Le 13 novembre, trois ans après


    Voilà, les attentats de Paris, au Stade de France, aux terrasses de restaurants et café, ainsi qu'au Bataclan, ça fait trois ans. Déjà et seulement.

Le temps a dû paraître bien long aux proches des victimes, aux survivants blessés, et la vie bien difficile. Je pense à elles, je pense à eux, très fort. Et plus particulièrement aux enfants qui grandissent dans l'absence d'un (ou deux) parent(s).

Comme ma famille et moi avons eu la chance de n'être pas directement concernées - ma fille et moi connaissions des personnes, qui au Bataclan qui aux restaurants voisins des terrasses visées, toutes et tous s'en sont  sorti•e•s -, il a au contraire filé. 
D'autant plus qu'il s'est agi d'années particulièrement chargées : j'ai occupé deux emplois, heureuse à chaque fois, même si la fin du second, à caractère économique, me rend triste. J'ai travaillé d'arrache-pied et je suis contente d'y être arrivée ; je me sais désormais capable de prendre en charge une petite entreprise que je pourrais créer. Ma mère, âgée, est tombé gravement malade et est morte. Il m'a fallu une année de travail sur chaque jour libre pour parvenir à organiser la succession - vendre un pavillon, prendre à ma charge en l'acquérant celle de Normandie, trier puis déménager les affaires de mes parents -. Nous avons traversé un épisode de vols récurrents par un voisin en déshérence sur la petite maison normande et compte tenu de la période (deuil) ce fut particulièrement éprouvant (et insidieusement coûteux). Je suis, même si à très bas niveau pour le moment, devenue triathlète. Ça m'a fait un bien fou.

J'ai entendu lors de la chronique de Jacques Munier sur France Culture ce matin que des travaux sociologiques étaient en cours sur les conséquences à moyen-long terme sur un ensemble de personnes concernées à divers degrés. 

Il est donc peut-être temps, et puisque saisie par le festival de cinéma d'Arras pour les 13 novembre 2016 et 2017 au point de n'avoir pas eu le temps d'écrire de billets, que je revienne sur mes souvenirs.

J'avais pris soin à l'époque de noter tout ce que je pouvais, y compris ce qui me paraissait anecdotique, car j'avais assez d'expérience de la vie pour savoir que plus tard, ça serait intéressant à relire précisément pour ces aspects-là. Je me souviens d'avoir lutté contre le sommeil afin de compiler mes notes et les publier. 

Car une des conséquences de ces attentats-là qui intervenaient alors même que je commençais à refaire surface après la douleur et le deuil causés par celui du 7 janvier, fut de me plonger dans des états à la limite de la narcolepsie. Je suis une forte dormeuse et capable depuis longtemps de siestes perlées. Et je tombais de sommeil au sens littéral presque chaque soir à peine couchée. Seulement après cette année 2015 si violente, j'étais tombée dans des tombés de sommeil irrépressibles et soudain aussi diurnes que nocturnes. J'en étais venue à effectuer des mini-siestes de précaution comme on fait des pipi de précaution avant d'entreprendre un trajet ou assister à un spectacle. Il fut même effectuée une recherche d'apnées du sommeil éventuel. Laquelle n'avait rien donné. Je ne suis sortie de cette galère qu'au printemps 2017. Le côté "sans voir venir" a presque disparu en journée, fors à savoir que je suis dans un jour "off" où je peux me permettre le luxe d'une vraie sieste.

Juste avant de partir au festival de cinéma d'Arras, j'avais passé un entretien pour un travail dans une agence de communication pour la partie traitement des photos, je devais deux jours par semaine assister une personne chargée de l'ensemble du département. Nous étions tombée en excellent accord, restait à se revoir pour confirmation, contrat, modalités pratiques. Cet emploi payé autant que celui de libraire pour un nombre d'heures plus importants, aurait pu me permettre d'écrire sur les cinq jours par semaine restants. 

L'agence était, est sans doute encore, dans le quartier du Bataclan et la personne que j'aurais dû assister était au concert des Eagle of Death Metal. Elle s'en est sortie sans blessure physique mais sans pouvoir reprendre le travail puis seulement à temps réduit. L'entreprise s'est réorganisée qui comportait des antennes dans d'autres villes, et le poste que j'aurais pu occuper s'est évanoui, devenu sans objet. 
Ça m'aura permis de rester libraire, ce que je ne regrette pas. Adieu le temps consacré à l'écriture, encore une fois. Bonjour le renforcement féroce du syndrome de George Bailey. 

