Première punition


    Je lis chez Oncle Tom un billet sur [Sa] première heure de colle, pour un motif qu'il n'avait pas vraiment compris. Le monde des adultes avait décidé qu'un passe-temps discret au collège était interdit, le puni et ses amis n'en savaient rien sur qui la foudre de l'autorité s'est abattue leur donnant, puisqu'ils n'avaient pas été avertis que c'était interdit, un sentiment d'injustice, de ceux qui changent une vie, ou au moins une façon de voir les choses.

C'est amusant car en lisant des articles sur l'obligations désormais de la scolarité à 3 ans, j'avais repensé, moi aussi, à ma première punition. C'était en maternelle et je devais avoir ça comme âge, 3 ans ou 3 ans 1/2. Ma mère comme j'étais de la fin de l'année avait sans doute procédé à mon inscription en cours de celle-ci car à 2 ans 1/2 j'étais trop petite je crois. Je débarquais dans un monde inconnu où les adultes criaient des ordres, où l'on nous demandait de faire des choses bêtes et où j'avais du mal à comprendre le parler-enfants de mes petits camarades. On n'apprenait pas à lire, rien de tout ces trucs de grands que j'entrevoyais quand la famille avec les cousins et cousines plus âgé·e·s venaient à la maison ou qu'on allait chez eux. On nous demandait de dessiner des choses obligées, par exemple une châtaigne, un marron. Moi, j'avais envie de dessiner ce qui me plaisait. 
Et voilà que très vite ma première punition (je crois qu'il fallait aller au coin le dos tourné à la classe) m'était tombée dessus : j'avais bavardé.
Or, j'ignorais totalement que ce fût interdit. Peut-être parce que j'arrivais en cours de route, personne ne m'avait dit : ici quand on fait le dessin obligé, on se tait, je n'avais pas de grand frère ou grande sœur pour me tenir au courant de la discipline scolaire, les parents ne m'avaient pas briefée autrement qu'en me disant Sois sage. Visiblement le Être sage de l'école n'était pas celui de la maison. 

Je garde de cette punition à mes yeux inexplicable le sentiment que l'ordre de ceux qui décide n'est pas forcément le bon, une sorte d'inquiétude diffuse qui ne m'a jamais lâchée (Est-ce qu'on devient bête en devenant grand ? Remplacée plus tard par "en devenant vieux" ?), tant il était évident à mes yeux que l'institutrice avait tort, et qu'on dessinait beaucoup mieux en parlant.

Et puis de toutes façons une école où l'on n'apprenait pas à lire, qui était, je l'avais saisi LE secret magique des grands, c'était nul. 

Bonne rentrée ou la moins mauvaise possible à toutes celles et tous ceux que le rythme scolaire concerne et qui redémarrent cette semaine.  

 


Photo d'autrefois

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Cette photo, retrouvée dans les affaires de mon père quand j'ai rangé trié déménagé la maison de mes parents, me fascine. L'homme à gauche est mon père jeune, la photo date probablement des années 50 à Paris. Elle n'était pas dans un album, il n'y avait pas de noms, je ne sais rien de plus et plus personne n'est là pour pouvoir expliquer.

En fait j'ai l'impression qu'elle pourrait s'intituler : 

Mon père et des ami·e·s dans un roman de Modiano

ou peut-être 

The no-name café 

Je m'aperçois que je ne sais rien, ou très peu, des amis de jeunesse de mes parents.

Quelques bribes du côté de ma mère car nous avons gardé un lien fort avec La Haye du Puits où elle a grandi. Une de ses amies d'enfance est même venue à ses obsèques et je lui en sais gré.

Des anecdotes du côté de mon père qui me racontait dans ses bons jours volontiers "Quand j'étais petit" ou "Quand je venais d'arriver à Paris". Seulement mon père faisait comme je le fais quand je relate un épisode qui implique des tiers, il ne les nommait pas, ne divulguait d'elles ou eux que ce qui avait un sens pour l'histoire qu'il avait envie de raconter. Ou alors il donnait les surnoms, car en Italie avec l'usage des diminutifs sur les prénoms, c'est courant. Donc il y avait le copain qui était une armoire à glace mais était tombé KO au premier coup de poings (bagarres de fin de bal musette), l'autre pote qui était "une force de la nature", et ses exploits horticoles et athlétiques, en plus de son boulot d'usine, etc., toutes  personnes sans autre désignation. Des prostituées d'un hôtel où il logea un temps près de la porte maillot et qu'il semblait tenir en estime et réciproquement quand il avait installé sur le WC collectif à la turque un système rabattant et la plomberie qu'il fallait pour les transformer en douche quand on le souhaitait. Il s'empressait de préciser qu'il n'était pas client, et que contrairement à d'autres il les respectait. Il racontait que son dispositif avait eu un inconvénient par ricochet : parfois les toilettes étaient longuement occupées par quelqu'un qui se lavait. C'était l'après guerre en France et les installations sanitaires laissaient à désirer. 

Un nom demeure car il s'agissait d'un couple que mes parents ont fréquenté durant mes petites années : Peppino ; je crois me rappeler qu'ils étaient plus aisés que mes parents. Et que par ailleurs lui était mort, car plus âgé (mais pas tant que cela ?), que c'était pour ça qu'ils ne se voyaient plus. Ou parce que d'autres avaient vers la fin ses faveurs ?

De loin en loin nous allions chez des collègues de mon pères ou eux venaient à la maison. Mais ma mère manquait d'enthousiasme, au fil des ans ce type de fréquentations s'est effiloché. J'y ai sans doute involontairement contribué car on m'avait fait croire que j'avais peur des chiens. Alors quand on allait quelque part où il y avait un chien, ses maîtres l'enfermaient à cause de moi et ça me rendait malheureuse, le chien pleurait derrière une porte, tout ça devait plomber l'ambiance. Après la naissance de ma sœur je pense que ma mère refusait les déplacements du dimanche. S'est alors ouverte la période, tout le monde en voiture et on se promène en voiture, l'usage de la voiture comme une fin en soi, on est heureux d'en posséder une, tout le monde n'en possède pas (1) ; avec éventuellement trois pas dehors dans un joli endroit (L'Isle Adam, le château de Compiègne, Chantilly ...).

