Première punition


    Je lis chez Oncle Tom un billet sur [Sa] première heure de colle, pour un motif qu'il n'avait pas vraiment compris. Le monde des adultes avait décidé qu'un passe-temps discret au collège était interdit, le puni et ses amis n'en savaient rien sur qui la foudre de l'autorité s'est abattue leur donnant, puisqu'ils n'avaient pas été avertis que c'était interdit, un sentiment d'injustice, de ceux qui changent une vie, ou au moins une façon de voir les choses.

C'est amusant car en lisant des articles sur l'obligations désormais de la scolarité à 3 ans, j'avais repensé, moi aussi, à ma première punition. C'était en maternelle et je devais avoir ça comme âge, 3 ans ou 3 ans 1/2. Ma mère comme j'étais de la fin de l'année avait sans doute procédé à mon inscription en cours de celle-ci car à 2 ans 1/2 j'étais trop petite je crois. Je débarquais dans un monde inconnu où les adultes criaient des ordres, où l'on nous demandait de faire des choses bêtes et où j'avais du mal à comprendre le parler-enfants de mes petits camarades. On n'apprenait pas à lire, rien de tout ces trucs de grands que j'entrevoyais quand la famille avec les cousins et cousines plus âgé·e·s venaient à la maison ou qu'on allait chez eux. On nous demandait de dessiner des choses obligées, par exemple une châtaigne, un marron. Moi, j'avais envie de dessiner ce qui me plaisait. 
Et voilà que très vite ma première punition (je crois qu'il fallait aller au coin le dos tourné à la classe) m'était tombée dessus : j'avais bavardé.
Or, j'ignorais totalement que ce fût interdit. Peut-être parce que j'arrivais en cours de route, personne ne m'avait dit : ici quand on fait le dessin obligé, on se tait, je n'avais pas de grand frère ou grande sœur pour me tenir au courant de la discipline scolaire, les parents ne m'avaient pas briefée autrement qu'en me disant Sois sage. Visiblement le Être sage de l'école n'était pas celui de la maison. 

Je garde de cette punition à mes yeux inexplicable le sentiment que l'ordre de ceux qui décide n'est pas forcément le bon, une sorte d'inquiétude diffuse qui ne m'a jamais lâchée (Est-ce qu'on devient bête en devenant grand ? Remplacée plus tard par "en devenant vieux" ?), tant il était évident à mes yeux que l'institutrice avait tort, et qu'on dessinait beaucoup mieux en parlant.

Et puis de toutes façons une école où l'on n'apprenait pas à lire, qui était, je l'avais saisi LE secret magique des grands, c'était nul. 

Bonne rentrée ou la moins mauvaise possible à toutes celles et tous ceux que le rythme scolaire concerne et qui redémarrent cette semaine.  

 


La ville escamotée

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C'est en retournant y courir par le chemin que nous connaissions bien que j'y ai repensé : voilà, la ville dans laquelle ma sœur et moi avons grandi, dans laquelle mes parents auront vécu une cinquantaine d'années (un peu moins pour mon père, bien malgré lui) n'est plus rien pour la famille, ou n'en a plus trace, plus rien. 

Ma sœur se souvenait que ma mère souhaitait être enterrée dans sa petite ville normande d'origine ; l'urne des cendres de mon père qui avait souhaité être incinéré était dans un cimetière de la petite ville du Val d'Oise mais pas le cimetière historique, un cimetière récent que je ne parvenais pas à correctement situer - pour penser à mon père j'allais au Père Lachaise, lieu de son incinération -. De façon logique mais follement dispendieuse nous avons fait transporter et l'urne et le cercueil jusqu'en Normandie. 

De fait, le charmant petit cimetière normand regroupe à présent une grande partie de ma famille maternelle, d'ailleurs je ne serais pas contre y avoir mon futur emplacement, et comme j'ai conservé la petite maison que ma mère y avait, qui la tenait de ses propres parents, tout ça est bel et bon. Je fais partie des gens qui trouvent réconfortant le fait de disposer d'un lieu de recueillement. De plus ma sœur habite dans la région ce qui lui permet de passer si elle en éprouve le devoir ou la nécessité. 