Ma crainte des attentats n'est ni plus grande, ni bien sûr plus faible : elle existe en moi depuis qu'enfant j'ai séjourné chaque été dans une Italie en proie à la violence des années de plomb. Une bombe qui explose dans un lieu public faisait partie des risques inhérents à la vie en ville. 
Les séries successives d'attentats à Paris (1986 et 1995 au moins), n'ont fait que renforcer cette certitude. C'est ainsi. 
Ce qui est pire à présent et depuis le 9/11 c'est qu'on sait que ceux qui tuent sont prêts à mourir, et à utiliser tout moyen pour parvenir à leurs fins de faire un maximum de victimes civiles visées en tant qu'élément d'une population générale (1). N'importe qui peut être pris pour cible à peu près n'importe où par éventuellement un type isolé qui cherchera à mourir en héros de la cause qu'il se sera choisie. Et ça n'est pas nécessairement le point dévoyé d'une religion, voyez Breivik, il en tient pour la suprématie de la "race" blanche, et décide que ça lui octroie le droit de tuer des personnes sans défense, semble fier de son macabre record et goûter sa célébrité.
Les terroristes des décennies précédentes du moins en Europe tentaient eux de sauver leur peau, ça laissait une chance de repérer quelque chose avant qu'il ne soit trop tard, ou de négocier. Quel point de pression peut-on avoir sur quelqu'un qui se souhaite martyr ?

Ce qui pour moi a changé depuis le 13 novembre 2015 en particulier est que lorsque lors d'une saison réputée froide, un vendredi soir s'orne d'un temps clément et d'une température exceptionnellement douce, je ne peux empêcher que mon corps se mette en état de qui-vive. Je deviens un animal aux aguets. 
Quand je me trouve à l'intérieur d'une longue file d'attente je nous perçois comme cibles potentielles. 

Pour autant je ne vais ni plus ni moins aux concerts, aux spectacles, au restaurant qu'avant, ce sont surtout des considérations financières et de temps disponible qui prime.

Le 13 novembre aura d'ailleurs eu pour nous de sérieuses conséquences financières : par un sale concours de circonstances que je ne m'explique pas, à moins d'une désorganisation momentanée des services postaux peu médiatisée et dont nous aurions fait les frais, un recommandé de notre banque aurait dû nous arriver ces jours-là. Il n'en fut rien et le courrier nous fut livré 15 jours après. Il s'agissait d'une lettre de la banque pour débit dépassé qui s'était joué à peu de choses près et surtout avait prospéré sur ma négligence passagère : pendant bien des jours j'avais eu les yeux et les pensées rivées sur les attentats, l'inquiétude, les listes de victimes, mes notes pour tenter de témoigner plus tard, les articles des journaux, des retrouvailles avec des ami•e•s rendues comme urgentes, et je n'avais pas suivi l'état de nos finances familiales. De frais en frais pour cause de frais engendrés, et du fait du dépassement du délai pour réparer (le courrier reçu 15 jours après son envoi comportait un délai de 8 jours déjà dépassé de 8 autres jours quand j'ai pu le lire), la situation s'était envenimée au point que le paiement attendu dont le retard avait causé l'écart ne pouvait plus et de loin éponger. Nous avons dû notre salut à la générosité d'une amie que j'en profite pour remercier à nouveau aujourd'hui. L'indulgence de la banque se borna à renoncer à un fichage irrémédiable, les frais furent maintenus. La poste non seulement ne présenta pas d'excuses mais mis en avant que légalement la recommandation d'un envoi n'est pas un gage de délai. Il nous fallu plusieurs mois de vie serrée afin de pouvoir revenir à une situation saine et rembourser l'amie secourable.
Ce n'était, grâce à elle, pas si grave. Seulement bien qu'indirecte, c'est une conséquence aussi. Je me demande encore combien de personnes telles que nous aurons subi des ennuis du fait d'avoir été un temps sidérés, atterrés, moins attentifs qu'à l'ordinaire à tout faire tout bien pour faire face à leur quotidien âpre et sans facilités. Combien de personnes auront été victimes de dysfonctionnements de différents services perturbés eux-mêmes par des conséquences indirectes que personne n'aura souhaité ou pu assumer. 

