Les souvenirs classés, les souvenirs vivants

    

    La vie n'ayant pas tout à fait été un long fleuve tranquille et m'ayant cet an dernier offert foule de temps rétroscpectifs, j'ai pris conscience de façon très aigüe qu'il y avait des souvenirs classés et d'autres encore vivants. 

Ou plutôt des périodes de vie closes et bien archivées quand d'autres semblaient encore en cours dans une vie parallèle. Je l'avais toujours constaté, mais le phénomène m'avait longtemps semblé respecter la chronologie. 

Je sais maintenant qu'il n'en est rien. 

D'une façon générale, ce sont les éléments de vie et les gens auxquels on tenait disparus brutalement qui restent encore en activité, comme si l'on allait reprendre le cours interrompu des choses. Sans doute l'équivalent mémoriel du membre fantôme chez les amputés. 

Pas toujours. 

Ainsi mon époque "à l'Usine" (1), stoppée violemment - for my health's sake, je ne reviens pas -, m'a pris 6 mois avant de refaire physiquement surface mais fut close aussitôt : je n'attendais que ça et avais l'intention de partir 2 ans et demi plus tard. Je n'avais pas encore signé ma rupture conventionnelle de contrat que déjà les souvenirs de cette période recouvraient une teinte passée, un air d'autrefois. Il s'est trouvé aussi qu'aucun des collègues avec lesquels je travaillais les derniers temps n'étaient des collègues de longue date et le management était passé par là pour rendre les gens méfiants les uns à l'égard des autres.  Du coup aucun lien affectif n'avait été brisé. 
Quant aux collègues et amis des services et époques passées, nous nous voyions déjà en dehors du taf. Mon départ de la grande entreprise où nous ne nous croisions plus, et encore, qu'à la bibliothèque, à la cantine n 'avait pas changé grand chose. 

Un temps qui aurait pu être très heureux pour moi, n'eût été la maladie puis la mort de ma mère, la période durant laquelle j'ai travaillé pour la petite très belle librairie Au Connétable dans le Val d'Oise, s'est close aussitôt : tout c'était passé comme si mon retour dans ma banlieue d'origine n'avait eu pour principale fonction que d'être à même d'accompagner ma mère en sa fin. Je me souviens d'une sorte d'étonnement amusé les premiers mois de mon alors nouveau travail, tandis que ma mère semblait certes vieillissante mais pas en si mauvaise santé, quelque chose comme Qu'est-ce que je fais [de retour] là ? Je n'avais de la région ni détestation ni nostalgie, ç'avait été une étape, l'enfance et l'adolescence, le choix de mes parents, lié au travail de mon père, de se fixer par là. C'était Paris l'important.
Et puis devoir aller si souvent à l'hôpital d'Eaubonne, proche de mon travail, devoir effectuer tant d'aller-retours à la maison de ma mère, avait donné une sorte de sens à ma nouvelle localisation. 
Du coup cette période s'est trouvée immédiatement fermée une fois les premières étapes du deuil franchies. Rangée sur les étagères du souvenir.
C'est très étrange.
Me manquent cependant certains clients et amis, et puis la personne avec laquelle je travaillais. 

La période durant laquelle j'ai travaillé dans le XVIème arrondissement et qui je m'en suis rendue compte en l'évoquant lors de récentes retrouvailles avec une amie, s'est fermée pour moi après l'attentat de Charlie Hebdo et les deux jours de folie tueuse qui ont suivie, même si je n'ai démissionné qu'en septembre et travaillé avec sérieux jusqu'à fin octobre 2015 , cette période XVIème arrondissement a été elle aussi aussitôt "classée" : j'y ai travaillé par nécessité, je devais refaire surface après la perte de mon "vrai" travail, à Livre Sterling et une rupture concommitante, dans ces cas-là on ne choisit pas. La première équipe avec entre autre Sébastien Detre, reste un bon souvenir de boulot. Mais peut-être que je ne m'y sentais que de passage (pensée rétrospective, sur le moment je m'efforçais seulement de m'appliquer, et tenir ; le présent était affectivement trop rude pour pouvoir se projeter vers quelques pensées d'avenir). J'en garde surtout un vaste fond d'anecdotes de "vie de libraire", la frénésie des décembre, la folie Trierweiler et la sensation d'être infiniment plus étrangère dans mon propre pays à certains de mes compatriotes qu'à la plupart des étrangers même de culture tout autre.

En revanche reste encore "ouverte" l'époque de Livre Sterling. Je crois que je m'y suis sentie à ma place comme rarement dans ma vie, qu'il y avait avec le patron une sorte de tandem de boulot - le côté différents mais complémentaires, avec un tempo de travail similaire, et mon plaisir d'être au service de quelqu'un de charismatique et qui connaissait vraiment bien son métier - idéal. En tout cas pour moi. Ce fut aussi ma période bruxelloise, ce que mon temps de travail, un vrai temps partiel permettait. Je disposais de mes week-ends ce qui était un cadeau dont je n'avais à l'époque pas idée. Ce temps-là où je me sentais à ma place, où je tentais d'écrire, où je me sentais appréciée au travail, où je me sentais dans ma vie personnelle aimée, qui n'était pas si facile - le boulot était physique, parfois très rock'n'roll dans les situations, jamais sauf au cœur d'août, calme et reposant -, j'avais des peines, des désirs de bilocation, s'est trouvé interrompu à tout point brutalement. Alors c'est une période encore vive. Une part de moi traîne toujours par là-bas.

Très bientôt, question de semaines, s'achèvera la période "Taverny" de ma vie. J'ai quitté cette ville peu ou prou en 1981 même si j'y suis retournée quelques temps en 1983 puis à l'été 1984, malade, pendant plus d'un mois. J'étais appelée par Paris puis - pensais-je sans avoir tout à fait tort ni tout à fait raison - d'autres lieux. Il n'empêche que j'y revenais voir mes parents, puis ma mère seule et que j'y avais encore un morceau de grenier, plus d'affaires personnelles encore stockées là que je ne le croyais. Mon père, ses cendres, y étaient au cimetière. 

