Un billet d'il y a dix ans (Disparus transparents, disparus d'antan)

 

Je recherche depuis mon billet d'hier sur Neufchâteau revisité, une photo prise en juillet 2009 avec le texte qui l'accompagnait. Pas de traces sur traces (mon souvenir de l'image était assez vivace), rien sur le Petit Journal de chez François Bon auquel nous participions alors allègrement, entre autre avec les camarades de ce qui deviendrait L'aiR Nu, rien sur mes sauvegardes du fotolog qui semble vraiment mort désormais (inaccessible en tout cas), alors j'explore mes nombreuses annexes thématiques. 

(Pour l'instant en vain)

6647704399_b5bfd0093a_o Grâce à flickr qui est bien indexé, j'ai retrouvé la photo, de ce qui fut mon logis pendant une semaine il y a 10 ans, après la fin de ma vie d'"Usine", au début de ma vraie vie. D'ailleurs je considère assez bien ce stage comme marquant le début de la nouvelle, un jalon important. Mais qu'est devenu le texte ?

En creusant les annexes, je suis retombée sur ce billet qui n'a rien à voir fors de dater de ce même été.

Ce qui est fascinant, entre autres, c'est que de toutes les allusions que par discrétion j'avais omises de dénommer, pratiquement aucune ne m'est décryptable aujourd'hui sans recherches - en particulier le coup du DVD, de quoi diable pouvait-il s'agir ? (1) -. Pour le reste et malgré tout ce qui s'est passé durant ces dix années mouvementées, j'ai l'impression de n'avoir pas trop changé, de bien me reconnaître comme la personne qui a rassemblé ces mots.  

Je n'ai modifié qu'un ou deux détails de conjugaison ; la concordance des temps en français n'est pas mon fort.

(1) Je n'en ai à ce point plus la moindre idée que je me demande si je ne m'étais pas amusée à glisser un paragraphe fictionné au sein d'un billet de réalité.

 

Disparus transparents, disparus d'antan

(billet déposé sur une annexe le 31 août 2009)

 

    Une conjonction étrange et triste d'éléments sans liens directs m'a fait penser à eux.

L'acteur jeune et semblait-il en pleine santé qu'on croise fin juin (début juillet ?) lors d'une avant-première au Méliès. Meurt quelques jours après d'un accident de mobylette comme il en arrive tant. Mais pas tant que ça à un gars dont l'image est projetée, et encore fraîche sur les écrans.
L'amie que je sens affectée par la disparition brutale (suicide ou overdose "volontaire" ?) d'un DJ que probablement elle connaissait. Je vais voir d'un peu plus près quel était son travail. Constate qu'il était bon (pour autant que je puisse en juger) et que par ailleurs son site est, lui, toujours en vie, pas la moindre mention de la récente tragédie. 
Et ce souvenir qu'il réactive de celui d'un photographe que je connaissais de vue, et aimais beaucoup et qui à peine décédé avait vu l'url du sien capturée par un homonyme de bien moindre talent. Celui aussi d'une de mes connaissances, jeune journaliste prometteuse et poète sensible, disparue volontairement au printemps et qu'on peut voir ici en mai 2008 qui interroge Coline Serreau.
Le lien qu'on me transmet vers un site (de restaurations) audio et qui propose ce jour-là trois enregistrements d'Apollinaire dont un sur "Marie" qui me met les larmes. Mort il y a près d'un siècle et sa voix toujours là. Diction d'un autre temps, mais par moments moderne. Frissons.
Enfin lors du rangement quinquennal de ma table de chevet un DVD tombé d'une pochette achetée jadis pour les livres sans me méfier qu'elle comprenait aussi autre chose, que je glisse dans l'ordinateur par amusée curiosité et où apparaît quelqu'un que j'aime fort (bien vivant lui mais) délesté de quelques lourdes années. Il avait alors pratiquement l'âge que j'ai. Liquéfiée de douleur d'arriver trop tard.
Alors j'ai songé aux morts d'autrefois. D'il n'y a pas tant de temps que ça, disons la génération d'avant mes grands-parents, ce qui ramène au mitan du XIXème. Morts en laissant au mieux d'eux quelques objets, des terres ou une maison. Des bribes écrites éventuelles pour les privilégiés d'entre eux qui savaient. Les rares qui étaient artistes pouvaient léguer de leurs créations, si pas trop périssables. Les photos : une rareté.
Disparus transparents que seule l'apparence physique de leur descendants, s'ils en avaient, pouvait prolonger.
Génération de mes grands-parents : la photo est rare mais elle y est. Ils ont parfois écrit ne serait-ce que des cartes postales. Les hommes l'ont fait, envoyer des lettres, quand ils étaient mobilisés. Restent aussi des documents les concernant. Qu'est devenue cette permission jaunie de la guerre de 14 accordée à mon grand-père maternel sous le prénom Marius car son gradé de l'époque, un marseillais sans doute, devait avoir avait du mal avec le François-Marie breton, qui était le vrai prénom de celui que tous appelaient Louis (et on ignore pourquoi) ? Je l'ignore mais n'ai pas oublié d'avoir vu ce papier.
Après la seconde guerre, du moins en occident, tout se précipite. De mes parents restent et resteront des mots écrits, des photos, des films (super 8 au moins), parfois des enregistrements (quand l'enfant étrennait son tout nouveau enregistreur Philips avant même la stéréo). 
Et depuis l'internet, explosion. Nous sommes tous appelés à nous survivre un temps sous forme de films complets (mouvements, allure et sons, présence de l'expression), traces écrites multiples et multipliées, photos que nous-même ignorons (cherchez-vous via google images par exemple et vous serez sans doute surpris). Et ce, y compris si ce que nous faisons n'a que peu à voir avec une forme de travail créatif avec espoir de transmission.
Je me sens pour l'instant dépassée par l'ampleur de la réflexion que le sujet appelle. Mais je sais qu'il convient d'en marquer le point de départ. Dans l'espoir d'y revenir après et d'en pouvoir au moins dater la prise de conscience. 
Il est beau que nos absents pour partie ne nous soient pas arrachés entièrement. Il peut être terrible cependant que ceux d'entre eux qui furent toxiques (aucun des cas évoqués plus haut) restent à nous encombrer. 
Et combien il est étrange qu'un homme soit mort et son site vivant (1).
(1) un appel à témoignages pour un projet qu'il avait en cours rend le contraste encore plus criant.
PS : À l'instant d'envoyer ce billet, je m'aperçois que je l'ai rédigé tout en écoutant ... Alain Bashung. Dont acte.