Voilà pourquoi je n'ai aucune idée de qui sont les personnes sur la photo, probablement des fréquentations de mon père entre son arrivée d'Italie et le moment où il rencontra ma mère, dans le bus pour aller au travail, qu'ils empruntaient régulièrement vers Nanterre aux mêmes heures, avant que le travail pour lui, puis pour elle, ne migre à Poissy (2).

Il y eut bien sûr des fréquentations de voisinage - je me souviens des noms des voisins à Chambourcy alors que nous en sommes partis quand je n'avais que 5 ans 1/2 -, des fréquentations de parents d'élève - la famille Duval dont la petite Hélène était une grande amie de ma petite sœur, dont je me suis souvent demandée ce qu'ils étaient devenus -, des fréquentations via des activités, sportives en particulier, que ma mère pratiquait. Tout ça eut lieu plus tard, et peu de fêtes, sauf de famille avaient lieu à la maison. Les dimanche étaient de bricolage pour mon père, de sports dehors ou d'heures studieuses pour moi, ma sœur sortait peu et ma mère avait toujours quelque chose à faire. C'étaient des vies de travail, week-ends compris. La détente c'était : regarder la télé. Et donc personne ne venant qui aurait correspondu pour l'un ou l'autre de mes parents, aux années d'avant. 

Sur cette photo, qui sont les gens ? Quel(s) étai(en)t leur(s) lien(s) ?
Et où était ce café (potentiellement à Paris vers le XVIIème arrondissement) ? 

 

(1) rien à voir avec l'écologie ou le fait que les transports en commun suffisent. Tout à voir avec l'argent qu'il faut pour en acheter une. Le vélo est encore un moyen de transport comme un autre, mais qu'on rêve de laisser tomber pour l'auto ou, si l'on est encore jeune mobylette ou moto. Les scooters en France sont rares, mais en Italie très courants. 

(2) aux usines Simca  


Tricotés mains

 

    En lisant le livre de souvenirs d'Odette Nilès Lecland, j'apprends que le pull de la photo emblématique de Guy Môquet lui avait été tricoté et envoyé en colis par sa mère qui s'était inspirée de celui qu'une photo du footballeur Rudi Hiden avait rendu enviable. Le jeune résistant admirait le footballeur, elle avait voulu lui faire plaisir. 

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(Mon mauvais esprit n'a pu s'empêcher de la ramener et de me signaler que de nos jours les héros auraient plein de noms de marques et de logos sur leurs dernières photos ; il n'en demeure pas moins que) Je me sens touchée par ce détail, moi qui prête peu d'attention aux apparences, mais sans doute un peu aux petites attentions. 


Annonce apeçue en fin de journée du décès de Jean-Pierre Mocky

 

    La journée ne s'est pas du tout déroulée comme je me l'étais figurée : aller courir, aller au ciné, m'accorder une sieste, avancer la part de rédaction personnelle sur mon projet, ranger tant que j'étais seule, écrire en soirée.

Je me suis levée trop tard pour courir, j'ai été au ciné mais finalement pas pour voir le film que j'avais en vue (documentaire sur le travail de Thomas Pesquet, éventuellement celui sur la chute de Weinstein : les deux ne sortiront que plus tard) mais un autre quoique documentaire également (celui sur Diego Maradona), je n'ai pas fait de sieste immédiatement, mais j'ai cherché des compléments d'informations, et quand je me suis accordée la sieste prévue ce fut pour être réveillée par un appel téléphonique. Quant à la soirée elle aura été curieusement bouleversée par l'annonce du décès de Jean-Pierre Mocky. 

Capture d’écran 2019-08-09 à 00.32.55 C'est je crois un touite de Virgile qui m'a alertée en même temps que me parvenait une alerte du Monde .

La filmographie du cinéaste ne m'est pas très connue, je l'avoue et j'ignorais (ou j'avais complètement oublié) qu'acteur fut son premier métier. 

Il se trouve que je l'avais croisé à Livre Sterling où il était venu tourner une scène pendant une journée, que mon patron le connaissait alors du coup par ricochet de souvenirs (plus que par connaissance de cinéphile) sa mort ne me laissait pas indifférente. 

Et qui accessoirement aura ouvert pour moi, engloutissant ma soirée, la trappe d'un trou de mémoire abyssal - même pas l'impression que "Ça va me revenir" - : quel était donc le film dont une scène fut tournée à Livre Sterling par un frais jour du printemps 2012 ?

Rien ne me venait.

Alors j'ai entrepris des fouilles archéologiques dans mes propres blogs, hélas pas le fotolog même si j'ai pu vérifier mes copies générales d'écran. 

Au passage j'ai retrouvé, une jolie photo de Yéti 6a00d8345227dd69e201a73d7ce956970d-500wi

, un billet de blog qui m'a fait rire (ô temps insouciants où l'on pouvait reprocher à un président de la République sont inconséquence sentimentale plutôt que la violence de la répression commise en son nom), d'autres qui m'ont émue et que je ne relierai pas ici, beaucoup de nostalgie - toujours eu ce sentiment contrairement à mes expériences ultérieures, que mon temps à cet endroit n'était pas parvenu jusqu'à son terme, de même que ma relation avec FDK, alors que bien d'autres choses vécues depuis ont eu lieu, se sont achevées et font calmement partie de mon passé -, et enfin le billet qui me permettait de retrouver sinon le titre du film du moins la date à partir de laquelle il serait plus aisé de le retrouver. 