Il faut juste éviter qu'un incident ou accident dans cette région hautement nucléarisée la rende inaccessible, ou que la montée des eaux consécutive au réchauffement climatique ne la submerge.

Le pavillon que mes parents possédaient dans la petite ville du Val d'Oise a dû être vendu : nous n'avions ni ma sœur ni moi la surface financière pour le maintenir sans usage d'y habiter, et pas non plus de raison d'y loger - trop loin pour nous pour le travail, généralement plus proche de Paris, ou qui peut bouger mais que notre logis tout contre la capitale nous permettra d'assurer -, et ne nous sentions pas l'âme de loueuses de maison (1). J'ai fait faire les travaux nécessaires pour le rendre attractif malgré son ancienneté et un jeune couple en a fait son logis. Les circonstances contraignaient à cette option. Nous aurons au moins fait des heureux, du moins nous l'espérons.

Dès lors, il ne reste plus traces de tant d'années vécues en cette petite ville, qui avait son charme, qui porte nos souvenirs, qui est celle de la vie d'adulte de nos parents, dont ils avaient fait leur chez-eux. Quelques poèmes de ma mère à la médiathèque ? Des camarades du club de tennis qui se souviennent d'elle ? 

Je n'ai plus d'amis directs dans la ville, je ne crois pas ; je n'y connais plus que quelques rares personnes. Les voisins que je connaissais, primo-habitants du quartier, de La Cité, sont morts ou ont déménagé.  

Le rôle qu'a joué cette petite ville dans l'histoire familiale, tout important pour nous et durable qu'il fut, est à présent gommé.

Je n'ai pas de regrets, qu'aurions-nous pu faire d'autre ? Seulement je trouve ça étrange, une étape si importante, pour l'ensemble d'une unité familiale, dont il ne reste plus rien, nada, niente, que tchi, du moins sur le terrain.

 

 

(1) Je me résoudrais peut-être à contrecœur à louer notre actuel appartement si nos vieux jours à petites retraites, en admettant que nous tiendrons jusque-là, nous contraignent à le faire pour complément de revenus. Mais pour un appartement les frais de grands travaux sont au pire des côte-parts ; et ceux-ci peuvent être organisés par d'autres.

PS : À l'inverse, les parents de l'homme de la maison sont enterrés dans un caveau que mon beau-père avait acquis à la mort de sa femme au cimetière de la ville de grande banlieue où son travail l'avait amené vers sa quarantaine. Zéro attache dans le coin. Sa femme décède à la fin des années 80, lui-même tombe gravement malade fin 1994 et ensuite ne revient plus jamais vivre dans l'appartement qu'il louait. Voilà donc leurs dépouilles dans un endroit qui n'est proche d'aucun de leur proches et où ils ne firent eux-mêmes que passer, et des années non significatives - pas celles des premiers temps, pas celles qui virent grandir leurs enfants, juste ils étaient là pour le travail quand la mort ou la maladie les y a saisis -. L'homme s'efforce certes d'y passer régulièrement, ça n'est pas si loin de notre domicile, ça va pour l'instant. Mais ensuite ? 

 


La maladie de l'encre

    Capture d’écran 2018-12-23 à 21.59.21C'est un touite de Matoo qui a attiré mon attention sur un autre, de Métaninja que je ne connaissais pas et voilà que j'apprends que la forêt de Montmorency, composée à 70 % de châtaigniers voit cette espèce atteinte par la maladie de l'encre qui est d'autant plus redoutable que des périodes pluvieuses ont précédé des périodes de sécheresse. Pas de traitement connu à ce jour alors c'est un excellent prétexte, sous couvert de tenter de borner les zones contaminées et de sécurité (ça se conçoit, les arbres fragilisés aux racines peuvent tomber) pour procéder aux abattages et exploiter le bois.

Le communiqué de presse de l'ONF peut être consulté en suivant le lien de cet article.

