Il y a deux ans - Make it short

nb. : Ce texte a été écrit bien avant le 7 janvier 2015 et le message autopromotionnel reçu de ta part le 8. À la réflexion j'ai décidé de le maintenir à la date que j'avais prévue. Il est une bonne mesure du chemin parcouru, de l'incidence qu'un acte de terrorisme même s'il ne nous touche pas physiquement, peut avoir dans nos vies, nos façons d'aimer, de penser, de percevoir le monde. À l'instar de Marie, je me suis longtemps demandé, surtout pour ma part devant les faiblesses que j'avais : Peut-on changer ? Je sais désormais que la réponse est oui. 

 

Capture d’écran 2014-11-04 à 18.03.12Il y a deux ans, à la même heure, je vendais "L'histoire d'Alice [...]". Le patron et moi étions efficaces.
J'étais heureuse et fière.

Puis tu m'as dit Va-t-en.

Je n'ai pas su vendre le roman suivant.

 

141104 1838

 

  

 


Il a raison sur plus d'un point ce gars que l'on n'écoute pas (ou trop tard)


Ô combien de discussions ai-je eues moi l'internaute, face aux tenants du pur papier, contre lequel je n'ai rien, je suis de ceux qui lisent sur livres, et mon gagne-pain est d'en vendre, simplement ma lucidité. Et d'avoir rêvé aux croisements textes + images + sons avant qu'ils n'aient les moyens d'exister, puis d'arriver jusqu'à quelqu'un comme moi.

Ô combien de chagrin il y a à laisser tout son jus dans un job pour tenter de tenir face à tout ce qui est à payer même lorsqu'on ne s'achète rien. Juste les dépenses et les obligations du quotidien. Et la conscience permanente que c'est déjà beaucoup de chance, d'avoir un boulot correct dans un domaine qu'on aime et pour lequel sur certains aspects (le conseil) on se sent doué, on a de l'utilité - j'ai tenu tant que j'ai pu à jouer l'ingénieure, mais c'était devenu un truc de Shadok, pomper pomper, plus aucun sens, et pas tant payé (c'est la génération d'avant qui l'était) -.

Ô combien la situation de tant de mes ami.e.s ceux qui ont choisi d'écrire coûte que coûte, coûte que coûte justement, y compris et surtout ceux qui sont d'un niveau indiscutable, que même en étant rentière et encore jeune je n'atteindrai jamais, des très bons, donc, et de ceux aussi qui écrivent des choses comestibles pour mes clients en magasin (1) pas seulement ceux qui sont dans la recherche pure et l'anticipation des appréciations (2), s'est dégradée. J'en sais parce qu'on s'entraide, qu'on s'est depuis cinq ans entre-sauvés plus d'une fin de mois, et que l'un me dépanne quand mon chômage tardait, et que je débrouille l'autre lorsque j'ai du temps plein, avant de retomber dans le rouge à mon tour, que sauvera un troisième si ma banquière appelle parce que le rouge a débordé. Et qu'on se paie des coups, la note à la meilleure fortune, mais cependant de moins en moins (3).

(J'en profite pour remercier une fois de plus l'amie qui m'a permis d'échapper à un travail temporaire que l'on m'offrait très secourablement et que j'acceptais par nécessité mais qui dans l'état de peine où j'étais lorsqu'on me l'a proposé m'aurait achevée ; en plus qu'il m'aurait trop pris de ressources mentales pour que je puisse écrire ou même bloguer)

Ô combien.

Et voilà que je lis ce matin chez quelqu'un que j'admire, quelqu'un qui est de ceux qui devraient vivre de leurs écrits, et largement, quelqu'un qui n'a pas eu peur de secouer les choses ce qui en a effaré plus d'un, en beaucoup plus clair et bien mieux éclairé (il a cette expérience que je n'ai pas, moi qu'on a réveillée lorsque j'avais quarante ans et qui avais si bien intégré toutes les obligations de femme et de mère, essorée, surmenée, robotisée, que j'en avais totalement oublié que vers vingt j'avais pensé que j'écrirais, pas une ambition littéraire mais de mon être une fonctionnalité), un point sur la situation, la situation telle qu'elle est. Et ça serait rudement bien que ceux qui ont un peu de poids pour influer sur le cours des choses, plutôt qu'à pinailler, puissent un peu l'écouter.