Je pense souvent aux victimes et à leurs proches qui auront dû, doivent peut-être encore, batailler avec des instances administratives, des démarches fastidieuses, un état de suspicion (2), certes sans doute pour partie nécessaire, mais comme ça doit être pénible aux victimes incontestables. 
Le seul espoir reste que certaines survivantes, certains survivants auront pu saisir une occasion de prendre leur vie plus fortement en main, changer de job mais en bien, trouver le courage de clore une relation qui tournait mal, ou de s'en aller vivre dans des lieux qui leurs vont mieux. Ou faire d'autant plus de progrès dans leur voie, si elle était déjà engagée, qu'un sentiment d'urgence sera apparu.

 

 

 

(1) Et non en tant qu'individu qui se serait distingué, représenterait quelque chose, un pouvoir.
(2) Dans le film belge 'Ne tirez pas" sur les tueurs du Brabant, on voit très bien ces contraintes, celui qui fut blessé enfant dévoile ses cicatrices lors d'un procès, crie parce qu'il n'en peut plus, qu'il doit tous les trois ans prouver son invalidité. J'ai cru comprendre qu'en France ça n'était pas nécessairement plus facile. Et que ça risque de ne pas s'arranger.

 

 

 

 

 

 


État d'âme

 

    Ce luxe que c'est, car ça nécessite que les choses soient calmes et l'emploi du temps pas trop bousculé.

Noté donc ceci ce matin sur FB, et comme je me dis qu'il y aurait sans doute matière à un billet je le reprends ici 

Dans la continuité d'une conversation récente, constate grâce à un rythme de vie plus calme revenu (première période depuis avril 2016) qui me laisse le temps de penser, que celle et ceux qui sont brutalement partis me manquent effectivement comme des morts. C'est-à-dire que je pense à eux, je les aimerais encore là, mais c'est une personne figée telle qu'en mes souvenirs et qui n'est pas la personne qu'ils sont quelque part ailleurs avec d'autres actuellement.
(et que j'ai très envie de revoir les ami-e-s perdu-e-s de vue ces dernières années pour cause de sur-activité et zéro temps disponible, mais ça, ça n'est pas surprenant)

avec son PS

Le hic étant qu'avec les vols subis en 2017 et le téléphone puis l'ordi avec l'agenda et le répertoire attenant, je n'ai plus aucune coordonnées d'un certain nombre de personnes qui me sont chères (tout en ayant récupéré par voie automatique des contacts principalement téléphoniques dont je n'ai plus la moindre idée, anciens collègues ? rencontres professionnelles ponctuelles ? blogueurs des tout débuts ?)

Ici j'ajouterais qu'alors que nous ne nous connaissions que de vue et pour moi de lire ses écrits, il y a un réel poids de l'absence de Mathieu Riboulet. Sans doute parce qu'il était proche de pas mal d'ami-e-s pour qui il a beaucoup compté - il présentait les gens les uns aux autres qui ensuite en faisaient quelques choses, visiblement c'était en lui comme un don d'association -. Bien sûr l'omniprésence de son absence au colloque Bessette a renforcé ce sentiment, cette sensation. Mais elle pré-existait. Son fantôme me demeure présent. Comme l'est celui d'Honoré.
Sans doute qu'au fond de moi je refuse qu'ils soient totalement définitivement absents. 

 

 

 


À retardement (sad news)

 

    Parce que j'étais fort peu connectée en Normandie puis en Normandie et encore moins lors de la journée passée en Bretagne improvisée la veille pour le lendemain, je n'ai suivi les événements généraux et personnels que très ponctuellement. Et si avec mon téléfonino je partage des photos sur les réseaux sociaux et parfois quelques phrases, je n'ai pas ou peu eu l'occasion de regarder ce que les autres ont déposé.

C'est donc seulement aujourd'hui lorsqu'après avoir dépoté l'urgent, dont certaines tâches ménagères, passé en revue les messages que je n'avais fait que survoler ("utilisation des données mobiles dépassées"), répondu à certains, et même préparé le dîner, que j'ai pris le temps de naviguer entre Twitter et les sites d'infos. Et c'est seulement par un entrefilet entraperçu au bout d'un moment que j'ai appris la mort accidentelle de Pierre Cherruau.

Nous ne nous connaissions que de vue, d'abord via l'Écailler puis par Après la lune. Je suivais son travail de journaliste en Afrique. Seulement à l'instar de Mathieu Riboulet il faisait partie de ces personnes dont l'existence fait du bien aux autres, même celles et ceux un peu loin.

Je suis bien attristée d'apprendre son décès, et qu'il s'agissait d'une noyade, en voulant sauver son fils pris dans une baïne (courant de retour) (1). J'ignore pourquoi mais l'apprendre à ce point après coup (c'était le 19 août, si j'avais été connectée je l'aurais appris le 21 je pense, par le statut sur FB d'un ami) ajoute à la tristesse.

