Objets oubliés

 

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C'est un sac que dans la précipitation des fuites d'eau du printemps, l'homme de la maison a balancé sur le balcon sans trop se soucier du contenu. 

Je ne sais plus pourquoi, sans doute pour humer la température (1), j'ai ouvert la porte de la cuisine, qui donne sur icelui. Et j'ai vu ce sac.

À l'intérieur une petite imprimante à jet d'encre dont je me souvenais parfaitement - remisée lors de l'acquisition de l'ordi n - 4 lequel était vendu avec une imprimante d'un modèle conséquent -. Quelques accessoires dont des cartouches d'encre qui avaient fui. 

Et puis dans une poche du sac ce walkman dont j'avai oublié jusqu'à l'existence, ça m'est revenu seulement en le voyant, je fus émue que le moi de jadis ait songé à le ranger si soigneusement (mode d'emploi, piles sorties et stockées à côté, écouteurs), mais avec un sentiment d'absolue déconnexion : quelqu'un d'autre que moi aurait pu le faire (2).

C'est impressionnant de constater combien une boucle d'une dizaine d'années s'est achevée (je ne sais trop si je dois la démarrer au 26 juin 2003, 7 novembre 2003 ou début 2004 avec les travaux pour les amis et la maladie de mon père pendant le premier festival de La Rochelle puis la grande accélération du temps partiel au même moment que le comité de soutien à Florence Aubenas et Hussein Hanoun puis la maladie de notre fille, la désaffection qui, ajoutée par ailleurs à la rupture amoureuse non consommée, me met en danger et à partir de là une sorte de tourbillon qui aura sans doute pris fin à l'été 2013 ; encore que le début de 2014 soit lui-même fort tourbillonné) et qui me laisse séparée de la personne que je fus au préalable.

Celle qui rangeait soigneusement ses objets.

Avant d'en perdre l'usage.  

 

 

(1) Ah cette scène du début du "Garçon incassable" et qui me ressemble tant, la femme à la fenêtre les bras tendus pour savoir s'il faudra se couvrir peu, beaucoup ou pas.

(2) Il se trouve que ça ne peut être que moi.


Garder le cap

 

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J'ai beau me dire que c'est provisoire et que le un peu d'argent rentré de plus est providentiel, j'ai beau l'écrire noir sur blanc, Dans huit jour je retrouve mon rythme de salariée à temps partiel, il me faut du temps, plus de temps pour mes petits chantiers personnels et au bout d'un mois complet complet, malgré que tout se soit fort bien passé et une jolie panne d'ordinateur de caisse pour pimenter, je suis en train de craquer. Comme je suis toujours sous l'emprise du chagrin qu'on m'a infligé l'an passé et de l'absence violente induite, et solidement lestée de deux voire trois tracas lourds dont je sais que dans le meilleur des cas ils ne s'allègeront qu'au printemps prochain s'ils le font, j'ai besoin d'écrire pour me réfugier dans cette concentration puissante que ce travail m'accorde au moins deux heures par jour sinon j'étouffe sous le poids de tout ça. 
Ma production de la période est de moyenne qualité mais il faut qu'elle survienne. La seule ambition du moment est qu'elle m'aide à tenir. 

Je maintiens la technique qui m'a permis de surnager jusque là, à savoir : m'en tenir à ce que j'ai prévu (sport, sorties, BNF) même si je vacille et que quand j'y suis je n'y suis pas. Ou qu'à moitié. Ou somnolente. 

Alors aujourd'hui comme ça, ça a été BNF seul jour disponible sur 2 longues semaines. Mais sur place j'étais crevée, sans énergie, seulement capable de vaquer à quelques autres trucs que l'écriture de mes plus solides chantiers. D'où qu'ensuite je suis rentrée avec le sentiment de n'avoir rien fait de la journée, rien avancé.

Or c'est faux. J'ai bouclé sauf une, mes gammes quotidiennes, petits exercices salutaires et qui dans la durée formeront sans doute quelque chose. J'ai répondu à deux lettres en papier et c'était important de le faire sans tarder - un ami commun avec ma correspondante ne va peut-être pas fort bien -. Avancé d'un nouveau chapitre la lecture (on pourrait presque dire l'étude) de mon cher "Indien des plaines" - je suis à nouveau livrée à moi-même pour m'instruire, il ne faut surtout pas abandonner ce qui était déjà engagé -. Et enfin fini de traiter, d'organiser, de disposer ce qui concerne les photos du 17 octobre 2012. C'est quand même curieux cette conviction enfantine que lorsque j'aurais comblé mon retard, je pourrais reprendre sereinement le fil de ma vie interrompu en 2013 / 2014 par chômage, rupture et maladie (1). Une part de cette sensation est rationnelle : il s'agit de lutter contre l'impression d'avoir eu 5 années de ma vie qui n'ont pas compté puisqu'on m'a à nouveau effacée comme étant la fille de trop, celle qui était pas mal mais en attendant mieux. Alors oui fin 2012 et début 2013 j'ai eu une vie, et elle fut plutôt belle et bien remplie même si je voyais mon emploi fondre, un lieu magique disparaître et que l'amour n'aidait pas à l'épanouissement. Je dois remettre les bons éléments, les souvenirs des bons moments à leur juste place et éviter de voir tout ce temps comme une zone grise uniformément.

