La vitesse à laquelle ça va (le peloton pro du tour de France)

C'est filmé comme ça peut, le téléfonino à bout de bras avec des hommes devant moi : j'avais participé au petit parcours des dames et une fois repassée, non sans peine, du côté des Champs Élysées vers l'ancienne librairie, et l'homme de la maison retrouvé, nous étions finalement restés à l'intérieur du périmètre (l'idée étant un peu : tant qu'à faire d'y être entrés).

Alors nous avons pu admirer les pros. Leur allure (aux deux sens du terme). Ça va vite, vraiment très très (et comme j'avais fait la boucle le midi même, j'étais bien placée pour savoir, ainsi que mes camarades sportives, combien ces pavés n'étaient pas si simples à négocier).

Et puis il y avait cette joie ineffable de renouer avec des souvenirs d'enfance, des souvenirs "congés payés", des joies de voir en pour de vrai ceux qu'on suivait à la télé, l'impression que mon père s'y connaissait (et c'était bon d'avoir un motif d'admiration).

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Un peu de Prévert

    20161003_201104     Il y a dix ans je postais ici un billet souvenir, un peu stupéfaite par l'attention que la moi de quatorze ans avait pu prêter à l'annonce de la mort d'un vieux monsieur poète. Mieux formulé : impressionnée par le fait que pour une gosse de banlieue dans les années 70, connaître Prévert, au moins un peu de son travail, allait de soi.

"En écoutant voiture radio su que Prévert mort"

(Mon diario n'était ni a visée littéraire ni réellement journal intime, plutôt, comme ici ?, un journal de bord).

Ce qui m'épate à présent c'est aussi d'avoir via le blog une mémoire rafraichie de dix ans (et plus). 

PS : Quarante ans plus tard le "Regardé télé avec feu Malraux" me semble quand même un tantinet mystérieux.

[photo personnelle, 3 octobre 2016] 


La fête chez Jacques

 

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Alors voilà, moi qui en tiens pour une solide séparation (autant que possible) entre le travail et la part de vie privée, concernant les auteurs peut-être plus que tout autres - nous n'avons à connaître en tant que lecteurs que ce qui peut expliquer telle ou telle spécificité, c'est déjà beaucoup -, moi qui suis bien d'accord avec ce qu'écrit Jean-Philippe Guedas au sujet de la divulgation de la véritable identité de celle qui écrivait sous le pseudo d'Elena Ferrante en toute liberté (1), voilà que j'ai quitté sans m'attarder le moins du monde une intéressante soirée, parce que j'étais trop au bord des larmes pour rester.

C'était à l'initiative des éditions Gallimard, une soirée pour lancer les différentes publications prévues pour honorer les quarante ans de la disparition de Jacques Prévert. 

À cette occasion ils avaient fait les choses avec classe, nous conviant sur les lieux de son logis parisien, qui a été respecté, il reste même des objets courants crédibles, et une chambre d'enfant. 

Une vraie visite guidée, par quelqu'un qui travaille là, et ne nous servait pas un discours préfabriqué, mais faisait part de ce qu'il savait et ressentait.

Et soudain c'est la gamine de 13 ans 1/2 qui écrivait, le cœur serré, dans son journal (diario) quelques lignes chaque soir d'une période de vacances en Normandie, entre une description assez mécanique des activités familiales, "En écoutant voiture radio, su que Prévert mort dans village tout près Hague.", qui soudain se retrouvait chez le monsieur aux mots bons, oui près de quarante ans plus tard. Et j'imagine la tête que la jeune moi aurait fait dans la voiture parentale si on lui avait prédit cette visite - et qu'elle survivrait jusqu'au moins un tel âge -, Tu es triste petite, mais un jour viendra où tu feras ma connaissance par les objets.

Ce monde est au bord de plusieurs sortes d'effondrements, en attendant, l'existence offre parfois de ces cadeaux profonds qui redonnent une bouffée de confiance. La beauté a aussi le droit d'exister.

Et, quoi que je puisse en penser avec mon intelligence rationnelle, il n'en demeure pas moins qu'affectivement des liens se tissent avec ceux que nous lisons, où dont nous admirons les œuvres (tout domaines confondus). D'autant plus que cette dernière année c'est un peu comme si Monsieur La Vie m'accordait quelques attentions pour celles que j'avais eues ado, ainsi ma lecture méthodique des "Confessions" de Jean-Jacques Rousseau et le désir d'aller en vélo de Taverny à L'Ermitage, qui semblait un prélude naturel avec ce bel emploi que j'ai désormais sur ses lieux, ainsi cette fête chez Jacques, ainsi tant d'autres choses, qui se font écho. La vie peut être une longue énigme qui se résout parfois. 