Je le reproduis ici, puisque ça concerne le souvenir du défunt cinéaste : 

366 - action éclair

 

J'arrive au travail, tombe face à face et amoureuse d'une camera, rencontrée il y a 5 ou 6 ans dans mes rêves, sur le champ un monde fou, le contre-champ pas mieux, mon patron me fait malgré tout signe d'entrer, j'aime le spot qui éclaire fort, il me réchauffe la moëlle des os, sous la foule le petit chien affectueux me fait la fête, reconnaissant parmi le peuple humain qui a envahi son univers diurne un élément ami, tandis qu'au dessus de nos têtes grommelle Jean-Pierre Mocky.

Puis tout soudain, les lieux se vident, la librairie redevient ce qu'elle est : une boutique où se pourvoir en lectures ; seulement entre-temps les clients ont regagné leurs bureaux et qui pour la plupart ne repasseront qu'au soir.

Heureusement arrive une amie dont la présence m'accorde une transition douce entre le tourbillon du tournage et le tout-venant de l'après-midi.

L'intermède cinématographique n'était pas prévu. C'est le patron qui a intercepté le réalisateur, sensible à l'offre (bénévole). 


366 réels à prise rapide - le projet
 

 366 réels à prise rapide - les consignes.

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C'était dans le cadre d'une participation à un jeu d'écriture ; mais la présence de l'équipe du tournage avait été réelle. 

Je peux me coucher en (relative) paix avec mon trou de mémoire : il ne me restera que trois films à visionner. Le gag serait que la séquence à la librairie n'ait au montage pas été conservée.


Un souvenir de Cerisy

 

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Nous approchons du mois d'août, nos comptes en banque crient famine, et mon avenir professionnel, même si j'ai trouvé le local qui irait bien pour une librairie que je pourrais tenir, reste fort incertain. Alors je me rappelle les bons souvenirs et parmi eux celui-ci : le colloque Hélène Bessette fin août à Cerisy. 

J'ai failli connaître un bonheur d'une semaine, mais le décès d'une de mes tantes aura brièvement interrompu l'élan. Revoir les cousins et les cousines était pas mal non plus, même si deux hommes manquaient qui ont préféré tenter la vie auprès d'autres femmes, incapables qu'ils furent de faire face aux diminutions naturelles de leurs propres capacités physiques. 

Il n'empêche que cette semaine restera pour moi une parenthèse magique et probablement unique car mes finances ne permettent pas de telles folies, ni mes emplois, lorsque j'en ai, de choisir mes dates d'absence.

Je me souviens fort bien de tout ce que j'ai appris et du bonheur que c'était de découvrir certains textes inédits ou devenus des raretés, je me souviens de moments magiques, d'une grande balade à vélo vers la mer, d'une soirée de lectures à voix haute au grenier - ces moments pas si fréquents je crois, même dans une bonne vie, où l'on a la sensation d'être au bon endroit au bon moment et qu'on ne serait nulle par ailleurs aussi bien, aussi précisément en adéquation (1) -, des belles rencontres que j'y ai faites.

Seulement ce qui me revient en premier, lorsque je ne réfléchis pas, ce sont deux éléments fort peu littéraires : 

Mon peu de goût à être servie, cet embarras dans lequel ça me met. Nous étions à chaque repas servis personne par personne à table par des jeunes femmes en livrée, nombreuses, et qui passaient même pour proposer du plat principal une seconde fois. Je n'aurais pas voulu être à leur place, mais je n'étais pour autant pas à ma place à la mienne.

L'absence totale de clefs. Je n'étais pas tout à fait tranquille concernant mon ordi - le vol de mon sac fin 2017, la volatilisation de mon téléfonino quelques mois plus tôt lors d'une assemblée de libraires, et les vols à répétitions dans la maison de Normandie la même année, m'ont rendue intranquille à ce sujet -, que la plupart du temps je m'arrangeais pour conserver près de moi ; seulement pour le reste, quel infini et formidable sensation de liberté. Pendant une semaine ne pas avoir à se préoccuper de serrures et de clefs et d'ouvrir et de fermer, et de vérifier qu'on avait bien sur soi des clefs, pendant une semaine vivre naturellement, se faire confiance. C'était si bon. Et rassurant. 

Je m'étais alors souvenu qu'en banlieue de Paris, dans mon enfance, on ne fermait à clef une maison que lorsque l'on s'absentait, faisant suffisamment confiance au monde pour laisser ouvert les accès en notre présence, sans avoir à craindre d'intrusions (2). On ne fermait présents que pour la nuit. Et c'était le cas pour les voitures aussi. Les portes n'étaient pas blindées, les grillages bas, les portails bouclés seulement si une famille s'en allait en congés.

Voilà ce qui reste de plus marquant, malgré de fortes et belles émotions et stimulations intellectuelles : les clefs, la belle vie que c'est sans. 

 

(1) L'amour fait ça également, lorsqu'on a un temps d'intimité qui nous est accordé et dans un lieu que l'on apprécie ou que l'on découvre, enchantés.
(2) Jusqu'au jour où Philippe, le mauvais garçon du quartier, est tombé dans l'héroïne et que lui ou ses fréquentations ont commis des larcins vite fait, dans les maisons, abusant de la confiance collective que les habitants avaient. 

 


des noms sur un monuments (Ce ne sont pas que)

 

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Après une petite séance d'entraînement artisanal à la piscine Montherlant, je cherchais un vélib de maintenant afin de rentrer chez moi (1).

Je traversais donc le Square Lamartine quand une plaque à attiré mon attention. Entre 2013 et octobre 2015 j'ai travaillé dans ce quartier et je ne l'avais jamais remarquée. 

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Elle est édifiée à la mémoire de tout jeunes enfants qui habitaient le quartier avec leurs parents quand les rafles anti-juives de la seconde guerre mondiale eurent lieu. D'enfants qui furent déportés si petits qu'ils ne connurent jamais la scolarisation. 

De retour à la maison j'ai tapé les deux premiers noms de la liste sur un moteur de recherche, Antoine Baur et Francine Baur. 