Pensées pour sa famille et ses amis proches. Ça doit être si dur. J'espère qu'ils et elles tiennent le coup. 

 

(1) Il ne s'agissait en l'occurrence pas d'une baignade et donc le cas est différent, mais sinon d'une façon générale il faut éviter de se baigner à marée descendante dans les bords de mer où elle se retire loin. Dans ma Normandie, aux grandes amplitudes et aux courants localement violents, c'est ce qui se dit. Chaque nage en eaux libres, au même titre que chaque entraînement de vélo sur route a ses risques. Et la course à pied également dès lors qu'on est sur un tronçon bord de route.


Des romans et des rêves

 

    D'emblée lisant "Camille mon envolée" j'ai su que Sophie Daull ferait partie des auteures qui compteraient. Son travail se poursuit qui ne fait que me le confirmer. 

Elle sait mêler comme personne, fiction, réalité et réflexion sur le travail d'écrire, tout en restant très abordable, du moins pour qui aime lire.

Son nouveau livre sous forme d'épreuves non corrigées nous [libraires] a été remis la semaine passée et depuis j'aspirais à un moment calme pour pouvoir m'y plonger. Mon corps me l'a accordé aujourd'hui, je crois que j'avais trop forcé sur le sport, en plus du travail, ces jours-ci. Alors je me suis souvenue que mon dimanche est le lundi et qu'un jour par semaine j'ai droit de repos.

Je suis restée un peu sceptique quant aux pensées d'un ancien assassin présent dans ce roman-ci. Il est presque sympathique, sincèrement repentant. Or si je peux croire que certains crimes commis par les hommes relèvent du pétage de câble, d'un truc qui leur revient d'un temps animal ancien et qu'ils ne peuvent contrôler, que ça n'en fait pas des monstres ni nécessairement des récidivistes, je reste persuadée que la plupart d'entre ceux-là s'en sort avec sa conscience par un splendide déni, ou des idées de légitime défense que les humains s'accordent. Ils réinventent l'histoire. S'estiment provoqués. Omettent en leur propre mémoire ce qu'eux-mêmes ont dit ou fait.

Pour un qui n'était pas un assassin direct mais tendait tel Ted Hughes à pousser au désespoir ses conquêtes successives, j'ai pu lire la réécriture tout en ayant encore les originaux. Il y a de quoi douter. De tout. De la réalité.
Quant à la parole donnée, c'est clair : chez la plupart des humains, elle ne vaut (presque) rien.

Bref, peut-être qu'une bonne personne n'est pas tout à fait capable d'incarner quelqu'un qui ne l'est que rarement.

Pour autant j'ai été embarquée et émue comme toute les fois d'avant. Et j'ai chéri la reconstitution du quotidien des jardiniers de la collectivité et de celui des libraires et de celui des écrivain-e-s et leurs voyages en train. That's it. Once and again.

Ce qui faisait que j'ai pu et dû rester chez moi à lire à également fait que je me suis endormie. 
Qu'il y a eu un rêve, dont je suis sortie sous l'effet de l'émotion, du réconfort, et du trouble qu'il me faisait éprouver.

J'étais à mon tour romancière.  Moi aussi je voyageais, devisais et signais. 
Et il y avait ce moment, dans une librairie de Roubaix, non loin de La Piscine où l'on ne va plus nager, où venaient parmi les lectrices et quelques lecteurs qui en étaient les habitués, tous ceux et les quelques celles qui avaient envers moi quelque chose d'un peu solide à se faire pardonner. Certains étaient des morts revenus pour l'occasion, dans leur vêtements d'antan. Leur présence semblait naturelle, fût leur air démodé. D'autres étaient des personnes dont je n'avais jamais soupçonné le forfait, mais qui correspondaient à des revirements de tiers que je n'avais pas compris (1). Et étaient venu-e-s les deux ou trois qui m'ont vraiment mise en danger. Échaudée, je me méfiais d'un calcul de leur part, sans notoriété qui pouvait servir la leur ou donner du poids à d'éventuelles révélations, ils seraient restés dans le confort égoïste de nos histoires par eux réécrites. Je savais qu'il ne me serait plus possible de croire en eux à nouveau. Seulement leur geste m'apaisait, me sortait du rôle de la serpillière après usage balancée, me remettait d'équerre, à égalité. 