Notes sur #Vélotaf heureux


    Alors voilà pour deux semaines et demi (en gros) je partage mes trajets domicile - boulot entre RER C et partie à vélo. 
Ça n'est pas si distant : une dizaine de kilomètres à chaque trajet, vingt-cinq lorsque je parcours l'ensemble à vélo, un plaisir qui nécessite dans mon cas un peu de temps. 
Ça n'est pas si simple : au retour il fait nuit et l'on n'est pas dans le cas citadin d'un éclairage continu, même si la plupart des portions le sont. 
C'est à la fois dangereux et pas tant que cela : globalement les automobilistes sont extrêmement courtois et même les chauffeurs de cars ; plusieurs fois je leur ai fait perdre un instant, le temps que je comprenne que, mais oui, ils me laissaient passer alors qu'ils n'étaient pas obligés. Ce soir j'ai été assaillie par un doute : ces prévenances, entre autre lors du passage des redoutables chicanes "zones 30" seraient-elles dues à une erreur d'interprétation sur mon gilet jaune et un mouvement de solidarité comment dire, sur un malentendu ? 


Depuis onze ans que je pratique les trajets à vélo (merci Vélib qui m'y remit), je commence à avoir l'équipement idéal pour faire face à toutes les conditions climatiques. 20190110_212627

Déception légère : deux fois que je tente d'un côté puis de l'autre les anciens chemins de halage ou contre-halage car une partie en est belle et bien aménagée puis ensuite, ah ben non. Deux fois que je suis presque obligée de faire demi-tour à un point impassable. Cela dit, quel plaisir de tenter d'explorer. Dans ces moments-là, je redeviens l'adolescente qui faisait de grandes virées entre autres dans le Vexin avec les ami-e-s.

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J'aime la mission que j'effectue, son côté hors du temps, et que ça soit dans "ma" région de grandissement. Il n'empêche que je sors de mon lit le matin avec un appétit pour le trajet lui-même. Connaissez-vous un autre mode de déplacement - à part à pied pour de courtes distances - qui procure cette sensation ? 

Aucune fatigue des jambes. Ça passe crème comme dirait #LeFiston.

 

Le fait d'être à vélo donne l'impression aux autres qu'on est locaux, ça m'amuse beaucoup. Aux yeux des Japonais, je suis comme une descendante des voisins de Van Gogh. Ça me donne une idée d'écriture (les anecdotes de mes grands-parents, sur monsieur Vincent, alors que non, pure fiction).

Mercredi matin j'ai fait la course avec une drache qui s'annonçait et j'ai gagné. Seulement le début des gouttes alors que je parvenais à Auvers. L'enfant en moi jubilait. 