La photo que je me permets de publier en avant de ce billet apparaît en premier. Elle provient d'un site de recherches généalogiques. J'ignore qui l'a prise ni de quand elle peut dater. En revanche, les dates et lieux de naissance et de mort figurent sur le site. 
Il s'agissait donc d'une famille qui comportait quatre enfants, Pierre, Myriam, Antoine et Francine Baur. Respectivement 10, 9, 6 et 3 ans, quand ils sont morts, ainsi que leurs parents, à Auschwitz le 19 décembre 1943. Aucune d'entre elles, aucun d'entre eux n'aura survécu. Leur seule culpabilité était, aux yeux du régime nazi, leur origine juive.

Personne en aucun lieu en aucun temps ne mérite d'être assassiné pour une appartenance à une origine, une religion, une couleur de peau ou quoi que ce soit qui ne relève de sa part d'aucun choix. L'être humain ne sait éviter la violence, on l'a hélas compris, mais qu'au moins on se cantonne à ce qui tient de conflits entre adultes et d'éléments relevant d'un choix, d'idées à défendre, d'appartenance volontaire à un parti. Mais pas ça, pas se saisir d'un groupe donné pour en faire des boucs émissaires et de façon plus ou moins raffinée les massacrer.

Je n'ai pas poursuivi mes recherches pour les autres noms, j'avais à avancer dans ma journée, je ne pouvais davantage consacrer de temps au passé.

Mais j'aimerais que l'on n'oublie pas, qu'on ne les oublie pas et qu'on évite, moins d'un siècle plus tard, de repartir dans les mêmes criminelles dérives. 

 

(1) N'en ai trouvé aucun d'opérationnel, j'ai dû rentrer en RER C


Réappropriations


    Je poursuis méthodiquement la mise à jour de la liste des blogs que j'aime aller lire du moins ceux qui ont survécu à la fin de l'époque pionnière où nous étions libres et plutôt bienveillants, communiquant via les commentaires et pas encore par les réseaux sociaux. 

Il me semblait avoir déjà croisé la plus #WTF des réappropriations de noms de domaines sur des blogs avec l'adresse qui fut celle de La République des Livres de Pierre Assouline, seulement en poursuivant aujourd'hui la liste j'ai constaté que La boîte à images d'Alain Korkos première version était devenue un blog de déco d'appartements

Les corps empêchés qui fut le blog d'Emmanuel Pagano est désormais un site d'accessoires de modes.

J'admets fort bien que les temps changent. Il n'empêche que c'est un brin troublant. Et qu'il est triste que des contenus de qualités disparaissent (même si pour deux des exemples particuliers, heureusement, de nouveaux sites et une part d'archives peuvent encore se consulter). 

Concernant La boîte à images, la nouvelle adresse est ici.


Le jardin d'acclimatation d'autrefois

 

    C'était LA grande sortie du dimanche de mon enfance, pas très souvent, car il fallait venir de la banlieue exprès et que ça coûtait cher (chaque manège, chaque attraction sauf le Guignol si mes souvenirs sont bons était payante séparément en plus d'un ticket d'entrée qui lui était modique).

Je me souviens fort bien des manèges représentés, moins des ours. Il y avait aussi des poneys que l'on pouvait monter, c'était ça mon bonheur. Les toboggans étaient en bois, c'était mieux d'être en pantalon, gare aux échardes sinon. Il y avait aussi un labyrinthe de glaces.

Le hic c'est que quand j'ai eu l'âge enfin de participer aux "vraies" attractions (comme les voitures que l'on voit avec des pré-adolescents), nous avions cessé d'y aller, la sortie étant devenue trop coûteuse et ma petite sœur moins intéressée que moi à son âge.

Je me souviens d'y être retournée en 1988 avec mes enfants via une organisation du Comité d'Entreprise de la banque, à l'occasion d'une éclipse de soleil qui tombait un midi de semaine. Nous n'avions pas vus grand chose car le temps était nuageux, mais un moment de quasi-nuit et le silence soudain des oiseaux, et puis d'être brièvement avec les enfants au lieu d'au travail, c'était bien.


Triste d'avoir eu raison enfant

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C'est ce pouët de Nate Cull qui m'y a fait songer : en fait notre époque est en train de donner raison à mes convictions enfantines, que les adultes ou les autres enfants s'étaient empressées de balayer d'un revers de main, d'une contrainte d'autorité, d'un ricanement.

Je me souviens très bien petite d'avoir tenté de lutter pour mon alimentation, avec des arguments qui, sauf concernant la préservation de la planète car comment aurais-je pu savoir que les élevages tourneraient à ce point ignoble d'industrialisation, étaient ceux des végans de maintenant.  Je n'avais pas les mots, à peine les arguments, Mais comment on peut manger des mammifères comme nous ? Mais le lait de la vache il n'était pas pour le veau ? ... et tout ce que j'ai réussi à faire c'est à ne pas me laisser imposer de manger du cheval (repas refusé alors que j'avais faim). C'était inaudible de la part d'adultes qui avaient soufferts de la faim enfants ou adolescents pendant la guerre, de la part de parents si fiers de pouvoir fournir des repas carnés au lieu de seulement le dimanche et de la soupe sinon, et dans mon cas comme j'étais réputée anémiée (1), on finissait de toutes façons par m'obliger, au nom de ma faible santé.

Je me souviens très bien, un peu plus grande, d'avoir été sensible au risque nucléaire (2), si j'avais été libre de mes mouvements je serai allée manifester à Flamanville et j'ai enquiquiné pas mal d'adultes pour qu'ils signent une pétition contre l'implantation d'une centrale à Plogoff (3), cette dernière protestation fut finalement victorieuse, quand je me rends au Guilvinec je me sens fiérote de la moi ado. [comme si ma si petite et limitée mobilisation avait été décisive, t'as qu'à croire].