À la fin de la file, ma grand-mère maternelle. Elle n'avait la pauvre strictement rien à se reprocher. Était en noir et blanc, un peu floue après tant d'années hors la planète. Trop d'espace-temps nous séparait pour que nous puissions nous parler, mais elle me tendait le livre avec un sourire réconforté. J'avais en signant l'impression que tout rentrait dans l'ordre. 


Je me suis réveillée la fièvre était tombée. Ces présences et ces pardons m'avaient rassérénée.

Je n'ai pas de haine ni de rancœurs, seulement de la tristesse, une souffrance des absences, et une intranquillité tant que je n'ai pas compris ce qui a pu pousser certain-e-s à agir comme ils ou elle l'ont fait. Je pouvais à présent espérer faire quelque chose de ma soirée, au moins m'occuper des lessives, du dîner, d'un peu ranger. 

Je pense que c'est à l'influence positive du roman de Sophie Daull que je dois ce regain. Ça ne sera pas la première fois que lire son travail me fait du bien.
Merci à elle, grand merci.

 

(1) Un changement de décision, ou d'attitude induits. Manœuvres ou médisances. Délations infondées ayant trouvé échos. 
PS : Il m'est réellement arrivé lors d'un pot de départ du temps de l'"Usine" de recueillir confidences et excuses de la part d'un hiérarchique qui dans une affaire confuse - on m'avait mise sur une mission puis reprochée de m'y être consacrée, je n'en voulais à personne tellement je n'avais rien compris, en étais venue à supposer qu'on avait dû me dire un jour quelque chose que je n'avais pas entendu -, laquelle relevait de luttes d'influences intestines dont j'avais en toute innocence fait les frais ne m'avait donc absolument pas défendue. J'en ai surtout retenu l'intense soulagement de 1/ Soudain tout s'explique 
2/ Je n'avais donc rien à me reprocher, rien raté. Le songe d'un peu de fièvre m'a fait revivre ça.

PS' : Et sinon dans mon rêve s'intercalaient des images de la video amateur qui tournait sur les réseaux de l'homme sportif et courageux, Mamoudou Gassama, sauvant l'enfant imprudent. Mon admiration pour le sauveteur a eu le temps de s'exprimer, alors revenait une absolue perplexité : comment l'enfant a-t-il fait son compte pour se retrouver dans la position ou il était ? Q'avait-il diable voulu tenter de faire ?


Un grand cousin de moins

 

    Je m'activais à la librairie, ranger et faire le ménage de la veille afin de préparer celle du soir même avec Marc Voltenauer, dont je me réjouissais.  

La radio était sur FIP. 

Il fut soudain 11h51. 

Flash d'infos. 

Des choses et d'autres.

Et puis cette phrase quelque chose comme On annonce la mort de Jacques Higelin.

Je crois qu'il m'a fallu jusqu'à la fin de l'après-midi pour retrouver une forme d'équilibre. Il était temps, il y avait une rencontre littéraire à préparer. 
Les copains ont eu du mal à venir. 

Sans doute que beaucoup d'entre eux pleuraient dans leur coin.

Au café des amis, d'autres, ceux de notre auteur invité, avaient préféré sortir plutôt de cuver [leur peine (éventuellle)]. Dès lors ce fut une formidable soirée. J'ai été heureuse des rencontres. Cette impression qu'on a parfois qu'il s'agit de retrouvailles.
Le sentiment de deuil mis un temps de côté.

Il m'a rattrapé alors que je regagnais la librairie avec le diable et les quelques bouquins qui restaient.

J'ai toujours ressenti Jacques Higelin comme un de mes cousins. Un plus âgé cousin. La sensation, plus qu'avec la disparition de mes parents, que ça y est maintenant nous sommes devant la mort ceux de (presque) premier rang.

Je vais m'endormir au souvenir de concerts. Je ne sais plus combien : l'impression d'avoir grandi vieilli ensemble est si profonde. Je me souviens de Bercy en 1988 (?) ou 1987, un Jacques jeune et funambule. D'un Bataclan, où il saute s'assoir sur le piano, puis se retourne vers nous en disant Tant que je peux !
D'un Zénith grâce à Gilsoub et son frangin. Sandrine Bonnaire filmait Higelin.

D'autres encore, moins distincts.

J'ignorais que le temps lui était compté. J'ignorais qu'il mourrait. 
Merci pour les bonheurs, la poésie en vie. Quels cadeaux, au long des ans !

 

 


La crue, toujours - Effets de seuil des deuils

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Les photos de crue valent principalement pour ce qu'on devrait normalement voir et qu'on n'y voit pas.