Et puis je ressens comme un devoir intime, interne et irréductible de poser mots et photos sur l'expérience Livre Sterling, sans faire de littérature, mais pour garder trace. La fin fut difficile mais ce furent des temps heureux et ce lieux lui aussi effacé mérite d'exister encore en mémoire. Restituer les souvenirs afin de tourner la page bien fort et proprement. Non pas un double effacement en plaie ouverte comme c'est toujours pour l'instant, entre celui qui a été contraint par les circonstances économiques de me dire Plus de boulot et celui qui a choisi parce qu'il avait plus blond de me dire Ne m'aime plus. Parce que même si le gagne-pain a été remplacé et bien, et que je ne suis pas entièrement seule, le cumul des deux a été secouant. Je ne joue plus tout à fait dans les mêmes dimensions ; c'est rude l'ajustage. Comme de déménager vers un logis plus petit. C'est peut-être normal d'en être encore à se cogner aux bornes, à ne pas savoir où se (re)placer.  The things you take for granted

En attendant, en ces temps si guerriers, il reste quelques pensées à ne pas perdre de vue (merci @Ale_Na_Va pour l'image) et qu'un chagrin lorsqu'on a le ventre plein, les pieds au sec et que personne n'est mort, tient un peu du #MPP

(1) pas de moi, mais de tout(e) proche

 [photo : "C Moyen(ne)"]


Beautiful horse

 

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Disposant aujourd'hui pour la première fois depuis je crois trois semaine d'un temps d'étude et d'écriture et de ce que je veux à la BNF, une fois fait le travail que je m'étais fixé, je reprends mon tricot mes petites compilations photographiques. Elles sont destinées après tris et sauvegardes, à me permettre d'effacer les photos de la mémoire de l'ordi afin d'y libérer de la place ; j'en prends beaucoup, elle se remplit. L'idée c'est aussi de reprendre pied dans ma vie en repartant pas à pas d'où j'en étais après qu'un début d'été 2012 attristé, puis d'un été 2012 très actif - entre festival de cinéma de La Rochelle et tenir la librairie en août -, puis d'un automne que j'ignorais si beau mais qui fut trop occupé pour mes forces (1), m'ont empêchée de maintenir une régularité nécessaire de diariste photographe, de poser calmement dans la sérénité ces jalons de mémoire, afin de ne pas non plus se laisser enlever les cinq années pourtant importantes d'une relation que l'autre a décidé d'effacer, mais heureusement et, même s'il aura profondément compté, ma vie pendant ce temps ce n'était pas que lui.

Alors je trie, je sauvegarde, je complète mon fotolog, carnet de bord par l'image, une photo par jour en théorie, j'ajoute quelques notes par ici, un blog de vie de libraire qui pour l'instant reste privé, mon blog-photos des véhicules (2) et quelques autres petites collections. Je mets de côté certaines images dans le vague espoir de les poser un jour sur papier (3). Enfin j'efface les autres, vide les corbeilles numériques et relance l'ordi. J'en profite ainsi pour ordonner ma mémoire. C'est également une résistance au déni subi. Et un glanage des bons souvenirs qui n'ont pas manqués mais que les tracas ultérieurs ont pu pour partie me faire oublier.

Parfois reste une image que je trouve trop belle pour la virer sans hésiter (qu'une autre a détrônée de l'accès au fotolog, qui ne correspond à aucune des collections), un peu comme, libraires, on a du mal à mettre au retour certains ouvrages que pourtant on ne sait pas à qui conseiller. Celle-ci en fait partie. 

C'est un très beau cheval qui tirait une calèche qui le 17 octobre 2012 est passée devant Livre Sterling. Il était 15h44. 

Voilà.

 

(1) sans compter ultérieurement un difficile début d'année 2013, le froid, la librairie qui sombrait, et d'avoir une nouvelle fois en juin été poussée hors du train des choses puis la perte de l'emploi, puis le retour des maladies familiales, rechercher du travail, les ennuis financiers, enfin retrouver un emploi mais être trop fatiguée pour les activités personnelles ; bref depuis juin 2012, pas de réelle pause, à part un peu 15 jours en ce juillet dont 8 normands (connexion très limitée) et une trêve constituée en novembre 2013 par le festival d'Arras sur lequel j'écrirai.

