Aux blogs d'autrefois

 

    Je profite d'une journée de transition (j'espérais entre autre pouvoir et devoir passer à la banque mais il me manque quelque élément) pour prendre un temps calme à la BNF, tant qu'à m'être déplacée jusqu'à cette zone de Paris, tant qu'à n'être plus dans du temps contraint. 

Trop fatiguée pour écrire et ne souhaitant pas forcer - beaucoup de travail m'attend à la maison -, j'en ai profité pour me promener sur les archives de l'internet et lire de nos billets du temps où nous commencions à bloguer. 

Les réseaux sociaux sont venus assécher nos blogueries, pas tant le fait d'écrire - nous sommes un certain nombre à continuer - que celui d'échanger, via les commentaires.
Nous étions alors dans un temps pionnier et une sorte d'illusion d'Entre-nous, plus libres dans nos propos, plus prompts à se confier. 
Mais au delà de ça quelque chose c'est perdu de l'ordre de l'insouciance. C'est assez général, pas lié aux vies des un-e-s ou des autres, lesquelles se sont plutôt améliorées, je me suis d'ailleurs amusée du nombre d'ami-e-s de blogs désormais apparié-e-s. Seulement il y a eu des deuils et des événements généraux qui nous ont tous plombés. Globalement la vie au travail semble de plus en plus difficile, même si on en parle de façon de plus en plus #CeuxQuiSaventSavent car on craint désormais de s'attirer des ennuis. Les moments d'insouciances et collectifs d'euphorie semblent s'être réduits comme peau de chagrin. Je comprends mieux pourquoi tant d'entre nous (j'en suis) se sont laissés porter par la vague de victoires de l'équipe de France à la coupe du monde de football : nous n'avions plus eu d'occasions de réjouissances collectives depuis longtemps. 
Politiquement on assiste à un naufrage : plus personne fors quelques exceptions assez vite atteintes de dé(sen)chantement ne croie à une amélioration. La menace des populismes d'extrême-droite se précise ou récemment se concrétise (Hongrie, Italie). On avait déjà traversé le 9/11, on s'est pris en plein la réapparition d'attentats désormais accomplis par des types suicidaires, importantes différence d'avec les vagues d'attentats précédentes. Il y a eu la bouffée d'espoir du Printemps arabe vite retombée : des dictatures en ont remplacé d'autres ou on résisté au point de provoquer une guerre civile qui n'en finit plus. L'Europe s'en est trouvée au cœur d'une vague migratoire sans précédent. Qu'on le veuille ou non, la crise des subprimes partie des USA en 2007 - 2008 se sera par vagues successives étendue jusqu'à l'Europe (et sans doute le monde presque entier mais je ne sais pas bien les conséquences pour chacun ailleurs loin). On le sent passer de façon ténue soit par du travail perdu soit par des conditions qui se dégradent. Bosser en sous-effectifs est devenu la norme. 
On sent la lassitude. Chez qui continue, les sujets sont moins légers. 

J'ai la nostalgie de l'époque d'insouciance. Je me souviens bien que la vie quotidienne de chacun n'était pas si facile. Seulement plaisanter restait possible. Il faudrait pouvoir continuer à résister. Au moins comme ça.

 


Mon téléfonino vous écrit


    Je venais d'envoyer un SMS pour parler à qui de droit du vélo de rêve dont je venais de faire l'achat, un SMS assez technique, de fait, puis de prendre le chemin du retour avec deux roues de rechange (du coup un peu chargée). J'avais mal fermé mon téléfonino, lequel avec la complicité de ma poche de pantalon s'est mis à être très bavard. 

Aux séries de hyhyyhyhyhy et autres hhhhh hij6yh que j'ai expurgées près, il a trouvé le moyen d'envoyer tout seul le SMS suivant : 

"Y y et et et de To To do et que je thé tchétchène de Clichy dans un état un état un état t'aime fort fort et de duvet hic hic c'est que jhve quelqu'un qui hhhh"

Je me demande encore où il est allé chercher tout ça (1) mais si ça continue il publiera avant moi.

 

(1) En particulier "tchétchène" et "duvet" que je ne crois pas avoir jamais mentionnés dans un SMS. "Le thé tchétchène de Clichy" ferait un bon titre. 


C'est ma première Mobike partie

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Depuis deux semaines je tente chaque fois que je croise une station néo-vélib avec des vélibs dessus d'activer mon pass navigo support de mon abonnement annuel - lequel finira par expirer sans que j'aie pu remonter une seule fois en selle - mais pour l'instant sans succès : des petits sabliers apparaissent ou des signes d'une connexion en cours qui n'arrive pas au bout. Et je n'ai pas le temps d'attendre trop longtemps. 

Du coup j'ai craqué et comme un pass est possible pour 180 jours, quoiqu'un peu coûteux, j'ai décidé de tenter ma chance avec Mobike. Contrairement aux néovélibs il y en a dans les quartiers qui me concernent (domicile, travail) et contrairement aux autres vélos sans accroches ils me semblent bien costauds.

La première opportunité d'essai s'est présentée pour moi ce soir en revenant de la librairie.

Essai concluant : une fois l'appli téléchargée sur le téléphone, le pass payé et une appli de scann de QR code installée, il est extrêmement facile de trouver un vélo, le déverrouiller. Le verrouillage est également logique et simple (une tirette sur l'antivol). 
Quant aux vélos, la surprise est leur légèreté. Au vu de leur allure je les croyais lourds. Mais non. Et leur confort est remarquable, en tout cas pour quelqu'un de ma taille (1). Le panier est parfait pour déposer un sac à dos de type sac d'ordi.

