Quinze ans déjà

 

    Lorsque l'on quitte, du moins en cette époque du début du XXIème siècle en Occident, volontairement un travail c'est souvent un cumul de raisons qui peu à peu s'empilent jusqu'à ce qu'y rester n'ait plus aucun sens. Alors on franchit le pas, qu'on le puisse ou non économiquement. C'est simplement devenu une question de survie (bien plus que d'ambition, ou alors si : celle de récupérer la jouissance de sa propre vie).

J'ai filé de l"'Usine" dès que l'opportunité (rude, sauvage, non souhaitée) s'en est présenté, j'étais à terre et (bien soutenue, portée par l'affection que certains m'accordaient) j'ai eu la force d'un sursaut salvateur. Bien aidé aussi d'avoir été dans une entreprise dont la structure générale présentait encore des éléments d'humanité. Le rendement et l'hypemanagement n'avaient pas (encore ?) tout gangréné.

La raison principale de fond était que j'étais déjà atteinte par l'écriture et pas de ce bois dont certains sont qui peuvent assurer un emploi stressant le jour et écrire, énergiques, tôt le matin ou en soirées. Je pensais partir une fois certains prêts remboursés.

Il n'empêche qu'il y avait un sacré gros cumul de petites choses qui corroboraient cette décision. 

L'une d'elle m'a été remise en mémoire par ce touite. Apparemment Loft story c'était il y a quinze ans (j'avais oublié). En 2001, avant 9/11 et l'entrée (la prise de conscience de l'entrée) dans une nouvelle époque. 

Tout le monde en parlait. À la télé je crois que je ne regardais déjà plus guère que la récap des Guignols le dimanche et Arrêt sur Images, Faut pas rêver certains vendredi soir, et sur le câbles certaines séries (NYPD Blues, plus tard 6FU, My so called life ...), je n'avais déjà pas de temps à perdre, et pourtant c'était avant d'avoir l'internet vraiment à la maison. Je me sentais isolée. Incapable de comprendre ce qui fascinait dans le fait de regarder d'autres humains et qui n'avaient rien d'exceptionnel (1). Il y avait toujours quelques collègues pour parler avec moi d'autres choses, bon.

Mais lors de la session suivante en avril 2002 il s'est trouvé que nous suivions avec mes collègues d'alors, une petite équipe plutôt sympa, et des personnes d'un-e ou deux autres entreprises ou services un stage de formation à l'utilisation d'un logiciel. Pour ce faire nous fûmes quelques jours (deux ? trois ?) à aller bosser dans un local vers les Champs Élysées et déjeunions ensemble le midi dans un restau voisin, tablée de dix à douze personnes. 

Il y a ce souvenir de l'un des midis où quelqu'un lance la conversation sur le sujet de cette émission de télé-réalité et c'est parti ça se bouscule, il y a les pour les contre, chacun a un avis, le fait est que ça rigole bien dans la chamaille ainsi lancée. Seulement je prends conscience que je suis de tous la seule à n'avoir jamais regardé. C'est-à-dire que même ceux qui sont résolument opposés à ce genre de big brother consenti ont regardé, au prétexte de se faire un avis, mais se sont donc eux aussi trouvé captés, quitte à n'y plus revenir après, ils avaient fait partie de l'audience à un moment donné (2). J'étais la seule à y avoir échappé.  

J'avais connu un temps où mes supérieurs hiérarchiques étaient des personnes cultivées, avaient tou-te-s une vie en dehors de l'entreprise même s'ils y passaient des heures sans compter, allaient au cinéma, au théâtre, aux concerts, lisaient ; revenaient de voyages avec autres choses que des selfies (qui n'existaient pas, au pire on actionnait le retardateur pour avoir devant le monument du bout du monde la famille au complet ; ou l'on prenait le risque de demander à un passant). 

Peu à peu cette génération partait en retraite et les plus jeunes qui arrivaient étaient très affutés sur les produits financiers, créatifs en diables sur les niches de profits possibles, experts en défiscalité, mais pour le reste ne disposaient que d'un vernis culturel bien vite écaillé.