 

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Spéciale dédicace @Sacrip'Anne (en plus qu'en remerciement de la sienne), au Capitaine et ses pneus neige, à Bilook et quelques autres aussi. 


La nouvelle ville, comme un ailleurs

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Je rentre à pied ce soir. La nouvelle ville, le nouveau quartier qui jouxte le tribunal (La Tour) m'offre désormais un chemin plus direct et non sans charmes - du fait de n'être pas encore vraiment ouvert à la circulation -. 

Et c'est étrange et beau cette sensation d'être ailleurs, ça pourrait être une ville lointaine. Comme il s'agissait d'une ancienne zone de la SNCF, non accessible au public, aucun souvenir de "comme c'était avant" ne vient pour moi se superposer au lieu que je traverse. 

Peu de passants, pas de langue entendue. Pas encore de boutiques, pas d'enseignes. Un café au nom assez international. La végétation fraîchement implantée peu caractéristique.

On pourrait être en Corée du Sud. En Chine, une ville nouvelle. Les appartements déjà occupés qu'à la lumière allumée on entrevoit sont du genre chic propre moderne international. Des silhouettes jeunes prennent le frais sur des balcons terrasses. Rien ne les ancre géographiquement. Paris est une métropole d'une grande diversité. Tout le monde peut être de là. Ou d'ailleurs.

Tokyo ? Une périphérie ? Un downtown neuf de San José ?

Désormais pour rentrer chez moi, je peux voyager loin, en trente minutes, à pied.

Bientôt ce quartier bruissera d'aller-et-venues, de corporate people allant au travail, en repartant, faisant leur pause cigarette. Il y aura nécessairement quelques boutiques et services, du mouvement. Des véhicules qui passeront. Quelques enfants. Ça sera encore un voyage. Mais différent.

Quelque chose me plaît dans ce surgissement d'ailleurs qui n'a rien détruit de ce que je connaissais. Ces lieux sont reposants pour lesquels je suis sans mémoire, sans souvenirs personnels prêts à surgir au moindre pas.

J'ai peut-être vingt ans et j'arrive tout fraîchement dans un nouveau pays afin d'y faire ma vie, avec ma bonne santé et une foule de projets. L'avenir sourit.


Un hangar et l'hôtel


    Je me réveille un peu moins propriétaire et j'aime ça (1) : je ne suis pas faite pour posséder des morceaux de planète, j'ai seulement besoin d'un camp de base pour stocker ce dont j'ai l'utilité - livres, photos, souvenirs, archives, quelques beaux objets si liés à quelqu'un, offerts - et pour le reste j'aimerais être nomade, mais de luxe.

Je crois que si j'étais millionnaire, ce qui est impossible, car quand bien même une forte somme me tomberait du ciel (2), je serais incapable de ne pas aider, au moins créer une fondation pour secourir, j'achèterais un hangar avec une partie à vivre très dépouillée (de quoi dormir, manger, se laver, étudier / écrire), j'y classerai mes livres, mes photos, mes documents, et je ferai un mini-musée avec les souvenirs, les beaux objets. Quant à moi je vivrai à l'hôtel, des beaux hôtels, des lieux différents. J'y écrirai. Je reviendrai à Clichy - Levallois pour le sport, le triathlon, des entraînements, le suivi médical et les problèmes de visas. Je ferais des voyages lents, en évitant les avions. J'écrirai sur ces voyages mais aussi des fictions.

Bon, en attendant, le travail m'appelle et c'est intéressant, par ailleurs un boulot monstre dans l'appartement - forcément, avec tout ce qu'on a récupéré, les milliers de livres, le bazar permanent -, et une petite maison dans une belle mais hélas dangereuse région qui requiert toute mon attention parce qu'elle est simple et que je la tiens de mes grands-parents et que mes parents ensuite en ont pris soin et l'ont améliorée. Devoir de mémoire, devoir de respect. Pour Ernestine, pour Berthe, pour Mado et pour tout le boulot que Nino avait fait. 

 

 

(1) En plus que nous avons eu cette grande chance que les acheteurs soient un jeune couple très sympa, qui se rêvent une belle vie là. Alors ça a un sens.
(2) Par exemple si je parviens à créer la chansonnette bête que le monde entier chanterait sans parvenir à se l'ôter de la tête.


La crue, toujours - Effets de seuil des deuils

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Les photos de crue valent principalement pour ce qu'on devrait normalement voir et qu'on n'y voit pas.

Pour qui connait le coin, la Seine ce matin vue du RER C, du côté de Saint Gratien.

Grosse avancée sur plein de "things to be done", avec un enchaînement réussi de passages successifs (déménageur, électricien, releveur de compteur) dans la maison de mes parents vendue. 