Deux petites réserves : je n'ai pas pu voir si le feu avant s'allumait vraiment (2). Et ces vélos n'ont pas de vitesses (3) et sont réglés sur un développement qui fait qu'on mouline - après, c'est certain, on tourne les gambettes sans effort aucun -. C'est peut-être ce dernier point qui me fera peut-être in fine rester dans le giron vélib du moins si ceux-ci un beau jour s'en venaient à fonctionner (ce dont je finis par douter). Et s'ils disposent d'un développement "sport" au moins. 

En tout cas, voici mon premier Mobike  20180310_210920

et sur un trajet court nous nous sommes fort bien entendus. 

 

(1) 1,65 m et pas de longs bras 

(2) Il est censé le faire en avançant mais comme il est sous le panier, je n'ai pas vu s'il éclairait.

(3) ou alors elles sont super cachées.

PS : Le titre, je le précise pour les moins de vingt ans ou trente, vient d'une chanson de Sheila. 


Se prendre en compte

 

    Il aura donc fallu un vol stupéfiant (1) et qu'on me demande si j'avais des factures pour que je prenne conscience d'à quel point soucieuse de ne pas dépenser de l'argent que je n'avais pas, ni de surconsommer, aimant aussi trouver une utilité aux objets qui m'échoient, je me traitais un peu mal et qu'il était grand temps que je pense à moi. 

Je faisais durer depuis des mois mon petit Mac Book Air parce qu'il avait une valeur affective et par souci d'économie, mais de fait je me privais d'un fonctionnement normal, ça faisait longtemps que je n'avais pas sérieusement "développé" mes photos parce qu'il saturait. L'écran était devenu trop petit pour ma vue déclinante.
Je faisais durer depuis des mois mon sac à dos d'ordi. Je l'avais obtenu dans le cadre d'un programme de fidélité de ma banque à présent changé pour un système de cashback qui ne me sert pas, puisque j'achète peu ou par nécessité immédiate et donc sans choisir où. Il était troué en dessous, les fermetures éclair se rouvraient.  Il n'était plus tout à fait sûr. 
Des pochettes qu'il contenait, une seule correspondait à un achat - elle était si pratique et je la regrette -. Les autres étaient plus ou moins des petites trousses publicitaires. L'une imperméable venait de chez ma mère. Dommage, sa seconde vie n'aura pas duré. 
Le portefeuille était une réclame d'il y a des années. J'en avais pris l'usage en 2009 lorsque je m'étais fait voler un autre que j'avais et que j'aimais bien.
Le cordon du téléfonino qui m'a été volé correspondait à mon nouvel appareil qui est un "faux gratuit" de mon opérateur.

Bon, la souris de l'ordi. était aussi un achat mais depuis quelques temps elle avait un faux contact, par moments. 

Mon fils a pu me dépanner fort gentiment d'un ordi immédiatement. Il s'était facilement offert ce que je reportais pour moi. Certes, il gagne sa vie depuis qu'il est apprenti et participe volontiers aux frais de fonctionnement de la maisonnée, mais pourquoi est-ce que j'admettais de me priver d'un outil en pleine forme alors que nous sommes quatre dans ce même logis. 

Mes autres objets achetés et volés étaient des livres mais c'est aussi lié à mon métier. Pas des achats de fantaisie, même s'ils me font plaisir.

J'avais la même paire de lunettes depuis plus de 5 ans. Certes c'est parce que ma vue de loin n'a pas franchement baissé mais quand même. Dès que j'ai à nouveau une mutuelle, je prends rendez-vous chez l'ophtalmo, il me fallait le faire de toutes façons.

Nous allons devoir changer la serrure de la porte. Des années que par moments elle se bloque ou avec certaines de nos clefs. Mais l'homme de la maison freinait pour la changer.  

C'est effarant à quel point je suis formatée pour ne pas dépenser. Des années de manque d'aisance. Des années de vie avec quelqu'un qui n'a pas une relation normale avec l'argent. Les fins de mois difficiles ont fini par avoir raison de ma résistance à son trouble.
Cela dit, par souci écologique et de ne pas surconsommer, c'est moi et moi seule qui suis incapable de remplacer quelque chose qui fonctionne et fait bon usage par un autre modèle simplement parce qu'il est plus joli ou plus à jour des dernières spécificités. Mais il est temps que j'intègre qu'il ne faut pas traîner avec un matériel qui commence à être défaillant sous prétexte d'être raisonnable. On se complique la vie et on facilite le non-remboursement pour cause d'obsolescence par une assurance éventuelle en cas de problème.

Il est temps que j'apprenne à avoir envers moi un minimum de respect. À prendre en compte mes besoins, à ne pas toujours les reporter à des jours meilleurs qui ne viendront peut-être jamais.

En attendant le nouvel ordi, vif, rapide, lisible, agréable, me réjouit. J'en éprouve un regain d'appétit de travail, d'énergie.

 

(1) que je n'aie rien senti ne m'étonne pas : depuis le 7 janvier 2015 je ne ressens plus les présences à l'arrière, ni n'ai conscience de regards posés sur moi si je ne vois pas la personne qui me voit. En revanche que les personnes à ma table n'aient rien vu alors qu'elles étaient en face ou juste à côté de moi m'étonne. Je ne m'étais pas même absentée le temps d'aller aux toilettes. 


Bug

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Ce touite d'Atlas Obscura a été pépié pile à l'instant où je me délectais de la lecture du Nouveau dictionnaire Marabout de la Micro Informatique.

Je me suis donc fait un plaisir d'aller voir sa définition.