Ce jour-là, à cette tablée, alors que d'âge j'étais encore acceptable au sein de la communauté des cadres dynamiques, j'avais perçu à quel point je faisais partie d'un monde déjà ancien, ceux pour qui la profession n'était qu'un élément de la vie et l'argent un vecteur dont la relative abondance la facilitait. Mais en rien une fin en soi. 
Mes "mauvaises rencontres" n'étaient que trop fraîches, je n'avais pas cette force que donne le sentiment d'avoir trouvé sa voie / voix, je n'avais pas osé lancer à la tablée : 

- Depuis combien de temps n'avez pas lu un poème ?

pas voulu me faire remarquer, pas eu le courage d'endosser le rôle de la rabat-joie. 

Je crois que quelqu'un, qui aimait quand je les faisais rire, et trouvais peut-être dommage que je ne participe pas m'a demandé quelque chose comme Tu ne dis rien, tu en penses quoi ? Et que j'ai répondu du ton bas de qui n'est pas spécialement fier, Je n'ai pas regardé, ça ne m'intéresse pas. 
Et que peut-être ça avait un peu contribué à faire virer la conversation sur d'autres sujets. Celui à éviter étant alors bien sûr la présence de l'extrême droite au second tour des présidentielles. Dans le cadre professionnel, exprimer des opinions politiques était déjà délicat.

J'ai compris ce jour-là qu'il faudrait que je m'en aille, que je ne m'attarde pas. Je ne pouvais pas, seule, changer l'orientation des choses, qu'il me faudrait tôt ou tard migrer vers des domaines où ce que j'aimais apprendre ne détonerait pas tant. J'ignorais que je deviendrai libraire. Mais je pressentais que le salut pour moi était dans les livres.

Quinze ans déjà.

(et l'an prochain, on remet ça :-( )

 

 

(1) Par exemple et s'il n'y avait pas étalage de moments intimes ça m'aurait intéressé de suivre le quotidien en direct d'astro, spacio ou cosmo - nautes dans une capsule, ou de scientifiques en terre Adélie ou même le tournage d'un film en temps sans ellipse (pour suivre les "temps morts" aussi et les contraintes réelles), bref, des humains dans des circonstances de replis sur une équipe, mais avec un but, des compétences, des contraintes professionnelles dont à l'extérieur on n'a pas idée.

(2) Seule chose qui intéresse les annonceurs. Et donc les chaînes qui ont depuis longtemps perdu tout autre objectif que d'assurer des revenus confortables à certains et des postes de prestige. Que reste-t-il vraiment de l'ancienne notion de service public et de ses missions ? Des temps où des émissions existaient pour élargir la vie et la vision des gens ? Quelques miettes, quelques éclats, tous en danger, ici ou là.


Petit poème spécial journée des droits des femmes

(C'était hier je sais, mais c'est aujourd'hui que je l'ai retrouvé)

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Juste quand tu te disais


PC291895Juste quand tu te disais il y a quelques jours, ça y est, c'est enfin passé cette mode des pères Noël suspendus, diantre que c'était ridicule et laid, précisément alors que par une fin de décembre qui ressemble à un bon printemps tu as déjà dégagé Noël de tes pensées, vlan, tu t'en prends un en plein voisinage, et un gros.

Moralité : ne jamais crier victoire ou soulagement trop tôt.


You win, listen, it's YOU !

Plié de rire du haut de ses impitoyables vingt ans, le fiston m'a transmis cette video au moment où de toutes façons elle faisait le tour des internets avec la façon ultra-virale propre aux grands fails de télé. J'aurais pu rire aussi, quelques ruptures subies ayant réduit à néant toute capacité compassionnelle de ma part envers les fausses blondes refaites, et ma solidarité sociale n'allant pas jusqu'aux présentateurs télés de variétés qui se font lourder.

Mais, peut-être bizarrement, ce que je retiens et que j'adore c'est l'instant où la miss USA explique à la miss Philippines qui n'en croit pas ses oreilles ni ses yeux, que c'est elle, oui bien elle, qui l'a emporté. 

Si c'est un coup monté pour faire de l'audience, la miss Philippine est une immense actrice. Et si une ambitieuse dépitée et un éditeur roué n'avait pas l'an passé confisqué l'expression, je serais tentée de dire Merci pour ce moment.

C'est la première fois de ma vie que j'aurais aimé être à la place d'une look-alike poupée Barbie (la miss USA, celle qui annonce sa bonne fortune à l'autre) (1)

 (c'est à 3'11" et peu après) 

 

(1) Notez qu'à faire la fée dans les librairies, je n'ai pas à me plaindre.