(oui je le sais, c'est à rebrousse poil de l'air sombre du temps. mais avant qu'il ne soit trop tard. justement)

L’auteur doit-il gagner sa vie à écrire ? (digression)

 

(1) Cette irremplaçable expérience du terrain. Qui rend très humble et c'est très bien.

(2) L'équivalent en littérature et en maintenant des Impressionnistes en peinture et avant. 

(3) Un demi à Paris c'est une demi-heure de mon job. Une pinte de Guinness une heure de boulot. Je n'ai pas les moyens de devenir alcoolique.

 


Être parfois malgré soi la menace de quelqu'un

 nb. : Ce texte a été écrit bien avant le 07/01/15 ; les choses ont changé depuis (en pire), ainsi que les niveaux différents de préoccupation. Mais le texte témoigne d'un moment qui a existé. Alors je le laisse pour l'instant. 

 

C'était l'an passé, j'avais assisté lors d'une rencontre littéraire à la présence revendicative de la mère d'un écrivain, laquelle se sentait abandonnée (transfuge social, il s'était, qu'il le veuille ou non, éloigné des siens) et trahie (toujours le problème pour les proches de qui écrit de pouvoir faire le tri entre réalité et fiction et de tout prendre comme une accusation (1)). En fait il s'était trouvé qu'elle se trouvait juste derrière moi et que j'avais tout entendu, même lorsqu'elle s'exprimait à mi-voix, de la façon dont elle jugeait son fils, sans une once de fierté pour ce qu'il avait réussi.

J'avais cru entendre ma propre mère, déjà assez reprochante et récriminante avant même que j'aie publié quoi que ce soit en papier. 

Le lendemain j'y pensais encore. 

Le surlendemain aussi.

Je me disais : c'est parce que je me mets à sa place (à lui), et que ce qui lui arrive me rends malheureuse pour lui.

C'est alors que j'avais un rêve dont je m'étais sortie plutôt amusée : les amis à la Foire du Livre défilaient à une dédicace de mon ex-bien-aimé (ex de part sa décision unilatérale : il avait rencontré quelqu'un et j'étais celle de trop, Va-t-en ou tiens-en toi à une stricte amitié m'avait-il comme si de rien n'était au détour d'un message écrit) et lui demandaient avec courtoisie mais fermement, ce qu'il avait fait de moi (2), que ça fâchait sa nouvelle amie, laquelle découvrait que contrairement à ce qu'il lui avait fait croire d'être un pauvre malheureux solitaire, il avait quand même un peu quelqu'un dans sa vie, qu'il lui avait menti ; que ça commençait à devenir pesant pour lui, bref, même s'il était encore dans le déni, quelque chose se faisait jour comme quoi ce n'était pas la femme quittée qui était folle et qui avait rêvé (3) mais qu'il avait peut-être quand même un peu de ce côté-là pas exactement été irréprochable. Voire assez loin de tout à fait.

Le rêve m'a réveillé d'un (peu charitable) rire car mon séducteur impénitent s'en prenait de guerre lasse à un lecteur qui venait quant à lui pour une dédicace tout simplement et se trouvait reçu par un Ne me parlez pas d'elle ! comminatoire. 

Puis j'ai compris.

Ce qui m'avait AUSSI à ce point traumatisée dans le mouvement de manifestation désespérée de la mère de l'écrivain - même si elle avait tort, sa souffrance était réelle -, c'est que j'étais potentiellement moi-même la grenade dégoupillée et fauteuse de troubles potentiels de deux personnes auxquelles j'aurais pu, si tel avait été mon état d'esprit aussi venir demander des comptes, sur un mode Tu ne veux plus me voir mais j'existe et je ne comprends pas ce qui t'a pris. Pourquoi m'as-tu traitée ainsi ?