Belle soirée à écouter  Shida Bazyar, mais j'aimerais écrire un billet à part. Son livre est très intéressant. Au point que j'aie envie de le lire en Allemand.

Et puis voilà qu'en ressortant, hâtive pour ne pas rentrer trop tard (contrairement à l'ordinaire), mon corps qui n'avait quasiment pas refréquenté la zone vers Iéna depuis que j'avais quitté l'emploi que j'avais dans ce coin-là, s'est mis à ré-éprouver la peine ressentie trois ans plus tôt au même endroit. Ma mémoire avec les lieux fonctionne comme ça, je passe à un endroit où j'avais vécu et ressenti quelque chose, un écho de ce que j'avais éprouvé (serrement de cœur si c'était triste, bouffée de joie si j'étais en bonne et joyeuse compagnie ...) revient plus vite que le cerveau pensant ne rapporte un souvenir, et c'est cette sensation qui justement déclenche le rappel de mémoire. Si je m'attends à passer par un lieu de mémoire, par exemple lorsque je retournerai vers le Parc Wolvendael, le fait même d'être sur mes gardes et de ne pas la baisser, peut éviter ce type de tourments. 
Seulement ce soir, j'étais encore la tête dans les lectures et quelques projets, alors ce retour de sensations m'a prise totalement au dépourvu, engendrant une remontée de la peine quasi intacte du deuil et du mauvais coup cumulé encaissé (1). C'est presque violent à en tomber (2). Et toujours dur, même si on sait que ce genre de crises s'espace jusqu'à disparaître un jour et que le sentiment qu'on éprouvait face place à une agaçante perplexité - comment ai-je pu être touchée à ce point ? -. Dur de constater qu'on n'était qu'en rémission, et celle-ci toujours au bord d'être remise en question.

Au lendemain encore une multitude de choses à faire. Alors il faut oublier, mettre ce genre d'états d'âme de côté, le noter pour encore plus soigneusement n'y plus penser, et une fois de plus avancer.

 

(1) Croyant recevoir des condoléances j'avais ouvert un message autopromotionnel absolument insoutenables en ces circonstances, insupportable et inconvenant, de la part de quelqu'un qui avait beaucoup compté - et que, même si ça fait des mois que nous nous étions écartés, je n'aurais jamais cru capable d'un tel comportement - 

(2) Souvenir d'une scène précise du film avec Kevin Kostner, No way out, dont rien d'autre ne m'est resté. Cet instant de défaillance vers 45' du film à l'annonce d'un décès (ou plutôt : qu'un crime avait été commis par lui inutilement). 

 


Je ne suis plus sans papiers

Gilda with ID card

Voilà, grâce à l'initiative heureuse et sympathique d'une employée de la mairie, me voilà à nouveau pourvue d'une carte d'identité.

Après le vol de mon sac fin octobre et de tout ce qu'il contenait, j'avais pensé à faire refaire le passeport en priorité et qu'une fois seulement lorsque j'en disposerai je pourrais faire ré-établir les autres documents. Elle m'a suggéré fort intelligemment de tout faire en même temps. 
J'ai dû filer en courant chercher de l'argent pour acheter au Tabac un timbre fiscal et de ce fait, alors qu'il faut prendre rendez-vous et que ça n'est pas si simple (pré-demande en ligne à remplir, puis presque autant à refaire au moment même du rendez-vous), et pas si simple de se libérer, les deux demandes sont parties en même temps.

Ce matin alors que je disposais, ô miracle, de deux heures de temps personnel, mon téléfonino a émis son signal de SMS arrivé, lequel disait, "Votre carte d'identité est disponible jusqu'au 17/03/2018 dans votre lieu de recueil". Autant vous dire que je n'ai pas attendu un seul instant de plus.

Je suis donc extrêmement reconnaissante envers cette femme et sa suggestion. 

Je le suis aussi envers le photographe de la rue de Charenton chez qui j'étais allée me faire tirer le très officiel portrait. Il a trouvé moyen tout en respectant les consignes strictes des documents de maintenant (1) que j'aie l'air d'être moi, même avec un splendide RF sur le nez. 

Au soulagement que j'éprouve moi que la conformité soucie peu, je mesure combien doit être source de tension le fait de n'avoir pas de papiers d'identités, du moins pas ceux qui autorisent à séjourner dans un pays plutôt qu'un autre.

J'ai vécu le reste de la journée dans l'illusion que puisque c'était allé si vite, le reste de mes tracas administrativo-quelque chose de ces jours derniers allait rapidement s'aplanir, chèque et chéquier, carte de mutuelle ..., mais je crains que ça ne soit pas si simple.
Ma carte vitale, quant à elle, est déjà là (2).