Je me souviens qu'à la rentrée de septembre 1976 nous avions eu comme sujet de rédaction "Racontez un événement qui vous a marqué cet été", et que j'avais évoqué la catastrophe de Seveso, j'étais bien la seule. Je crois que j'avais eu une bonne note mais avec une remarque de la prof perplexe, qui n'avait pas songé qu'on puisse trouver marquant un événement général ; elle avait pensé que l'on parlerait de nos vies. Nous devions être deux ou trois dans ce cas, les autres ayant été marqués par des événements sportifs ou musicaux ou quelque chose de type mariage princier. J'étais en grogne permanente contre les avions qui polluaient l'air avec leur kérosène, il faut dire qu'avec Roissy tout proche il nous en passait beaucoup au dessus et une chieuse de l'empêchage des autres de jeter n'importe quoi n'importe où - c'était une époque où dans la rue, les gens jetaient par terre sans trop de scrupules qui un papier, qui un mouchoir de type kleenex, c'était récent, il n'y avait pas d'usage déterminé (4). Pour les mégots, la question ne se posait même pas, c'est intéressant qu'elle commence à poindre seulement ces dernières années, je crois que c'est parce qu'on supposait que le mégot c'était du tabac, un truc organique qui se dissoudrait. Contre l'usage de la voiture, je n'étais, en revanche, pas mobilisée : il y avait un conflit de loyauté vis-à-vis de mon père qui bossait dans une usine de construction automobile à Poissy, si l'usage se réduisait il pourrait perdre son travail. Je me bornais à me désolidariser des promenades du dimanche en voiture pour seulement se promener le dimanche en voiture, grande distraction des petites familles dont les chefs de famille avaient grandi lors d'un temps où avoir une bagnole était un suprême life achievement. On commençait tout juste à concevoir que fumer ne faisait pas de bien aux poumons de la personne qui le faisait, et que vraiment quand il y avait un embouteillage, l'air faisait tousser. Mais de là à penser à la tabagie passive et au fait que le petit pot d'échappement de ta petite voiture crachait l'encrassage des poumons du passant, il y avait un gouffre d'ignorance confortable.

En revanche nous étions très conscients que si l'humanité continuait à proliférer à la même vitesse, les ressources de la planète s'épuiseraient. Seulement les progrès avaient été si fulgurant lors des trente dernières années que l'on faisait une confiance éperdue en "les savants du futur" qui sauraient nous sortir de là, on mangerait des trucs en pastilles comme les cosmonautes dans leurs fusées.

Enfin je me souviens que Le président Carter (5), dans ses efforts, n'avait pas été pris très au sérieux - quand on pense quel président finalement fort décent il avait été quand on voit ce qui est maintenant au poste qu'il occupa -. Pour ma part à seize ans, je me rassurais en me disant vaguement que s'il allait faire plus chaud on allait moins utiliser de mazout de chauffage et que donc ça ralentirait qu'il fasse plus chaud. Et puis que la France se retrouve potentiellement avec le climat de l'Italie, je trouvais ça plutôt chouette comme perspective, en fait.

À part ce point d'optimisme juvénile, je me rends compte que l'époque et l'évolution de la situation ont rattrapé mes objections enfantines ou adolescentes, et j'avoue que c'est terrifiant. Je suis si triste d'avoir eu jadis raison.
Quant aux savants capables de nous tirer d'affaire, même si la technologie a progressé plus encore que dans nos imaginations les plus débridées, rien n'a changé, on les attend.  

 

(1) Je l'étais, mais plus sérieusement encore que ce que l'on croyait
(2) À 12 ou 13 ans je suis tombée en vocation sur tout ce qui concernait les atomes, un an après la relativité et au lycée la physique quantique.
(3) Un résumé des luttes de l'époque qui me semble correspondre assez bien aux souvenirs que j'en ai par ici.
(4) On a pu observer la même chose avec les téléphones portables, les premiers temps les gens faisaient n'importe quoi car pour beaucoup s'il n'y a pas un code auquel se conformer, c'est leur confort personnel sans gêne qui l'emporte. 
(5) J'ignore pourquoi mais on disait Nixon, puis Reagan, et les Bush furent père ou fils mais Carter c'était Président Carter, de même que Kennedy, c'était plus souvent Président Kennedy que Kennedy tout court.  


34 ans après - lecture du livre de Denis Robert et ce qu'elle fait revenir -


    Il y a une dizaine de jours, je suis tombée sans l'avoir cherchée sur la série d'émission de France Culture concernant l'affaire Gregory, dans lesquelles Denis Robert lisait des extraits d'un livre qu'il a publié récemment et qui reprend l'essentiel de ses articles de l'époque complété des derniers développements. 

Pour autant qu'il m'en souvienne (1), je ne faisais pas partie des personnes passionnées par "L'affaire Gregory". Or ces émissions, qui m'ont fait lire le livre de Denis Robert (2) et le livre lui-même m'ont accrochée.

Une conversation avec Le Fiston m'a montrée que les nouvelles générations n'ont parfois pas même entendues parler de ce qui est devenu plus qu'un fait divers, un fait de société et quelque chose qui marqua tout le pays, avec une force qu'on connaît moins de nos jours où chaque affaire, du fait des flux d'informations internationaux et multiples tient l'attention publique moins durablement.

J'ai donc envie de rassembler mes souvenirs et quelques réflexions, de quelqu'un de quelconque qui vivait en ce temps là dans le pays où ce fait divers eut lieu il y a 34 ans de ça. Et ce que ça fait au fil du temps.

Comme je dispose de peu de temps, ça sera probablement peu articulé, plutôt du vrac. Je ne prétends rien résoudre, je n'ai pas tous les éléments, ni tout lu, et mon intérêt est récent et lié à la qualité du travail du journaliste joint à l'effet : passage du temps. 
(en fait je n'en reviens pas d'être encore là 34 ans plus tard et pouvant me rappeler)

 

*                    *                       *

1984

À l'époque de l'assassinat de l'enfant, je suis étudiante en 2ème année à l'ESTP. Occupée la semaine par les cours et tout le travail à fournir - moins une charge délirante qu'en classes prépa mais quand même : des projets à remettre à plusieurs, des oraux à potasser ... - et le week-end par aller voir les parents et donner de petits cours de maths pour tenter de ne pas dépendre entièrement d'eux financièrement. Les vacances sont le plus souvent garnies de stages sur chantier. Je vis en cité universitaire avec mon amoureux (devenu le père de mes enfants). Nous n'avons pas encore d'enfant - je crois que ça compte dans la perception que l'on peut avoir de ces drames qui constituent l'affaire -. J'ai été très malade en juillet 1984, une mononucléose et à l'automne suivant je peine encore à tenir le rythme.