Mon jeudi kamoulox


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Cette année dingue aura parfois su l'être dans le déjanté drôle. Une respiration au milieu des drames.

 

Ainsi ce jeudi où en sortant à Montparnasse d'un déjeuner fort sympathique d'un groupe de lectrices (1) constitué par une ex-libraire grande lectrice, j'ai été alpaguée au sens fort du terme, car l'une d'elle m'a saisi vigoureusement le bras pour me retenir, et c'était assez délicat de se dégager sans violence de cette emprise (2) :

- Tu as l'air d'une femme du sud ! me disait cette forte tzigane qu'une femme plus jeune accompagnait.

Ça n'était pas à proprement parler menaçant, plutôt une accroche musclée pour pouvoir lier conversation et soutirer quelque chose.

Or je n'avais littéralement pas un rond, ou plutôt si : 1,50 € pour me payer une orange pressée avant le cours de danse, préparés en mode raclage de fonds de tiroir pourvu que le prix n'ait pas augmenté.

J'ai répondu en souriant, Désolée mais vraiment je suis pressée, et devant la simple vérité les dames n'ont pas insisté. J'avais gardé dans la poche l'autre main sur mon téléphone portable - avec mon alliance seul "valuable" comme ils disent au métro, ma montre étant simple et âgée -, il faut parfois pratiquer la méfiance afin de conserver le privilège de rester gentil.

Un homme marchait sur le trottoir que la scène a fait marrer, peut-être la façon dont je m'étais dégagée, à moins qu'il ne fût de mèche avec elles, malgré leurs aspects différents, quand on pratique la grande ville depuis très longtemps on sait que tout est possible tout le temps. Il se roulait une cigarette et a engagé la conversation, sur le mode, Elles y vont fort en ce moment.
 J'ai répondu d'un ton léger, que je n'avais fait que dire la vérité, et qu'elles avaient sans doute besoin urgent d'argent. Deux phrases plus loin, le gars en était à me proposer de la beuh d'une provenance vieille école, puis devant mon refus poli, à m'accompagner à mon cours de danse. Nous arrivions au métro, je lui ai touché le bras en disant non merci, en pensant Bien tenté. Il était élégant, avait son chiffre d'affaire à boucler, n'a pas insisté.

Encore rigolante je suis arrivée au club de sport pour trouver dans les vestiaires une ambiance inhabituelle, tendue. Une paire de chaussures de ville étaient abandonnées près des cubes qui font office de bancs, il y avait moins de monde que d'habitude pour la même heure. Un petit groupe est sorti en même temps de la zone des douches et autres équipements, elles ne parlaient pas, mais quelque chose semblait avoir eu lieu. Ou peut-être précisément ça : leur silence était inhabituel.
Puis une des personnes de l'accueil, tout habillée les a rejointes et tout en remettant ses chaussures, c'était donc les siennes, a dit, c'est bon le problème est réglé, si vous voulez vous pouvez retourner au sauna. Une femme a dit d'un air désabusé, oui mais même si elle a cessé ça va encore sentir les frites. Une autre qui arrivait au même instant et n'avait entendu que la fin, a demandé ce qu'il se passait et une femme que j'ai déjà remarquée parce qu'elle semble en lutte contre le monde entier qui fait tout mal et elle tout bien, s'est alors fait le plaisir de répondre d'un air pincé :

- Il y en avait une qui mangeait des frites dans le sauna.

Le clan des réprobatrices s'est trouvé noyé dans celui des rieuses dont je faisais partie, alors que la personne de l'accueil précisait, En tout cas c'est bon, c'est réglé et pensait "On n'en parle plus" si fort que chacune l'entendit.
Peu après une jeune femme est sortie de la zone des douches l'air sombre, fâché, tendu et furibard, s'est dépêchée de se rhabiller et a filé sans saluer personne. Je l'ai soupçonnée d'être la mangeuse de frites intrépide. Et rebelle.
Certain-e-s ont parfois un niveau héroïque de contestation.

 

Un instant j'ai espéré que la fin de la journée me réservât quelque autre micro-péripétie un brin amusante, mais le jeu avait décidé de s'arrêter là. Kamoulox niveau 5, on dira. Et je suis arrivée avec plus d'un quart d'heure de retard à l'Encyclopédie des guerres, en raison des contrôles consciencieux, de visiteurs nombreux, et de mon sac de sport.