(2) entrepris au départ pour y loger ma collection de photos de Fiat 500 et qui au bout du compte ... comporte essentiellement des photos de vélos. Va comprendre.

(3) C'est bien beau le numérique mais il est bon de conserver quelques objets qui ne nécessitent aucun intermédiaire technique pour pouvoir accéder à ce qu'ils nous fournissent, sourires ou souvenirs. Un jour peut-être nous ne disposerons plus facilement d'électricité.

addenda du 24/08/14 peu avant 15h : oups, je ne croyais pas si bien dire Séisme à San Francisco 28000 foyers privés d'électricité ; je pensais plutôt à l'énergie devenue rare et chère dans un monde hyperpollué


Comment font ?

 

Ces derniers temps, entre les difficultés financières malgré le travail salarié retrouvé et les tracas physiques induits par le boulot - bossant davantage pour dépanner pour août, je me réveille la nuit d'avoir mal aux jambes -, et aussi les chagrins affectifs et pour partie leurs conséquences physiques, je passe une partie non négligeable de mon temps à me demander Comment font les autres (pour l'amour, pour l'argent, pour tenir le coup physiquement - tant d'amies bossent en librairie à temps plein et qui n'ont pas l'air que leur principal souci soit de tenir debout -) ? Comment ont fait mes aïeux dont les conditions de vie étaient autrement plus rudes ? Et puis la question qui me taraude le plus : comment font tous ceux qui écrivent (et publient, et pas rien) tout en tenant par ailleurs un job à temps plein ? 

Ce mois d'août j'aurais vraiment mené une vie dépouillée, pas de sorties, pas même celles liées au travail (1), tout au plus à l'extérieur deux brefs dîners (sans prolongations pour refaire le monde), une bière avec une amie, un soir un ciné. Pauses déjeuners frugales et sur place (2). Moins de sport pour cause de pause estivale des cours et entraînements, ce qui mécaniquement aurait dû me libérer du temps. Hé bien non, rien, travailler et dormir, lire bien trop peu pour moi. Le sommeil me tombe dessus dès après le dîner comme si on m'assommait et les douleurs des jambes me réveillent quelques heures après, j'attends que ça se calme, me recouche, me rendors aussitôt. Pourtant, pour la récupération, ça ne suffit pas.

Bien sûr ce n'était pas un hasard si j'avais cherché avant tout un emploi à temps partiel, je voulais tout concilier, je me savais loin d'être une wonderwoman comme il conviendrait, et sans doute qu'une fois retrouvé mon rythme normal, au moins les douleurs aux jambes devraient regagner une intensité supportable qui ne me réveilleront plus la nuit en cran d'arrêt. Il n'empêche, se sentir au bord d'être inapte à gagner pleinement sa vie, et alors même qu'on aime ce qu'on fait, commence à devenir sérieusement flippant. 

 

(1) par exemple en mai et juin il y eu un certain nombre de soirées de présentation de rentrée littéraire.

(2) Les premiers temps je profitais de mes pauses déjeuner pour explorer le quartier, cette contrée exotique qu'est l'arrondissement chic. 

PS : En plus pour quelqu'un qui vit en région parisienne j'ai un temps de transport vraiment supportable voire carrément privilégié ; si le temps (météo) le permet je rentre même en vélib, tranquillement, une trentaine de minutes, le meilleur moment de la journée.


À 50 ans elle découvre enfin quel est son super-pouvoir

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Nous avons tous au moins une addiction et un super pouvoir. Proserpine, habitante de Clichy la Garenne savait depuis l'âge de 8 ans que son addiction était la lecture. Ce qu'elle n'a découvert qu'à 50 c'est que son super pouvoir était de passer commande à la rue de ce qui lui manquait comme objets courants de la vie quotidienne. Il y avait déjà eu plus d'une fois quelques jolies fortunes d'encombrant. Ainsi ce siège pour poste de travail informatique trouvé 2 jours après s'être fait la remarque que celui du fiston était vraiment trop usé. Une chaise trouvé au surlendemain d'avoir usé jusqu'au vide la paille de la sienne. Un carton plein d'enveloppe à la veille de devoir effectuer un envoi en nombre - pas tout à fait au bon format les enveloppes mais néanmoins utilisables -. Mais la confirmation qu'il ne s'agissait pas simplement de hasard est arrivée en ce 31 juillet.