Tout ce qui reste de familial, est désormais en Normandie, ou bien un peu chez nous pour quelques meubles et objets. La maison où nous avons grandi ma sœur et moi sera à d'autres personnes. D'autres enfants, peut-être y grandiront. 

Je ne sais si cette période sera de type "vite close" ou "encore vivace". Je ne sais d'où j'en suis dans le deuil, que le surmenage - entre boulot très demanding comme disait l'ami Hamonic, et ce travail de tri, vidage, cartonnage, déménagement - m'a fait mettre sous le boisseau, sans compter l'épisode épique du voisin voleur, qui nous a entraîné dans de tout autres tracas - et n'est peut-être pas fini, que fera ce type une fois sorti de prison ? ne risque-t-il pas de revenir sur zone ? ne risque-t-il pas d'être encore plus déséquilibré et en plus revanchard ? -.

Reste aussi que la liste des absents sinon pour toujours du moins pour longtemps s'est beaucoup accru ces derniers temps, avec des séparations tristes, de celles qui font qu'on ne tient pas à revoir celui qui en a l'initiative, ou qu'on n'éprouve plus pour lui la moindre estime ; qu'une amie de jeunesse est morte sans que nous ne nous revoyions ; que bien des pages se tournent en même temps.

Je suis sans doute curieuse des temps à venir. Et je sais que je dois me donner du temps du écrire. La situation globale - du pays, de l'Europe, de la planète - n'est qu'une nappe d'inquiétude. La paix est fissurée. Que faire qui puisse aider pour [celles et ceux d'] après ?  

 

(1) Pour qui arriverait là sans connaître rien de moi : j'ai travaillé dans une grosse banque pendant 23 ans en tant qu'informaticienne. 


Envisager un semainier (sur une idée d'Anne Savelli)

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La dernière fois que j'ai eu la sensation d'avoir du temps personnel c'était après le 15 septembre 2016. Je travaillais avec bonheur Au Connétable à Montmorency : il y avait eu la permanence du mois d'août rendue intense par les manuels scolaires, et puis l'activité fiévreuse de la rentrée, et puis voilà, nous étions décidées Leslie pour qui je travaillais et moi à tenter d'organiser des rencontres littéraires et Marie-Hélène Lafon avait pour ma plus grande joie accepté d'ouvrir le bal. 

Alors ce fut ça : mon temps personnel dédié à des relectures qui me régalaient, afin de préparer. 
Après des années malgré moi mouvementées, ma vie semblait enfin accéder à une part de stabilité, de quoi pouvoir entreprendre enfin quelques choses de mon côté, écriture et librairie, faire enfin plus que de la survie. 
J'ai remis ça le mois suivant en l'honneur de l'ami Thierry, je garde de sa visite et du début de soirée en compagnie de l'homme d'ici et Anne un souvenir de bon moment parfait. Je me sentais à ma place comme rarement ça me l'a fait.  29903775470_76788d5a70_z 

Je démarrais le triathlon, avec entre autre un stage d'intégration qui m'avait redonné confiance en mon corps : même si j'étais la plus lente je parvenais à suivre, ce qui au départ n'était pas gagné.

J'avais éprouvé un profond plaisir à faire du sport du matin au soir et du soir au matin (non, ça j'ai passé l'âge), à retrouver une ambiance collective avec un groupe formidable pour moi d'une façon assez rare (1). Comme toutes les activités étaient organisées par le coach ou les aînés, il y avait pour moi qui tout au long de l'année suis "en charge" d'une maisonnée, un côté de détente insouciante qui m'a fait un bien fou. Nous n'avions à nous occuper que de nos corps et notre matériel. Pour la première fois depuis juin 2013 puis janvier 2015, j'ai durablement éprouvé une forme d'insouciance, de la joie.

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29913430973_ceb8009441_zIl faut dire aussi que nous étions dans une sorte de cadre idéal, un internat international, de quoi regretter de n'avoir pas grandi en pension. 

J'ai eu le temps d'entrevoir ma vie enfin telle qu'en elle-même et moi à l'aise dedans : une belle librairie au service de laquelle travailler les après-midi et le matin le sport ou l'écriture et le reste du temps félicité culturelle (les rencontres dans les librairies des autres, les rendez-vous d'éditeurs, le cinéma, un concert ou du théâtre parfois, une expo), et enfin ranger la maison.
Et puis il y a eu l'élection de Trump, sorte de point de départ du début d'une nouvelle période où je ne maîtrise rien avec la maladie de ma mère puis son décès, très peu de mois après celui de mon beau-père et plus tard le nouveau travail, une proposition qu'il m'était impossible de refuser car elle contenait du défit. Alors pour ces bonnes choses (un travail à ma mesure) et les plus terribles (l'accompagnement, le deuil d'un parent, puis la kyrielles de choses à faire induite par toute succession) et comme je m'efforce par réflexe de survie de maintenir un minimum de sport, tout temps personnel s'est trouvé englouti.

Il aurait pu y avoir les 15 premiers jours d'août dernier, mais ils auront été quasiment confisqués par le voisin voleur et les perturbations induites dans notre vie.

Et il y eut le Festival de Cinéma d'Arras, pour la première fois depuis des années parcouru sans aucun événement intime ou collectif pour le gâcher. Seulement la vie de festivalière est une vie faite d'horaires, et le temps libre restant fut consacré à tenir un carnet de bord (2). Il reste avec ceux des billets que j'ai pu par ici rédiger, la seule marque tangible d'une année avalée. La suractivité subie obère l'assimilation par la mémoire de ce qui s'est passé. Or j'éprouve le besoin pour ma santé mentale de conserver un minimum d'éléments (heureux ou malheureux) à l'esprit.

