Tellement c'est mieux sang, j'y pensais même plus


    C'est une nageuse chinoise, Fu Yuanhui, qui en expliquant simplement qu'elle n'était pas au mieux de sa forme lors des finales parce qu'elle avait ses règles, a porté la question sur la place publique, et je pense que c'est franchement bien. Rien qu'en étant une sportive amateure ou plus simplement en menant une vie quotidienne classique on peut s'en trouver gênées, y compris pour qui n'a pas de syndromes menstruels compliqués, il est bon qu'enfin on puisse avouer que certains jours malgré nous ça n'est pas tout à fait ça.

Après, il paraît que ça peut être un atout dans certains sports, ce que j'ai du mal à croire, n'ayant pour ma part pas connu l'aspect "sautes d'humeur", ou uniquement la part, déprime de fatigue (et vraiment dans ce sens : le fait d'être encore plus fatiguée qu'à l'ordinaire et donc peu capable de faire ce qui était devant être fait induisant un découragement, un sentiment d'injustice aussi). Et puis, dans les jours suivants on peut bénéficier d'un regain d'énergie, comme toute personne qui sort d'avoir été moins bien (ça le fait aussi après un rhume, ou n'importe quelle bricole de santé qui met patraque mais pas totalement hors jeu). 

Il n'empêche qu'aux jours mêmes ou aux 24 heures avant, il y a ce "moins bien", un manque d'allant certain. Et je crois bien que c'est général, que peu de femmes y échappent.

À titre personnel je suis reconnaissante envers cette jeune femme de m'avoir fait prendre consciente d'à quel point c'est un soulagement quand vient la fin de ces temps rythmés plus ou moins irrégulièrement par des tracas de saignements. J'en suis sortie depuis deux ans et c'est devenu si agréable si vite (malgré une sorte de rechute après le 7 janvier 2015, le corps lui-même était déboussolé) de n'avoir plus à se préoccuper de ça du tout et d'être soi-même au fil du temps sans oscillations périodiques, que j'avais complètement oublié tout ça, le côté matériel (devoir se pourvoir en protections (1)), les moments de déceptions - on aimerait tellement pouvoir être au mieux de sa forme, au moment de tels examens, telles compétitions, telles retrouvailles et vlan ça tombe à ces jours précis -, ceux d'inquiétudes quand du retard imprévu survient (2). Et que le mieux ressenti, malgré pas mal de fatigues dues à un job trop exigeant pour moi physiquement, était tel que de nouvelles ambitions sportives m'avaient saisies et très sérieusement, que je compte pouvoir concrétiser prochainement. Que le temps (tic-tac), lui aussi, paraît plus grand, qui n'est plus morcelés en jours avec et jours sans, chaque période d'insouciance et de ventre sans douleur n'étant plus le répit avant un nouveau lot de cinq jours d'amoindrissement. Le "en forme" est devenu l'état permanent, sauf problème (autres et inattendus). Le "pas en forme" ayant disparu des prévisions, des obligations de se préparer mentalement à devoir accomplir telle ou telle chose malgré la gêne. Et je parle en temps que privilégiée qui déjà n'avait pas trop à se plaindre de conséquences réellement invalidantes. Je ne peux qu'imaginer l'ampleur du soulagement pour mes consœurs qui souffrent ou ont souffert chaque mois pendant toute la durée de leur fertilité.

Grand merci donc à Fu Yuanhui et pour les femmes encore jeunes qui grâce à sa déclaration se sentent moins seules à se être régulièrement amoindries et pour celles de mon âge ou plus grand qui grâce à elle prennent conscience d'à quel point, c'est vrai, on se sent mieux ... sans ce sang.

 

 

(1) Il paraît que les coupelles sont une bonne solution, c'était déjà un peu tard pour moi pour m'y mettre alors que je trouvais déjà les progrès effectués depuis mon adolescence en solutions jetables déjà remarquables. Du coup jusqu'au bout j'aurais connu la corvée de devoir faire au bon moment les courses qu'il fallait.
(2) Pour ma part j'ai peu connu, je suis de la génération qui est devenue femme alors que la contraception était légale et répandue et que même dans un milieu non favorisé à demi immigré on pouvait sans problème demander à aller voir un médecin qui pouvait conseiller. C'était avant le Sida, le préservatif ne faisait plus guère partie de la panoplie. Et le fait que l'avortement soit légal et possible offrait soudain à toutes un filet de sécurité. Des cousines et des sœurs aînées étaient là pour nous confier et nous faire prendre conscience d'à quel point c'était une chance et une sécurité. Pour la plupart d'entre nous, il était peu possible de savoir si nous étions des enfants subis ou souhaités, ce confort rassurant qu'ont pu connaître les générations d'après, même si c'est semble-t-il redevenu compliqué.