Bref, j'étais, bien malgré moi, la menace potentielle de quelqu'un. Et en position, comme la mère et son fils, de points de vue inconciliables, car si nous entreprenions de nous expliquer, nous ne pourrions mener qu'une discussion sans issue, la perception de ce que nous avions pourtant en commun vécu étant totalement disjointe.

En prendre conscience et même si je suis dépourvue d'esprit revendicatif de vengeance m'avait glacé un poumon. Ils avaient l'un comme l'autre fait ce qu'il fallait pour me placer dans un rôle détestable qui était mon exact contre-emploi. Et non seulement j'étais quittée mais également prise au piège de ça. Sommée de me désintégrer et disparaître du paysage (4) ou d'endosser le rôle de "méchante" qu'on m'avait assigné.

Ce qui avait été si difficile pour moi en assistant à cette scène tragique était d'être à même de percevoir les deux points de vue à la fois. Même si sans l'ombre d'un doute ma sympathie allait au garçon.

La vie nous place parfois à notre insu dans des situations sans issues.

 

 

(1) Cela dit une sous-objection de l'objection est presque inévitable : l'entourage de l'entourage ne faisant pas non plus le tri prend tout pour argent comptant et donc l'entourage se trouve confronté à toutes sortes de déplaisantes questions.

(2) Un petit côté Caïn, Caïn, qu'as-tu fait de ton frère ?

(3) Le déni de messages écrits me laisse encore perplexe, si longtemps après. Je pense qu'il est sincère dans l'oubli de ce qu'il m'avait si tendrement (je n'ose plus écrire amoureusement, et pourtant) écrit.

(4) Ce que j'ai fait puisque de toutes façons c'était foutu : quoi que je fasse ils ne m'aimaient plus, je leur étais devenue encombrante et leur sentiment avait glissé - sans que dans un premier temps je le sache, ni ne puisse le soupçonner - de la tendresse et de la bienveillance à l'exaspération.


Et toi, lis-tu ?


Je suis assise dans l'une de ces cantines moderne, un fast-food qui se veut bio sur les bords (1), comme je devais déjeuner sur le pouce, c'était l'endroit parfait, quoiqu'un peu cher pour mon budget (2). Le bel homme qui était à ma gauche a cédé la place à un couple qui n'en est pas un à proprement parler (3) : deux collègues de bureau. Je ne les ai pas vus, j'étais le nez dans mon livre. Simplement c'était la perception que j'avais deux. Et qui fut confirmée.

Je pense que l'homme était tout jeune, stagiaire ou nouvel embauché, et la femme légèrement plus âgée et peut-être cheffe temporaire du plus jeune ou collègue encadrant.

Peut-être parce qu'ils me voient lire, ils se mettent à parler bouquins. Du moins elle. Qui observant qu'il fait assez peu rebondir la conversation, et après avoir parlé mais du coup sans trop s'attarder, de ses propres lectures lui demande comme si ça n'allait pas de soi : 

- Et toi, lis-tu ?

Et l'homme jeune de faire une réponse un tantinet modianicole "Oui mais euh non, mais enfin quand même" et d'avouer qu'il lit un peu des essais, mais que les romans, il en a, oui, mais n'ose pas s'y lancer.

Alors elle fait quelque chose qui m'a semblé très traditionnel féminin, elle minimise ce qui pourrait être perçu comme de sa part une supériorité : En même temps, moi, c'est particulier, j'ai longtemps en RER.

Il ne la laisse pas faire et répond qu'il a assez de transports en commun pour pouvoir lire, même si c'est souvent debout, mais qu'il manque de courage pour s'y mettre.