Depuis un an et presque trois mois le temps s'est donc ainsi trouvé replié, je ne sais pas d'autre terme, les jours se succèdent en folle vitesse et sans répit puisque le temps libre non dormi est consacré à la préparation du déménagement prochain des affaires et meubles de mes parents.

L'idée qu'a eue Anne de tenir un semainier de bord, me semble donc secourable, garder le cap, savoir d'où j'en suis, conserver la mémoire des jours même s'ils n'ont pas pu être consacrés à mon travail de fond. Et qu'il reste une trace de mes nouvelles aventures même si je me fais à nouveau voler mon sac, mes agendas, mon ordi.

Sans compter que la sur-occupation, mécaniquement, isole : pour un peu la conscience de la solitude croît alors que les moments de l'être, seule, mais au calme, se réduisent aux instants consacrés aux déplacements. 

Donc oui, un semainier, pourquoi pas, au moins pour voir où mes semaines sont passées. Ce qui n'empêchera pas par ailleurs de bloguer, si un sujet de billet me rattrape alors que j'ai un temps suffisant devant mon écran.

Et puis, du mardi au mardi car le mardi est le seul jour où je suis à la fois ailleurs qu'à la librairie et pas nécessairement sur le pont à chaque fois et d'ailleurs à la BNF dès que je le peux, OKLM comme disaient les jeunes.

 

(1) d'ordinaire dans les groupes constitués autour d'une activité commune il y a toujours quelques personnes dont la présence nous rend perplexe et probablement vice-versa : comment pouvons-nous aimer la même chose tout en étant à ce point antagonistes ? Par ailleurs lorsque l'on est une femme, on doit presque inévitablement supporter dans chaque échantillonnage mixte d'humains auquel l'existence nous fait participer, deux ou trois gros lourds, qui se supposent du charme et sont seulement pesants et graveleux. Hé bien là : non, tous les gars étaient classes (en tout cas en ma présence), non sans plaisanter mais en restant dans les limites qui font qu'on ne se sent pas gênées, qu'on n'a pas une fois de plus envie de lever les yeux au ciel en pensant "Ah ... boulet !".

(2) Début ici ; fin . Je crois n'avoir omis aucun des films vus (petit exploit !). 


Tu peux compter sur moi

C'est venu en statut FB mais je le dépose là pour ne pas l'oublier


 C'est impressionnant à quel point derrière chaque réussite dans un travail de création il y a à un moment quelqu'un ou plusieurs qui ont tendu la main à celui ou celle qui avait le quelque chose et l'envie d'y travailler. C'est un parent, un enseignant, un conjoint, un pote d'entre les potes, un autre qui en est passé par là, s'en est sorti et aide les suivants, parfois une relation qui joue le mécène. Ou alors : une fortune familiale qui permettait de n'être pas obligé de perdre sa vie à la gagner.
Depuis que je suis rentrée hier soir, je cherche une exception et n'en trouve aucune ou peut-être un seul mais je pense que sa femme joue un rôle plus important qu'il n'en a conscience (il n'a pas la charge mentale de l'intendance chez lui).
Depuis que je suis rentrée hier soir je me dis aussi qu'il y a des parents formidables à un point que je n'imaginais pas possible.

Le système économique dans lequel nous vivons nous pousse à être individualiste mais y a pas à tortiller, les êtres humains, quand on s'en sort pour des trucs bien (1), c'est toujours collectif quoi qu'on veuille nous inculquer. 
Notre individualité ne compte que dans ce qu'elle permet de contribuer, en étant le réconfort des précédents, la courroie de transmission des suivants, en laissant d'éventuelles traces qui les aideront ou en aidant ceux et celles qui sont à même de le faire. 

 

(1) Je ne parle pas de faire fortune et d'épuiser le monde entier


dimanche (un)

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Les montres de sport c'est parfois décourageant : une amie te parle du parcours sportif du parc de Sceaux qui fait 7 km (en fait tu as dû mal comprendre et confondre avec le grand tour), vous en faites deux, tu te sens fatiguée comme vous avez fait deux tours tu te dis que c'est normal après 14 km, mais en fait ... c'était 10.
Tu t'es octroyée une pointe de vitesse, et en fait tu faisais du 7 mn/km (8,55 km/h sauf erreur) ce qui en fait est lent. Il n'en demeure pas moins qu'il est extrêmement réconfortant d'être capable de faire à plus de 50 ans ce qu'à 20 on peinait de réaliser, en estimant l'objectif in-atteignable (1).

En résumé : 

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Une fois rentrée tu repousses l'épuisement pour prendre avant tout une bonne douche - non sans appréhension face à l'hiver à venir : tu sais l'énergie qu'il te faut pour tenir le froid en respect même si ça va infiniment mieux qu'autrefois ; et octobre, généralement c'est ça : prendre conscience de ce qui t'attend jusqu'à mars au moins -. 

Tu as pris dans la matinée des nouvelles d'une ancienne amie, tu en appelles une autre en tout début de soirée pour préparer une rencontre qui aura lieu à la librairie jeudi. Un ami, par ailleurs, te donne l'impression de te fuir, seulement tu ignores pourquoi. L'impression de manquer d'une information capitale le concernant. Peut-être qu'il lui est arrivé quelque chose qu'il croit que je sais mais qu'en fait j'ignore et que du coup mes propositions joyeuses de soirées littéraires lui semblent odieuses. D'autres amis sur Twitter émettent des hypothèses dont certaines te font sourire (messe, amant-e ...), et ainsi ils atténuent la peine sourde de cette absence de plus.

Je sais que je suis moi-même absente à d'autres, parfois j'accumule des semaines de messages en retard. Mais généralement je trouve moyen d'envoyer à un moment un mot pour expliquer le trop pas le temps.

J'ai relevé les mails aussi, de la librairie. La semaine à venir sera très chargée et il ne convient pas de les laisser s'accumuler. 
C'est la première fois de ta vie qu'un travail m'est à la fois aussi fluide et avec des responsabilités qui font que je dois en dehors de mes heures veiller. J'aime beaucoup ça. 