Pour qui connait le coin, la Seine ce matin vue du RER C, du côté de Saint Gratien.

Grosse avancée sur plein de "things to be done", avec un enchaînement réussi de passages successifs (déménageur, électricien, releveur de compteur) dans la maison de mes parents vendue. 

Belle soirée à écouter  Shida Bazyar, mais j'aimerais écrire un billet à part. Son livre est très intéressant. Au point que j'aie envie de le lire en Allemand.

Et puis voilà qu'en ressortant, hâtive pour ne pas rentrer trop tard (contrairement à l'ordinaire), mon corps qui n'avait quasiment pas refréquenté la zone vers Iéna depuis que j'avais quitté l'emploi que j'avais dans ce coin-là, s'est mis à ré-éprouver la peine ressentie trois ans plus tôt au même endroit. Ma mémoire avec les lieux fonctionne comme ça, je passe à un endroit où j'avais vécu et ressenti quelque chose, un écho de ce que j'avais éprouvé (serrement de cœur si c'était triste, bouffée de joie si j'étais en bonne et joyeuse compagnie ...) revient plus vite que le cerveau pensant ne rapporte un souvenir, et c'est cette sensation qui justement déclenche le rappel de mémoire. Si je m'attends à passer par un lieu de mémoire, par exemple lorsque je retournerai vers le Parc Wolvendael, le fait même d'être sur mes gardes et de ne pas la baisser, peut éviter ce type de tourments. 
Seulement ce soir, j'étais encore la tête dans les lectures et quelques projets, alors ce retour de sensations m'a prise totalement au dépourvu, engendrant une remontée de la peine quasi intacte du deuil et du mauvais coup cumulé encaissé (1). C'est presque violent à en tomber (2). Et toujours dur, même si on sait que ce genre de crises s'espace jusqu'à disparaître un jour et que le sentiment qu'on éprouvait face place à une agaçante perplexité - comment ai-je pu être touchée à ce point ? -. Dur de constater qu'on n'était qu'en rémission, et celle-ci toujours au bord d'être remise en question.

Au lendemain encore une multitude de choses à faire. Alors il faut oublier, mettre ce genre d'états d'âme de côté, le noter pour encore plus soigneusement n'y plus penser, et une fois de plus avancer.

 

(1) Croyant recevoir des condoléances j'avais ouvert un message autopromotionnel absolument insoutenables en ces circonstances, insupportable et inconvenant, de la part de quelqu'un qui avait beaucoup compté - et que, même si ça fait des mois que nous nous étions écartés, je n'aurais jamais cru capable d'un tel comportement - 

(2) Souvenir d'une scène précise du film avec Kevin Kostner, No way out, dont rien d'autre ne m'est resté. Cet instant de défaillance vers 45' du film à l'annonce d'un décès (ou plutôt : qu'un crime avait été commis par lui inutilement). 

 


L'absence du net


    Alors que la neutralité du net est sérieusement en danger (ça n'est pas nouveau mais la menace se précise), voilà que je reçois un bien triste courrier, qu'étrangement je m'attendais à recevoir depuis quelque temps tout en me disant Ça va pas la tête ?, pourquoi même si ce que tu crains advenait, t'écrirait-on : une ancienne amie, perdue de vue depuis longtemps car nos vies avaient vraiment trop divergé, est morte en octobre.

J'écrirai ce week-end un billet en son honneur, mais sans y joindre de photo : elle ne voulait pas de photo d'elle sur l'internet, elle n'aimait pas l'internet, et n'utilisait que ce qu'un usage professionnel nécessitait. Et encore, les réseaux sociaux commençaient tout juste leur apparition lorsque nous avons divergé. J'ai regardé : elle aura réussi jusqu'au bout à n'y pas apparaître, les seules traces qu'elle a laissé sur la toile sont celles de travaux professionnels dont je soupçonne la publication d'être automatique ou du moins difficile à empêcher. Il n'y a aucune photo d'elle. 
Ce qui tient de l'exploit

À l'époque où elle affirmait haut et fort ne vouloir figurer nulle part, vraiment nulle part, je m'étais posé la question de Pourquoi diable publierais-je une photo d'elle ?

Ce soir j'ai la réponse : en hommage, tout simplement.

Mais je respecterai ce à quoi elle tenait, son invisibilité numérique. 


Ça sera comme ça toute cette semaine et d'autres et d'autres jours encore

 

    C'est encore une belle semaine de librairie, intense et vive. Au fond j'adore ça. Et je suis de fait moins crevée en bossant à fond les manettes que lors d'emplois qui étaient trop faciles pour moi (quant à l"Usine", avant, n'en parlons pas). 