Plus tard nous nous demanderons

 

    Plus tard nous nous demanderons comment nous avons pu ainsi nous laisser voler d'une part devenue si importante de notre vie privée, comment nous n'avions pas vu ce hold-up généralisé.

Quelques éléments de réponses sont donnés ici : 

Internet, applis mobiles : Tenons-nous encore à nos données ?

Et grand merci à Adrienne Charmet Alix qui explique les choses avec tant de clarté (et de détermination)


L'espion qui m'intriguait

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Je savais depuis que je disposais d'un smart phone que google was watching me, en plus que j'ai un compte chez eux et qu'après bien des essais de moteurs de recherche sympathiques, j'en reviens souvent à celui de cette entreprise, en raison même de sa situation de monopole. Ainsi à la librairie je ne cherche souvent pas tant une information que ce que google peut en dire et c'est hélas précieux pour les recherches avec un paramètre de notoriété - je cherche un livre je ne sais plus l'auteur ni le titre, je sais pas bien l'histoire mais ça se passait pendant la seconde guerre mondiale. Ah et puis la couverture est bleue. Et on en parle beaucoup à la télé ces jours-ci -.
Je sais que mes données sont revendues partout, mais à part d'accroître le nombre de spams, peu me chaut : je n'ai pas les moyens financiers de me laisser tenter par quelque achat que ce soit qui ne viendrait pas d'une nécessité personnelle.


Par ailleurs tant qu'on fait encore semblant de vivre dans une démocratie, je ne crains pas trop une utilisation de contrôle sécuritaire. J'ai bradé moi-même des parts de "privacy" en m'inscrivant sur bien des réseaux sociaux et pour l'heure j'ai un peu l'illusion d'être comme les prolétaires dans 1984 : laissés à une relative liberté car trop insignifiants et nombreux, Accordons aux petits pions l'apparence de leur autonomie de toutes façons si limitée par leur simple survie.

Il n'empêche que j'ai été surprise par la précision - entre autre lors d'un séjour dans Ma Normandie, j'ai pu retrouver le trajet d'une balade que nous avions faite en devisant sans faire trop attention à là où nous allions, tout était cartographié ; et la machine attestait qu'un autre jour notre long entraînement de course à pied avait fait 22,2 km - et le degré de durée d'archivage de la rubrique "Vos trajets" de G. Et que ça recoupe un des nombreux chantiers d'écriture auquel je n'ai pas le temps de me consacrer.

Que part ailleurs c'est plein d'erreurs, mais de sortes d'erreurs qui s'expliquent et sont fort intéressantes à décrypter.

Du coup j'ai réactivé l'option en tout cas pour un temps.

L'espion m'a donc appris qu'aujourd'hui j'avais effectué différents parcours, plutôt bien reconstitués,  mais dont la décomposition n'a pas été sans m'étonner : 

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La machine ne met en doute que la partie pédestre, laquelle est sans doute vraie. 

Mais je n'ai pas pris la voiture. Et si j'ai passé à l'aller de mon trajet du temps en métro c'était environ 15 minutes.

Enfin, je suis rentrée en vélib ce que l'espion du téléfonino n'a pas détecté.

Je ne vois pas vraiment à quelles activités de ma journée les différentes durées pourraient se raccrocher.

En particulier parce que j'étais à un cours de danse, le téléphone certes non loin de moi mais qui ne participait à aucun mouvement.

 

Je vais poursuivre l'expérience quelque temps, après tout en cas de problème peut-être serai-je soulagée d'être géolocalisable et si on m'accuse à tort d'un crime imparfait, qui sait si je ne serais pas très heureuse d'avoir un alibi électronique (1). Il convient juste de ne pas lui faire trop confiance sur les modes de transports.

Et puis j'aimerais en parler à mes ami-e-s auteur-e-s de polars ainsi qu'à JK Rowling pour ses Robert Galbraith. Il y a là une mine d'utilisations narratives possibles.

(à suivre)

 

PS : Cela dit si vous êtes une personne censée et que vous souhaitez désactiver cette très intrusive option, c'est expliqué par là comment procéder.

 

(1) J'écris ça pour rire mais aussi parce que plus d'une fois il m'est arrivée - entre autres en entreprise - qu'on me reproche ce que d'autres avaient fait, je suppose parce que j'ai toujours incarné celle qui osait ne pas fermer sa gueule quand quelque chose était dysfonctionnel, ce qui faisait de moi un bon usual suspect. On savait aussi que tant que le reproche porterait sur quelque chose que je jugeais ridicule, je ne dirais rien, histoire de ne pas m'abaisser à mon tour en rentrant dans un jeu mesquin. J'étais donc la bonne personne à charger pour qui souhaitait se disculper. Tant pis.