(J'ai eu d'autres boulots bien aimés, notamment à Livre Sterling et Au Connétable mais j'étais dans les deux cas au service d'une personne et non la cheville ouvrière).

Tu as du pain sur la planche.
Ce n'est pas moi qui m'occupe du dîner et je savoure à sa juste valeur d'être allégée de cette tâche. Depuis plusieurs années le repas du dimanche soir est celui que prépare l'homme de la maison quand il n'a pas de concours de pétanque.

Je ne parle que de livres (ou de cinéma) (ou de triathlon) il ne parle que de ça. [hors conversation strictement utilitaires et hélas en cette année d'après les deuils, inévitablement nous en avons].

Demain il faudra se lever tôt : maison de ma mère, un rendez-vous d'entretien.

La vie est ainsi.

Je me demande comment on appelle le contraire de binge watching : je regarde seulement à présent le 12 ème épisode de la première saison de Thirteen reasons why. Série pour laquelle je me sens trop vieille, j'ai perpétuellement envie de leur dire, Mais vous en verrez d'autres mes pauvres chéris, qui est terriblement américaine - ce qui m'amuse ou m'agace -, truffée de grosses ficelles narratives, mais est bien filmée et montée (même si sans doute avec pas tant de moyens ?), les jeunes acteurs sont très bons mais pas toujours, mais équipés d'une telle envie de bien faire qu'ils en deviennent touchants, et dont le propos est louable - hé oui, les filles ne sont pas des objets -. Seulement j'ai très conscience de ne regarder que lorsque je veux me dé-saturer de lire ou plus précisément lorsque je dois remettre les compteurs émotionnels et imaginatifs à zéro entre deux lectures pro ou une personnelle et une pro.
Cette série me tient sur l'effet du deuil, et qui est très bien vue de ce point de vue là.

Je tente de me remémorer toutes les choses vécues depuis une quinzaine de jours (2), et m'aperçois que je mène une vie intéressante, intense et jolie. Pour autant que je parvienne par instants à faire abstraction de l'état du monde, mais c'est devenu nécessaire à force d'impuissance et de catastrophes enchaînées - telles la présence de Trump à un poste qu'on n'aurait jamais jamais dû lui confier -. Pour autant que j'oublie ce(ux) qui me manque(nt), morts ou vivants.
On dira(it) que j'attends les prochaines catastrophes assez sereinement. 

 

(1) Nous logions étudiants à la résidence universitaire d'Antony et les garçons allaient assez souvent courir au parc de Sceaux. Je bouclais un tour, grand max et très péniblement.

(2) En gros : depuis le dernier moment où j'ai fait le point mentalement. 

PS : Je vois passer chez Reflets et vers une image qu'on dirait moi (en plus jeune et plus fine, j'en conviens)  22222045_1402189166562632_3880081465751680389_n

 


Ça sera comme ça toute cette semaine et d'autres et d'autres jours encore

 

    C'est encore une belle semaine de librairie, intense et vive. Au fond j'adore ça. Et je suis de fait moins crevée en bossant à fond les manettes que lors d'emplois qui étaient trop faciles pour moi (quant à l"Usine", avant, n'en parlons pas). 

Seulement voilà, Philippe Rahmy est mort et même si nous nous étions tout au plus croisés une seule fois (1), je pense à lui, à son travail inachevé, ses proches qui peut-être ont vu un peu la fin venir alors que nous autres, non. Je venais de discuter avec quelqu'un qui allait lui demander s'il pouvait éventuellement venir à la librairie, et voilà que tout est trop tard.

Son absence ne me lâche pas.

Ou par moments de concentration sur une tâche urgente. Ou une conversation intense, comme celle de ce soir au sujet d'écrire avec Frédéric et Stéphane. Et encore même pas, écrire, ça m'a refait penser à lui (comment ne pas ?).

En rentrant je lis un hommage écrit par Sébastien Rongier. Un autre par Marie-Josée Desvignes. 

Ça paraît fou qu'il ne soit plus là.

Je tente de faire diversion avec une des videos de François.
Ça ne fonctionne qu'en surface.

Je crois au vu de sa page facebook qui est encore active et où se rassemblent les témoignages de cousin-es, d'ami-es, que je suis loin d'être la seule à penser à lui, à déplorer que tout soit fini.

Elle me fascine et m'émeut mais ne change rien aux pensées de fond pour le camarade mort. Certains jours plus que d'autres on aimerait croire au paradis.

 

(1) En fait je ne me rappelle même plus si j'ai rêvé qu'il était à une soirée remue.net à laquelle j'ai assisté, ou s'il devait venir mais n'avait pas pu, ou si c'est moi qui devais assister à une soirée à laquelle il devait venir et était venu mais que finalement j'avais manquée.


Les conséquences persistantes

 

    Ça fera trois ans en janvier l'attentat contre Charlie Hebdo, cette journée entière passée entre espoir et attente d'une mauvaise nouvelle, et de toutes façons déjà fracassée par ce qui s'était passé quand bien même l'ami, le camarade, lui s'en sortirait. La journée de boulot accomplie malgré tout (comment ai-je tenu ?), l'errance le soir à Répu, croiser les gens qui grelottaient, se rendre compte alors que moi si sensible au froid j'étais anesthésiée, après la mauvaise nouvelle, finir la soirée chez l'amie commune, bien plus que moi touchée. 
Ça faisait du bien de parler.

Le retour à Vélib en criant mon chagrin.
J'ignorais qu'un coup sordide m'attendrait le lendemain. Et que Simone me sauverait du vacillement compréhensible face à une réalité qui dépassait l'entendement. 

Les soirées passées avec les amis, notre seule façon de tenir. Mais combien ce fut efficace.
La grande manif du 11, qui nous donna la force, après de continuer.