Avant que d'oublier et de passer à la suite de mes aventures, je dois noter que mon pass navigo m'a été utile comme seul document un peu sérieux quoique non officiel avec photo me restant. Je déplore que son abandon prochain ait été voté par la région au profit d'une sorte de future appli smartphone - particulièrement injuste puisque sa facilité d'utilisation dépendra de la qualité de notre équipement -.

Et qu'il m'a été secourable malgré qu'il n'était ni obligatoire ni mentionné, d'avoir pris avec moi mon livret de famille lors du premier rendez-vous.

Dans l'absolu il faudrait s'arranger pour avoir toujours un document d'identité à la maison lorsqu'on en a un autre sur soi, et jamais dans le même sac ou au même endroit le téléphone portable et l'ordinateur. Moyennant quoi il devrait suffire de moins d'un mois pour retrouver une vie sans surcroît de complications. Ç'aura été presque mon cas.

 

(1) Je me souviens d'un temps où l'on pouvait sur un passeport arborer l'air souriant, des cheveux débordants, une barrette pour les maintenir, ce qu'on voulait comme vêtement du moment qu'on voyait le visage.

(2) Quand tu penses à la façon fastidieuse de 2009 (vol du portefeuille), que de progrès !

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En vrac du jeudi suivant - 19 novembre 2015

(que les choses soient claires : si je parle de moi, c'est comme pour les peintres leurs autoportraits, on est son propre modèle le plus simple à avoir sous la main ; je pense que ma petite famille et moi-même pouvons constituer un exemple parmi tant d'autres des parisiens moyens)

Tu commences juste à refaire surface, à pouvoir penser à autre chose qu'aux morts, aux blessés, aux survivants, à leurs proches, à la chance - parce que des amis d'amis sont concernés, eux, directement, et parce que ta fille, ton fils (pour un amateur de foot) et toi aviez des amis dans les zones concernées. De toutes façons tu es bien obligée : pendant le terrorisme les tracas continuent, entre frais dentaires de l'un et qu'avant de quitter ton boulot de libraire des "beaux" quartiers tu as fait tes provisions de lectures pour l'hiver et tout ce qu'il fallait d'équipement para-médical préventif, cette fin de mois s'annonçait épique. Elle l'est. Heureusement qu'un remboursement attendu ne va pas tarder. Ce genre d'ennuis parait encore plus ridicule et intolérable alors que l'esprit est préoccupé par de réels graves sujets. C'est un peu comme si alors qu'on était lancés dans une course longue distance avec pour projet de se sauver d'un danger, un petit roquet surgissait qui nous mordait les mollets.

Mes futures employeuses temporaires font les choses très bien, et alors qu'en temps normal le fait d'avoir le contrat de travail scrupuleusement à l'avance, m'aurait relativement peu touchée - je me serais dit, c'est rassurant, mais guère plus, car je fonctionne encore à l'ancienne sur la parole donnée -, je trouve ça formidable et qu'en plus on me demande mon avis sur tel ou tel point, et si la rémunération proposée me semble suffisante, j'ai l'impression de faire un beau rêve. En plus, chance inouïe, le calendrier fait que la période à effectuer tombera juste quand théoriquement, et si de nouveaux actes de barbarie ne se surajoutent pas à ceux déjà commis, j'aurais repris pied et besoin de me concentrer sur d'autres choses que les informations ou mes propres pensées. Si j'avais dû travailler pour elles cette semaine, j'aurais dû fournir un effort immense pour cacher mes moments de moins bien, ceux durant lesquels je flanche et suis soulagée d'être beaucoup chez moi où je peux simplement pleurer. 

Je me félicite plusieurs fois par jour d'avoir quitté à temps un quartier de travail dans lequel certains habitants véhiculaient des idées moisies, qu'ils doivent à présent mettre fièrement en avant. Je ne sais pas comment font mes ex-collègues pour tenir ou répondre tout en restant polis. J'avais su le faire en janvier alors que j'avais perdu dans la tourmente un ami, je n'aurais pas su garder mon calme cette fois-ci. Probablement que je l'imaginais me disais, Allons, laisse tomber, ils n'en valent pas la peine.

Ces jours-ci j'ai la vision fréquente de son grand fantôme (1) qui vient près des survivants désemparés ou des proches des victimes et tel les anges de Wim leur poser une main sur l'épaule et leur murmurer à l'oreille des paroles d'apaisement.

C'est le paradoxe inattendu : au lieu de me sentir plus mal d'une répétition d'épouvante, tout se passe comme si l'expérience m'aidait. J'échange avec quelques-uns qui en sont "à leur premier attentat", comme c'est atroce d'écrire ça, et on dirait que je peux, un peu, un tout petit peu, aider, comme une sœur aînée qui aurait déjà traversé l'expérience.