 

Deux heures après la danse, quand est venu notre tour, pour les filles du cours de modern jazz, d'utiliser le sauna, ça ne sentait plus les frites.

J'ai presque été déçue.

 

(1) Au départ il était ouvert à tou-te-s mais il se trouve que seules les femmes ont fait preuve d'une indéfectible fidélité, moi étant la plus intermittente puisque je travaillais comme salariée aux heures des rendez-vous ces presque deux dernières années.

(2) Je mesure parfois le confort qu'il y a à avoir une bonne condition physique, des vêtements et chaussures pratiques et qui ne gênent pas les mouvements, plus quelques notions de bagarre : sachant que si ça tournait mal je pourrais au moins tenter de faire ce qu'il faut, je reste calme et parviens généralement à me tirer d'affaire sans avoir recours à quoi que ce soit de regrettable. Qu'en serait-il si j'étais du genre petite taille poids léger - que je fus longtemps, enfant et adolescente - qui ne sait pas filer le moindre bourre-pif ? Si un sentiment de vulnérabilité me rendait réellement vulnérable et de fait attisait la violence ?

[photo : le matin même, dans ma ville, un ours [en peluche] à son balcon, ça démarrait fort]

 

PS : Si quelqu'un sait comment virer ces points noirs de la rubrique "puces" que je n'ai pas volontairement activée, je suis preneuse. 

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Family life (so XXIth century-like)


Comme le faisait si justement remarquer Le Fiston, depuis qu'on a dans cette maisonnée chacun son ordi - c'est récent, en fait -, il arrive certains soirs qu'on soit chacun devant le sien, l'un participe à des jeux en réseau, l'autre tente de répondre à ses messages, d'écrire, de bloguer, de trier ses photos et de suivre les infos, la troisième bosse ou regarde des films ou des séries et le quatrième répond à ses mails, étudie les eurocodes ou regarde des retransmissions de pétanque.

On use la fibre, y a pas.

Parfois le fiston et moi, on échange nos trouvailles (1) de vive voix.

Je tiens à dire que je n'ai aucune nostalgie du temps de la télévision, durant lequel qui plus est une personne imposait son choix aux autres, qui parfois mécontentes allaient se coucher (2). En revanche je regrette l'époque pas si lointaine où je lisais à mon fils un chapitre de livre le soir, en particulier Harry Potter en traduction simultanée - qu'est-ce qu'on a pu rigoler -, les Misérables - c'était formidable -, et un Philip Pullman prenant que j'aimerais relire à présent. Et j'aimais bien l'époque où père et fils jouaient aux cartes tandis que je pianotais sur ma bécane à deux pas, savourant leur complicité. Je ne regrette pas du tout les périodes trop fréquentes où en tant que cadres surmenés (3) nous rentrions l'un, l'autre ou les deux à des heures trop tardives et trop épuisés pour pouvoir rien faire de nos soirées à part le strict utilitaire (repas, toilettes).

Il est cependant des activités que nous effectuons de façon conjointes comme de repérer un raccourci sur google street view. Et c'est pour moi un soulagement de percevoir que bientôt mon garçon en saura plus que moi et que ma fille est depuis un moment déjà largement autonome et très pointue sur certains sujets. Au fond il n'y a guère qu'en littérature, orientation géographique et cinématographie que je ne déteste pas être "celle qui sait" d'un groupe donné. Pour tout le reste, je trouve la responsabilité un peu dure à porter. J'aime autant être celle qui apprend. 

On ne s'ennuie plus jamais (4).

 

(1) Nous partageons un goût commun pour les nouvelles farfelues, le mauvais esprit, la cruelle ironie du sort.  

(2) Encore que ça a davantage concerné la famille que je constituais avec ma sœur et mes parents que la mienne propre. 