Et pour moi : l'absence de ressenti intérieur du froid, et qu'elle perdure. J'en avais tant souffert, du froid perçu jusqu'aux tréfonds des os, c'était comme un cadeau. 
L'absence aussi de "frisson dans le dos". D'où que Poutine ne me faisait plus peur, alors qu'une simple photo de cet homme déclenchait jadis chez moi une réaction épidermique - de proie potentielle sur le qui-vive devant un prédateur -.

D'où que je ne percevais plus ni les regards sur moi, ni les présences derrière moi.

Quelque chose est resté débranché depuis tout ce temps-là. Je m'efforce de me préparer à une éventuelle réversibilité, mais j'en suis de moins en moins persuadée.

Ça change encore mon quotidien.

Je dois veiller intellectuellement à ne pas me mettre dans un froid persistant, car si je perçois moins le froid, mon corps en est traversé, l'absence d'alerte ne signifie pas l'absence de symptômes. Je m'enrhume davantage (1).  

J'ai dû m'habituer à cette sensation si nouvelle pour moi : avoir chaud. D'accord j'avais chaud par temps de canicule ou après le sport au sauna, mais c'était pour moi si rare, je savourais. J'apprécie encore, à ce titre l'été dernier m'a terriblement frustrée, à peine quelques jours à frétiller pleine de l'énergie reçue. Pour le reste grisaille et être habillée comme en demi-saison.
Ce matin encore en arrivant à la BNF, quelques secondes pour comprendre : ah oui, j'ai chaud là. C'est chauffé [chez nous toujours pas, seulement à partir du 15 octobre je crois]. Et je me souviens alors qu'en ces lieux la température est maintenue constante, j'y portais l'été des pulls légers et à partir d'octobre des pulls épais ou des gilets, tout en me disant C'est sympa les lieux publics mais ça n'est pas très chauffé et la clim l'été quelle plaie ! On a froid. En vrai : c'est tempéré, stable, et plutôt bien réglé. 

Ce matin aussi : ne pas avoir sentir sur l'escalator que quelqu'un me talonnait - du coup avoir failli, de surprise quand je l'ai constaté, foncer dans la personne immobile sur l'escalier qui me précédait (2) -. Avoir laissé se rabattre une porte au nez de quelqu'un d'autre : comme j'étais un peu pressée j'avais omis le coup d'œil de vérification avant de la tenir ou non. Je me souviens très bien d'un temps où je n'avais pas besoin de regarder, je percevais si quelqu'un me suivait. 
Combien de fois sur les trottoirs des trottinettes me frôlent, leur pilote persuadés que je les ai sentis venir et fais ma mauvaise tête mais vais m'écarter. Si l'engin est silencieux et leur coup de propulsion, je ne me rends pas du tout compte de leur présence. 
Et quand je suis perdue dans mes pensées ou que le #jukeboxfou de dedans ma tête me passe une musique assez fort, je n'entends même pas ce qui serait audible. Du coup dans la foule, je bouscule ou me fais bousculer, j'ignore des présences, j'écrase parfois des pieds.

Étrange héritage qui me met à la fois à l'abri enfin, et aussi en (léger) danger.

 

(1) Même processus avec l'ivresse : l'absence de signes doit être compensée par une vigilance accrue - ne pas dépasser certaines quantités -.  
(2) C'est l'ennui de ces longs escalators mono-voie. Si quelqu'un s'arrête tout le monde est bloqué.


Paris sans voiture, la petite illusion

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Ah que c'est beau Paris sans voitures !

 

Bon alors en vrai, non, cette photo je l'avais prise à Bruxelles le 17 septembre 2006, parce que pendant que les Français s'appliquent consciencieusement à continuer de polluer, nos voisins, eux ça fait plus de dix ans qu'ils ont des journées sans voitures et intégralement. 

C'était un de ces petits déplacements en TGV qu'on s'accordaient avec le fiston avant ses fatidiques douze ans : nous profitions d'un tarif merveilleusement réduit grâce à une carte annuelle pas trop coûteuse qui permettait de payer les trajets trois fois rien et pour l'enfant et pour un adulte qui l'accompagnait. Nous avions choisi le week-end en fonction je crois d'une compétition de pétanque du papa, c'était aussi une façon d'éviter un dimanche de pétanque-widow. Nous ignorions que nous allions débarquer lors d'un jour particulier. Nous étions arrivés tôt le matin dans une ville sous la brume et totalement silencieuse. Nous avions vite pigé, ça n'en demeurait pas moins magique. Des vélos partout. La brume en plus atténuait les sons. Je me souviens de toute cette journée comme d'un très beau rêve.

À Paris, onze ans plus tard, c'est peu dire qu'en vrai, ça n'a pas fonctionné tout à fait : 

 

PA012752[photo prise en bas des Champs Élysées ce dimanche 1er octobre à 11:28 ; et ça n'était pas un moment d'exception]

Nous nous étions dit, naïfs, Tiens si notre entraînement de vélo nous le faisions dans Paris intra-muros ? Puis, gourmands, tiens si l'on s'offrait la place de l'Étoile ?, Oh, et les Champs Élysées ?, Et la Concorde ? (1)  Et voilà qu'en fait nous avons tout juste croisé un peu moins de bagnoles - en plus que les un peu moins au lieu d'être respectueuses parce qu'elles étaient de trop, en profitaient d'autant plus pour foncer -, un peu plus de vélos (ça au moins c'était sympa, et puis comme ça on échangeait quelques mots, certains étaient exprès venus de grande banlieue, malgré le crachin qui ce dimanche persistait), même pas pu descendre les Champs Élysées qui à l'heure où nous voulions passer étaient interdits aux vélos même tenus à la main (2) et nous sommes faits renvoyer  PA012750

par les rues adjacentes. Les purs piétons quant à eux pouvaient passer mais au compte-goutte puisqu'à présent, ce que l'on peut comprendre au vu des événements des deux dernières années et qui semblent ne plus jamais devoir cesser (3).

Nous nous en sommes donc retournés après une petite boucle réduite à vitesse réduite aussi (puisqu'aussi gênés qu'un autre jour ou quasi) - au temps pour moi qui avais espéré passer saluer mes camarades qui effectuaient un dimanche d'ouverture à la librairie -

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un tantinet déçus, il faut bien l'avouer.