Tu as commencé une lettre, un message par "Depuis les attentats" puis tu as pris conscience qu'il convenait désormais de préciser lesquels. Alors tu as pleuré. 

Pour le reste tu t'efforces d'agir comme tu aimais que les autres agissent en janvier, c'est-à-dire en menant le plus normalement possible leur vie la plus normale possible. Ça t'aidait à tenir, comme s'il y avait une répartition des rôles : vous gardez le cap pendant que nous (les proches des victimes) écopons. À présent, je fais partie du personnel consacré à la navigation. Ça n'est en rien une promotion. Seulement chacun son tour et une forme égoïste de soulagement. 

Parce que tu sais que pour eux viendra le moment où il devront continuer de faire avec faire sans, alors que la plupart d'entre nous aura repris le fil facile ou difficile de sa vie. Et que ce moment sera particulièrement rude à affronter. Il est de plus fréquent que la perte d'un être cher engendre bien d'autres pertes importantes, sale cascade. Surtout pour ceux dont la vie quotidienne se trouve bouleversée. Il leur faudra dans le meilleur des cas pour refaire surface des années. 

Je pense à ceux qui vont la semaine prochaine devoir se rendre à des obsèques. J'ai envie de leur dire : ça sera terrible mais vous verrez, ça ira un peu moins mal après, pas juste après, mais à partir des jours d'après.

Tu as commencé une collection de liens vers des textes réconfortants et courageux, puis tu as cessé : ils étaient trop nombreux. Et c'était bien (qu'ils le soient). 

 Un article au sujet d'un photographe de guerre qui s'est retrouvé au bout du compte à faire son boulot sur son lieu théoriquement calme de congé, me fait prendre conscience que j'ai eu une fois de plus la chance (2) que la question ne se pose pas d'aller prendre des photos ou pas. Tu as déjà eu le temps de songer que prise parmi la foule tu aurais bien été foutue de trouver moyen de te mettre encore plus en danger en tentant de capter quelque chose (image fixe ou animée ou son), mais tu n'avais pas songé à la possibilité de venir le lendemain prendre en photos les images de la suite. Tu préfères ne pas trop approfondir le sujet de ce que tu aurais fait si tu avais été à Paris. Et cette question t'inquiète davantage de celle de ton risque de faire partie des personnes visées : concerts, terrasses de café et même pourquoi pas, stade de foot, tu pourrais en être, c'est ta vie, quoique limitée par le manque de moyens financiers.

Tu ne parviens à rien achever de ce que tu écris, le sommeil te tombe dessus avec violence. C'était le cas avant mais ça ne s'arrange pas.

Il te manque une âme sœur voire un amoureux fou. C'est plus criant que la fois d'avant.

J'aimerais connaître une entité efficace pour la supplier comme il convient pour qu'il n'y ait pas de fois d'après.

Je tombe de sommeil avant de relire quoi que ce soit.

Dernière pensée avant le sommeil pour ce témoignage-là (3). 

 

 

(1) Il était grand je suppose que son spectre aussi.

(2) Comme lors de la tempête de décembre 1999

(3) témoignage de Daniel Psenny du Monde 

 

 


Malédiction


    Comme disait Frances Ha, je ne suis pas bordélique c'est juste que j'ai pas le temps. J'ajouterai : "pas l'énergie" : depuis la librairie des trop beaux quartiers je rentre je suis épuisée - dodo direct -. 

Mais j'entrevois le bout du tunnel. Alors j'ai entrepris afin de pouvoir me mettre au boulot dès le gagne-pain mis de côté, de ranger. La journée d'hier était favorable : entière à l'appartement et les autres membres de la famille au moins pour partie absents. 

Ça n'a pas raté : ce matin le fiston entame une crise d'asthme. Ses poumons se sont adaptés à la poussière accumulée mais pas à la poussière remuée - malgré toute l'énergie que j'ai mise à passer au fur et à mesure l'aspirateur (1) -. C'est la deuxième ou troisième fois. La première il m'avait aidée à ranger, secourable et efficace. C'est sa sœur au soir qui s'était aperçu que quelque chose n'allait pas dans sa façon de respirer. Lui se disait, ça va passer.

Le souvenir m'est alors revenu de la période du congé maternité après sa naissance. Il était facile comme bébé. La grande allait à l'école dans la journée. Comme je disposais à l'époque d'un long congé, et que j'aimais faire la cuisine (2), je m'étais mise à préparer des légumes frais, des repas équilibrés, j'achetais des fruits, aussi au marché. Et l'homme de la maison allait de plus en plus mal : il était atteint, mais nous l'ignorions d'une maladie à caractère héréditaire qui attaque les intestins et pour laquelle les fibres font du mal, ravivent l'inflammation.