Je l'avoue je commençais à croire à un projet immobilier monstrueux - il y avait bien un projet de centre commercial géant Europacity, qui même s'il semble être abandonné peut renaître ailleurs pas loin - et à une surexploitation forestière éhontée. Je reste un brin dubitative quant à l'ampleur des abattages. 

Une forêt qui se meurt c'est toujours triste. Il se trouve que c'est ma forêt d'enfance et d'adolescence, que j'avais retrouvée avec bonheur en 2016 par le double biais d'un joli emploi à Montmorency et de la pratique de la course à pied. Comme pour Taverny, ça n'aura été des retrouvailles que pour une forme d'adieu. 

Grand merci à Matoo et Métaninja pour l'info. C'est toujours mieux même en très triste de connaître une explication. 

Les arbres, les abeilles et les papillons se meurent et pas seulement ici. Les soubresauts politiques si sombres et violents soient-ils ne sont peut-être que secondaire face à un péril d'avenir qui semble se préciser. Corneilles, on compte sur vous qui êtes capables de raisonnements combinés

 


Le jardin d'acclimatation d'autrefois

 

    C'était LA grande sortie du dimanche de mon enfance, pas très souvent, car il fallait venir de la banlieue exprès et que ça coûtait cher (chaque manège, chaque attraction sauf le Guignol si mes souvenirs sont bons était payante séparément en plus d'un ticket d'entrée qui lui était modique).

Je me souviens fort bien des manèges représentés, moins des ours. Il y avait aussi des poneys que l'on pouvait monter, c'était ça mon bonheur. Les toboggans étaient en bois, c'était mieux d'être en pantalon, gare aux échardes sinon. Il y avait aussi un labyrinthe de glaces.

Le hic c'est que quand j'ai eu l'âge enfin de participer aux "vraies" attractions (comme les voitures que l'on voit avec des pré-adolescents), nous avions cessé d'y aller, la sortie étant devenue trop coûteuse et ma petite sœur moins intéressée que moi à son âge.

Je me souviens d'y être retournée en 1988 avec mes enfants via une organisation du Comité d'Entreprise de la banque, à l'occasion d'une éclipse de soleil qui tombait un midi de semaine. Nous n'avions pas vus grand chose car le temps était nuageux, mais un moment de quasi-nuit et le silence soudain des oiseaux, et puis d'être brièvement avec les enfants au lieu d'au travail, c'était bien.


Jeter vite

 

    À force de ranger, à force de trier, je me suis rendue compte de quelques petites choses. Les voici 

(à compléter)

Le syndrome du souvenir personnel manuscrit

Je suis incapable de jeter toute trace d'écriture manuscrite de quelqu'un qui a disparu (mort ou rupture à caractère définitif). C'est curieux mais c'est comme ça. Ainsi de notes retrouvées écrites par mes parents, de celles qu'on prend pour soi, un relevé de cotes en bricolage, une liste de courses restées dans une poche de manteau. 
Du coup j'ai entrepris un grand ménage de mes propres gribouillis histoire de n'alourdir personne quand je serais partie en admettant que la descendance ait hérité de ce syndrome.

- Je suis peu capable de jeter une correspondance manuscrite. C'est mon côté vieille école. Je garde vos cartes postales. 
Pour la correspondance dont j'ai hérité, c'est pire (cumul des deux syndromes)

 

Le syndrome de la relique sociologique

Pour des tas de papiers, documents plus ou moins administratifs, je jette dès qu'il n'y a pas de délai de conservation légal à observer.
Sauf que.
Parfois le boulot n'a pas été fait dans le droit fil du temps.
Et du coup.
Ce ticket d'achat d'un équipement sportif, retrouvé quinze ans après s'est transformé en signe sensible de ta reprise d'une activité qui t'a menée un peu loin.
Difficile à jeter.
Cette addition de restaurant, sans grand intérêt sur le moment, encore lisible car manuelle est devenue souvenir d'une des dernières sorties faite à deux l'esprit libre, sans tracas de baby-sitting, avant la venue des enfants.
Ce billet de train d'un temps où tu le prenais souvent s'est insidieusement transformé en vestige d'un temps révolu.
Et d'une façon plus générale, diverses factures à l'encre persistante deviennent des traces d'anciens modes de consommation, de prix pratiqués qui paraissent incroyables tant les tarifs se sont élevés, de pratiques disparues (développements de photos argentiques, si courantes en leur temps, si rares à présent). 
Dès lors alors que je les aurais jetés sans hésiter en leurs temps, les voilà pourvus d'un intérêt "historique" et plus difficilement éligibles au recyclage.