Le rire de résistance comme ils disent au Rond-Point

C'est absurde, c'est loufoque, c'est bien interprété, c'est absolument incompréhensible pour les extrémistes de toutes extrémités et d'une façon générale à toute personne dépourvue de second degré. C'est mon deuxième éclat de rire depuis plusieurs jours (1) bouffés par la peine pour ceux qui à Nice se sont fait tuer. Merci à Matoo de l'avoir partagé. Nous ne serons pas l'éléphant que la mouche titille afin qu'il fracasse tout. (1) ce qui pour moi est aussi peu que si j'étais concernée aussi à titre personnel. En temps normal je fais partie de ceux qui se marrent facilement et aiment faire rire

Incompréhension

 

    Il est 23h50 et j'ai déposé le vélib qui m'a servi à rentrer à une station proche, je marche tranquillement dans ma ville de bord du périph, où l'on croise à cette heure des promeneurs ou promeneuses de leur(s) chien(s), des cafetiers qui passent un dernier coup de balais, d'autres gens qui rentrent et un mardi soir assez peu de flâneurs en goguette, il y en avait quatre dans une bagnole, une bagnole rien de spécial, de maintenant, sobre, un peu du genre petit cadre qui va au boulot, mais là non, et le conducteur ralenti, Madame, madame appelle-t-il, c'est un petit carrefour, je pense ils cherchent leur chemin, j'ai une tête à chemin et je connais bien le coin, ça me gave mais c'est plus fort que moi si je peux aider j'aide, Je réponds oui, et je vais pour m'approcher pour mieux entendre et alors le type me fait :

Je voulais vous dire que vous êtes magnifique. Bonne soirée madame.

Je dois avoir répondu C'est malin ! en levant les yeux au ciel, de toutes façons déjà ils étaient repartis, ce que j'ai vu c'est que je gars était souriant, et celui derrière aussi, mais sans s'esclaffer, et j'ai alors pris conscience que le ton du conducteur était courtois et pas narquois. À la réflexion c'était presque dit gentiment.

Et donc je n'ai pas compris.

Ça n'était pas menaçant, pas du harcèlement.
Ça n'était peut-être pas moqueur.
Et ça n'était pas admirateur - je n'ai rien d'un canon, j'avais mes vêtements de boulot (sport, confortable, rien d'affriolant) et j'ai l'âge d'être leur mère. Ça n'était pas non plus que de loin ils ont cru que ... et de près ils se sont dit merde une vieille, étant donné que la voiture était quasiment arrêtée à la base, comme si à ce petit carrefour ils hésitaient : sauf si le conducteur est grave bigleux, ils m'avaient bien vue. Du coup j'exclus aussi l'hypothèse qu'ils m'aient prise pour quelqu'un d'autre et ç'en seraient rendu compte et auraient alors dit le premier truc qui venait. 

Ou alors ils avaient l'intention de me voler quelque chose mais se sont rendus compte que je n'avais qu'un sac à dos de sport et un sac avec des bouquins. Alors ils ont dit ce qui leur passait par la tête, tout en pensant, merde une pauvre, 

Ou alors ils cherchaient l'embrouille mais comme je n'avais ni crainte ni évitement ni agressivité, ça a désarmorcé leur projet. Un peu comme quand on fait une grosse blague de potache à quelqu'un qui est le premier à en rire, ouais OK c'est pas drôle laisse tomber.

Ou alors c'est une grosse allusion bien reloud à un truc de télé que tout le monde connaît (sauf moi et quelques autres qui ne la regardons jamais).

Ou alors "magnifique" est devenu une insulte dans le patois de ma banlieue mais je n'étais pas au courant de cette évolution (1). Et le ton n'était pas celui d'une insulte.

Ou alors la beu était bonne et ils étaient en plein trip We love le monde entier ? En mode pari stupide (je dis à toutes les femmes qu'on croise jusqu'à Gennevilliers qu'elles sont magnifiques) ?

Je ne suis pas contre un éclaircissement si vous êtes au courant.

 

(1) Par exemple "mesquine" et "saucé" ne veulent pas du tout dire ce que ça veut dire dans mon français académique. Alors pourquoi pas "magnifique" pendant qu'on y est.

 


Quinze ans déjà

 

    Lorsque l'on quitte, du moins en cette époque du début du XXIème siècle en Occident, volontairement un travail c'est souvent un cumul de raisons qui peu à peu s'empilent jusqu'à ce qu'y rester n'ait plus aucun sens. Alors on franchit le pas, qu'on le puisse ou non économiquement. C'est simplement devenu une question de survie (bien plus que d'ambition, ou alors si : celle de récupérer la jouissance de sa propre vie).