Elle a alors une réponse de celles qui allaient de soi au siècle dernier mais plus tant maintenant :

- Oh mais moi ce sont les livres qui me le donnent le courage. Par exemple il y a des matins je n'ai vraiment pas envie de venir, mais l'idée de retrouver dans le RER mon roman, ça m'aide. En fait j'ai hâte de retrouver mon roman.

Je ne sais plus ce qu'il a répondu, quelque chose comme, C'est vrai je devrai essayer, ou Oui c'est pas comme un jeu, c'est mieux. J'étais trop occupée à ne pas faire d'interférence avec l'émotion que je ressentais.

2015, je dois quoiqu'il advienne, ne pas me laisser détourner de mon boulot qui est de fournir à mon tour de ces trucs non chimiques qui aident les gens à tenir. Pas ceux qui sont trop élaborés, je n'aurais pas ce niveau, je ne crois pas, sauf moment de grâce, être capable d'extraire de ma mine une haute littérature, pas non plus ceux qui sont trop éloignés d'un certain savoir-faire (je suis trop vieille pour faire du sentimentalo-sexy-très-mal-écrit et ces jours-ci ultra consciente que le créneau est déjà pris), non juste ça : quelque chose qui fait que la personne en prenant son RER le matin n'y va pas à reculons, et que sa journée sera plus légère et qu'au soir le trajet de retour si elle peut lire sera un bon moment de la journée. Seulement pour y parvenir, il me faut, contrairement à ces dernières années, réussir à négocier le coup avec la fatigue et les difficultés de ma propre existence, et intégrer une fois pour toute qu'elles ne me lâcheront jamais (4).

Je n'ai pas vraiment vu le visage de cette femme. Je ne pourrais donc pas même la remercier pour avoir dit exactement ce qu'il fallait pour me remettre sur pied. Ou plutôt, à pied d'œuvre. 

 

(1) "Des ingrédients frais, préparés chaque jour sur place sans additifs ni conservateurs suspects"

(2) Mais tout est un peu cher pour mon budget, dès lors que je sors du sandwich préparé à l'avance à la maison.

(3) À moins de développements ultérieurs qu'il serait prématuré d'évoquer.

(4) "Alice" me l'a déjà dit, je sais qu'elle a raison. Il faut que je cesse de croire à une utopique période "normale". Mais j'aimerais tellement un temps où personne ne serait malade, où les comptes ne seraient pas dans un rouge inquiétant, où le travail de chaque personne de la maison serait une charge normale, à assumer mais sans angoisse délétère ni peur permanente du lendemain - ces dernières années à peine ça s'arrange pour l'un que ça se désagrège pour l'autre, il n'y aura eu que trois ou quatre mois relativement sereins -. Et qui me permettrait de me concentrer sur mes propres trucs sans que tout ne parte à vau-l'eau. 


Plus tard


Plus tard nous nous souviendrons qu'en ce premier janvier 2015 nous étions tous les quatre à la maison, et que malgré les nuages sombres dont la menace persistait (la fragilité de nos finances et santés, le travail qui pour l'un d'entre nous risquait de mal tourner), nous étions tranquilles, au chaud, au calme, contents de notre soirée précédente, et presque (tous) en forme, quoique fatigués.

Que nous avions ri des chanteurs "François". Parlés d'amis communs.

Que notre adresse IP sur certains outils nous plaçait en Guadeloupe #WTF

Que de loin en loin un texto, un message de vœux arrivait et que nous nous efforcions d'y répondre.

Je faisais du ménage sur mon ordinateur. Très lentement, en reclassant et sauvant avant d'effacer ; ce qui pour les photos prend du temps. 