C'est même totalement impossible pour certains documents concernant les parents, d'anciennes quittances de loyer, factures de gaz ou d'électricité, sans même parler des feuilles de paie ou de certains relevés de prestations sociales : parfois écrites à la main, sur des bristols couleurs cartons pâles (1) voire orangés, ils ressemblent désormais à des pièces de musée. Je ne peux que les garder, bien archivés.

Moralité : pour toutes les paperoles qui même en notre temps de dématérialisation nous échoient, il convient de prendre une décision rapidement, conserver si nécessaire (garanties, assurances, justificatifs requis) mais sinon jeter, et jeter vite. Avant que le temps ne les équipent d'un air injetable d'autrefois.

 

(1) Était-ce leur couleur d'origine ou un blanc cassé qui a évolué ?

 


Après nos fins

 

    À l'occasion d'heureuses (oui, heureuses, les uns et les autres vous vous aimez bien et c'est l'emprise de la vie quotidienne qui vous a éloignés tandis que les kilomètres qui séparent vos villes de résidence n'arrangeaient rien ; il y a aussi qu'avec l'Internet tu as cessé de téléphoner et qu'eux n'étaient pas des internautes, tes aînés) retrouvailles, vous découvrez ce par quoi vous en êtes passés, des maladies graves des enfants, des ruptures, des contextes professionnels pas tout à fait que ce que vous croyiez savoir ...

Tu sais avoir une bonne mémoire jusqu'à présent, du moins pour les choses affectives, alors tu es persuadée que ce que tu découvres à présent, c'est que tu ne l'as pas su, ou alors en mode totalement hors de proportion avec ce qui se tramait (La petite x... , elle n'est pas très en forme en ce moment, par exemple, pour dire une maladie qui rétrécit l'avenir de qui l'a développée). En fait la génération du dessus, qui détenait les nouvelles et que chacun supposait avoir fait le boulot de mettre au courant ses propres enfants (1) n'a rien transmis. L'une n'a pas dit, ou l'autre n'a pas redit. J'imagine bien ma mère nous voyant aux prises avec nos propres problèmes, de boulot, de maladies chroniques, d'argent malgré de bosser dur et de dépenser peu, a peut-être préféré ne pas nous alourdir, sachant combien j'aimais mes cousin-e-s, et s'est tue. Peut-être aussi n'avait-elle tout simplement pas su.  

Depuis février, à chaque personne que nous revoyons (2) c'est une trentaine d'années d'historique qu'on se mange au rattrapage. Pas que du triste, il y a des choses bien. Notamment les femmes qui ont réussi de belles choses d'un point de vue professionnel et ne s'en sont pas vanté et personne n'a eu la bonne idée de colporter.

Ce sont aussi des éléments de l'histoire familiale qui se révèlent pourvus d'autant de versions que d'issus de survivants. Ainsi la mort de ma grand-mère maternelle en Normandie quelques mois après le débarquement et de celles d'un petit garçon qu'elle venait de mettre au monde a autant de versions qu'il y avait d'enfants grands qui avaient survécu. Le point commun étant : tomber malades et ne pouvoir être soignés, du fait des circonstances. Ils se meurent quand tout le monde festoie. Les médecins et même les prêtres sont avec les soldats. Les maisons sont des courants d'air qui n'ont pas ou plus de toits.

