelqu'un à qui jusqu'à l'année dernière travaillant dans le même quartier je me suis appliquée en Bonne Mascotte dévouée à faire connaître le travail du bien-aimé et qui, la librairie précédente ayant fermée, a été heureux de voir que cet écrivain à nouveau publiait. Peut-être même qu'il ou elle lira le nouvel opus en croyant que c'est à moi qu'il s'adresse ; se dira Je pensais bien pour en parler ainsi qu'ils devaient s'aimer fort ces deux-là. Peut-être que cette lectrice, moins probablement ce lecteur, alors se réjouira. Sans imaginer un seul instant, au vu de la situation d'il y a encore onze mois, que tout s'est effondré très brutalement pour moi. J'ai trouvé mieux, restons amis.

Je sais que le livre n'a pas été conseillé. Que la personne qui l'a pris venait spécifiquement le chercher. N'a rien acheté d'autre. D'où l'illusion qu'elle est venue exprès afin de m'en libérer.

J'espère, c'est pour moi trop de souffrance, qu'il n'y aura pas de réassort. Aucun. Même si, accordant le respect dont j'ai été privée, je ne dirai rien. 

 

(1) La première fois que je suis tombée sur ce livre en en rangeant un autre, du fait de la surprise, de l'absence de méfiance, j'ai été à deux doigts de la perte de conscience. Que je suis parvenue à limiter à une simple pause, un éclat d'aller dans les toilettes pleurer. 

 

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