Elle avait en effet perdu ou égaré son porte-monnaie quelques temps plus tôt. Leur dernier moment commun identifié fut lors que l'affranchissement d'un courrier destiné à la Sécurité Sociale et qu'elle avait cru pouvoir déposer dans la boîte à lettre de cette administration. Cette dernière venait hélas d'être condamnée et il avait fallu filer à la poste afin d'affranchir la lettre. Les derniers centimes du porte-monnaie y étaient passé. Peut-être parce que si vide et devenu trop léger, il avait disparu dans la foulée (tombé sans faire de bruit ?). Il convenait donc d'en racheter un. Comme il n'y avait rien ou peu à mettre dedans dans l'immédiat, elle avait décidé d'attendre le début d'août.

Par ailleurs ayant entrepris quelques rangements et une collection de documents officiels récents à classer elle avait noté la nécessité d'acquérir des pochettes transparentes perforées. L'urgence n'était pas telle qu'il fût impossible d'attendre le début du mois suivant pour engager cette dépense.

Il s'est trouvé que dans une petite poubelle des beaux quartiers, soigneusement déposé près d'une poubelle officielle, un de ces sacs cartonnés de restauration rapide (dans lequel restait aussi canettes et paquets de gâteaux vides et quelques autres vrais déchets, mais propres, de ceux que selon les villes on peut ou non recycler), elle a dégoté très exactement un porte-monnaie (aussi vide que celui enfui, il ne faut pas (trop) rêver, et un sachet au 3/4 pleine de ces pochettes transparentes perforées. Comme si un ange de Wim s'était chargé de la liste de courses et sans attendre le 1er. Le porte-monnaie était usé ce qui pouvait expliquer sa disgrâce mais les pochettes neuves et propres. Qu'est-ce qui peut pousser quelqu'un à jeter dans cet état prêt à l'emploi un tel article de papeterie ?

En attendant de pouvoir résoudre cette épineuse question, Proserpine sait désormais que son super pouvoir est de pouvoir par une simple pensée de bonne ménagère contacter un père noël secret de la cité et le faire en dehors de toute saisonnalité.

 

PS : Le prénom a été modifié

 

*            *             *

 

PS' : Pour un peu je regretterais de n'avoir pas eu de d'achat différé plus ambitieux

Boutade à part, j'ai vraiment trouvé ces deux éléments à la veille d'entreprendre de les acheter car ils manquaient.

Et par ailleurs jeté dans un sac près des poubelles de l'immeuble du lieu de travail, un sac à main, lui aussi légèrement usé mais encore très correct, et qui ressemble de façon troublante à celui que dans un douloureux rêve récurrent de ces denier temps j'hérite avec une sorte de mission de devoir faire bon usage de ce qui est dedans. Celui trouvé ne contenait rien (pas même un carnet rouge), mais c'est vraiment LE sac de ces songes à répétition, par ailleurs assez violents. Si seulement l'avoir trouvé permettait leur disparition ça serait un soulagement. Même de façon onirique, je ne tiens pas tant à me venger du mal qu'on m'a fait. Les états belligérants du moment nous montrent suffisamment quelle spirale infernale s'enclenche dès qu'on s'y laisse aller.

 


Sport Soleil Sommeil

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Allez, tu peux bien l'avouer, tu aurais préféré Sex, Whiskies et Rock'n Roll, mais voilà, l'un est parti, l'autre a vieilli, tu as vieilli aussi, le travail fatigue et les congés des prolétaires sont faits pour récupérer.

  

Le cadeau du ciel fut le ciel (bleu) et les marées (bien coordonnées aux heures les plus chaudes et favorables d'une journée). Alors vous avez nagé, couru, joué au foot et dormi. Dormi comme des loirs. Dormi comme des dîners à moustiques. Dormi jusqu'à en avoir marre de dormir. Roupillé, pioncé, ronflé. J'ai même trouvé moyen de dormir en faisant autre chose et me réveiller amnésique de ce qui s'était passé (heureusement on m'a rassurée).

  

Nous avons lu. Bien et beaucoup lu. Mais pour moi lire c'est respirer. Alors est-ce que ça peut compter ?

J'ai porté quatre jours une robe d'été.

 

À cause de rêves fatidiques et d'avenir inquiété, le moral est moyen moyen revenu, mais le physique est retapé. Un brin l'amour.

Et la rage d'écrire.

C'est déjà ça.

Je remercie le soleil et les nuages absents.

 

[photo : Saint Germain sur Ay, le 22 juillet - une foule comme jamais -]

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À quelque chose (petit) malheur est bon

 

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Deux ou trois certitudes : c'est un dimanche, en 1981, juin ou dernier jour de mai, le lendemain lundi commencent les épreuves du bac général, philo (je crois que ça commence toujours par la philo ?) et histoire géo. Je lisotais un peu de mon bouquin d'histoire. En fait mes seules révisions avaient consisté à rattraper mon retard en physique, des cours qu'en février, malade, j'avais manqués - sans pouvoir jamais vraiment les reprendre / comprendre après -. Je savais que je manquerais de temps pour viser et réviser, j'avais donc choisi de combler mes lacunes et pour le reste d'essayer d'être en forme (mon problème éternel) et de faire sur ce que je savais. Une incertitude : j'ai l'impression que le film fut diffusé en fin d'après-midi et non pas en soirée, ce qui m'étonne un peu. Parce qu'à la télé, bon, il y avait LE film du dimanche soir et puis très tard un chouette film de ciné-club mais rarement regardable à cause du lundi et que le lundi on travaille ou on étudie mais on se lève tôt.