Je lisais le léger "Vivre vite" de Philippe B. et m'y sentais bien, même si le sujet eût peut-être appelé une plus grande intensité, quelque chose de moins affleuré. Découvrais qu'il n'était pas de notoriété publique absolue que James Dean fût homosexuel, de ceux capables d'aimer physiquement une femme mais attiré par les hommes, alors qu'il m'avait toujours paru évident qu'il l'était et que ce n'était pas caché. Après, depuis que j'ai fait la connaissance lors d'un mariage l'été dernier d'un certain Diego dont je n'aurais pas douté un seul instant de l'hétérosexualité, alors qu'il ne se cache pas de n'aimer que les garçons, je sais qu'il faut que je me méfie de ce type d'évidences. En plus que mon propre refus des convenances absurdes actuelles des apparences de la féminité peut éventuellement me faire passer pour assez masculine alors qu'il n'en est rien, voire au contraire : je me sens si profondément une femme et en accord avec ce corps de ce point de vue là que je n'éprouve pas le moindre besoin d'en rajouter dans la déco afin de le prouver. Un peu comme un sapin qui à la Noël refuserait les guirlandes parce qu'il se sent bien assez sapin comme ça, qu'il trouve l'obligation festive un peu bête et préfère la vie dans les forêts.

Je me souviendrais que l'un des livres que j'avais choisi pour les échanges de cadeaux à la soirée de la veille, "Le mur invisible" et qui comprend une si belle histoire d'entraide et d'amitié entre une femme et un chien est allé à l'un des membres d'une famille d'accueil pour chiens guides d'aveugle et que cette délicatesse du hasard (la plupart des livres étaient emballés) m'a comblée.

Un peu triste, les cicatrices cumulées des chagrins, même sans saigner, tirent toujours, mais ça ne brûlait plus. C'était comme un jour de repos loin des lignes, sans pour autant être en permission. Une amnésie partielle, relative à un lointain passé, à une disymétrie de souvenirs révélée la veille au soir, faisait diversion. Je pouvais donc jadis être celle dont on se souvient. Voilà qui me laissait perplexe, plutôt agréablement.

 

"Cela pèse lourd, une absence. Bien plus lourd qu'une disparition. Parce que les morts c'est commode, on sait qu'ils ne reviendront pas. Tandis que les lointains nous narguent et nous font espérer." 

Philippe Besson, "Vivre vite" (éd. Julliard p93, la voix du père)


Un tsunami dix ans après


Ce lien vers un article de Didier Lauras sur un site de l'AFP, me replonge dans la fin de l'année 2004. À l'époque je tente d'obtenir mon passage à mi-temps afin de pouvoir enfin sérieusement écrire. Mon père est mort en septembre après un été d'agonie. L'accompagner m'a menée très près de la mort, que je ne crains pas mais la souffrance du passage, si. Je reviens doucement vers la vie. Incapable d'être triste - nous ne nous entendions pas fort, de son vivant d'en pleine forme ; et puis il y a cet intense soulagement de la souffrance finie -. Écrire est le plus important de ma vie. J'attends avec impatience que mes forces reviennent. Ma grande amie m'encourage et me soutient. Viens me chercher parfois "après l'Usine", et nous buvons un coup au Gramont ou un café voisin.

Nous n'avions pas trop le cœur de fêter Noël mais l'avons je crois passé chez ma mère afin qu'elle ne se sente pas trop seule.

Du coup loin de l'internet, je ne suis pas trop consciente de ce qui se passe là-bas vers la Thaïlande. Je ne mesure pas l'ampleur des dégâts ; éprouve peu de compasssion pour les touristes, qui ont (mal) choisi d'être là, et bien davantage pour les locaux. Je pense que ça doit être terrible pour ceux qui ne savent pas où les leurs sont passés.

À l'époque je ne tiens qu'un fotolog minimaliste, je consacre l'écriture au manuscrit du Diario qui finalement deviendra Traces et trajets, ce blog. Comme j'ai changé au moins quatre fois d'ordi depuis et comme suite à des pannes, j'ignore ce que sont devenues les autres photos d'alors, j'ignore ce que je pensais sur le moment.

J'ai même un doute sur le fait d'être allée ou non en Normandie - ce qui pourrait expliquer aussi de n'avoir pas mesuré l'ampleur humaine de la catastrophe : là-bas pas ou peu d'internet, pas de télé, juste un peu de radio si nous pensons à l'allumer et quelques journaux en papier si nous les achetons.