Ainsi donc chaque fois que je tente de faire les choses bien dans le domaine domestique, ça rend malade quelqu'un. Étrange malédiction.

Je crois qu'il est temps que j'écrive et rien d'autre. Écrire ne porte atteinte qu'à mon compte en banque.

 

 

(1) merci Sébastien, il fonctionne vraiment bien.

(2) Quelque chose que mon père, qui préparait des plats italiens divins, m'a transmis. Ma mère est une excellente cuisinière mais elle le fait par devoir. Et s'était elle qui se retrouvait à préparer les repas du quotidien, du moins jusqu'à la retraite de mon père.


Le temps du rangement


    L'état de l'appartement est clairement dû à l'épuisement des deux plus âgés habitants, au fait que je lis énormément et souvent des livres que j'achète ou que l'on m'envoie donc ensuite ils restent, et à une première époque de dérangement lorsqu'il avait fallu récupérer les papiers, les dossiers, d'un père seul tombé gravement malade (1), deux ans plus tard le siège social de l'entreprise pour laquelle je travaillais brûlait et j'ai perdu toutes mes affaires, ce qui parce que je faisais office d'archiviste pour mon hiérarchique direct ("Au moins dans ton bureau c'est rangé") dont le bureau fit partie des zones épargnées m'a un temps rendue incapable de rangements. 

À partir de là les choses ont empiré à chaque coup dur, maladies, ruptures, ou périodes trop intenses pour mes capacités, reconversion professionnelle incluse. Sans parler des fuites d'eau qui engendrent des déplacements d'affaires dans l'urgence et font perdre le fil des emplacements. En particulier les recherches pour la fuite d'eau invisible nous ont fait bouger pas mal de choses de façon tout à fait désordonnée afin de chercher d'où diable ça venait (2).

Depuis le 7 janvier, je n'ai su faire qu'un minimum vital - le linge, les livres en cours et les documents administratifs d'usage immédiat -, je suis miraculeusement parvenue à payer à temps les factures, déclarer et payer à temps les impôts, nous n'avons eu d'incidents bancaires que par la suite d'ennuis dentaires dispendieux. Je comptais reprendre les choses en main lors de mes congés que je passais à la maison puisque les dates n'en étaient pas favorables pour partir (3), à quelque chose malheur est bon. Mais un pied blessé m'a gênée pour entreprendre quoi que ce soit. 

C'est seulement à présent, que je parviens à dégager du temps et enfin ranger malgré l'épuisement. 

Il se trouve que la dernière rupture subie remonte désormais à un an et demi. En retombant, lors du tri, inévitablement sur des livres dédicacés ou des copies de messages conservées car à l'époque ils me rendaient heureuse ou sur des vêtements achetés sur place (4), j'ai compris que sans l'avoir cherché, d'attendre j'avais bien fait.

La blessure est légèrement cicatrisée, suffisamment pour me permettre de reconsidérer les choses avec indulgence, même si la perplexité ne m'a pas quittée, accéder à nouveau à l'illusion, beaucoup moins difficile à accepter que l'idée d'une manipulation délibérée de sa part, qu'il a effectivement un temps cru à quelque chose et seulement plus tard, finalement non. Qu'il n'avait pas menti sur ses problèmes de santé, qu'il est allé mieux après ; la cruauté du sort a voulu qu'une autre en profite.

J'ai donc pu faire place nette, archiver ce qui le concernait, regrouper ses livres sans plus être tentée ni d'y replonger (souffrance inutile), ni de pleurer (le pire est passé), sans plus de ressentiment - non, il ne m'a pas volé cinq ou six ans de ma vie, d'abord parce qu'il ne l'occupait pas seul, ensuite parce qu'au vu des échanges que j'ai retrouvés, sans trop les relire d'ailleurs, simplement le nécessaire pour trier, quelque chose de très beau s'était noué. Il n'était alors ni fou ni niais. L'homme que je connaissais n'aurait pas commis d'auto-promotion égocentrée au lendemain d'un attentat majeur, et avec moi il n'aurait pas été poussé à produire quoi que ce soit de niais. Les circonstances, l'amour, l'auront changé. Je n'ai pas à souhaiter d'oublier ces années ni d'avoir eu un tendre ami. Il m'a fait du mal mais pas détruit ma vie. Je n'ai pas besoin de chercher à l'effacer, de chercher à effacer toute trace de ce qu'il fut, qui vaut mieux que ce qu'il est. Il convient désormais sauver de bons souvenirs et passer à la suite, qui de toutes façons ne devrait pas permettre le luxe des états d'âmes : financièrement on va en baver, il faudra que je travaille très vite si je veux que l'on ait une chance de s'en tirer ; que je sois au meilleur de ma forme. Encore une épreuve pour le vieil amour que les ans consolident.
Étonnante loterie que celle de la vie.