L'autre certitude dans mon souvenir c'est que c'est la musique du début du film qui m'a sortie de ma chambre (laquelle était contre la salle où se trouvait la télé). Merci Ennio. Et qu'ayant regardé deux ou trois images, j'ai éprouvé un irrésistible besoin de laisser mes cours d'histoire de côté.

Je suis tombée amoureuse d'Henri Fonda ou plus précisément je m'étais dit : si un jour je tombe amoureuse (ce que je jugeais peu probable) sans doute que ça sera d'un homme qui lui ressemblera. Je n'ai compris pourquoi que très longtemps après : c'est la silhouette mais pas seulement ; quelque chose dans l'équilibre du visage qui m'inspire confiance. 

Et puis au delà du côté parodique du film m'est restée cette pêche du personnage de Terence Hill, sa façon de faire le clown tout en étant intelligent et très sérieux dans ce qu'il préparait me convenait. 

Je me souviens à peine de la part épique l'homme censé être seul contre un nombre impressionnant de brigands, me reste l'accord entre eux, celui qui voulait se retirer, celui qui voulait se faire un nom.

Et surtout la petite histoire du moineau, de la bouse de vache et du renard. Grâce à la seconde qui ne ressemblait pourtant pas à un cadeau, le premier sera sauvé du troisième.

J'ignorais à l'époque que tout au long de mon existence je serais amenée à vérifier la véracité de l'adage que je transcris à la mémoire (pas retrouvé l'extrait) Qui te met dans la merde peut en fait te sauver.

Pour la photo, récemment, c'est ce qui m'est arrivé. Une sorte de cadeau par ricochet d'un mal qu'on m'a fait.

Ce dont je me serais néanmoins dans la vie fort bien passé serait d'avoir également si souvent vérifié la loi inversée : Qui te traite à merveille peut ensuite te mettre dans le plus grand danger (sans forcément l'avoir souhaité). J'en suis à quatre fois d'avoir connu ça, cinq en y adjoignant le mal que m'ont fait mes parents qui pourtant ne voulaient que mon bien, mais le voulaient trop bien. 

Ça commence à me lasser. À me rendre épuisée. Désabusée. Le plus minant est d'avoir à chaque fois qu'on l'accorde en entier sa confiance abusée. Jusqu'à présent seuls les bons amis, de ceux qu'on aime beaucoup mais qu'on ne dérangera pas la nuit, ne l'ont pas massacrée : accordée raisonnable à mesure de la distance qui est. De tous les tout proches, les amours, les familiers, seuls deux ne m'ont pas déçue, m'ont toujours soutenue, n'ont en rien cherché à abuser de ma gentillesse, d'une naïveté que je ne sais éviter. C'est sans doute ça devenir âgée. Comprendre enfin que sur personne, pas même soi, on ne peut compter. 

Tentons donc d'en rester à la loi première, de supporter, stoïque, les emmerdes, savoir qu'au fond elles peuvent aider et que le train qu'on rate est peut-être celui qui s'en va dérailler. Veiller à ne pas manquer les occasions de remarquer qu'à quelque chose malheur est bon.

  

[photo que techniquement je n'aurais pas pu prendre l'an passé, sans pour autant avoir démérité]


Tant mieux pour elle (rire intérieur)

 

Évidemment ce n'est pas un bel homme qui m'a adressé la parole après m'avoir fixée (ce dont je n'avais pas été plus que ça consciente sans doute précisément pour cette même raison) mais une dame d'un âge certain de mon âge et qui me dit Pardon j'ai cru reconnaître de profil quelqu'un mais elle ne s'habille pas du tout comme vous alors ça m'étonnait.

Je me suis efforcée de répondre par une brève aimable amabilité. À l'intérieur je sentais le fou rire monter. Il est vrai que n'ayant rien prévu d'autre qu'être au calme à écrire, j'étais vêtue en mode "tombé de la pile", confortable, adapté et à la clim et au temps que dehors il faisait. Ce qui donnait : 

- des chaussures d'été en toile, neuves, toutes simples, trouvées dans la rue et qui m'allaient comme à Cendrillon son escarpin ; deux fois cette année que je trouve des chaussures parfaites - trois en comptant une paire qui n'est pas pour moi -, je vais finir par me demander ce que ça peut signifier.