Nous disposons d'un budget serré, ce qui fait que j'achète peu de journaux, même si j'aime en lire et qu'à l'époque l'achat d'un quotidien, comme boire un café dans un café ou acheter le pain, représentent de faibles dépenses même pour les petits revenus. Il n'y a pas l'internet pour les particuliers. Seuls quelques élèves ingénieurs dont les parents sont fortunés peuvent se payer les premiers ordinateurs personnels. Les téléphones portables n'existent pas encore. On doit appeler de cabines et un appel coûte cher dès lors qu'il n'est pas strictement local et se prolonge. Dans notre chambre de la cité universitaire, pas de télé. Nous voyons en revanche le week-end quelques JT en passant, des bribes, selon que nous sommes chez les parents de l'un ou l'autre. Notre principale source d'infos est la radio. Radios périphériques, toutes fraîches et encore assez militantes. Un peu aussi France Info. Et France Inter. 

Je suis une lectrice occasionnelle du Monde et de Libé. Une lectrice régulière mais en décalé du Nouvel Observateur auquel mon père est abonné. Biberonnée aux Agatha Christie comme je l'ai été, je suis restée une grosse lectrice de romans policiers. 

Je ne sais plus comment nous avons pour la première fois entendu parler de la mort de l'enfant, pour autant je suis persuadée d'avoir pensé, Quelle horreur ! Pauvres parents, tout en me demandant pourquoi ce fait divers parmi d'autre était évoqué au niveau national. Il y a hélas bien des enfants qui disparaissent ou meurent assassinés, et pour certains ça reste un drame régional, ou cité dans les médias nationaux mais brièvement. Je pense que j'ai été surprise assez vite qu'on en parle tant et m'être dit que c'était peut-être parce qu'il y avait une histoire de lettres anonymes menaçantes. Je crois me souvenir de m'être demandée, Mais comment peut-on en vouloir à ce point à des gens pour tuer leur gosse de 4 ans, et aussi mais quelle lâcheté. 
M'être aussi posé des questions quant à l'écart entre des idées générales que l'on peut avoir, j'étais très satisfaite de l'abolition en France de la peine de mort, et ce qu'on peut faire lorsqu'on se retrouve pris dans un cas concret : je me disais que si j'étais un parent d'un enfant qu'on assassinait et que je savais qui l'avait fait, je serais bien un peu capable d'aller tuer l'assassin, au grand jour, sans chercher ensuite à fuir. Je ne me disais pas que ça serait bien, et je pense sincèrement qu'ajouter de la violence à de la violence ne produit que du pire en pire, mais que ça serait plus fort que moi.

Et puis j'avais ma vie quotidienne intense et surchargée et je n'y ai plus pensé. Mais je restais étonnée du fait qu'on en parlait tant, encore et encore aux informations. C'est un fait divers, terrible pour les personnes concernées, mais n'y a-t-il pas dans ce pays, en Europe ou dans le monde d'autres faits ou débats plus importants.

Je me souviens d'avoir éprouvé exactement le même genre de surprise lors de la mort de Lady Di. Quelque chose survient, qui est bien triste, on est tous d'accord, mais qui au fond ne devrait concerner que les gens concernés - contrairement par exemple avec une série d'attentats qui ont des revendications politiques, qui concernent l'ensemble d'une nation, ou la mort de jeunes poursuivis par la police et qui se font électrocuter dans un transfo : certes un fait divers au départ mais qui dit tant sur l'état du pays, la vie de ses habitants dans certains quartiers, les relations avec les forces de l'ordre -. Sauf que voilà, d'un coup, ça prend d'émotion tout le monde, les médias font de l'omniprésence, le peuple ne parle plus que de ça. Alors qu'à la base, c'est un drame lié à des circonstances et des haines locales et non reproductibles. 

Malgré l'emballement, à mon échelle, j'ai peu de souvenirs de conversations tant entre camarades de classe que dans nos familles. Ça se passe plutôt d'entendre des gens au café ou dans les transports en commun. Peut-être même que si l'un de nous tente d'en causer, on lui dit, ça va, c'est triste mais on n'y peut rien, on n'a pas de temps à perdre, nous, on doit bosser.

Dans mon souvenir, très vite Bernard Laroche, un oncle de la victime est inculpé, une gamine de la famille, témoin de l'enlèvement aurait craqué et avoué. Très vite aussi elle revient sur ses dires. 
J'ai l'âge de me rappeler très bien comment j'étais à 15 ans et de me dire Pauvre gamine et trouver bizarre qu'on puisse interroger seule quelqu'un de pas même majeure. Je trouve bizarre aussi que ça soit une seule personne, l'assassin et le fameux "corbeau" évoqué un peu partout. Je voyais bien un crime collectif, même si ça n'était pas dans un train.

Et puis : on oublie, on a d'autres choses à faire, on bosse, on vit.
Il me semble que nous ne sommes pas mêmes conscients que ça continue du côté des médias.

Souvenirs d'une vague surprise passant devant un kiosque à journaux avec en Une d'un magazine à gros tirages encore des photos concernant l'affaire. Tiens, ils en sont encore là.

Souvenir aussi d'avoir entrevu le juge Lambert à des infos télé, l'avoir entendu parler, et m'être dit, On dirait un petit cheffaillon à la banque (3), c'est pas avec celui-là qu'ils résoudront le crime. Il me semble d'emblée si nul que je me dis que le gars qui a été en prison n'est forcément pas le bon.