(3) Au fait j'aurais deux mots à dire au type qui il y a quelques jours sur France Cul vers 6h30 stigmatisait le "moins d'heures de travail en France" par rapport aux pays étrangers : parce que pour les cadres aux heures illimitées et non déclarées on est champions - en Belgique, en Allemagne, les cadres rentrent généralement eux aussi pour dîner et le repas est souvent vers 18h30 ; par exemple -. Sans parler de presque partout où les gens dépassent leurs heures sans être rémunérés, mais simplement parce qu'il faut faire le boulot et qu'on n'a pas trop le choix et qu'on récupère en théorie après mais souvent en fait pas. Bref, le temps de travail légal n'a que peu à voir avec le temps de travail réel.
Et je ne parle même pas des professions telles que professeurs pour lesquelles des décomptes ne prennent en compte que les heures de présence en classe alors qu'elles ne sont que la partie émergée de l'iceberg de leur boulot. 

(4) Même si ça ne nous est jamais vraiment arrivé.


Dèche de luxe


La conversation de ce midi m'y a fait repenser : notre société reine des injonctions paradoxales - il faut se contenter de bas salaires et de précarité MAIS surtout surtout continuer à consommer, par exemple - est de plus en plus généreuse en situations financières et d'équipement paradoxales. 

Depuis en gros 2012 ma petite famille et moi persistons quoi que nous fassions dans un cycle infernal de fins de mois difficiles. Le début en aura été des retards de paiements de nos employeurs respectifs, d'un côté un rachat d'entreprises, de l'autre un faible salaire (1) dans une petite entreprise déjà en difficultés. Je ne l'écris pas pour me plaindre mais pour expliquer une descente progressive d'une situation tendue vers une situation qui nous oblige à tout resserrer.

Nos perspectives sont basses : au mieux conserver nos emplois. Peu d'espoir d'augmentations et les prix des choses courantes quoi qu'on veuille nous en faire croire n'ont pas diminué.

 

Seulement ce système un brin crapuleux qu'est le capitalisme a besoin que les pions qu'il exploite puissent un peu participer de l'exploitation des autres. Il suffit d'avoir été inclus dans le système à un moment suffisamment long donné pour pouvoir un temps continuer à faire comme si de rien n'était.

Je ne parle pas de la solidarité entre amis (ou famille pour ceux qui l'ont aidante et aisée) sans laquelle je n'aurais pas même d'outils pour bloguer. Ni non plus des expédients comme celui de renouveler sa garde-robe dans la rue. Qui nécessite d'être chanceux et pas regardant.

Mais des offres commerciales réelles et autres subterfuges.

Pour l'instant je suis parvenue à remplacer les appareils défectueux ou manquants par d'autres, en utilisant quelques crédits légers et très officiels bancaires aux taux encadrés, ainsi que ma carte d'adhérente acquise dans une grande enseigne à l'époque où j'étais ingénieure et qui constitue également une carte de paiement. Je fais très attention de ne l'utiliser que pour l'inévitable (fors deux concerts et un CD pour l'instant). Le fait que l'entreprise marchande se diversifie vers l'électro-ménager est arrivé à point nommé.

Par ailleurs il se trouve que mon téléphone, mon sac d'ordinateur (l'an passé) et un abonnement de club de gymnastique d'individuel porté vers le familial à l'heure de son renouvellement (2) m'ont ou nous ont été offerts ou fournis pour 1€ symbolique.

Et encore, j'ai une vie trop remplie pour avoir le temps ou l'envie de me mettre en chasse de toutes les possibilités accordées. Mon seul mérite est d'avoir réagi rapidement à ces offres.

Mon cas personnel importe peu mais je le crois typique de ces temps qui adviennent. Voyant ses revenus limités ou rendu aléatoires (chômage ou clients payant à grand retardement) et ses charges en augmentation (puisque ses membres sont à la fois solvables mais inéligibles aux formes d'esquives plus ou moins légales), la classe moyenne se noie. Mais continue d'essayer de bosser. Et le système commercial fait qu'on lui tend des bouées.

L'opérateur me fournit l'appareil qui me pousse à souscrire un abonnement plus complet (3), le club de gym compte que les nouveaux adhérents un an plus tard auront du mal à renoncer aux activités pratiquées. Ma banque tente de se faire pardonner tous ses frais, supputant qu'à la longue je risque de faire jouer la concurrence en allant voir ailleurs s'ils sont plus légers. Tout ça relève d'un marketing intelligent.

Je me sens un peu comme le petit bonhomme des dessins animés qui marche encore tout droit au delà du bord de la falaise parce qu'il n'a pas encore regardé en bas. N'en serions-nous pas presque tous un peu là ? 