(Merci à ceux qui ont organisé cette soirée et à celle qui m'a transmis l'invitation)

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En suivant mon ch’min de petite bonne femme

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Réveillée par le son insistant des hélicoptères, qui me fait toujours depuis Genova en 2001 frémir en dedans (1), j'ai songé à mes 14 juillet.

Le livre "Féminine" d'Émilie Guillaumin prévu chez Fayard à la rentrée n'y est pas pour rien. Elle y évoque à un moment sa fascination enfantine pour les défilés, ceux-là en particulier. 

C'est quelque chose qui m'intéresse car je ne sais qu'éprouver une forme de panique sourde à voir des humains uniformisés ailleurs que sur les terrains de sport - où il est très utile qu'un coup d'œil périphérique suffise à repérer le coéquipier -. Et je crois que je ne suis capable d'apprécier l'obéissance à un rythme et un ensemble que dans le cadre d'une chorale ou d'un orchestre. Sans parler de la vue des armes que mon imagination ne sait que rendre mortelles. J'ai commencé ma vie par l'assassinat du président Kennedy, quelque chose de la panique des adultes m'est resté que le 9/11 a réactivée.

Bref, le 14 juillet, ça n'est pas mon truc.

Il n'en reste pas moins quelques bons souvenirs.

  • Un stage de chant au Moulin d'Andé et chanter Brassens dans la voiture que ma prof (peut-être allions-nous au ravitaillement ?) conduisait ;

  • Les matinées sur le toit de la Grande Arche grâce à Sacrip'Anne et comme le spectacle du défilé aérien, vu de là, était beau. Ce fou-rire la première année lorsque j'avais sorti mon bel appareil argentique pour l'occasion (2) et pris de la patrouille de France de splendides photos ... en noir et blanc (autant dire que leur beau panache bleu-blanc-rouge tombait dans un trois nuances de gris d'un patriotisme fort mesuré) ;
  • Un feu d'artifice une année près de Niort lié au mariage de nos amis Frédéric et Nathalie ; il y avait un peu de leurs familles respectives, des enfants, des cousins, une ambiance joyeuse, un air campagnard, des confidences. Je me souviens d'avoir été heureuse, tout simplement. Nous n'avions pas encore la responsabilité d'enfants, nos amours débutaient, nos trajectoires professionnelles aussi, le monde faisait encore semblant d'aller vers du mieux, c'était un moment de bon temps dans des vies très actives ; 
  • Deux 14 juillet au travail à la librairie vers le bas des Champs Élysées, une ambiance un peu particulière, des passants (très peu de lecteurs), l'impression de participer à quelque chose mais en marge. C'était marrant ;
  • Un vague souvenir d'une année où j'avais regardé le défilé à la télé pour une raison désormais obscure, de type quelqu'un que je connais, ou le conjoint de quelqu'un que je connais ou le fils ou le voisin y participe. Et en fait je regarde pour pouvoir dire ensuite à la personne concernée que j'ai bien regardé mais sans voir Machin (je suis sans aucune illusion de parvenir à reconnaître quelqu'un parmi les défilants), car la vie est ainsi lorsqu'on ne ment pas que ça colle quelques contraintes inattendues, parfois. Du moins lorsqu'on ne veut pas décevoir ceux qu'on apprécie ou qu'on aime. Et donc toujours cette perplexité face à l'exercice. Qui diable dans l'histoire de l'humanité a eu en premier cette étrange idée. De faire marcher les uns pour parader devant les autres. Faire savoir à un ennemi qu'on en a sous la semelle.
  • Un stage professionnel du temps de l'"Usine" avec les collègues de mon équipe, une formation technique mais qui avait lieu dans des locaux tout près des Champs Élysées (voire : donnant sur) et les passages assourdissants des avions. L'instructeur contraint de s'interrompre. J'aimais ces (trop) rares stages : j'ai toujours adoré apprendre quoi que ce soit, j'aimais être déchargée des responsabilités quotidiennes, personne pour venir nous persécuter (c'était avant l'hyperconnectabilité, absents nous n'étions pas joints sauf réelle urgence), et des horaires, la certitude à 17h30 ou 18h d'en avoir fini avec la part contrainte de la journée et de pouvoir retrouver enfin nos enfants ou (inclusif) du temps personnel. J'ai beaucoup souffert des journées de cadres qui en France ne sont pas, ne sont jamais bornées. Je n'avais pas un si gros salaire. Je me suis beaucoup fait exploiter.
  • Un souvenir oublié que la lecture du "Sulak" de Philippe Jaenada en 2013 a réactivé : le type fait un braquage de bijouterie à deux pas de là un jour de défilé très surveillé. Pas spécialement un 14 juillet, il s'agissait d'une visite officielle d'Helmut Kohl du temps où avec François Mitterrand ils faisaient de jolies photos pour l'histoire (et pas seulement), mais dans mon esprit c'est étiqueté "Pendant des cérémonies sur les Champs Élysées" et par association d'idée "14 juillet" ;
  • Une tentative d'assassinat ridicule contre Jacques Chirac en 2002 en marge des cérémonies. Je me souviens d'en avoir ri. C'était hélas sans doute le début de l'ère dans laquelle nous sommes à présent plongés : des types très quelconques de traviole dans leur tête s'inventent une destinée en devenant des tueurs (ou : tentant de devenir), Allah étant ces derniers temps un prétexte très tendance mais pas forcément nécessaire, pas seulement. L'idée de fond reste d'avoir soudain du poids sur le cours des choses même si c'est pour le rendre encore plus calamiteux (3). Ce qui était surprenant en l'occurrence c'est que Jacques Chirac était plutôt un président consensuel : il ne gouvernait pas en faisant se dresser les uns contre les autres, il restait plutôt logique par rapport à son programme, il faisait des bêtises marrantes (par exemple celle-ci), cette bouffée de violence à son égard stupéfiait.
    - des siestes grandioses devant le Tour de France, dont Pantani dans l'Alpes d'Huez (4), d'ailleurs tout à l'heure je vais peut-être me laisser tenter.