Je crois que le deuil et l'effort d'écrire en plus de travailler dans la grosse entreprise et qui me coûte d'autant plus que je compte dès que possible m'en éloigner, me préservent alors de la marche du monde.

Peut-être qu'un jour en rangeant je retrouverai des messages, des mots de ce temps, qui montrent qu'au contraire ça m'avait bien secouée, que j'étais dévorée par le sentiment d'impuissance. Vu de dix ans après, à l'effort de ma seule mémoire, j'ai l'impression de n'avoir (presque) rien su.

Et à présent ce qui prédomine c'est de me dire Dix ans, est-il possible que ça fasse dix ans ? Et d'être impressionnée par les bouleversements intervenus et dans le monde et dans ma vie. Je comprends mieux ce besoin que j'éprouve de reprendre mes forces, souffler, me poser ; et que la sensation que dans le contexte général, violent, guerrier, troublé, la planète de plus en plus esquintée qui semble se défendre à coup de phénomènes paroxistiques de plus en plus extrêmes, ça soit impossible paraisse hélas justifiée.


Trois plus un an et demi après



P5052772Disposant enfin d'un jour entièrement calme et que le sommeil (1) n'envahit pas trop, je reprends mes travaux de couture petite photographie du quotidien, tente de réduire ce retard insurmontable (2) que j'ai dans le tri, le classement, les sauvegardes et le ménage de ces images, instants sauvés du jour le jour.

Ces clichés sont parfois pourvus d'une intentionalité. Ainsi cette photo prise le dimanche 5 mai 2013 près de la gare de Clichy - Levallois était à destination de l'employée aux écritures, en remerciement de ses billets de camions et chantiers, lesquels, je m'en aperçois aujourd'hui (25 décembre 2014) dataient du 6 mai 2010. 

Ce qui signifie que j'aurais mis un an et demi (en gros) pour remercier trois ans après. 

Mieux vaut tard que ..?

 

(1) pour l'instant

(2) pour qu'il n'existe pas il conviendrait que je fusse rentière ou retraitée


La fin de la grande bafouillation

 

En réécoutant pour le partager avec une amie l'interview téléphonique de Patrick Modiano juste au moment de son prix, je me suis soudain souvenu combien il n'était pas si aisé pour moi de prendre la parole à voix haute (en dehors du cercle familial ou amical, car j'ai cependant toujours aimé faire marrer, y compris et surtout à mes dépends) jusqu'à l'époque où j'ai fait partie du comité de soutien à Florence Aubenas et Hussein Hanoun. Et qu'alors j'étais souvent sollicitée en tant que non-journaliste (j'étais en ce temps-là employée dans une banque) et non-relation personnelle de la journaliste, bref quand il fallait incarner le soutien populaire (1). Que c'était très flippant parce qu'il ne fallait rien dire qui risquât de fâcher les décideurs en présence, des intermédiaires probables aux preneurs d'otages, mais que si une bribe parvenait aux prisonniers elle devait être réconfortante. Alors j'ai fait de mon mieux, à chaque fois qu'il le fallait. Et cet effort a déchiré comme une sorte de rideau intérieur qui gênait ma parole orale, quelque chose dans l'organisation du cerveau, ou plutôt comme on ouvre le rideau de scène au théâtre et soudain il n'y a pas le bout de scène juste devant mais toute la profondeur et comme j'avais une raison supérieure d'y parvenir et les amis qui m'encougeraient, me disaient que c'était très bien en fait, alors voilà soudain j'ai eu l'entière possession de mes capacités de prise de parole.

Le temps du comité a passé mais cette compétence est restée, au point que je rêve de faire de la radio pour parler de films ou de livres. Et que façon de parler hein, simplement à mon niveau, c'est comme si j'avais pendant 40 ans ressemblé à Modiano et que d'un seul coup je m'apercevais que je ressemblais à Pivot, je veux dire dans l'expression orale. Ç'en était fini pour moi de la grande bafouillation.