Aucune version n'est plus ou moins glorieuse ou dramatique qu'une autre, c'est la maladie qui change ou même (dans mon cas) l'ordre des décès. Le fait est que ma mère ou ses sœurs n'en parlaient jamais, les très rares fois ou elles faisaient l'effort - généralement pour répondre à nos questions d'adolescent-e-s - leur mémoire avait peut-être enfoui les précisions. Nous portons de fait toutes, nous les filles de la génération suivante, le poids de la mort prématurée de cette grand-mère remarquable, dont toutes les traces restantes nous laissent à penser qu'elle fut une femme d'une force de caractère hors du commun. Nous portons également une succession d'enfants grandissants qui n'eurent pas lieu, chaque génération soumise à des impératifs de guerres, maladies, morts, nécessités économiques. Ça se paie un jour, inévitablement.

Mon naturel optimiste (que je tiens peut-être de cette femme, sa force de combat, ou d'une belle part de fantaisie venue de mon côté d'Italie, salut Enzo !) fait que je persiste à penser que nous ne nous en sommes pas si mal tirées.

De façon plus contemporaine, il y a aussi que depuis 1994 nous avons perdu un rendez-vous annuel chez l'oncle et la tante qui avaient une maison assez grande et un immense jardin. Personne n'avait les moyens, ne seraient-ce que géographiques, de prendre la relève.

Il y a également que chacun a pu supposer que l'autre avait été mis au courant, s'était peut-être désolé du manque de solidarité, de soutien. Et que, passé le pire, ceux qui étaient concernés n'avaient pas envie d'en reparler (3), ce qui fait qu'à l'occasion suivante, rien n'avait filtré des épreuves traversées.

D'autant plus qu'on n'a pas envie d'être définis par sa maladie ou ce qui peut handicaper.
D'autant plus que ces dernières années nous ne nous sommes croisés le plus souvent qu'à des enterrements. Ce ne sont les bons moments ni pour confier des ennuis ni pour se vanter.
D'autant plus que le capitalisme sans opposition puissante, qui est depuis plusieurs décennies le système économique prévalant, génère une concurrence permanente sur tout tout le temps. La maladie qui commençait tout juste à n'être plus honteuse (4) devient facteur d'exclusion même après rémission. Alors on la tait.

En attendant, nous avons perdu beaucoup de temps à rester éloignés, écopant chacun dans notre coin, tentant de nous en sortir. Le regret de n'avoir rien su et donc été absente est chez moi tempéré par le fait que j'étais toujours trop prise par mes propres combats pour pouvoir réellement assurer une présence aux autres. J'espère que nous parviendrons à retisser les liens, à présent qu'on sait que l'on ne savait pas.

Je vais désormais essayer, si le travail et les santés des uns et des autres m'en laissent la disponibilité, de venir aux nouvelles et aussi d'en donner. Qu'elles soient mauvaises ou bonnes, sans dramatiser ni exagérer.

Et je retiens la belle idée de ma marraine d'une fête pour remercier un jour tous ceux qui lors des différentes épreuves m'ont aidée. Restera à trouver un moment favorable, un endroit, un budget. Elle sera aussi la fête des fêtes que l'on n'a pas faites.

 

 (1) On s'amuse rarement à prendre soi-même le téléphone ou le stylo pour annoncer à toute la famille l'annonce d'une grave maladie ; au mieux, on appelle une fois le pire passé, pour dire qu'il y a eu ça, mais qu'on s'en est pour l'instant tiré. 
(2) Elle semble avoir eu lieu dans les deux sens, la non circulation de l'information.
(3) Surtout à ceux qui, ignorant tout, ne s'étaient pas fendus du moindre mot, de la moindre visite à l'hôpital, par exemple. 
(4) Je n'ai jamais compris que l'on use de périphrases pour désigner des cancers, a priori ni contagieux ni liés (à part le cancer du poumon et fumer) directement à une activité précise.


Quitter une maison


    Pour moi c'était fait depuis longtemps, je suis de la génération qui filait fière de son indépendance dès venue la majorité. Les parents aidaient à mesure de leur moyen pour des logements étudiants peu coûteux (pas non plus exactement luxueux) et on faisait des petits boulots et des stages ou des jobs d'été l'été pour financer le quotidien. On s'endettait aussi (un peu) (1).