Comme l'écrivait un ami sur Twitter, ça n'était pas Paris sans voitures c'était Paris avec un petit peu moins de voitures. 

Sans arrêt dans notre circuit nous avons dû faire attention à la circulation comme un jour ordinaire. À aucun moment nous n'avons eu l'impression que la rue était rendue aux vélos et piétons. 

Il se trouve que je suis ressortie dans l'après-midi entre 14h et 16h30 et que la situation ne s'était guère améliorée (4). On aurait même dit que pas mal de gens, particulièrement des deux roues, qui avaient dans un premier temps fait l'effort, avaient fini par se dire, puisque c'est comme ça, moi aussi je prends mon véhicule. 

Au point que dans un reportage très pro-journée sans voitures, à plusieurs reprises (5), on voit les bagnoles dans l'arrière-plan pas si lointain. Ce qui n'est pas sans un léger effet comique puisque les personnes interrogées disent combien c'est formidable, Paris sans ces engins. 

Pendant ce temps ceux qui persistent à vouloir polluer (en oubliant qu'eux-mêmes vivent là et ont des poumons) hurlent leur colère sur les réseaux sociaux et insultent la maire de Paris, tout ça parce qu'on ose leur demander de faire preuve d'un peu d'intelligence et de civisme durant une journée.

Nous avons cependant fait une bonne petite balade que nous n'aurions pas tentée sans cette initiative, et dans une ville qui reste belle et qui malgré tout nous rend souvent heureux d'être là.

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Rien à voir directement, mais il est difficile d'écrire quelques mots sur ce dimanche 1er octobre 2017, sans évoquer les nouvelles qui nous arrivaient de Catalogne par les réseaux surtout et un peu les infos au sujet du référendum sur l'indépendance que le pouvoir central de l'Espagne a déclaré illégal. Je n'ai pas d'opinion tranchée au sujet de l'indépendance de la Catalogne, je suis consciente de la complexité des enjeux et toujours un peu méfiante du combo (régionalismes, replis sur soi, glorification des traditions (lesquelles sont presque toujours ennemies du respect de la liberté des femmes)), méfiante également du côté oppressif des pouvoirs centraux. Il n'empêche que voir des gens pacifiques et non armés se faire tabasser par des forces dites de l'ordre qui s'efforcent de les empêcher d'aller voter est particulièrement révoltant et terrifiant. Je partage à tous points de vue Capture d’écran 2017-10-01 à 23.31.22

ce touite d'Attac France d'où l'image est tirée 

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Enfin, impossible de clore ce billet sans évoquer la mémoire de Philippe Rahmy, dont l'annonce du décès survient via Le Temps, alors que m'apprêtais à éteindre l'ordi. Nous espérions l'inviter à la librairie, j'en avais parlé il y a dix jours avec l'un des ses éditeurs qui m'avait précisé qu'il faudrait que ça soit avant le 15 décembre ou après le 15 avril en raison de la résidence d'écriture prévue. Quelle tristesse.

Un bel article à son sujet dans La Tribune de Genève  

Son site, Rahmyfiction 

 Paris sans voitures paraît soudain d'une futilité méprisable. Mais sans doute que laisser le billet c'est aussi montrer à quel point l'annonce d'une mort peut être brutale, survenir alors que l'on relisait, un décès être inattendu et la peine éprouvée forte y compris pour quelqu'un qu'on avait tout au plus une et une seule fois croisé (mais son travail est inoubliable).

 

(1) Tous lieux de Paris où il n'est pas des plus agréables d'être un cycliste lors d'une quelconque journée

(2) Plus tard, j'ai appris qu'il s'était agi d'un défilé l'Oréal dans le cadre de la Fashion Week. Privatisation de l'espace public une fois de plus et de plus en plus. 

(3) Dans l'après-midi même à la gare Saint-Charles de Marseille un de ces pseudo-terroristes surtout bien cinglé tuera au couteau deux femmes qui avaient le malheur de passer par là. Désormais n'importe qui fait n'importe quoi en se croyant investi d'une mission divine de combat.

(4) Il était annoncé que la journée sans voitures c'était de 11h à 18h. J'en étais venu à me dire que puisque nous avions circulé au début de cette plage horaire, peut-être avions-nous essuyé les plâtres, le temps que les voitures soient vraiment mises à l'arrêt ou sorties.
(5) À 0'53" puis vers la fin

 


C'est quoi ce rhume ?


    Jeudi soir nous recevons Gilles Marchand à la librairie, et c'est un moment où je fais partie de ceux qui présentent, je me sens bien, je suis à l'intérieur de l'action, aucune subroutine du cerveau qui part dans d'autres directions (1). Tout au plus lors d'un bref passage que je lisais à voix haute ai-je eu l'impression que ma voix était légèrement voilée, pas comme d'habitude. Le genre de choses que l'on se dit après coup, mais qui sur le moment se remarquent à peine.

Vendredi matin réveil pourvue d'un gros rhume déjà bien avancé, tous les symptômes y sont, nez qui coule, état fiévreux, voix rauque, toux, respiration avec efforts. C'était comme si d'un seul coup j'étais au 3ème jour d'un mal déjà déclaré.

Vendredi et samedi, capable de bosser mais sans élan, avec du mal à parler (sympa pour les clients), la fièvre facilement tenue en respect par les anti-rhumes courants.
Dimanche matin, sans doute un accès de fièvre si fort que je suis au bord du malaise - passé l'étourdissement et un moment de sommeil je me réveille comme si le rhume n'était qu'un mauvais souvenir -. Je parle encore un peu du nez, le son de la voix voilé.
Dimanche et lundi à part un peu de toux au réveil le lundi matin et qui disparaît avec la verticalité, je me sens certes un peu fatiguée comme après avoir été malade, mais guérie. Comme si le rhume avait une semaine.