J'ai filé de l"'Usine" dès que l'opportunité (rude, sauvage, non souhaitée) s'en est présenté, j'étais à terre et (bien soutenue, portée par l'affection que certains m'accordaient) j'ai eu la force d'un sursaut salvateur. Bien aidé aussi d'avoir été dans une entreprise dont la structure générale présentait encore des éléments d'humanité. Le rendement et l'hypemanagement n'avaient pas (encore ?) tout gangréné.

La raison principale de fond était que j'étais déjà atteinte par l'écriture et pas de ce bois dont certains sont qui peuvent assurer un emploi stressant le jour et écrire, énergiques, tôt le matin ou en soirées. Je pensais partir une fois certains prêts remboursés.

Il n'empêche qu'il y avait un sacré gros cumul de petites choses qui corroboraient cette décision. 

L'une d'elle m'a été remise en mémoire par ce touite. Apparemment Loft story c'était il y a quinze ans (j'avais oublié). En 2001, avant 9/11 et l'entrée (la prise de conscience de l'entrée) dans une nouvelle époque. 

Tout le monde en parlait. À la télé je crois que je ne regardais déjà plus guère que la récap des Guignols le dimanche et Arrêt sur Images, Faut pas rêver certains vendredi soir, et sur le câbles certaines séries (NYPD Blues, plus tard 6FU, My so called life ...), je n'avais déjà pas de temps à perdre, et pourtant c'était avant d'avoir l'internet vraiment à la maison. Je me sentais isolée. Incapable de comprendre ce qui fascinait dans le fait de regarder d'autres humains et qui n'avaient rien d'exceptionnel (1). Il y avait toujours quelques collègues pour parler avec moi d'autres choses, bon.

Mais lors de la session suivante en avril 2002 il s'est trouvé que nous suivions avec mes collègues d'alors, une petite équipe plutôt sympa, et des personnes d'un-e ou deux autres entreprises ou services un stage de formation à l'utilisation d'un logiciel. Pour ce faire nous fûmes quelques jours (deux ? trois ?) à aller bosser dans un local vers les Champs Élysées et déjeunions ensemble le midi dans un restau voisin, tablée de dix à douze personnes. 

Il y a ce souvenir de l'un des midis où quelqu'un lance la conversation sur le sujet de cette émission de télé-réalité et c'est parti ça se bouscule, il y a les pour les contre, chacun a un avis, le fait est que ça rigole bien dans la chamaille ainsi lancée. Seulement je prends conscience que je suis de tous la seule à n'avoir jamais regardé. C'est-à-dire que même ceux qui sont résolument opposés à ce genre de big brother consenti ont regardé, au prétexte de se faire un avis, mais se sont donc eux aussi trouvé captés, quitte à n'y plus revenir après, ils avaient fait partie de l'audience à un moment donné (2). J'étais la seule à y avoir échappé.  

J'avais connu un temps où mes supérieurs hiérarchiques étaient des personnes cultivées, avaient tou-te-s une vie en dehors de l'entreprise même s'ils y passaient des heures sans compter, allaient au cinéma, au théâtre, aux concerts, lisaient ; revenaient de voyages avec autres choses que des selfies (qui n'existaient pas, au pire on actionnait le retardateur pour avoir devant le monument du bout du monde la famille au complet ; ou l'on prenait le risque de demander à un passant). 

Peu à peu cette génération partait en retraite et les plus jeunes qui arrivaient étaient très affutés sur les produits financiers, créatifs en diables sur les niches de profits possibles, experts en défiscalité, mais pour le reste ne disposaient que d'un vernis culturel bien vite écaillé.

Ce jour-là, à cette tablée, alors que d'âge j'étais encore acceptable au sein de la communauté des cadres dynamiques, j'avais perçu à quel point je faisais partie d'un monde déjà ancien, ceux pour qui la profession n'était qu'un élément de la vie et l'argent un vecteur dont la relative abondance la facilitait. Mais en rien une fin en soi. 
Mes "mauvaises rencontres" n'étaient que trop fraîches, je n'avais pas cette force que donne le sentiment d'avoir trouvé sa voie / voix, je n'avais pas osé lancer à la tablée : 

- Depuis combien de temps n'avez pas lu un poème ?

pas voulu me faire remarquer, pas eu le courage d'endosser le rôle de la rabat-joie. 