- un tee-shirt d'encombrants d'il y avait longtemps et donc doublement hors mode (sans doute jeté car il ne l'était plus) ;

- un pantalon d'une marque sportive (mais pas de survêtement : une belle toile de coton) d'une coupe assez street-dance et que j'ai depuis depuis depuis ... allez, mettons 10 ans ;

- un gilet un peu trop grand, terriblement doux, sans doute prévu pour homme, trouvé aux encombrants récemment. État neuf. Soit il s'était mis à déplaire, soit il n'était pas à la bonne taille ou possédé par quelqu'un qui soudain avait grandi.

L'ensemble était complété par ma sacoche d'appareil photo. Je ne sais pas pourquoi mais dans cette société une femme n'est pas censée prendre des photos quotidiennes. Et les hommes ont des poches assez grandes pour pouvoir y tenir un appareil plat. Je n'ai pas un très gros appareil mais j'ai besoin d'un sac pour qu'il y soit.

Bref, un ensemble qui devait donner une allure Deschiens-Sport Technicienne que ne devait certainement pas avoir la connaissance de la dame à la mise bourgeoise et très comme-il-faut-pour-son-âge qui se tenait devant moi. 

Et je pensais si fort "Tant mieux pour elle", envers cette personne qui me ressemblait de profil mais savait s'habiller, que j'en ai eu les larmes aux yeux de me retenir de rigoler.

J'avais quand même une fort jolie veste, un vêtement de créatrice et qui allait bien avec l'allure "dance" du pantalon, achetée à La Rochelle il y a presque ou dix ans. Il faut toujours que subsiste un petit chic, c'est Maria Callas qui disait ça. Tout n'est pas perdu.


Toujours vivant(e), cet étonnement

 

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Une fois de plus tu as cru mourir de fatigue (ce qui l'été est rare) et puis finalement non. Après deux jours dans d'étranges limbes mais qui te sont assez familières, heureusement la lecture reste encore possible - et tu t'es régalée des livres cousins d'Olivier et de Thierry -, tu reprends pied dans la vie. 

Revoir Simone, revoir Milky, croiser un ami (oui parce qu'en vrai Paris c'est tout petit) ; porter un appareil à la révision et voilà la journée remplie. 

Recevoir cet appel sur ton téléphone que tu as cru de ton banquier : il y était question de ta banque et si c'était là ton compte principal. Tu as mis plusieurs répliques avant de piger qu'il s'agissait de réunions de consommateurs et tu as été sidérée d'être discalifiée au motif que tu consultais tes comptes par l'internet à ton âge avancé (1). 

Bon d'accord tu y as ajouté un instant de beauté - et oui, ça peut paraître bizarre, la beauté peut fatiguer, elle touche quelque chose tout au fond qui laisse un peu secoués -, un détour pour saluer Paul et comme j'aime autant taquiner
les défunts définitifs que les vivants marrants
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j'ai lu non loin de là quelques chapitres d'un excellent roman où son "ami" est évoqué souvent. J'aimerais bien savoir ce qui s'est joué entre vous à Bruxelles, il se joue toujours à Bruxelles entre les gens des trucs surprenants.

 

- Hé, tu sais quoi, monsieur Paul, ça serait maintenant, vous pourriez vous épouser. En revanche revendiquer poète comme profession, ça pourrait plus, c'est mort. Ou alors vos textes il faudrait les slamer, les raper. En faire des paroles punk-rock. 

 

Vous dites quoi ? Ah, vous dites : "quoi" ? Ah oui, il s'est passé des trucs quand même un peu depuis tout ce temps là. N'empêche, vos textes on est encore tout plein à les connaître, et pour certains par cœur. Moi je suis juste une voisine, je passe donner les nouvelles, comme ça, mais j'ai quelques amis qui savent vraiment tout. Et est-ce qu'on vous a dit au moins pour le débarquement ? "Les sanglots longs. Des violons" ?

 

Le quoi ? Ah je vois, même ça. Je crois qu'il va falloir que je revienne plus souvent. C'est bizarre comme votre tombe est toujours fleurie je croyais qu'on était nombreux à venir, à vous dire. A te dire. Au fait je ne sais plus, on se vouvoye ou on se tutoie ?

Ah, les autres ne parlent pas. C'est dommage, si j'y arrive pourquoi ils n'y arrivent pas ?
Peur ? Ah oui, moi non. Peur j'ai pas, je suis toujours un peu entre les deux, des maladies enfants, des fièvres fortes, de l'épuisement, quelqu'un qui nous quitte violemment. Ça tient à pas grand-chose qu'on revienne ou pas. Si je devais éprouver un truc ce serait la surprise d'être toujours là. Enfin je veux dire : du côté où aujourd'hui je suis moi.