Seulement voilà, Philippe Rahmy est mort et même si nous nous étions tout au plus croisés une seule fois (1), je pense à lui, à son travail inachevé, ses proches qui peut-être ont vu un peu la fin venir alors que nous autres, non. Je venais de discuter avec quelqu'un qui allait lui demander s'il pouvait éventuellement venir à la librairie, et voilà que tout est trop tard.

Son absence ne me lâche pas.

Ou par moments de concentration sur une tâche urgente. Ou une conversation intense, comme celle de ce soir au sujet d'écrire avec Frédéric et Stéphane. Et encore même pas, écrire, ça m'a refait penser à lui (comment ne pas ?).

En rentrant je lis un hommage écrit par Sébastien Rongier. Un autre par Marie-Josée Desvignes. 

Ça paraît fou qu'il ne soit plus là.

Je tente de faire diversion avec une des videos de François.
Ça ne fonctionne qu'en surface.

Je crois au vu de sa page facebook qui est encore active et où se rassemblent les témoignages de cousin-es, d'ami-es, que je suis loin d'être la seule à penser à lui, à déplorer que tout soit fini.

Elle me fascine et m'émeut mais ne change rien aux pensées de fond pour le camarade mort. Certains jours plus que d'autres on aimerait croire au paradis.

 

(1) En fait je ne me rappelle même plus si j'ai rêvé qu'il était à une soirée remue.net à laquelle j'ai assisté, ou s'il devait venir mais n'avait pas pu, ou si c'est moi qui devais assister à une soirée à laquelle il devait venir et était venu mais que finalement j'avais manquée.


Paris sans voiture, la petite illusion

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Ah que c'est beau Paris sans voitures !

 

Bon alors en vrai, non, cette photo je l'avais prise à Bruxelles le 17 septembre 2006, parce que pendant que les Français s'appliquent consciencieusement à continuer de polluer, nos voisins, eux ça fait plus de dix ans qu'ils ont des journées sans voitures et intégralement. 

C'était un de ces petits déplacements en TGV qu'on s'accordaient avec le fiston avant ses fatidiques douze ans : nous profitions d'un tarif merveilleusement réduit grâce à une carte annuelle pas trop coûteuse qui permettait de payer les trajets trois fois rien et pour l'enfant et pour un adulte qui l'accompagnait. Nous avions choisi le week-end en fonction je crois d'une compétition de pétanque du papa, c'était aussi une façon d'éviter un dimanche de pétanque-widow. Nous ignorions que nous allions débarquer lors d'un jour particulier. Nous étions arrivés tôt le matin dans une ville sous la brume et totalement silencieuse. Nous avions vite pigé, ça n'en demeurait pas moins magique. Des vélos partout. La brume en plus atténuait les sons. Je me souviens de toute cette journée comme d'un très beau rêve.

À Paris, onze ans plus tard, c'est peu dire qu'en vrai, ça n'a pas fonctionné tout à fait : 

 

PA012752[photo prise en bas des Champs Élysées ce dimanche 1er octobre à 11:28 ; et ça n'était pas un moment d'exception]

Nous nous étions dit, naïfs, Tiens si notre entraînement de vélo nous le faisions dans Paris intra-muros ? Puis, gourmands, tiens si l'on s'offrait la place de l'Étoile ?, Oh, et les Champs Élysées ?, Et la Concorde ? (1)  Et voilà qu'en fait nous avons tout juste croisé un peu moins de bagnoles - en plus que les un peu moins au lieu d'être respectueuses parce qu'elles étaient de trop, en profitaient d'autant plus pour foncer -, un peu plus de vélos (ça au moins c'était sympa, et puis comme ça on échangeait quelques mots, certains étaient exprès venus de grande banlieue, malgré le crachin qui ce dimanche persistait), même pas pu descendre les Champs Élysées qui à l'heure où nous voulions passer étaient interdits aux vélos même tenus à la main (2) et nous sommes faits renvoyer  PA012750

par les rues adjacentes. Les purs piétons quant à eux pouvaient passer mais au compte-goutte puisqu'à présent, ce que l'on peut comprendre au vu des événements des deux dernières années et qui semblent ne plus jamais devoir cesser (3).

Nous nous en sommes donc retournés après une petite boucle réduite à vitesse réduite aussi (puisqu'aussi gênés qu'un autre jour ou quasi) - au temps pour moi qui avais espéré passer saluer mes camarades qui effectuaient un dimanche d'ouverture à la librairie -

Capture d’écran 2017-10-01 à 12.38.39

un tantinet déçus, il faut bien l'avouer.