Je crois que quelqu'un, qui aimait quand je les faisais rire, et trouvais peut-être dommage que je ne participe pas m'a demandé quelque chose comme Tu ne dis rien, tu en penses quoi ? Et que j'ai répondu du ton bas de qui n'est pas spécialement fier, Je n'ai pas regardé, ça ne m'intéresse pas. 
Et que peut-être ça avait un peu contribué à faire virer la conversation sur d'autres sujets. Celui à éviter étant alors bien sûr la présence de l'extrême droite au second tour des présidentielles. Dans le cadre professionnel, exprimer des opinions politiques était déjà délicat.

J'ai compris ce jour-là qu'il faudrait que je m'en aille, que je ne m'attarde pas. Je ne pouvais pas, seule, changer l'orientation des choses, qu'il me faudrait tôt ou tard migrer vers des domaines où ce que j'aimais apprendre ne détonerait pas tant. J'ignorais que je deviendrai libraire. Mais je pressentais que le salut pour moi était dans les livres.

Quinze ans déjà.

(et l'an prochain, on remet ça :-( )

 

 

(1) Par exemple et s'il n'y avait pas étalage de moments intimes ça m'aurait intéressé de suivre le quotidien en direct d'astro, spacio ou cosmo - nautes dans une capsule, ou de scientifiques en terre Adélie ou même le tournage d'un film en temps sans ellipse (pour suivre les "temps morts" aussi et les contraintes réelles), bref, des humains dans des circonstances de replis sur une équipe, mais avec un but, des compétences, des contraintes professionnelles dont à l'extérieur on n'a pas idée.

(2) Seule chose qui intéresse les annonceurs. Et donc les chaînes qui ont depuis longtemps perdu tout autre objectif que d'assurer des revenus confortables à certains et des postes de prestige. Que reste-t-il vraiment de l'ancienne notion de service public et de ses missions ? Des temps où des émissions existaient pour élargir la vie et la vision des gens ? Quelques miettes, quelques éclats, tous en danger, ici ou là.


Petits éclats de vie moderne

 

    Une amie qui a un travail inimaginable à l'époque où je devais, lycéenne, songer à un métier, me signale ce RT dont je suis paraît-il censée me glorifier : 

Capture d’écran 2016-04-29 à 11.43.53En fait leur bot a repéré que je mentionnais l'émission. 

Ça m'a rappelé le jour où festivalière heureuse à Arras, j'avais mentionné sur FB que j'étais au bord d'aller voir un film, c'était un statut en attendant (dans la petite file d'attente avant la séance ou à la maison avant de partir et en attendant l'homme qui achevait de se préparer), un geste machinal, la vague idée de pouvoir ainsi plus facilement reconstituer ma liste des films vus (1) et où j'avais eu la surprise d'un commentaire joyeux de l'un des acteurs.

Il est en effet à présent entendu que les réseaux sociaux nous bercent de l'illusion d'une proximité quotidienne avec des personnes que nous admirons ou dont nous admirons le travail. Le tendre "Janine" d'Olivier Hodasava rappelle fort combien jadis nous pouvions être pétris de passion pour un groupe (par exemple) et si peu savoir de leur vie qu'il fallait plusieurs mois, s'ils n'étaient pas d'une notoriété de JT, avant de savoir que l'un de ses membres était mort. De nos jours nous savons même ce qui arrive à leurs fans (2).

En revanche il est moins évident d'intégrer le fait que ceux que nous apprécions se trouvent en retour parfaitement à même, pour peu qu'ils s'en donnent le temps ou qu'un-e chargé-e de com. fasse bien son boulot, de repérer notre admiration ; ou, moins réjouissant, ce que nous exprimons de notre déception d'une nouvelle œuvre, voire parfois de notre désaffection. 
Ce qui fait que même en n'étant personne on doit, si l'on n'envisage pas de peiner ou de se lancer dans d'épiques polémiques, prendre garde à nos énoncés.
J'avoue n'avoir pas encore intégré ce fait, pas tout à fait. J'en suis encore à l'étape de m'en amuser ; à preuve ce billet.

(et je ne parle même pas du versant moche de ce phénomène qui fait que de nos jours tout employé d'entreprises "managées" est tenu de ne rien exprimer concernant son travail fors de la réclame douce et des enthousiasmes "fraîcheur de vie") (je trouve naturelle une certaine décence et tient la retenue pour un évident respect, mais les échos de certaines réactions, des ennuis rencontrés par certains, et ce que je ressentais durant mes années d'"Usine", ont tout à voir avec la vie dans un régime dictatorial, sans parler que bien des salariés n'ont pas même le droit de faire de l'humour sur certaines absurdités rencontrées) 

((et j'arrête là ce billet avant de tomber dans le sujet brûlant des lanceurs d'alertes))

 

(1) Ce petit plaisir qu'on prend le temps de s'accorder (ou non) en fin de festival, à tête reposée.
(2) Je me souviens d'avoir appris le sens du mot Directionner via un touite parvenu je ne sais comment jusqu'à ma TL et qui manifestait de l'empathie pour la mort accidentelle de l'une d'elles.