Bon, je vous laisse, j'ai un livre à finir. Oui, je travaille comme libraire. C'est un métier qui existe encore, mais plus tout à fait pareil et plus pour très longtemps. On lit moins qu'avant. Et puis aussi sur des écrans. 

D'accord la prochaine fois j'explique les écrans et le débarquement. On garde le slam pour la rentrée, OK.

Salut monsieur Paul, repose toi bien. Quoi ? L'éternité ? C'est malin, alors je fais l'effort d'éviter l'allusion pour pas être reloud et c'est vous toi qui la fais. Charleville ? Non, jamais allée. Je suis quelqu'un qui n'a eu que les sous moyen moyen pour voyager, et Charleville ça s'est pas trouvé. Mais j'ai un ami qui est pas trop loin et qu'à chaque fois il fait le détour. Un peu comme moi pour vous. 

(C'est vrai que ça serait top un wi-fi des morts). Ah zut, c'est vrai vous entendez aussi ce que je me dis à moi-même. Wi-fi c'est un peu compliqué à expliquer sans les étapes qui précédaient. Mais je le mets aussi sur la liste des trucs à expliquer.

Allez, maintenant j'y vais.

Et tu es allée lire un peu plus loin, un passage où il était solidement question d'Arthur et de ses voyelles. Après ça, quoi d'étonnant à ce que tu ne croies pas que le hasard soit si hasardeux qu'on croie. 

Tu croyais avoir passé l'heure de la sieste, victorieusement, pas ensommeillée pour un rond et puis ça t'a pris après le retour de bonne heure de l'homme de la maison. Il était secoué par l'annonce du départ en retraite du médecin qui le suit. Tu as tenté maladroitement de le réconforter. Tant d'échanges tout au long de la journée t'avaient en fait épuisée alors tu t'es endormie en tout début de soirée. 

Mais ça avait été quand même une belle journée, allez.

 

(1) Ça n'était pas dit comme ça mais s'ils cherchaient des personnes de ma catégorie d'âge c'était précisément pour évaluer leur capacité à passer enfin aux consultations de comptes et autres opérations via l'internet. #ohwait comme on disait sur twitter il y a deux ans.


Comme un vide étrange et léger

 

Je me souviens gamine puis jeune, d'avoir suivi des compétitions sportives comme si j'étais personnellement impliquée, d'avoir regardé des JO comme une fête (ah, 1976, Nadia Comaneci), suivi des Roland Garros en remplissant des grilles scores à scores matchs à matchs (et bien avant l'internet, ce qui voulait dire piocher les infos dans les résumés télés, à la radio, plus rarement (ça coûtait des sous) dans les journaux, de m'y faufiler dès que ça pouvait, d'avoir vibré pour l'ASSE en coupes d'Europe (1) et les coupes du monde de foot étaient des grands rendez-vous. Moments de partage avec mon père, ce qui n'était pas rien, lui qui était enfermé dans un rôle de dictateur familial qu'il croyait devoir exercer pour être un chef de famille tel qu'il croyait que son devoir était.

Puis la pratique du foot c'est éloignée, les compétitions / retransmissions se sont multipliées, les joueurs sont devenus des gros machins violents (2), et puis il y a eu les morts du Heysel, les blessés, le match joué quand même et comme ma vie était bien remplie ça m'a éloigné de tout ça.

Au point de ne plus trop savoir, sauf en 1998 parce que ça se jouait "chez moi" et qu'en fait de ce que j'en ai vu ce fut plutôt festif (3), quand a eu lieu quoi et gagné par qui. À part vaguement 2006 un certain France Italie regardé le cœur brisé (4) et si déçue par ce geste de Zidane que je trouvais classe jusqu'alors et admirais (5).

Et puis voilà, cette année, les horaires de matchs étaient presque compatibles avec une vie de labeur salarié, les premiers matchs ont semblé riches en actions, arrêts, jolis buts, j'ai repris de jouer un peu depuis l'été dernier et il s'est passé suffisamment de temps pour que certains des morts du Heysel aient pu s'ils avaient vécu mourir de tout autre chose (7), du coup je me suis prise au jeu de regarder.

Ou plutôt d'envisager de regarder ... sans pour autant le faire. Soit que ma vie m'accaparaît, et d'ailleurs au dernier match de l'équipe de France je tenais boutique et nous avions bien des clients : tous ceux qui fuyaient le foot, le bruit, l'agitation incompréhensible pour qui n'est pas intéressé, la télé.