Ça reste et restera toujours très étrange pour moi tout le bien que m'a fait l'existence de ce comité de soutien et d'en être, alors qu'il s'agissait d'un malheur. Et combien c'est bizarre de devoir du bon de sa propre vie et en tout cas de grands progrès personnels à un coup dur qui aurait pu virer à la tragédie. Le paradoxe que c'est de devoir sa chance à une malchance.

 

 

(1) La première fois que j'ai pris la parole c'était place de la République il faisait moins quelque chose j'étais congelée, un journaliste de télé ou radio (2) passait le long des manifestants et désespérait de trouver quelqu'un qui accepte de parler et ne soit pas un collègue, Y a-t-il quelqu'un qui ne soit pas journaliste ? demandait-il en vain alors j'ai dit Oui, moi, parce que je pensais que lui aussi devait avoir super-froid et que plus vite il trouvait plus vite il pourrait rentrer au chaud. Et à peine après l'avoir dit je me suis traitée de dingue en mon fort intérieur, je savais que causer officiellement n'était pas mon truc, écrire, oui, mais causer, non.

(2) En l'écrivant ça m'est revenu c'était pour France 3 les infos régionales.


Crisis clothing


Photo du 21-12-2014 à 14.03 - Version 2Aujourd'hui je porte un pull trouvé dans les beaux quartiers jeté avec quelques meubles et d'autres vêtements que je n'ai pas cherchés à récupérer (1), un jean trouvé à Clichy avec un sac de sport et d'autres vêtements que j'ai également laissés, mais c'est comme pour le pull (1), je n'ai eu qu'à faire faire par Ivana dont la retoucherie m'est vite devenue famillière un bel ourlet, un chemisier blanc de chez De Senneville (2) acheté alors que j'étais en stage en centre d'affaires soit il y a 23 ans.

L'ensemble n'est d'aucune mode, fait probablement un brin Deschiens, mais je me sens dedans très à l'aise, bien au chaud, comme vêtue sur mesure (3).

My own private crisis clothing style.

On fait ce qu'on peut avec l'argent qu'on n'a pas (4).

PS : Le pull va très beau avec le manchon de cou (je ne sais toujours pas le vrai nom de cet objet merveilleux contre le froid hivernal) que m'avait tricoté une grande amie ; c'est juste qu'il ne fait pas aujourd'hui assez froid pour le mettre, et plus particulièrement dans l'appartement.

 

(1) C'est l'hiver, je suppose que d'autres peuvent en avoir besoin plus que moi. Mais ce pull est exactement à ma taille et me sera très utile pour le travail, alors j'ai considéré que c'était moi qu'il attendait.

(2) dont je m'aperçois que les créations existent encore. S'il s'agit bien de la même petite entreprise, je peux témoigner de la grande qualité de sa production d'alors.

(3) Je sais l'effet que ça fait depuis l'époque où je fréquentais le Burkina Faso. Les vêtements sur-mesure ont cette particularité que plus que d'autres, portés, on les oublie. Et je le dis alors que j'ai la chance d'avoir un volume bien gentiment standard et que le prêt à porter assez souvent me va. Et qu'aussi ça me va assez souvent de m'en foutre un peu si c'est trop grand. Je suis quelqu'un qui se remonte les manches.
Je crois que si je tombais riche j'essaierai de rencontrer un ou une cordonnier(e) et couturier(e) et choisirait avec eux mes propres chaussures et habits quitte à participer un peu au dessin initial. Fabriqués sur place, payés le prix du travail bien fait, sans exploiter personne. Un luxe insensé.

(4) Ou qu'on préfère réserver aux vêtements techniques, je viens de découvrir que la marque de vêtements de course - pas tant la marque que la texture des habits - que je préfère pour leurs qualités de tenir chaud l'hiver et d'un séchage magique face à la transpiration l'été était coûteuse (et comme par hasard prévue pour le triathlon (tiens, tiens)).