Mais voilà, à présent que mes parents sont tous deux morts, il s'agit de la vendre, cette maison où ma sœur et moi avons grandi. Il s'agira ensuite de ne plus y retourner, une fois les nouveaux propriétaires installés.

J'étais suffisamment ancrée dans ma propre vie, qui ne manque pas d'intensité, jamais (2), pour avoir perdu la plupart des automatismes. Ma chambre d'enfant puis de jeune fille avait été débarrassée en mon absence par ma mère qui en a eu besoin pour son propre usage, ce qui fait que je n'avais pas eu le temps d'organiser mon départ - et longtemps cru que l'essentiel de mes papiers personnels non officiels avait été jeté, et mes livres égarés (3) -.

L'homme venu ce matin relever les compteurs d'électricité nous a d'ailleurs trouvé hésitants sur où étaient lesquels, c'était sans doute pour lui un peu amusant.

Pour autant c'est bien maintenant, ou dans quelques mois, que la maison et nous [la famille, les descendants] on se quitte et pour de bon cette fois. Sans doute que les nouveaux occupants souhaiteront opérer quelques restructurations, les conceptions ont changé depuis cinquante ans et mes parents avaient pour leur part respecté l'endroit, n'y apportant que de subtiles améliorations comme de rendre le grenier accessible. Et la conception de base était rationnelle, et plutôt agréable pour une petite famille avec deux enfants (4). 

J'ai de la peine pour les arbres, je crains que ne soit abattu le vieux cerisier au tronc boursouflé mais aux cerises délicieuses. 

Les souvenirs ne seront plus que des souvenirs, il n'y aura plus de lieux pour les ressourcer. 
Une page va se tourner, non sans férocité.
Je regrette sans doute en partie de n'avoir pas eu les moyens financiers pour éviter cette dispersion, ou du moins de n'avoir pas réellement d'autre choix, qu'il s'impose de cette façon-là. 
Seuls les riches peuvent s'accorder le luxe d'une maison de famille en indivision.

Je vais être habitée par deux maisons à la fois (ou trois).

 

PS : une pensée pour l'ami Gilsoub qui traverse la même étape, même si le contexte, c'est très heureux pour eux, est nettement plus porteur.

 

(1) Rien à voir avec les coût de scolarité actuels. Et des bourses accessibles existaient.
(2) Pourtant je n'ai pas le sentiment d'aller au devant des événements mouvementés. Ça doit être mon côté Forrest Gump, une fois de plus
(3) J'ai en fait tout retrouvé mais dans différents endroits et cartons. Il aura fallu ça : le moment du tri pour débarrasser la maison.
(4) Je crois que je suis pile à la génération charnière où, pour les français moyens, on est passé dans les logements de une chambre pour les parents et une pour les enfants quel que soit leur nombre - ce qui était déjà un super progrès par rapport à : tout le monde dans une salle commune -, à une chambre pour les adultes et une pour chaque enfant ou deux maximum s'ils sont de mêmes âges et sexes. 
(Puis il y a eu le même phénomène pour les télés, puis pour les ordis).
Il m'en est resté qu'être enfin seule, réellement seule, physiquement, est un luxe (et ses corollaires : ne pas risquer d'être interrompue dans ses pensées ou ce qu'on fait, ne pas être obligée d'émettre des sons, de parler). 
Pendant ce temps les lieux de travail ont opéré l'évol


La vitesse à laquelle ça va (le peloton pro du tour de France)

C'est filmé comme ça peut, le téléfonino à bout de bras avec des hommes devant moi : j'avais participé au petit parcours des dames et une fois repassée, non sans peine, du côté des Champs Élysées vers l'ancienne librairie, et l'homme de la maison retrouvé, nous étions finalement restés à l'intérieur du périmètre (l'idée étant un peu : tant qu'à faire d'y être entrés).

Alors nous avons pu admirer les pros. Leur allure (aux deux sens du terme). Ça va vite, vraiment très très (et comme j'avais fait la boucle le midi même, j'étais bien placée pour savoir, ainsi que mes camarades sportives, combien ces pavés n'étaient pas si simples à négocier).