E. V. (En Ville)

 

    La librairie où je travaille désormais avait reçu il y a quelques temps un très étrange courrier, un homme protestait parce que la "boîte sardine Connétable" ne contenait que deux sardines. Il réclamait une compensation. 

Les collègues ignorent à ce jour s'il s'agissait d'un de leur clients-amis d'humeur potache ou d'un vrai malheureux capable de perdre le temps d'un courrier pour quelques sardines qui dans une boîte manquaient. À la décharge de ce dernier la librairie porte effectivement le nom d'une conserverie fameuse, l'expéditeur n'est peut-être après tout qu'un visionnaire qui a anticipé la localisation à plus de 200 kilomètres de la première mer d'industries de retraitement des poissons péchés. Ou peut-être croyait-il écrire à un siège social, s'adresser à un grand patron ?

Au delà d'un très réussi éclat de rire, comme la vie de libraire sait comporter quand tout va bien, la missive en guise de timbre portait la mention manuscrite "E.V.".

C'est quelque chose que j'avais totalement oublié.

De celles que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître.

Il fut en effet un temps, pas si reculé puisque je l'ai connu alors que je suis encore à une quinzaine d'années d'une potentielle retraite, où ce qui permettait aux gens de mener à bien leur vie quotidienne était considéré comme un service public. L'état prenait en charge, financé par l'impôt mais au bout du compte le consommateur payait le service d'un prix raisonnable encadré. Ça concernait le gaz, l'eau, l'électricité et par exemple le courrier en papier. La question d'opérateurs de téléphonie mobile, d'internet et autres services associés ne se posait pas : ça n'existait pas.

Le train quant à lui, se payait au kilomètre et c'était équitable : tu vas plus loin tu paies plus cher et si ton boulot te fait voyager à des heures très fréquentées parce que tu pars en congés payés en même temps que tout le monde, tu n'as pas plus cher à payer (1).

La poste acheminait les colis, le courrier, et n'avait de bancaire que les livrets A des épargnants modestes et des comptes-chèques associés, parce qu'il était ainsi plus facile de percevoir et payer toutes sortes de choses liées aux vies simples. 

Quand on écrivait à l'un des services publics, on n'avait d'ailleurs pas à timbrer l'envoi. Ça faisait partie d'un tout. 

C'est sans doute dans le même ordre d'idée que lorsqu'on envoyait un courrier à quelqu'un d'autre de la même ville, l'idée étant probablement qu'il n'avait alors pas à transiter par le centre de tri et que du coup ça coûtait peu, donc on offrait ce service, on pouvait se dispenser de timbre en écrivant E.V. pour En Ville. Je l'avais totalement oublié, car j'étais encore enfant lorsque ça finissait de se pratiquer et n'écrivais donc à personne fors quelques cartes postales de vacances "Je vé bien é toi ? Il fée bo. Je nage dan la mer". Mais en me parlant de l'enquête qu'ils avaient menée sur ce sigle mystérieux les collègues ont réactivé ma mémoire.

Le plus joli de l'histoire c'est que posté de Paris en 2016 et en direction du Val d'Oise, ce courrier leur a bel et bien et sans surtaxe été remis. 20160420_130307

 

Peut-être par un facteur muni d'un véhicule tel que celui-ci et qui n'a plus rien à voir avec les vélos du temps du En Ville et les préposés assortis

Carambolage des temps.

 

(1) Il existait même un tarif "congés payés" qui moyennant un brin de paperasses permettaient aux petites familles peu fortunées d'aller en vacances à pas cher.


Tandis qu'on débat de la "Loi travail" : cher Adrien


Capture d’écran 2016-03-29 à 09.45.12 - Version 2J'ai grossièrement gommé le nom de l'entreprise pour laquelle vous vous présentez sous un prénom humain (1). 

Je ne vous veux en effet pas de mal, vous semblez me vouloir tant de bien. Effectivement, je m'étais inscrite fin janvier sur le site d'offres d'emplois pour lesquels vous annoncez travailler. 
Je ne trouve donc a priori pas illégitime de recevoir des courriers, cherchant un emploi avec énergie, j'étais prête à courir le risque d'être spammée en me disant : Sait-on jamais ? Si par chance une offre sérieuse pouvait se glisser parmi toutes celles que je recevrai.

Jusqu'à présent je n'avais pas à me plaindre de votre site en particulier.

Il se trouve que rien dans mon CV, que j'avais pourtant soigneusement complété, ne me prédispose à devenir agente dans l'immobilier, votre proposition me semble d'un premier abord assez peu adaptée.