 

Bug 
en français Insecte ou vermine

C'est une erreur dans la programmation (tout programme au départ comporte toujours un certain nombre d'erreurs). Ce terme, devenu une interjection, vient des premiers "âges" de l'informatique où les ordinateurs étaient alimentés par des lampes qui attiraient les insectes. Ceux-ci engendraient des courts-circuits et des erreurs de programmation.
Ainsi, débugger est l'opération qui consiste à reprendre un programme pour en enlever les erreurs de programmation. On a proposé également les néologismes déboguer, déverminer, et plus récemment (Seymourt Papert) : désosser. Le plus français serait encore de chercher la bulle !
(voir aussi bogue)

Marrant ce qu'on en disait en 1991 (Il ne faudrait jamais inscrire "nouveau" sur la couverture d'un dictionnaire en papier)

 


Papillon à joindre à votre prochain envoi

 

    Je continue donc peu à peu, méthodiquement, à chaque passage nécessaire (agences immobilières, relevés des compteurs, jours des différents types de poubelles ...) à trier, ranger, jeter de vieux papiers, collecter des souvenirs, mettre en cartons des objets de la maison de ma mère.

J'en étais aujourd'hui à des tiroirs qui contenaient des papiers administratifs de mon père, affaires courantes qu'elle n'avait pas jugé bon ou pas osé jeter.

Entre autre des décomptes de remboursement de mutuelles. L'une d'elle à chaque feuille joignait un petit "papillon à joindre à votre prochain envoi". Y figurait le nom et prénom de l'assuré, son numéro de sécurité sociale, et un numéro de téléphone direct d'entreprise précédé de "suivi par" qui devait permettre de joindre directement le conseiller en charge de son dossier.

Ça devait être avant l'internet généralisé mais après le grand envahissement de toute organisation par le management.

Alors le "suivi par" est suivi d'un prénom.

J'ai pu ainsi repérer Christine qui avait dû s'occuper de frais dentaires, Arlette qui s'était attelée aux lunettes, Manuel, sans doute pas encore suréquipé d'ambitions politiques, et un mystérieux Cetelic, vers la fin (1).

J'ignore si mon père, qui n'était pas sans humour, en souriait. 

 

(1) C'était aussi avant la vague du dumping social et des délocalisations, les numéros de téléphones sont des fixes en région Nord Est.


Ils s'appelleront comment, les vélibs si c'est plus des Vélib's ?

 

    Parfois je me souviens qu'à l'origine j'avais ouvert ce blog pour raconter des "choses vues" à Paris ou dans la banlieue proche. Il se sera passé quand même un certain nombre de trucs qui m'ont fait copieusement dévier. En particulier la crise de l'environnement politique avec des responsables qui ne pensent qu'à leurs avantages personnels et méprisent le bien commun, solidement entamée en France sous Sarkozy, un peu calmée sous Hollande - lui n'aura été malhonnête, semble-t-il que dans sa vie privée ; le grief est plutôt à son encontre d'avoir fait tout le contraire sauf pour le mariage pour tous, que ce qu'il s'était engagé à accomplir si on l'élisait -. Du coup je ne peux pas m'empêcher de parler de politique alors que je ne me sens pas qualifiée et souhaiterait ne pas tant devoir y prêter attention.

Ce que je voulais partager concernait la vie quotidienne. Ce dont je souhaitais témoigner. 

J'y retourne donc ce soir à l'occasion de cette annonce, qui avait déjà quelque peu fuité : 

à partir de 2018 la filiale de Decaux qui fait les Vélibs serait supplantée par Smoove pour le marché des vélos urbains en (quasi) libre-service.

A priori je trouve ça assez sain que le marché soit ouvert. Mais au concret de l'affaire je me pose plein de questions. On dirait que je ne suis pas la seule : 

Vélib, trois questions entre Decaux et Smoove

N'est-ce pas bien peu écologique une fois que tous les investissements sont faits de devoir tout rechanger, les bornes les connexions, tout ? à commencer par les bicyclettes ?

Que deviendront les salariés ? Bien sûr j'imagine qu'on leur proposera des reclassements à l'intérieur du groupe (JCDecaux) ; sauf que s'occuper des vélos, c'était spécifique. Ils font faire quoi après ça ? Coller des affiches ? Passer des engins nettoyants ? Ça risque d'être un brin déprimant.

Les vélibs commençaient à rudement bien fonctionner à part des soucis de saturation / vide des stations. Il y avait eu pas mal de bugs au début. À présent que ça fonctionnait enfin bien il va falloir redevenir les cobayes d'un nouvel opérateur ?

Que vont devenir les abonnements en cours à l'heure du basculement ?

Est-ce que les autres modèles auront (enfin) une vitesse 4 ?

J'ai cru comprendre que pour être rentable le futur nouveau système devra proposer les abonnements beaucoup plus chers. Euh, les usagers ont-ils leur mot à dire ?

Est-ce que quelque chose qui tient du service public (il s'agit certes d'un mode de déplacement individuel mais qui relève des transports en commun, si l'on y pense), ne devrait pas être public et assumé tel ? Histoire qu'il y ait pérennité du fonctionnement.

Que deviendront les biclous réformés ?

Bref, je serai peut-être super contente de disposer de Smoove, il seront peut-être mieux. Mais en attendant, j'ai l'impression qu'on va vers l'arrêt d'un service qui en rendait et avait enfin atteint le meilleur de son mode de fonctionnement. 

Et puis ils s'appelleront comment les vélibs, si c'est plus Vélib's ?