Mardi matin à nouveau l'état grippal, comme si j'en étais revenue au samedi, comme si les deux jours de mieux n'avaient pas eu lieu. Pas pu pratiquer de sport, et d'ailleurs des courbatures même sans. Je me hasarde jusqu'au stade où j'aurais dû avoir un entraînement de course à pied, mais rien que de parcourir en marchant les 800 m qui m'en séparent, j'ai la tête qui tourne. Les jambes sont en coton douloureux depuis le matin.

Les autres membres de la famille depuis ce week-end sont tous aussi plus ou moins toussoteux. Rhinopharyngite a dit le médecin à celle qui est allée le voir.  Je nous suppose atteints par la même affection. 

En attendant c'est quoi ce rhume qui va qui vient, qui s'abat d'un coup, semble guéri mais non ? 
Je suis allée voir mon kiné, il m'a au moins remis le corps dans l'ordre (2).

J'irai bosser demain, pas question de ne pas. Mais dans quel état ?
(je crois que je suis en train de payer l'absence de repos lors de mes brèves vacances liée au voisin voleur ; et le cumul familial des chagrins, les révélations successives (qui ne la concernent pas directement) autour de la mort de ma mère, du simple fait que les obsèques ont fait qu'on devait les uns et les autres se voir, les personnes dont je croyais qu'elles allaient bien que leur vie suivait leur petit bonhomme de chemin alors que non, que pas du tout)

 

(1) En période de deuils c'est toujours un risque
(2) La fièvre, les états grippaux me donnent souvent l'impression d'avoir les vertèbres dans le désordre, les membres ailleurs qu'à leur place, d'être un Picasso tardif ambulant


Seuls (et sans mutuelles)

    Mon nouveau travail étant fort pourvoyeur de soirées - et comme j'allais avant aux soirées qui y étaient organisées, au fond ça ne change que mon rôle dans leur contenu -, c'est le plus souvent aux soirs moi qui suis absente de la maison.

Mais voilà qu'aujourd'hui ça n'était pas le cas et que ce sont les enfants qui menaient leur vie de jeunes adultes, et pour notre fille un peu de sa vie professionnelle aussi, et s'étaient absentés.

Alors nous étions les deux vieux tout seuls. Un peu désemparés, surpris. Un peu, Ah, ça fera donc comme ça ? 

Pas trop le temps de m'appesantir, la vie de libraire est truffée de "devoirs d'école", j'ai à lire et plus vite que ça. 

Et puis voilà qu'au lieu d'en profiter joyeusement, on a parlé d'intendance et qu'on s'est rendus compte que nous n'avions plus ni l'un ni l'autre de mutuelle. Dans mon cas c'est à cause d'un loupé chez Klesia où un premier interlocuteur a mal renseigné celui qui m'emploie, conjugué avec la trêve estivale qui a fait que la situation a traîné - comme j'étais chez eux dans mon précédent travail j'avais cru, ô naïveté, que ça serait plus simple d'y rester - (1). Dans celui de l'homme de la maison c'est qu'il s'est laissé déposer au bord du chemin sans rien faire, malgré des courriers de relance. J'ai suffisamment de tracas avec le deuil et la succession et le voisin voleur de Normandie, pour ne pas prendre en charge ce qui relève d'un autre adulte, même si entre chômage et double deuils et les accompagnements qu'il y a eu, il a de quoi être épuisé.
Puissions-nous ne pas avoir de pépin de santé tant que les choses ne sont pas clarifiées.

Ma vie se sera donc déroulée entièrement ainsi : de l'enfant qui tentait d'empêcher ses parents de trop mal aller, à l'adulte qui se retrouve en charge des choses, quoi qu'il advienne. L'avantage est que je suis à l'aise dans un travail autonome, habituée à tout débrouiller. À part que je ne sais ni chasser ni pêcher, je suis mûre pour faire face à différentes fins du monde. La solitude à la longue peut me rendre un peu triste, mais elle ne m'effraie pas (2). 

Il n'empêche que je rêve parfois de poser les armes, que quelqu'un me dise Compte sur moi ou Ne t'inquiète pas, je m'occupe de ça, que quelqu'un organise quelque chose de chouette pour moi. Un peu de roue libre (3). Que je rêve aussi de retrouver confiance, même si je sais pertinemment qu'il ne faut pas, que c'est faire aveux de faiblesse, qu'on se fait avoir à chaque fois. 

Enfin il est terrible de constater qu'à force d'enchaîner les obstacles, ils finissent par tous se parer d'une forme d'équivalence : Ça va être quoi, maintenant ? 
Or ce n'est pas du tout pareil la mort d'un parent et des pertes matérielles, des soucis d'argent et des chagrins affectifs ... À force d'enchaîner sans arrêt, ils s'uniformisent. 

 

(1) Frappant de voir à quel point tout règlement même créé pour être favorable comprend des effets secondaires indésirables. Ainsi cette loi qui a fait passer les mutuelles sous l'égide de l'employeur pour qui est salarié, afin que tous soient protégés (au moins ceux qui ont ce statut) et qui pour les très petites entreprises ne facilite la vie ni des employeurs ni des employés. 
(2) Et puis avec la thalassémie je ne suis jamais seule, j'ai ma fatigue pour inlassable compagnie. 
(3) Après coup je me demande si ce n'est pas ce que j'ai tant apprécié au stage d'intégration de mon club de triathlon en octobre : je n'avais d'efforts à faire que physiques pour le reste tout était organisé et fort bien. I just wasn't in charge. Pour un week-end je n'étais plus celle qui doit penser à tout. 