Et puis quelque chose me gêne et pas seulement cette fausse familiarité qui vous fait me vouvoyer tout en m'interpelant par mon prénom, il semblerait qu'il s'agisse d'une affiliation plus que d'un emploi, il est fait mention de "Négociateurs indépendants" et d'être entrepreneurs. Pour autant il est préciser qu'il s'agit pour l'entreprise immobilière de "recruter".

J'ai assez parcouru d'annonces chez Pôle Emploi pour avoir compris que de nos jours la pratique est courante : on fait semblant de faire croire aux personnes concernées qu'elles ont trouvé du travail, elles n'ont qu'une porte entrouverte vers quelques ventes à faire, en général en milieu ingrat ou de produits difficiles à placer, et l'entreprise chapeau qui n'est pas un employeur mais présentée comme un partenaire prendra un pourcentage. Aucune garantie de quoi que ce soit. Pour faire chic certaines annonces emploient (cet emploi là ne les engage pas) le mot freelance. Dans la plupart des cas, d'accord peut-être pas tous, il s'agit d'être libres de trimer H24 7/7 pour ne rien toucher ou quelques miettes, à la fin du mois. Pas de congés payés, pas de retraites (déjà qu'à force d'en reculer l'âge elles n'existeront bientôt plus pour grand monde), l'éventualité d'un arrêt maladie je n'ose y songer.

Il n'empêche que de vous j'attendais mieux. Au moins un filtrage d'entre les vraies annonces et les propositions qui ne portent pas sur un contrat de travail. Ce lien de subordination qui s'il est respecté d'un côté comme de l'autre permet de concentrer son énergie sur ce qui est à faire et non sur un combat permanent du salarié pour parvenir à se faire payer et bénéficier d'un temps de récupération physique et mental raisonnable.

Dès lors qu'il ne s'agit pas d'un emploi en bonne et due forme peut-être faudrait-il parler d'affiliation ou d'adhésion. Le terme de recrutement devrait être réservé aux contrats de travail.

Je trouve donc cette prise de contact bien plus décevante que profitable ; mais vous souhaite néanmoins à mon tour une excellente journée.

Gilda 

 

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The flavour of the day

Donc voilà tu es gamine, pré-ado puis ado et ça se frite dans les discussions entre les tenants du vrai rock (les Stones, les Who) et ceux d'un truc qui fait plutôt figure de pré-boys bands (mais on ne sait pas encore que ça existera (les boys bands)) qui est les Beatles et autres copieurs, quoi que Sergent Pepper's ait bluffé tout le monde et que le Floyd ce ne soit pas honteux. Et puis il faut bien se démarquer des goûts des grands frères, déboulent les Bee Gees, et ça lamine tout et ceux qui n'aiment pas, mais alors pas du tout, se réfugient dans le Punk et personnellement tu ne t'y retrouve plus. Alors tu écoutes ton bon vieux Bach et par ailleurs de la musique à danser (Michael Jackson apparaît ; Imagination c'est pas mal non plus, il y a Fame et puis Flashdance et déjà on est d'ailleurs dix ans après).

Sortir de l'enfance c'est prendre conscience de l'impermanence des choses : tu as donc pigé qu'un groupe rock, un vrai, ça n'est pas fait pour durer, entre les overdoses, les vies de famille (ben oui, même les rockeurs se font un jour rattraper), les pétages de plomb dû au fait d'être devenus riches (très jeune tu as remarqué que la richesse et le pouvoir esquintent, qu'il faut être sacrément costaud ou de qualité supérieur pour ne pas fondre un fusible quand ça te revient).

Par ailleurs le monde dans lequel tu grandis c'est : Il y a les Russes que c'est les méchants et les Américains qui sont des méchants un peu gentils, ils nous ont sauvé en 44, et il y a de la liberté chez eux si tu as de l'argent mais de toutes façons quand tu es pauvre, où que tu vives c'est la galère. T'es juste plus ou moins crevant la dalle plus ou moins en prison pour avoir crier que tu n'en pouvais plus ou tenté de te procurer ce qui te manquait et que tu ne parvenais pas à obtenir par un autre biais.
C'est un monde dans lequel une guerre nucléaire peut péter d'un instant à l'autre. On en est conscients, adultes comme enfants, un peu comme quelqu'un qui est atteint d'une maladie à crises : ça va, ça va et tout d'un coup, paf, la crise survient. Il y a des points de démarrages possibles pour la Grande et Définitive Fâcherie. Le Vietnam d'un côté, Cuba de l'autre, en 1973 le Chili. En fait chaque fois qu'il se passe un truc grave, on se dit C'est foutu, ça y est. Il y a aussi Israël et la Palestine mais en tant qu'enfant en Europe, tout ce que tu comprends, et tes camarades de classe c'est pareil, c'est que tu n'y comprends rien, que c'est super compliqué et que les adultes ont pourtant souvent des opinions très tranchées, et s'engueulent facilement sur le sujet mais que personne n'arrive vraiment à expliquer. Les Russes et les Américains, au moins c'est simple.