 

 

 

 


Ce qu'est être une femme

 

    "[...] j'ai découvert assez tardivement ce qu'est être une femme, en écrivant Le quai de Ouistreham. Car avant, pour moi, l'essentiel était gagné : les femmes votaient, avaient un compte en banque, travaillaient ... En plus, j'étais journaliste-reporter, je ne me voyais pas comme une femme, ce n'était pas la question, pas l'objet. 
Puis en faisant ce livre, en étant dans la peau d'une femme de 50 ans, seule, qui cherche du boulot, là, vous comprenez ce qu'est être une femme en France aujourd'hui. Ce regard condescendant sur les femmes, [...]" 

Florence Aubenas entretien dans Les Inrocks du 5 au 11 avril 2017

 

Je ne suis ni n'étais journaliste-reporter, seulement ingénieure et à présent libraire. Seulement il m'est arrivé peu ou prou la même mésaventure : dans un job ou je ne me percevais pas avant tout comme une femme, c'était un travail qui nécessitait du cerveau, j'ai avancé dans la vie avec un parfait aveuglement quant à ce monde des grands mâles blancs dans lequel, malgré de gros progrès du moins en Europe, dans les années 60 et 70, nous baignons.

Je voyais aux discriminations des causes explicables, par exemple sur les salaires et les postes intéressants, il était clair que les congés maternités étaient pénalisants (1) et j'ai ainsi eu droit, pour deux enfants, à quatre année sans aucune progression, celles du départ ("Vous comprenez cette année pour vous sera tronquée, ce ne serait pas juste par rapport à vos collègues qui auront fait l'année en entier"), celles des retours ("Vous n'avez pas de prime [ni d'augmentation, faut pas rêver, et je n'en demandais pas tant] cette année, vous venez de reprendre le travail, nous n'avons pas pu vous évaluer"). Seulement voilà, absences il y avait eu, même si c'était rageant, c'était compréhensible.

Et puis les discriminations de type nipotisantes étaient fortes dans ce milieu où certains et certaines, aux diplômes prestigieux (2) ou (inclusif) pedigree parfait, étaient embauchés en tant que hauts potentiels et destinés à des passages rapides aux postes intermédiaires, tandis qu'à niveaux d'études équivalent d'autres étaient embauchés pour souquer, condamnés à rester longtemps sans progresser aux postes où leurs compétences bien souvent les piégeaient.
Du coup, le fait qu'être une femme fût mon principal handicap ne m'avait pas effleuré. Ou seulement par sa conséquence : celui d'être mère de famille et tiraillée sans relâche entre travail et famille. 

Les différentes occasions où je me suis trouvée confrontée à des impossibilités genrées (jouer au foot en équipe, travailler sur un chantier une fois le diplôme d'ingénieur Travaux Publics en poche), j'ai toujours cru, ô naïve, qu'il s'agissait de vestiges d'un ancien temps bientôt révolu. Que j'arrivais simplement un tout petit peu trop tôt. Et que si un jour j'avais une fille, elle penserait que je parlerais de temps reculés si j'en venais un jour à le lui raconter. 

Par ailleurs, je ne suis pas particulièrement séduisante ni jolie, et mon éducation de gosse de banlieue m'a appris à me battre un peu, ce qui sans doute m'a épargné bien des ennuis : les quelques fois où des hommes ont eus envers moi des débuts d'attitude prédatrice, j'ai réglé ça sans avoir eu le temps d'avoir peur, en faisant face ou en filant, et ce fut assez peu fréquent pour que je range ces épisodes dans le casier Bon sang ils sont relouds les mecs une fois bourrés. 
J'ai vécu en couple stable depuis mes vingt ans, et jusqu'à très récemment j'étais totalement inconsciente que ça avait constitué une forme de protection : la plupart des hommes respectent, en tout cas lorsque la femme n'a pas un physique ou une surface sociale de femme trophée une forme de pacte de non-agression.

Il aura fallu les blogs et les réseaux sociaux qui ont libérés les témoignages, que certains hommes se mettent à dépasser les bornes aussi (il y a eu en quinze à vingt ans, un méchant backlash) et qu'enfin je devienne proche d'un homme qui se révélera plus tard et malgré une grande sensibilité et une apparence de féminisme (3) être de ceux qui considèrent tout naturellement les femmes comme des êtres de catégorie B, présents sur terre pour se conformer aux aléas de leurs désirs et qu'ils ne respectent ou révèrent que lorsqu'ils sont, pour des raisons essentiellement d'apparence physique et de jeux séductifs (4), devenus amoureux fous, il aura donc fallu tout ce cumul en peu de temps, pour que j'ouvre les yeux à mon tour et comprenne dans quel monde en réalité nous vivions.

Un livre aussi, d'Henning Mankell (5), Daisy sisters, qui m'a fait découvrir qu'une égalité possible que je croyais effective dans les pays nordiques, n'était pour l'heure qu'une illusion. La situation et les rapports entre les unes et les autres était simplement un peu moins pire qu'en France ou en Belgique, mais (hélas) pas tant.

Sans le faire exprès, j'ai finalement pas si mal lutté puisque je ne me suis jamais laissé dicter ma conduite par cette pression sur les femmes qu'exerce la société. Jusqu'à mon nom que bien qu'étant mariée j'ai conservé. Simplement je n'avais pas conscience d'être un petit rouage d'un plus vaste combat. Et pour moi le combat est contre les normes sociales, contre le poids du conformisme (dont certaines femmes sont les premiers vecteurs), contre le patriarcat, et non contre les hommes, dont beaucoup font ce qu'ils peuvent entre leurs aspirations (et désirs) personnels et le poids des siècles, dont pour le meilleur et pour le pire ils ont hérité (6). 