Comme l'écrivait un ami sur Twitter, ça n'était pas Paris sans voitures c'était Paris avec un petit peu moins de voitures. 

Sans arrêt dans notre circuit nous avons dû faire attention à la circulation comme un jour ordinaire. À aucun moment nous n'avons eu l'impression que la rue était rendue aux vélos et piétons. 

Il se trouve que je suis ressortie dans l'après-midi entre 14h et 16h30 et que la situation ne s'était guère améliorée (4). On aurait même dit que pas mal de gens, particulièrement des deux roues, qui avaient dans un premier temps fait l'effort, avaient fini par se dire, puisque c'est comme ça, moi aussi je prends mon véhicule. 

Au point que dans un reportage très pro-journée sans voitures, à plusieurs reprises (5), on voit les bagnoles dans l'arrière-plan pas si lointain. Ce qui n'est pas sans un léger effet comique puisque les personnes interrogées disent combien c'est formidable, Paris sans ces engins. 

Pendant ce temps ceux qui persistent à vouloir polluer (en oubliant qu'eux-mêmes vivent là et ont des poumons) hurlent leur colère sur les réseaux sociaux et insultent la maire de Paris, tout ça parce qu'on ose leur demander de faire preuve d'un peu d'intelligence et de civisme durant une journée.

Nous avons cependant fait une bonne petite balade que nous n'aurions pas tentée sans cette initiative, et dans une ville qui reste belle et qui malgré tout nous rend souvent heureux d'être là.

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Rien à voir directement, mais il est difficile d'écrire quelques mots sur ce dimanche 1er octobre 2017, sans évoquer les nouvelles qui nous arrivaient de Catalogne par les réseaux surtout et un peu les infos au sujet du référendum sur l'indépendance que le pouvoir central de l'Espagne a déclaré illégal. Je n'ai pas d'opinion tranchée au sujet de l'indépendance de la Catalogne, je suis consciente de la complexité des enjeux et toujours un peu méfiante du combo (régionalismes, replis sur soi, glorification des traditions (lesquelles sont presque toujours ennemies du respect de la liberté des femmes)), méfiante également du côté oppressif des pouvoirs centraux. Il n'empêche que voir des gens pacifiques et non armés se faire tabasser par des forces dites de l'ordre qui s'efforcent de les empêcher d'aller voter est particulièrement révoltant et terrifiant. Je partage à tous points de vue Capture d’écran 2017-10-01 à 23.31.22

ce touite d'Attac France d'où l'image est tirée 

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Enfin, impossible de clore ce billet sans évoquer la mémoire de Philippe Rahmy, dont l'annonce du décès survient via Le Temps, alors que m'apprêtais à éteindre l'ordi. Nous espérions l'inviter à la librairie, j'en avais parlé il y a dix jours avec l'un des ses éditeurs qui m'avait précisé qu'il faudrait que ça soit avant le 15 décembre ou après le 15 avril en raison de la résidence d'écriture prévue. Quelle tristesse.

Un bel article à son sujet dans La Tribune de Genève  

Son site, Rahmyfiction 

 Paris sans voitures paraît soudain d'une futilité méprisable. Mais sans doute que laisser le billet c'est aussi montrer à quel point l'annonce d'une mort peut être brutale, survenir alors que l'on relisait, un décès être inattendu et la peine éprouvée forte y compris pour quelqu'un qu'on avait tout au plus une et une seule fois croisé (mais son travail est inoubliable).

 

(1) Tous lieux de Paris où il n'est pas des plus agréables d'être un cycliste lors d'une quelconque journée

(2) Plus tard, j'ai appris qu'il s'était agi d'un défilé l'Oréal dans le cadre de la Fashion Week. Privatisation de l'espace public une fois de plus et de plus en plus. 

(3) Dans l'après-midi même à la gare Saint-Charles de Marseille un de ces pseudo-terroristes surtout bien cinglé tuera au couteau deux femmes qui avaient le malheur de passer par là. Désormais n'importe qui fait n'importe quoi en se croyant investi d'une mission divine de combat.

(4) Il était annoncé que la journée sans voitures c'était de 11h à 18h. J'en étais venu à me dire que puisque nous avions circulé au début de cette plage horaire, peut-être avions-nous essuyé les plâtres, le temps que les voitures soient vraiment mises à l'arrêt ou sorties.
(5) À 0'53" puis vers la fin