 

1985 

Je crois qu'on zappe complètement que Bernard Laroche a été libéré, peut-être parce que nous sommes allés en Normandie pour les fêtes de fin d'année  (pas certaine de l'année, il se peut que je confonde). Normandie où il n'y a pas la télé, ni le téléphone et où nous n'écoutons pas même la radio puisqu'en présence de mes parents. Peut-être que j'entends quelques flashs d'infos en écoutant sur mon walkman ?

En revanche lorsque son assassinat est annoncé, là, nous avons capté. 
Et je crois que la première pensée aura été : Wouahoh ! et guère plus articulée que cela et très très mélangée. Une sorte d'admiration pour le père de l'enfant tué en octobre, tout en se disant qu'il a mal fait parce qu'il vient lui-même de créer un orphelin. Et puis, s'il s'était gouré ? Un peu de compassion pour l'homme assassiné si toutefois ça n'était pas lui le coupable.

Peut-être qu'après ça, je lis un peu des articles et ceux dans Libé avec l'impression que c'est un des rares journal où subsiste un vestige d'impartialité. 

Je me souviens d'avoir été surprise que le juge n'ait pas été sanctionné car même en n'ayant pas tout suivi c'était tellement Chronique d'une mort annoncée qu'il aurait dû prendre les précautions qui s'imposaient. 
Je me souviens d'avoir pensé que si j'écrivais un polar je pourrais y mettre un coupable qui tue quelqu'un qui avait été soupçonné pour encore mieux détourner les soupçons et que parce que puisqu'il aurait déjà tué une première fois il ne serait pas à ça près. Mais que c'était une réflexion technique et que je ne pensais pas que ce père-là ait pu tuer son fils. 

Ensuite il me semble que sauf à suivre les gazettes, ce qui n'est pas notre cas, hé bien voilà, le père de l'enfant Gregory est en prison parce qu'il a tué l'assassin de son fils et tout est vraiment pas bien qui finit mal, mais c'est finit. Quand même, s'être demandés, pourquoi dans cette famille ils s'en voulaient comme ça ? (Je veux dire : pour le premier assassinat, celui de l'enfant)

Du coup apprendre que la mère est arrêtée est une totale surprise. Je crois que c'est quelqu'un qui plaisante, un canular. Je pense que bon sang si ça n'est pas elle, voilà une mère orpheline de fils, dont le mari est en prison parce qu'il a fait justice lui-même et qui en plus est accusée de la pire horreur.
Je me dis aussi, sans savoir trop de détails, que pour qu'un juge ait décidé cela c'est qu'il devait avoir d'importantes preuves.

Il se trouve qu'avec quelques camarades de classe et sous l'égide d'un de nos professeurs les plus dynamiques, nous avions entrepris une session d'évaluations des modes d'évaluations pour des candidatures. L'originalité de la démarche m'avait intéressée : il s'agissait de se prêter à toutes les sortes possibles de tests de recrutement et autres modes d'évaluations d'une personnalité qui se pratiquaient à l'époque. En ce temps-là des tests d'agilité de l'intelligence, des tests de personnalité par questionnaires, des analyses graphologiques étaient ce qui se pratiquait le plus fréquemment. Nous avions aussi été évalués par une morphopsychologue de talent. 
Il en était ressorti que le méga bullshit c'était l'astrologie (not such a surprise), que la graphologie était la moins fiable, en particulier concernant les gauchères et gauchers et que la morphopsychologie était en revanche d'une efficacité stupéfiante. Seulement c'était sans doute lié au fait que notre interlocutrice était très forte, que c'était le vecteur qu'elle s'était choisi, mais que rien qu'en nous observant quelques minutes et en nous écoutant parler, même sans cette grille de lecture elle nous aurait stupéfiés.

Du coup en lisant quelque part, peut-être dans une salle d'attente médicale, que les preuves contre la mère du petit assassiné étaient des collègues qui l'avait vue poster une lettre et par ailleurs des analyses graphologiques, je m'étais dit que c'était quand même léger pour accuser une mère du pire des crimes possible.

C'est alors qu'il y avait eu la lettre de Duras, publié dans Libé.

Et soudain, ce qui était resté pour moi un fait divers terriblement triste avec un épisode de western rajouté et une probable erreur judiciaire très très moche en cours, devenait autre chose. 

De Duras, j'avais lu "L'amant" sans trop apprécier ni comprendre mais en comprenant que je comprendrais sans doute plus tard et que j'étais trop jeune pour apprécier. D'ailleurs j'avais une admiration induite, ce qui prouvait que j'étais admirative de la qualité d'écriture. Ce que j'avais pu savoir ici ou là de la vie de cette dame m'avait plutôt impressionnée. 
Et puis soudain ce document, ce texte qu'elle commet. Et de m'être dit, Mais ça va pas la tête, hé, madame, vous parlez de vrais gens, là, pas de personnages, de vrais gens avec un drame et un enfant mort dans une tombe dans un cimetière.

À un moment je me suis demandée si ça n'était pas fait exprès pour que les assassins ne commettent en réaction une erreur - j'avais toujours une impression de collectif, et après sa mort m'étais dit que Bernard Laroche disait sans doute vrai quand il affirmait n'avoir pas tué le petit, mais qu'il pouvait être le ravisseur, et d'autres après, voulant planquer le gosse le temps d'effrayer les parents avaient raté leur coup, étaient allés trop loin, ou que le môme trop malin les avait reconnus, bref que ça avait dérapé -.

Je crois me rappeler, faux souvenir recomposé ou vrai souvenir ?, que dans le même journal du même jour un papier beaucoup plus calme (et peut-être de Denis Robert) faisait la part des choses et évitait de crier au loup avec la meute en accusant la mère.

Le souvenir de l'époque c'est d'en entendre parler cette fois par tout le monde partout. Et que la culpabilité de Christine Villemin semble acquise. Que les gens sont horrifiés tout en la plaignant. Que ça discute sévère de savoir si sa libération était justifiée ou non. J'ai le souvenir de défendre plus d'une fois le bénéfice du doute. Que c'est une horreur supérieure de l'inculper si elle n'y est pour rien que de la laisser en liberté si elle y est pour quelque chose. Mais personne ne m'écoute tout le monde veut un ou une coupable, une théorie.