Il faut donc plus que jamais tenir bon, expliquer, ne pas se laisser faire et continuer.

C'est pas gagné.

 

[je me rends compte en relisant que ça doit assez ressembler à ce que ressentent des personnes que leur orientation sexuelle ou leur couleur de peau conduisent à être traitées différemment dans nos sociétés et qui n'en aurait pas pris conscience tôt dans l'enfance pour peu qu'elles aient grandi dans un milieu d'esprits ouverts ; mais je ne saurais parler pour eux, blanche et hétérosexuelle chanceuse que je suis]

 

(1) D'autant plus que je travaillais dans le milieu bancaire où à l'époque et j'en fus ravie, ils étaient particulièrement longs, permettant de bien avancer le bébé dans sa vie avant de devoir le confier à des tiers pendant qu'on filait gagner notre vie.

(2) La hiérarchie entre Grandes Écoles, ça n'est pas rien.

(3) Même les plus grands chanteurs ou poètes lorsqu'ils se croient entre eux, en viennent à tenir des propos sidérants (et si décevants). 

(4) Certaines femmes sont très à l'aise dans ces partitions là. J'ai toujours pensé que ça revenait à prendre les hommes pour des cons. Et puis un jour j'ai mesuré à mes dépends à quel point c'était efficace.

(5) preuve parmi d'autres que certains hommes ont tout compris et son nos frères humains pas des ennemis.

(6) Par exemple me fatiguent les tâches ménagères, je peux donc parfaitement comprendre que c'était trop cool pour eux d'avoir comme si c'était naturel, les femmes qui s'en chargeaient. Je ne peux nier qu'à leur place j'en ferais autant. M'agace que si j'étais un homme personne jamais (et sans doute pas ma propre conscience) ne me reprocherait jamais d'être un mauvais ménager. 

 

 


Un texte triste mais significatif (André Markowicz)

 
ou comment le démantèlement des services publiques (1) nous rend tous fragiles
Il m'a semblé important de le partager. 
 
 

La panne Orange.

On nous a mis la fibre, à Paris. À nous, je veux dire à l’immeuble. Il y a avait une réunion à l’assemblée générale des copropriétaires, ou je ne sais plus, mais l’idée, c’est que le débit est plus grand pour internet, et c’est plus pratique, en plus, parce qu’on met tout dans un même câble, le téléphone, la télé, et internet, et c’est simple comme bonjour, et ne me demandez pas d’expliquer ce que c’est que la fibre, mais voilà, on a la fibre.
Moi, la télé, je ne l’ai pas, — je n’ai pas le temps de la regarder ; le téléphone fixe, je ne m’en sers quasiment plus, parce que j’ai le portable. Dès que ça sonne sur la ligne fixe, je sais que c’est quelqu’un qui veut me démarcher, alors je laisse parler, et je raccroche. Jamais personne ne m’a appelé sur ce numéro-là, et moi-même, je ne le connais pas. Je veux dire, il a fallu que je le retrouve, sur un papier, pour savoir ce que c’était. La seule chose qui m’intéresse, qui m’est indispensable, c’est internet, bon, et ça marchait. J’ai donné, comme je fais toujours, la clé à ma voisine, et un jour que je suis rentré d’un énième déplacement, j’ai vu que j’avais un nouveau boîtier, tout noir, et un autre petit boîtier tout noir sur le boîtier tout noir, et donc j’avais « la fibre ». Et ça marchait — je ne sais même plus si j’ai eu quelque chose à faire. Je ne sais pas si ça marchait mieux ou moins bien, — ça marchait, et puis voilà. Avant aussi, ça marchait.

*

Parce qu’on ne fait pas attention à ce qui marche. Ça marche, c’est tout ce qu’on lui demande. Et puis, un jour, il y a maintenant plus de deux semaines, ça n’a plus marché. Et je me suis retrouvé sans rien. Sans téléphone fixe — bon. Mais aussi sans internet. Encore que, même ça, ce n’est pas vrai, parce que, même si j’ai mis du temps à me rappeler, — comme un crétin, je me suis acharné à faire démarrer et redémarrer ma livebox, et à essayer d’avoir le 3900, — j’ai une touche « partage de connexion » sur mon iPhone, et donc, si je partage la connexion de mon iPhone, j’ai internet aussi. Comment ça marche, cette connexion, je n’en ai pas la moindre idée — mais, encore une fois, je ne demande pas comment ça marche, je m’en fiche, je demande que ça marche.
En fait, c’est tout l’immeuble qui s’est retrouvé sans connexion. Ou, en tout cas, d’après ce que j’ai compris, tous ceux, dans l’immeuble, qui sont chez Orange.