Le seul puissant chagrin est désormais la mort de l'ami Honoré.

 

(1) pas le mien (je précise pour le cas où des personnes qui connaissent ma famille d'origine liraient)

(2) Le moins qu'on puisse dire c'est que nos efforts furent doublement vains puisque le voisin a cru qu'on n'avait rien fait.

(3) Je n'avais pas envie de partir seule et les dates ne coïncidaient pas du tout avec celles de mon conjoint qui pour cause de fermeture générale de l'entreprise en août, n'avait pas le choix des siennes. Nous aurions pu partir une semaine début juillet mais elle ne me fut pas accordée.

(4) Généralement pas tant par élégance que pour faire face à une surprise climatique.


Des décoincements tardifs de compréhension


    Une future mariée faisait la réflexion il y a quelques mois, concernant sa propre vie, C'est curieux, à partir du moment où j'avais pris la décision (1), tout s'est décoincé et ça a été une avalanche de bonnes nouvelles.

J'ai pris une décision sérieuse et dangereuse financièrement et pour le moment c'est plutôt Pendant les changements la poisse continue, il n'empêche que comme si je récupérais déjà pour partie l'usage personnel de mon cerveau (en espérant qu'il ne fait que précéder de peu la récupération de mes bonnes jambes et que je n'ai pas pris la décision trop tard), j'ai eu droit cette semaine à un festival de décoincements de compréhensions.

En vrac : 

- En regardant Citizen Four, je mesure à quel point la coïncidence chronologique de l'éclatement des infos sur les pratiques de surveillance généralisées m'avait aidée à l'époque à ne pas sombrer lors d'une rupture subie très violente dans son annonce et passablement inattendue (deux ou trois signes avant coureurs qui pouvaient s'expliquer autrement) ;

- La révélation, confirmée par la lecture de "La chair interdite" de Diane Ducret, que jusqu'au début du siècle dernier, les femmes n'avaient pour leurs menstrues pas de protections périodiques. J'imaginais que nos aïeules utilisaient de vieux linges, accumulaient des épaisseurs, sous d'épais jupons. Et pensais bien qu'une femme dans une vie "normale" passait son temps de grossesses en allaitement et finalement ne devait pas avoir tant que ça de périodes de sang. Mais voilà que j'ai appris qu'en fait au contraire on utilisait des culottes fendues et on laissait pisser. D'où que les ateliers par exemple comportaient au sol de la sciure, d'où que toutes sortes d'interdits débiles vus de notre présent soudain s'explique - hé oui, les femmes à certains moments du mois puaient et c'était mieux qu'elles restent chez elles -. D'où aussi l'explication de mystérieuses grandes culottes trouées trouvées dans les affaires de mes grands-parents dont on s'était dit qu'elles servaient peut-être pour ménager la pudeur lors des accouchements. 
C'est très curieux qu'arrive en 2015 l'explication d'une interrogation de 1982, que l'on avait presque oubliée.

- La (re?) découverte que le premier contrat pour gagner par son travail de l'argent  signé en France par une femme et non pour elle par son père ou son mari n'était pas comme je le croyais la Comtesse de Ségur (en octobre 1855) mais George Sand (pour Indiana, je crois, en 1832), et parce que tout bonnement personne n'avait envisagé qu'une femme le fasse pour de l'écriture - du coup ça n'était stipulé nulle part qu'un père ou un mari devait se substituer à la femme concernée -, que peut-être on feignait de croire au George masculin. Toujours est-il que c'était passé.

- Que pendant au moins la première moitié du XIXème siècle une femme qui pour des raisons pratiques ou d'économie souhaitait revêtir des habits masculins, devait solliciter de la préfecture une autorisation de travestissement. J'avais beau savoir que dans nombre de professions le port du pantalon fut prohibé jusqu'à une date très tardive (par exemple dans la banque jusqu'au début des années 70 du XXème siècle), ça surprend.

- Comprendre que si je me sentais "comme chez moi" ou "de retour chez moi" en lisant les contes de Carole Martinez, c'était pour partie en raison du substrat commun avec Barbey d'Aurevilly : des légendes locales dont on nourrit une fiction originale. En l'écrivant dans un soin du style - mais qui reste au service du récit -.

 

(entre autres "révélations" toutes récentes. mais il y en eut d'autres également)

 

(1) Une décision difficile et importante (pas le mariage lui-même)