Je me souviens de m'être demandée si je vivrais assez vieille pour connaître un jour le fin mot de l'histoire. 

 Ce que le livre de Denis Robert m'apprend car j'ai l'impression que nous n'en savions rien c'est que le fameux corbeau procédait aussi par appels téléphoniques et que Christine Villemin à un moment fut en grève de la faim.



Les années suivantes 

Notre vie avance, toujours très remplie ; peu de temps pour suivre la suite de la suite des suites.
Je me souviens néanmoins de m'être réjouie de la libération du dessaisissement du juge incompétent, de la libération du père du petit et plus tard du fait que la mère ait eu un non lieu et ce père un jugement aussi équitable que possible : une peine de prison ferme parce qu'il avait tué et que sauf en cas de guerre, ces autorisations à chacun de virer serial killer, on n'a pas le droit, mais qui lui permettait de sortir rapidement compte tenu des mois de préventive. Je me souviens que ça n'était pour moi pas une surprise que le procès de Jean-Marie Villemin n'ait pas permis à la vérité de se faire jour.

Ce que le livre de Denis Robert m'a permis de piger, ce sont les enjeux financiers, des sommes d'argent importantes mais qui pour l'essentiel sont allées dans les poches des avocats ou dans la famille du meurtrier potentiel mais qui lui-même assassiné était ensuite passé victime. Qu'au fond c'était peut-être ça le pire tout le business autour de l'affaire, l'énormité des sommes d'argent, de ce que les journaux étaient prêts à débourser pour des photos rapaces en exclusivité, de ce que les avocats touchaient.

2017 et ensuite 

C'était pour moi une année difficile, avec un deuil majeur et tout ce qui s'ensuit, mais les nouveaux rebondissements de l'affaire donnaient l'impression que quelque chose en sortirait enfin. Quand j'ai entendu (au radio réveil, je crois, un matin) que le juge Lambert s'était suicidé j'ai cru qu'il avait enfin eu un éclair de lucidité et que c'était par accablement d'avoir mesuré le mal qu'il avait fait. 

Le livre de Denis Robert nous apprend qu'au contraire, il a laissé des lettres pour défendre envers et contre tout que c'était la mère qui fut infanticide, comme si le fait que lui se donne la mort allait prouver qu'il avait raison. Ça n'a pas loupé : résurgence des théories de type C'est elle la coupable sur les réseaux sociaux.

Je crois que les dispositifs décisionnaires dans le droit français ont depuis évolué, il y aura également eu l'affaire d'Outreau pour montrer que trop de pouvoir à une seule personne pouvait conduire à des erreurs judiciaires dramatiques, seulement pour tous les protagonistes de l'affaire Gregory, c'était trop tard. Même si la justice avait retrouvé un semblant de niveau respectueux de par le travail de Maurice Simon le président de la cour d'appel de Dijon. Seulement voilà tant de pièces à conviction ou d'étapes de la procédure dans les premiers temps avaient été rendues inexploitable que c'était un peu tard. 

 Il n'en demeure pas moins que ce qui au tout début à l'époque m'avait paru comme un fait divers comme hélas tant d'autres, a fini par devenir vraiment une affaire emblématique de l'état de fonctionnement du pays. 

Après lecture du livre, je me pose encore des questions qui m'étaient venues à l'esprit à l'époque : pourquoi ont-ils toujours pensé à un enlèvement en voiture ? Quelqu'un pouvait être passé à vélo ou à pied et que l'enfant connaissait, qu'il aurait suivi sans se méfier. Et qu'une voiture ensuite ait servi au transport mais plus loin ? D'où était venue la binarité : si ça n'était pas Laroche c'était la mère du petit l'assassin, alors qu'il y avait tant et tant de possibilités ? Pourquoi n'a-t-il apparemment pas été envisagé que l'enfant ait quitté seul l'avant de la maison et que ce soit ultérieurement parce que quelqu'un qui en voulait aux parents l'ait vu seul un peu plus loin que le passage à l'acte de tenter de mettre à terre le père en frappant le fils ait eu lieu ? Pourquoi le cachet de la poste de la fameuse lettre qui annonçait le crime semblait-il à l'avance n'a-t-il jamais été remis en question ? Et si l'heure figurant sur celui-ci ou le jour n'étaient pas les bons ?

Il est frappant également de constater combien l'exact même drame survenant de nos jours aurait peu de chance de rester irrésolu : il y aurait des téléphones portables bornant ici ou là, des photos d'amateurs révélant parfois par hasard la présence de telle personne ou de tel véhicule ici ou là à un instant donné. Peut-être qu'avec l'internet les gens même du même endroit vivraient moins dans leur jus et seraient moins à même de ruminer leurs rancœurs. 
Il y aurait eu des traces ADN exploitables et les enregistrements vocaux le seraient également. Le ou les corbeaux auraient utilisé les mails ou les réseaux pour envoyer leur venin et l'on aurait pu identifier leur adresse IP.

Je me demande si un jour viendra où cette affaire sera élucidée, peut-être par le biais d'une confession posthume laissée par écrit puis retrouvée. 

 

(1) Il faudrait que je me replonge dans mes diarii de l'époque, peut-être que j'y découvrirai qu'elle m'avait fait beaucoup penser.
(2) "J'ai tué le fils du chef" chez Hugo Doc paru en février 2018
(3) J'avais deux fois fait job d'été en agence bancaire 

doc :
un bref résumé video via Le Monde pas trop simplificateur ici
une chronologie de l'affaire, via l'Est Républicain
un entretien de Denis Robert pour Public Sénat
un entretien de Patricia Tourancheau et Denis Robert pour Telerama
le plus récent développement au moment d'écriture de ce billet : Le conseil constitutionnel saisi (article du Monde)