Soit que je m'organisais pour voir, mais suivant sur le petit ordi dans un canapé en bonne compagnie ou bien mon lit, je m'endormais comme une enclume. J'ai le souvenir d'un match de 23h avec prolongation, pendant lequel j'affleurais l'éveil par moment, persuadée que les règles avaient soudain changé, que les scores se comptaient comme au tennis (ou tout autre sport sans temps limité), qu'un match désormais pouvait ne pas cesser, durer une nuit en entier.

Au bout du compte il n'y a que la plutôt décevante finale que je suis parvenue à regarder dans sa quasi intégralité. 

Et comme j'ai mis du temps à accrocher, j'ai tout ignoré des différentes poules, le peu que j'ai suivi c'était sans vue d'ensemble. Des bribes. Des bouts. Des souvenirs des conversations plus que des parties jouées.

Alors c'est très étrangement que ce soir je ressens un peu de ce vide d'antan ; quand il faut retourner à sa bête petite vie parce que "le" truc du moment s'est achevé. Ce qui structurait les journées, aidait leur part fastidieuse à passer, donnait la force de se hâter d'expédier telle ou telle corvée pour ne pas rater telle ou telle retransmission, offrait des sujets de conversations entre collègues ou inconnus, donnait l'impression d'une intensité alors même que notre quotidien n'avait en rien changé. De la même façon que les tout débuts d'un amour, quand tout semble prendre davantage de sens alors qu'on ne connaît rien de l'autre ou si peu et qu'on n'est pas même certain(e) de se revoir sous peu.

Et je me suis sentie toute bête, tout à l'heure, lorsqu'il n'y a plus eu aucun match à manquer, aucune mi-temps à passer en lutte contre le sommeil, aucun gardien de but à admirer, aucune dramaturgie somptueuse à saluer (8).

Il n'y a plus à nouveau que les guerres à compter. Elles semblent avoir profité de l'attention détournée pour bourgeonner. On ne se méfie jamais assez.

 

 

(1) Comme je suis heureuse d'avoir conservé des traces écrites de mon enthousiasme d'alors, d'avoir pris le temps de me le garder au chaud alors que je n'avais que 12 et 13 ans et déjà l'idée que si je n'atteignais pas l'âge adulte (ce que ma santé fragile souvent me laissait penser) il faudrait au moins qu'il reste une trace de ces bonheurs-là ou que si je passais la barre, un jour longtemps plus tard je me ferai rigoler (Bingo ! J'ai gagné). J'avais aussi un peu peur que les si fortes fièvres que le moindre rhume me déclenchait me laissent un jour la tête perdue dans les délires engendrés et que je devais écrire pour m'aider éventuellement à retrouver des morceaux de moi, j'étais donc diariste comme le petit Poucet semait ses cailloux. 

(2) J'ai des souvenirs de bouts de matchs entrevus dans les années 90 où le jeu semblait n'être plus que de la supériorité physique et se faire salement tomber.

(3) Je sais et me souviens qu'il y eut des violences ici et là, mais il se trouve que les situations que j'ai croisées (ne suis allée à aucun match : trop cher, trop compliqué, trop pas le temps, n'ai suivi que dans la rue, vu les supporters, la liesse dans les cafés) furent toutes joyeuses et bon enfant.

(4) Je souffrais encore comme une malade de la rupture brutale d'amitié encaissée quelques mois plus tôt. Le sol n'était pas stable. 

(5) Je m'étais dit à l'époque qu'il avait dû abuser des produits stimulants mais qui donnent les nerfs et que peut-être aussi ou par ailleurs ce salaud de Materazzi (bizarre, pourquoi vouloir in peto qualifier de salaud un type que je ne connaissais pas ? Qu'avais-je capté ?) lui avait glissé qu'il était l'amant de sa femme et que ça avait fait au grand taiseux le coup du rideau qui se déchire, cet instant où d'un seul coup des petites bizarreries cumulées auxquelles on n'avait pas prêtées attention s'aggrègent pour prendre sens - généralement qu'on est en train d'être quitté(e)s pour quelqu'un d'autre - et qu'alors on s'effondre ou on devient tuant (6). Ce qui est curieux c'est que des années après un ami m'a dit qu'un bruit circulait en ce sens. Longtemps plus tard, lisant l'excellent livre de David Lagercrantz sur Zlatan j'ai appris que le joueur italien était coutumier des pires provocations verbales ciblées que c'était dans sa panoplie pour diminuer les attaquants adverses. Et que donc mon imagination n'était pas si improbable.

(6) ou encore on s'effondre en se tuant soi-même.

(7) Oui je sais ça peut paraître tordu comme raisonnement mais ça n'en est pas un. Ni non plus du cynisme. C'est une sorte de ressenti animal, une bouffée pas très politiquement correcte, j'en conviens, de vitalité.

(8) Ah cet entraîneur batave qui fait entrer juste avant la fin du match LE gardien arrêteur de pénalties. Grand moment Shakespearien.