PS : Et un petit Bourvil pour la route (merci à Gilsoub et Richard Auger qui l'a posté sur son mur)

 

(1) C'est très étrange d'être secouée durablement par quelque chose où l'on n'était pas présent(e) ; mais les documentaires et les livres (dont celui de Roberto Ferrucci) ont fait pour moi de ces journées des moments d'action.

(2) Je fais partie de ces photographes amateurs qui commençaient pile à être enfin équipés dignement, lorsque le numérique a déboulé.

(3) C'est d'ailleurs un peu ce qui en effet collectif a donné le brexit. Prenez enfin en compte notre existence et notre mécontentement (peu importe qu'après ça soit pire).

(4) qui d'ailleurs m'avait réveillée et qui d'ailleurs n'était pas un 14 mais un 12 juillet, je m'en aperçois grâce à l'INA - souvenir de mon fils tout bébé, souvenir de me dire Même dopé, il faut le faire !)


Souvenir d'enfance (au coin d'un roman)

"Pierre-Jean lisait assez peu, mais il y avait dans notre appartement La conscience de Zeno d'Italo Svevo et deux ou trois autres livres d'Italo Calvino, si bien que je pensais à cette époque que tous les Italiens s'appelaient Italo. Le manque d'originalité des prénoms transalpins ne me choquait pas outre mesure et je trouvais même assez pratique que les hommes prennent comme prénom le nom de leur pays. Cela permettait de savoir rapidement d'où les gens venaient. L'idée me séduisait dans la mesure où l'on ne m'obligeait pas à m'appeler Francis, François ou Français."

Gilles Marchand "Une bouche sans personne" (éd. Aux forges de Vulcain, rentrée 2016)

 

Contrairement au narrateur, je connaissais dès le plus jeune âge la variété des prénoms italiens. Mon père, sa fratrie, mes cousin-e-s, mes grands-parents avaient chacun le sien et la variété était grande, malgré plusieurs Maria.
Il n'en demeure pas moins que petite fille lorsqu'on m'avait parlé d'un monsieur ou d'un autre prénommé Italo, j'y avais moi aussi vu un François transalpin. 

Et je m'étais exactement dit ça : c'est pratique, c'est une bonne idée, mais heureusement que tout le monde n'a pas eu la même, sinon comment faire pour s'y retrouver ? Et j'avais un peu frémi à l'idée d'un Itala-France auquel j'avais échappé.

Il est doux de retrouver un souvenir d'enfance, ou plutôt de raisonnement d'enfance, au coin d'un roman.
(Merci Gilles, qui n'aurait pas mieux fait s'il l'avait su)