*

Et ma voisine aussi s'est retrouvée sans connexion — sans téléphone, sans télé. Ma voisine, c’était aussi une grande amie. Une vieille dame, intéressée par tout, passionnée par la vie, investie comme ce n’est pas possible dans la vie de l’immeuble (que d’arnaques qu’elle nous a évitées !... que d’erreurs dans les comptes qu’elle aura repérées !...). Une vieille dame qui luttait, depuis des années et des années, contre un cancer. Pas seulement contre un cancer, mais, peu à peu, contre plusieurs, mais qui luttait, qui les maintenait, à distance, à force de traitements, épuisants, ravageurs, et à force de passion pour la vie — parce que la passion, ce n’est pas que ça guérit le cancer, mais, enfin, sans rend plus fort pour lutter contre. Et, peu à peu, elle s’affaiblissait.
Ces derniers temps, elle ne pouvait plus sortir — elle s’est retrouvée hospitalisée à domicile. Mais elle, elle n’avait pas de portable — et elle s’est retrouvée hospitalisée à domicile sans téléphone. Sans lien avec le monde. Sans la télé non plus. Elle avait les livres — mais, seule, et sans lien. Sans moyen de prévenir. Et je n’étais pas là, j’étais encore en déplacement. — Je me demande, au demeurant, comment ç’a été possible, qu’on l’ait laissée « hospitalisée à domicile », alors qu’il n’y avait pas moyen de la joindre, et qu’elle ne pouvait joindre personne — mais là aussi, ça s’est passé comme ça.
Et puis, une nuit, sans doute, elle est tombée chez elle. Elle est tombée, et, d’après ce qu’on a pu comprendre ensuite, elle est restée étendue sur le sol pendant près de deux heures, peut être plus, sans moyen d’appeler au secours, et elle a réussi à se traîner jusqu’à son lit, et à attendre. — C’est beaucoup plus tard, dans l’après-midi du lendemain qu’une amie à elle — une autre voisine — s’est rendue compte que quelque chose n’allait pas, parce que son store n’était pas ouvert, et elle est allée voir (elle avait la clé), elle a trouvé la catastrophe, et, elle, elle a appelé les pompiers… et, les pompiers, elle a pu les appeler de sa ligne fixe, parce qu’elle avait refusé le « couplage » du téléphone et de la télé, elle avait voulu rester comme elle était. — Cette vieille dame, mon amie, aujourd’hui, elle est dans cette phase qu’on appelle « le glissement », c’est-à-dire qu’après avoir lutté, et lutté, et lutté, elle se laisse glisser dans la mort.

*

Moi, j’ai essayé d’appeler le 3900. A chaque fois, je suis tombé sur une voix de robot, féminine et avenante, qui me demandait de répondre à des questions préétablies, par « oui » ou par « non », et, si je sortais des clous, il fallait tout recommencer, parce que la voix ne comprenait pas. Et, à chaque fois, au bout d’un quart d’heure, une demi-heure, je ne sais pas, je restais sans rien, parce qu’on me disait qu’il y avait un incident sur la ligne, que les équipes étaient en train de travailler dessus, que nous étions nombreux à appeler, et que si je voulais qu’on me récapitule par mail ce que je venais d'entendre de cette voix féminine et avenante, j’allais recevoir un mail sur mon portable, et, quand je le recevais, ce mail, sur mon portable, on me donnait une adresse : http://mobile.orange.fr/accueil/Retour ? SA-SUIVIPANNE ou copiez cette adresse sur un navigateur, j’arrivais sur un truc qui me disait exactement la même chose, ou bien j’entendais que la panne serait réparée le 7 novembre à 16 (pause) heures (pause) trente, puis le 16 (pause) novembre (pause) à 16 (pause) heures (pause) trente, et, aujourd’hui le 18 (pause) novembre (pause) à 16 (pause) heures (pause) trente, et jamais je n’ai pu tomber sur un être humain qui aurait pu m’expliquer ce qui se passait.

Je n’ai jamais pu parler à quelqu’un.

En désespoir de cause, pour dire ce qui s’était passé avec mon amie, je me suis dit qu’Orange devait exister sur FB, et j’ai trouvé la page d’Orange. J’ai donné mon portable, j’ai mis Orange au courant (j’ai appris depuis qu’une autre voisine avait, elle, eu quelqu’un, et avait dit ce qui s’était passé, comment la panne de téléphone avait, littéralement, tué une personne — et la seule réponse avait été aucune réponse), j’ai vu que mon message avait été lu (lun 13 :17), mais, là encore, je n’ai eu aucune réponse.

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J’ai croisé le restaurateur en bas de chez moi (lui aussi chez Orange). Lui, il a droit à un « service pro », parce qu’il est un professionnel, et il a parlé à quelqu’un. Ça fait deux semaines qu’il vit sans internet ni téléphone (pas moyen de passer une commande, de faire une réservation, rien), on lui dit que c’était Free qui, en posant un câble, avait endommagé celui d’Orange, et quand il a demandé ce qu’il fallait faire, son interlocuteur de chez Orange lui a conseillé de choisir un autre fournisseur « en attendant »… Mais est-ce que c’est vrai ? Comment savoir ? Encore une fois, personne, chez Orange, ne m’a jamais rien dit. Et donc, si ça se trouve, cette panne-ci, ce n’est même pas la faute d’Orange — mais, moi qui ne suis pas professionnel, personne ne m’a rien expliqué, et personne ne m’a même conseillé d’aller voir chez les concurrents…

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Je voulais juste dire ça, aujourd’hui. On progresse, on progresse, on progresse, pour paraphraser Souchon, et plus on progresse, plus on devient fragiles, plus c’est un jeu d’enfant de nous casser. Plus nous sommes dépendants, plus nous sommes seuls. J’enfonce des portes ouvertes. Et, face à ça, il y a des gens qui parlent dans des machines, des voix, sans doute, comme on dit, « de synthèse », qui ne disent rien sinon qu’on nous souhaite « une bonne journée » ou je ne sais quoi d’autre. Et, ma foi, oui, c’est un monde étonnant.

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Ensuite, il y a la ruine, graduelle, toute petite, jour après jour, volontaire, recherchée, du service public (Orange n’est plus public, évidemment). Les trains, la poste, et, oui, aussi, l’éducation. Ça aussi, j’essaierai d’en parler à ma façon, mais, là, je voulais juste raconter cette histoire qu’on dirait personnelle.