 

(1) Libraire est un beau métier, mais ça ne nourrit guère, ou plutôt juste et pas grassement.

(2) Ce qui pour le coup était une véritable vraie belle offre. Et s'est révélée sans embrouilles. J'avoue que jusqu'au dernier moment je n'y ai pas cru.

(3) En tout état de cause je disposais déjà de l'abonnement, le téléphone que j'avais ne permettant que peu de tout tout tout utiliser. Mais en théorie et si j'avais eu du temps à y perdre, ça pouvait.


Et mon vélib, je le prends comment ?

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Certes ce matin il restait quelques places accessibles, mais il me semble hélas de plus en plus fréquent que les stations vélib soient considérées par certains comme des emplacements de parking confortables. Vous me direz : ça n'est pas marqué que c'est interdit. 

Il faudrait peut-être expliquer que si ça n'est pas spécifiquement interdit c'est parce qu'il n'est venu à l'idée d'aucun des concepteurs que certains pouvaient estimer que l'accès aux vélos ne concerne personne. Un peu comme pour les places réservées aux handicapés : je n'en vois aucun à l'horizon, je m'y mets. Ben oui mais non.

Bien sûr il peut s'agir d'une livraison, il suffirait d'attendre un peu. Parfois d'ailleurs il s'agit pour cette station qui jouxte la piscine, de cars qui transportent les enfants ; il est facile de faire signe au chauffeur qui décale alors un peu son véhicule. Ou de camions des pompiers qui viennent s'entraîner (1).

Mais il se trouve que la plupart des cas observés relevaient de véhicules garés et quittés, en tout cas personne à s'adresser pour demander de bouger d'un cran s'il vous plaît.  Il est alors très difficile de déposer ou emprunter un des vélos ainsi bloqué.

 

(1) Eux laissent toujours une marge suffisante pour que l'on puisse passer.

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[photos prises ce matin, à Clichy vers 7 h puis 8h30 (la voiture sur le troisième cliché est, comme les camions, immobile, garée, personne à son volant ; la silhouette qu'on entrevoit c'est quelqu'un qui s'est faufilé pour raccrocher un vélo)]


Never say never (Bernard Pivot, bon dimanche, François Mitterrand)


    Si l'on m'avait dit qu'un jour, je pourrais me dire face à un early sunday evening five o'clock blues, J'ai passé un bon dimanche grâce à François Mitterrand, et bien ri, je n'en aurais rien cru.
Si l'on m'avait en plus dit que ça serait grâce à Romain (Slocombe) dont j'apprécie tant les livres (pour certaine gamme de ses photos disons que je ne fais pas partie du ... cœur de cible), je serais restée incrédule : du temps de l'émission en question je vivais dans un monde où l'on pouvait ignorer que le métier de réalisateur de cinéma existait et où les écrivains étaient des martiens dont après de longs voyages certaines œuvres parvenaient jusqu'à nous. Du temps de l'émission en question, si du haut des mes quinze ans je remarquais qu'il y manquait les femmes, je me disais simplement qu'elles avaient eu mieux à faire qu'à passer à la télé, qu'elles n'avaient pas envie de jouer à ce genre de football - ça ne me venait pas à l'idée de songer que c'est peut-être qu'à part Duras leur présence n'avait pas été envisagée -. J'étais seulement capable de penser que l'imposant politicien ressemblait terriblement à mon père, surtout lorsqu'il évoquait ses années en pension et que l'homme bafouillant avait un charme fou.

En attendant, du fin fond d'un dimanche de novembre, solitaire, un peu triste, de la deuxième décennie du siècle suivant, je me suis régalée de les écoutant (1) et que j'ai bien ri. Il ne faut décidément jamais dire jamais.

 

(1) C'est sans doute une ré-écoute, je me rappelais trop bien certains propos ; or à 15 ans encore on m'obligeait à me coucher tôt. J'ai donc dû voir une rediffusion il y a quelques années.


"La première fois que j'ai bu le vin sans eau [...]"


    L'inconvénient d'être libraire, c'est qu'il est parfois difficile de résister à la tentation surtout si l'on sait que le livre qui nous tente ne sera pas présent longtemps. J'ai ainsi craqué aujourd'hui pour "Les mystères du vin" de Noël Balen aux éditions Transboréal et qui ne coûtait qu'une heure de travail (1).