Et puis il y avait cette joie ineffable de renouer avec des souvenirs d'enfance, des souvenirs "congés payés", des joies de voir en pour de vrai ceux qu'on suivait à la télé, l'impression que mon père s'y connaissait (et c'était bon d'avoir un motif d'admiration).

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Un peu de Prévert

    20161003_201104     Il y a dix ans je postais ici un billet souvenir, un peu stupéfaite par l'attention que la moi de quatorze ans avait pu prêter à l'annonce de la mort d'un vieux monsieur poète. Mieux formulé : impressionnée par le fait que pour une gosse de banlieue dans les années 70, connaître Prévert, au moins un peu de son travail, allait de soi.

"En écoutant voiture radio su que Prévert mort"

(Mon diario n'était ni a visée littéraire ni réellement journal intime, plutôt, comme ici ?, un journal de bord).

Ce qui m'épate à présent c'est aussi d'avoir via le blog une mémoire rafraichie de dix ans (et plus). 

PS : Quarante ans plus tard le "Regardé télé avec feu Malraux" me semble quand même un tantinet mystérieux.

[photo personnelle, 3 octobre 2016] 


La fête chez Jacques

 

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Alors voilà, moi qui en tiens pour une solide séparation (autant que possible) entre le travail et la part de vie privée, concernant les auteurs peut-être plus que tout autres - nous n'avons à connaître en tant que lecteurs que ce qui peut expliquer telle ou telle spécificité, c'est déjà beaucoup -, moi qui suis bien d'accord avec ce qu'écrit Jean-Philippe Guedas au sujet de la divulgation de la véritable identité de celle qui écrivait sous le pseudo d'Elena Ferrante en toute liberté (1), voilà que j'ai quitté sans m'attarder le moins du monde une intéressante soirée, parce que j'étais trop au bord des larmes pour rester.

C'était à l'initiative des éditions Gallimard, une soirée pour lancer les différentes publications prévues pour honorer les quarante ans de la disparition de Jacques Prévert. 

À cette occasion ils avaient fait les choses avec classe, nous conviant sur les lieux de son logis parisien, qui a été respecté, il reste même des objets courants crédibles, et une chambre d'enfant. 

Une vraie visite guidée, par quelqu'un qui travaille là, et ne nous servait pas un discours préfabriqué, mais faisait part de ce qu'il savait et ressentait.

Et soudain c'est la gamine de 13 ans 1/2 qui écrivait, le cœur serré, dans son journal (diario) quelques lignes chaque soir d'une période de vacances en Normandie, entre une description assez mécanique des activités familiales, "En écoutant voiture radio, su que Prévert mort dans village tout près Hague.", qui soudain se retrouvait chez le monsieur aux mots bons, oui près de quarante ans plus tard. Et j'imagine la tête que la jeune moi aurait fait dans la voiture parentale si on lui avait prédit cette visite - et qu'elle survivrait jusqu'au moins un tel âge -, Tu es triste petite, mais un jour viendra où tu feras ma connaissance par les objets.

Ce monde est au bord de plusieurs sortes d'effondrements, en attendant, l'existence offre parfois de ces cadeaux profonds qui redonnent une bouffée de confiance. La beauté a aussi le droit d'exister.

Et, quoi que je puisse en penser avec mon intelligence rationnelle, il n'en demeure pas moins qu'affectivement des liens se tissent avec ceux que nous lisons, où dont nous admirons les œuvres (tout domaines confondus). D'autant plus que cette dernière année c'est un peu comme si Monsieur La Vie m'accordait quelques attentions pour celles que j'avais eues ado, ainsi ma lecture méthodique des "Confessions" de Jean-Jacques Rousseau et le désir d'aller en vélo de Taverny à L'Ermitage, qui semblait un prélude naturel avec ce bel emploi que j'ai désormais sur ses lieux, ainsi cette fête chez Jacques, ainsi tant d'autres choses, qui se font écho. La vie peut être une longue énigme qui se résout parfois. 

(Merci à ceux qui ont organisé cette soirée et à celle qui m'a transmis l'invitation)

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