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13h, 18 novembre. J'apprends que mon amie est décédée cette nuit.

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Un dernier PS. Aujourd’hui, 21 novembre, je reçois un message FB d’Orange, ainsi libellé : "Bonjour, un incident sur le réseau est déclaré depuis le 04/11. La date de rétablissement est prévue dans la journée. Nous sommes désolés pour ce désagrément. » — La mort d’une personne, c’est un désagrément... Même pour dire ça, ils n’arrivent pas à ne pas avoir recours à un robot, qui coûte moins cher, évidemment, qu’une personne humaine.

L’image contient peut-être : texte
 
(1) Oui parce qu'auparavant le but n'était pas de générer des bénéfices mais que l'usager soit servi.
 
 

Dylan (encore un peu)

Capture d’écran 2016-10-15 à 21.32.47

Le week-end arrive et j'en suis heureuse : j'arrivais au moment où la fatigue risquait à nouveau de déposer une sorte de brume sur ce qui se vivait. Il faut dire qu'il n'y avait pas réellement eu de pause entre la semaine précédente et celle-ci puisque le seul jour de repos théorique avait été fort actif.

Pour la première fois depuis plus de dix ans, et même s'il y a eu du bon entre-temps, et (entre autre) une rencontre primordiale, je me sens soutenue par une brise favorable, ce n'est plus la tempête autour de mon radeau. La région est traversée par des vents violents et de sombres nuages d'amoncellent, mais en local, ça va mieux que ça ne le fut depuis 2003. Je naviguais à vue essayant simplement de ne pas sombrer et voilà qu'à présent je peux à nouveau considérer la carte, sortir les instruments, tenter de m'orienter. 

Ces discussions autour du Nobel de littérature participent de cette fragile et brève (je sais que ce temps sans turbulences sera de courte durée) euphorie. Ça fait du bien de se chamailler pour quelque chose de ce genre, ça détend, ça permet de souffler un peu. Le niveau global de violences et duretés a si bien augmenté depuis 2015, qu'on ne peut plus prêter attention à tout ce(ux) qui le mériterai(en)t. Un peu comme dans les transports en commun parisiens dans lesquels désormais pas une rame, pas un train n'échappe au passage d'un mendiant ou d'un autre. Avec la meilleure volonté du monde, on ne peut donner à tous, pour peu que l'on ait eu à faire plus de deux trajets et un peu longs. 
Alors se focaliser pendant vingt-quatre ou quarante-huit heures sur un fait de divergence culturelle, c'est sans doute égoïste, mais ponctuellement ça fait du bien, ça permet de reprendre son souffle. 

Alors voici une image qui m'a fait rire, dont j'ignore l'origine, je l'ai pour ma part trouvée sur Instagram chez @driverminnie  et un texte subtil chez Vincent Message, qui permet à chaque lecteur de poser sa propre réflexion (je fais partie des libraires un peu chagrins, des "mais dans ce cas pourquoi pas Leonard Cohen ?" et de ceux qui savent combien certains écrivains auraient et mérité et eu besoin de la visibilité que donne cette distinction, je fais partie de ceux que ceci amuse néanmoins bien un peu) :  

 

« Le Monde » m’a proposé de réagir à l’attribution du prix Nobel à Bob Dylan. L’intensité des échanges sur les réseaux sociaux porte en quelques heures tout débat à ses points de saturation, et peut donner envie de passer à autre chose. Je pense néanmoins que nous pouvons nous estimer heureux de vivre dans un pays où chacun, à côté de la vie qu’il mène, est aussi sélectionneur de l’équipe nationale de football, ministre de l’éducation nationale et membre du jury Nobel. Je comprends, dans cette polémique, ceux qui disent que d’autres écrivains avaient plus besoin d’une telle reconnaissance, à une époque où la place de la littérature est extrêmement fragile. Je me sens plus loin de ceux qui affirment que Bob Dylan ce n’est pas de la littérature, ou qu’on ne peut pas être chanteur et poète. Mais au-delà de la polémique, j’ai voulu saisir l’occasion de rendre un hommage plus personnel à un très grand artiste, qui compte beaucoup pour moi.

"On raconte que l’été 1965, quand, au festival de Newport, Bob Dylan a mis un moment au rancart sa guitare acoustique et son harmonica pour jouer du rock électrique, les amoureux de folk dans le public n’ont pas suivi, ont sifflé et hué, ont crié à la trahison. On raconte que Dylan a continué sa route, désamour ou pas, accident de moto ou pas, pour traverser le blues, le gospel et la country, des mers et des montagnes, toutes les frontières. Aujourd’hui, ce sont les membres de l’académie Nobel qui le hissent sur un nuage en affirmant tout haut, avec le poids de l’institution qui consacre, ce que beaucoup de lecteurs se disaient déjà entre eux : Dylan est un immense poète.

J’ai découvert sa musique l’été 1998. Autant dire que je suis arrivé bien après la bataille. La marche sur Washington pour dire qu’on a un rêve, les eaux montantes des temps qui changent, c’était trois décennies plus tôt. Mais le combat ne paraissait pas avoir cessé. L’homme au tambourin et le jokerman continuaient de refuser, par sa voix, d’être les pions que manient les maîtres de la guerre. J’ai passé des années, ensuite, à recopier ses textes, à les faire lire à des amis, à suivre des yeux les vers que les notes portaient plus avant. On y regardait des bateaux se perdre dans la brume du lointain et, depuis la tour de guet, des cavaliers approchant sous l’averse. Le vent soufflait des réponses, hurlait, enflait en ouragan. Peut-être y avait-il, toute proche, comme un espoir, une jeune femme aux yeux tristes, la tête emplie des plus étranges visions, pour proposer un abri dans l’orage.