Un jeudi en juillet


    La vitesse à laquelle ma vie va depuis que j'ai un bel emploi me laisse pantoise. Plus même le temps d'écrire là, pas même le temps d'en éprouver un réel manque (quoi que dès que je me pose un peu). En passant à la vitesse supérieure, mais peut-être aussi grâce au triathlon je suis sortie de l'emprise du sommeil. Il me dominait depuis le dimanche 9 juin 2013 et plus encore (après une période étrange d'état de choc avec bon nombres de soirées entre amis passées à se tenir chaud et solidaires et donc dormir peu) le 7 janvier 2015. Je devais lui arracher l'autorisation de mener une vie quasi-normale dans la journée, mais ai dû plus d'une fois m'affaler sous un bureau à la pause déjeuner, dans un coin de la librairie là haut lors de l'arrêt de midi, sur un banc pour lui concéder 20 minutes afin qu'il m'accorde de finir l'après-midi de boulot. 
C'est fini c'est magique c'est parti. 
Tout au plus un peu de somnolence en début d'après-midi à l'heure où il faudrait que nous puissions tous nous accorder une sieste.
Pour autant je n'ai pas perdu la capacité de m'endormir instantanément à la demande, mais à la mienne, ce qui est infiniment moins flippant, même si ça reste parfois brutal.

Seulement même en dormant à nouveau comme un adulte normal, je n'ai pas ou si peu de temps personnel. Quelques miettes, que j'occupe à lire, ce qui fait partie du boulot mais reste un plaisir.

Ce jeudi, comme depuis le début de l'été il a fait beau. Plus ou moins pluvieux par accès. Mais globalement c'est un vrai temps d'été.

La journée de travail était comme une bonne journée de librairie, pas de temps mort mais un rythme normal et pouvoir avancer sur le travail de fond. Un seul type pour faire la manche que j'ai éconduit le plus respectueusement possible - l'argent de mes employeurs n'est pas le mien et par ailleurs moi je suis au travail et donc pas là pour en dépenser, sans compter que je n'ai pas d'argent sur moi -. Deux pour me proposer des objets à vendre dont un un livre, ce qui pouvait coller.

J'ai revu #anotherTed même si ça n'était pas vraiment lui, pas vraiment maintenant. Et fait la connaissance de Thomas. Même si ça n'était pas si simple, en tout cas de le revoir lui, sans compter la façon dont il m'est réapparu, sa silhouette, par les jambes (interminables !!) - j'ai cru, et puis je ne suis pas encore si solide -, quatre ans sans ses gestes, son accent, sa voix, cette élégance - hélas pas dans tous les compartiments de la vie -, je crois qu'au bout du compte ça m'a fait du bien.
J'ai quand même une réticence envers la triche quelle qu'elle soit. Les cheveux faux en font partie. Froissait l'alliance. Usurpation ? 

Il serait simplement grand temps que quelque chose de bon me survienne enfin (pas seulement dans le travail, même si c'est essentiel). Celle-ci est déjà une absence du passé. Les absences actuelles sont celles de celui de mes cousins qui de facto n'est plus qu'un ex-beau-cousin (1) et celle du grand ami qui est devenu un homme invisible. D'accord, il l'est devenu par suite d'une grave maladie, mais voilà qu'elle s'est éloignée mais que l'absence, elle, se prolonge.
Serais-je déjà entrée dans la phase de la vie où parmi nos proches les disparus sont plus nombreux que les présents ? J'en ai peut-être après tout l'âge.

Enfin pris le temps de parler un peu avec une amie. La sur-occupation a été si forte, depuis la maladie de ma mère et qu'a renforcée le nouveau boulot que j'ai l'impression d'avoir en partie perdu de vue tous ceux que j'aimais. Seul-e-s ceux et celles qui fréquentent les réseaux sociaux savent que j'ai changé de librairie.

Après une réunion de travail il y aura eu ce retour à vélib, à travers le beau Paris, et si j'eusse préféré n'être pas seule (ce qu'un coup de fil reçu a un peu atténué), c'était un moment magique, peaceful crowd, wonderful weather, beautiful cityscape. Un momento perfetto.  20170720_214936

Plus tard j'ai posé le vélo, vers Miromesnil pour accomplir à pied mon chemin partiel du temps de Livre Sterling. Ces trois années où je fus sans doute le moins malheureuse de toute ma vie, le plus moi-même aussi, même si le chagrin y était (mais d'une autre manière, avec un espoir qui perdurait). J'étais trop occupée à m'en sortir pour le mesurer, mais quelle chance j'ai eue de travailler là, quelle formation formidable. Et ces soirées !

J'aimerais que personne ne meure (du moins violemment et en tout cas plus personne à nouveau (puisqu'il y a déjà eu, avec l'attentat contre Charlie Hebdo)), mais que néanmoins un jour Philippe J écrive ma biographie. Il y a matière à une belle reconstitution d'un Paris en ce temps-là et ce qui y était possible pour qui aime les livres et pratiquait l'internet. Et je sais qu'il saurait brosser un tableau équitable des coups durs survenus tant avec #lancienneamie qu'avec #anotherTed . Peut-être même qu'il dénicherait des explications à la part difficilement compréhensible de leur attitude.
Et il saurait raconter mon ancien patron comme personne.
Ou l'épisode Johnny.
L'époque du Comité [de soutien] peut-être aussi.
Sans parler du club de dégustation de whiskies.  

Dans la soirée #lefiston m'a appris le suicide du frontman du groupe Linkin Park, Chester Bennington. C'était soudain comme une explication à la sourde tristesse qui m'avait tenue tout le jour. Même si je ne suivais pas ces gars au point de me sentir concernée à titre personnel, quelque chose dans l'air qui flottait. Saudade. 

(1) Si je disposais d'un minimum de mon temps je voudrais écrire sur les séparations collatérale. Les garçons me manquent, je m'étais affectueusement attachée, mon cousin me manque, j'aurais pour l'instant une sensation de trahison si nous nous revoyions, l'ami qui avait quitté une de mes amies mais par la même occasion tout l'entourage amical également, voilà il y a tant de pertes par ricochets en plus des disparitions principales. 
Nelson et Yéti (que je reverrai cependant sans doute si sa famille "monte" à Paris et vient faire un saut à la librairie) apparaissent encore dans mes rêves.