Il y a un type que tout le monde admire chez les jeunes, les grands frères, les cousins, il est sur les tee-shirts, il s'appelle Che Guevara. Et c'est vrai que sur la photo il a une bonne tête. Un jour tu comprends au vol d'une conversation entre jeunes plus grands qu'il n'y a qu'une photo (!) parce que cet homme est mort, il est mort en aidant des gens à faire leur révolution mais ça n'a pas marché, alors que ça avait marché la fois d'avant, à Cuba, justement.

Tu comprends que révolutionnaires et rockeurs sont des boulots à forte mortalité et que quand tu ne meurs pas à un moment de toutes façons tu es trop vieux pour continuer. C'est des jobs de jeunes.

Un jour tu lis (probablement dans un article de l'Express puis du Nouvel Obs que tu piques le vendredi à ton père pour le lire en loucedé avant qu'il ne rentre de l'usine (une vraie)) la date de naissance du monsieur sur les tee-shirts tu t'aperçois que c'est la même année que ton père, qu'en fait s'il n'était pas mort il serait un vieux qui engueule sa femme et ses gosses, parce que le dîner n'est pas prêt ou les notes pas aussi excellente qu'il ne le faudrait.
Un (début de) mythe s'effondre.

Comme tu fais allemand première langue, parce que les bons élèves font allemand première langue et c'est comme ça, et d'ailleurs c'est intéressant cette langue mathématique avec des déclinaisons comme ça chaque mot dans la phrase dit à quoi il sert (mais à apprendre, ce que c'est casse-pied), que tu as fait le voyage scolaire vers Hanovre, vu la frontière, lu des livres, rencontré des gens super sympas aux familles coupées, tu sais l'Est, l'Ouest, la frontière, que ça rigole pas. Avec tes camarades de classe tu as vu les miradors, le no man's land, les chiens patrouilleurs et leurs maîtres. Tu t'es dit que ça n'allait pas, mais qu'il y avait un sacré boulot pour changer ça, que ça allait être la tache principale de ta génération, ça et la pollution qui commence à devenir inquiétante (1).

Quarante ans plus tard, la planète est plus en danger que jamais il est peut-être déjà trop tard, des blattes et des robots capables d'apprendre survivront peut-être, mais pour l'humanité ça semble plié. L'argent roi, la course au profit a triomphé dans le monde entier, des garde-fous n'existent plus que de façon locale, les démocraties ne sont plus que des façades, les multinationales se moquent des frontières (s'en moquaient déjà mais avant l'internet et qu'on puisse soi-même causer directement avec des inconnus à l'autre bout du rond du monde, on en était moins conscients). Au mieux votre environnement ressemblera au village dans "Le prisonnier" au pire à l'enfer sans trompe l'œil. On a atteint le point où les idéologies clef en main qui quarante ans plus tôt vendaient certes des délires, mais plutôt pacifiques, poussent les gens vers la mort rendue attractive et d'y entraîner un maximum d'autres gens. Les marchands d'armes se frottent les mains.

Et voilà que tout soudain, les gars d'antan qui auraient logiquement dû mourir chacun quinze fois au vu des excès accomplis, ou se séparer vingt fois, sont toujours là et plutôt fringants (si à 72 ans je peux encore gigoter comme Mick maintenant, je signe tout de suite), et se produisent là où c'était très exactement inimaginable quelques décennies avant. 

Alors OK c'est burlesque et par là dessous une question de gros sous, mais il n'empêche que ça laisse assez bien supposer que TOUT EST POSSIBLE.

Même (surtout ?) de façon totalement farfelue.

Tout espoir n'est pas perdu. La survie sera bizarre.

The flavour of the day is strawberry.  

(Reste que : des morts et des disparus qui va nous consoler ?)

 

(1) On ne parle en ce temps là pas encore de réchauffement climatique dans les classes populaires, je suppose qu'à l'époque des scientifiques savent déjà mais pas le grand public, seulement il y a eu Seveso et avant cela Minamata, tu as vu à la télé des reportages (documents INA). En ce temps-là la télé se veut plus pédagogique que vendeuse de temps de cerveau disponible. Seveso t'a marquée car vous habitez près d'une usine de fabrication de scotch (entre autres) et certains jours l'air est bizarre (mais on ne sait pas si ça vient de là)