Il y a, dans les mondes de Dylan, des fulgurances qui éclairent brièvement, et des nuits de mystère que chaque lecture approfondit. Les énigmes qu’on y rencontre ne relèvent pas d’un ordre différent de celles qui se dressent à chaque vers des Chimères de Nerval ou qui hérissent la prose barbare des Illuminations. Il semble régner là une jeunesse éternelle. Personne peut-être depuis Rimbaud n’avait trouvé des mots d’une telle justesse pour dire l’indépendance sauvage, le mauvais sang qu’on a en soi, le feu qu’on veut voler et qu’on ira répandre partout. Dylan a continué de laisser sourdre la sève qui irriguait les feuilles de Walt Whitman ; il a lancé Mona Lisa sur l’autoroute à une vitesse surréaliste ; rêvé les vagues des océans depuis les chambres sans eau chaude qu’enfumait la petite bande de la Beat Generation.

Que cet insaisissable-là, nomade en refus permanent des responsabilités, qui a tenu très vite à n’être le porte-parole de rien, mais qui incarne toute cette époque, et ses espoirs, se retrouve célébré dans les palais de Stockholm, cela a quelque chose de doucement ironique.

On peut critiquer le choix. Les réactions que j’ai lues sont vives, souvent intéressantes : elles disent beaucoup sur les manières que nous avons de cartographier les arts et de penser les tours et détours de leur reconnaissance publique. Ceux qui regrettent de voir une si haute récompense aller à celui qui n’est à leurs yeux qu’un « auteur de chansons » ne se sont peut-être jamais penchés sérieusement sur ses textes, ou restent prisonniers d’une vision très hiérarchisée des formes d’expression, qui ne rend pas service aux arts. Il n’existe pas d’arts mineurs ou majeurs. Il y a, dans chaque domaine, une foule d’artistes banals, un bon nombre d’artistes honorables, et puis quelques très grands.

D’autres voudraient voir les catégories respectées, et les prix littéraires n’aller qu’à des auteurs connus d’abord pour des livres de littérature. Mais la littérature n’a jamais dépendu des supports qui la fixent ; elle déborde le livre depuis très longtemps, de tous côtés, et plus intensément encore à une période où elle s’écrit aussi pour internet, pour la radio, pour être dite lors de performances ou lue dans des expositions. Bob Dylan est-il moins poète parce que ses poèmes ont la forme de chansons ? Nous éprouvons encore beaucoup de difficultés à penser les œuvres hybrides ou les identités à traits d’union. Cela ré-ouvrirait l’avenir, pourtant, d’accepter qu’un poète-compositeur-interprète n’est pas moins compositeur ou poète parce qu’il est tout cela à la fois. Les Nobel ne disent pas que les frontières sont caduques ; ils n’affirment pas que toute chanson appartient de droit à la littérature, ou que la poésie passe aujourd’hui d’abord par la chanson. Ce que leur décision peut nous faire constater, c’est plus simplement que les limites sont poreuses, et que de grands artistes n’ont aucun mal à les franchir.

Sans contester le talent de Dylan, certains enfin soulignent que d’autres écrivains avaient bien plus besoin d’une telle visibilité que lui. Il est sûr que la littérature est un art des petites quantités, que le prix Nobel ne démultiplie à chaque saison qu’un court moment l’attention qu’on lui porte, et que la lumière d’exception qui va venir éclairer, dans les semaines qui viennent, l’œuvre déjà très exposée du songwriter aurait pu changer de manière plus décisive le devenir public d’œuvres comme les romans d’Antonio Lobo Antunes ou de Don DeLillo, comme les poèmes d’Adonis ou de Philippe Jaccottet.

Il n’en reste pas moins que jouer la carte Dylan, ce n’est pas jouer contre la littérature ou contre la poésie. Toute son œuvre s’en nourrit, y renvoie, y amène. Celles et ceux qui ne connaissent pas ses textes ont toute une Amérique à découvrir. Celles et ceux qui l’écoutent depuis des années peuvent se sentir en désaccord avec le choix des Nobel, mais pas, me semble-t-il, le trouver hors-sujet, aberrant ou déshonorant. Quand le bruit retombera, il restera Mr Tambourine Man, ou Shelter from the Storm, Sad Eyed Lady of the Lowlands, ou bien Visions of Johanna. Ces textes qui dans ma vie, et dans bien d’autres je pense, ont été comme des événements. Alain Rémond le disait dans le titre d’un des livres qu’il lui a consacrés : avec Dylan, un jeune homme est passé. Il est toujours jeune homme. Il continue de passer."

En récompensant Bob Dylan, l’académie Nobel a su reconnaître que la littérature ne vit pas que dans le livre. Elle nous invite à dépasser la difficulté que nous…
LEMONDE.FR
 
Le gag suprême est sans doute que, fidèle à lui-même, le principal intéressé n'a pour l'instant (que je sache) pas réagi à l'honneur qui lui était accordé
 
Depuis jeudi, un nombre impressionnant de clients nous ont souhaité "Bon courage" et nous nous demandions si nous avions si mauvaise mine, si c'était une allusion au surcroît de travail fourni par le vrai François et le Harry vieilli ou au manque à gagner du fait qu'aucun écrivain n'ait été primé.
 
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photo de photo prise lundi soir à la maison du Danemark 
 
 
addenda du 16/10/16 peu avant 16h : 
 
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