En commençant sa lecture dans la cafétéria de la BNF où je grignotte un morceau avant d'attaquer ma troisième journée (2), je suis restée en arrêt devant cette phrase qui m'a fait le coup de la madeleine, en plus liquide : 

"La première fois que j'ai bu le vin sans eau, ce fut avec mon autre grand-père, un montagnard [...]"

Elle suivait quelques paragraphes où les traditions de nos campagnes ou des régions viticoles étaient décrites, celles du moins concernant le vin et son initiation pour quelqu'un de ma génération. 

C'était un temps où les adultes, sauf contre-ordre médical qui les faisaient plaindre, buvaient par défaut du vin. On buvait à table de l'eau enfant, puis du vin. Quand un adulte au repas demandait de l'eau c'est qu'il devait prendre un médicament. Mon oncle Étienne faisait exception qui sujet à des migraines coupait le vin d'eau. Et pour quand les enfants grandissaient, pour peu qu'ils en manifestent l'envie, on en faisait autant pour eux.

Je crois que la première fois que j'ai bu du vin coupé d'eau c'était en Italie, un barbera ensoleillé de ceux qu'un de mes oncles rapportait en dames-jeanne de chez le viticulteur et qui était trop bon, si bon aussi pour la santé (ce qui se disait) qu'il eût été dommage que les enfants n'en profitent pas.

J'ai aimé ça. J'avais sans doute déjà cette particularité physique qui me permet de boire sans ivresse (3), je ne comprenais donc absolument pas pourquoi les adultes faisaient tant d'histoires pour empêcher les enfants de boire du vin - car le boire coupé d'eau n'était pas en boire -.

(Il faudrait qu'un jour j'établisse une liste de tout ce que je n'ai pigé que récemment, persuadée que ce que j'éprouvais ou n'éprouvais pas était la norme, la moyenne, alors qu'en fait pas ; entre autre avec l'énergie, je ne savais pas que c'était possible, adulte, d'en avoir trop et d'éprouver le besoin de la canaliser)

Je dois reconnaître que les adultes de mes deux familles paternelles et maternelles avaient la boisson maîtrisée, et si le ton et les rires en cours de repas montaient, je n'avais jamais vu parmi eux personne ivre. Ceux qui l'étaient c'étaient : à la bière d'imprévoyants ados et sinon les pères de famille qui après le boulot prenaient avec les collègues de trop copieux apéro (et donc : du pastis, des alcools forts).

Le champagne, quant à lui, faisait exception, les enfants avaient le droit de boire une gorgée, lorsque l'on trinquait. Il faut dire que le champagne n'était sorti qu'à l'occasion des fêtes, familiales ou générales et que le risque d'accoutumance était conséquemment léger.

On disait : les enfants, les jeunes doivent éviter l'alcool tant qu'ils n'ont pas fini leur croissance. Comme grâce à Giscard d'Estaing (4) on était majeurs à 18 ans, il était en gros considéré qu'à 18 ans on avait enfin le droit de boire comme des grands.

Je crois cependant que la première fois que j'ai bu du vin sans eau date d'avant, que c'était vers 16 ans à un repas de fête à Turin chez mon oncle Nicola et ma tante Paola, ou peut-être dans l'un des somptueux restaurants dans lesquels nous invitait mon oncle Piero, une de ces occasions où le vin proposé était trop bon pour être coupé d'eau et que j'en avais profité pour suggérer que je pourrais peut-être le goûter tel que.

Et je l'avais trouvé âpre mais je m'étais dit que probablement, plus tard, je comprendrais. qu'à un moment donné je deviendrai apte à apprécier des goûts comme ça, compliqués. Des goûts à plusieurs voix. Et j'avais déjà pigé depuis plusieurs années que l'on peut trouver une boisson ou un met divins dès lors que les circonstances qui nous le font découvrir sont des très bons souvenirs en cours de fabrication.

Pour l'heure, si longtemps plus tard, devenue amateure de whiskies, ayant moins d'occasion de goûter les grands vins, je suis reconnaissante à Noël Balen de m'avoir rembarquer dans l'Italie des années 70, la Bretagne ou la Normandie, ces moments de détente où la vie riait et l'avenir, pas notre avenir particulier, mais celui de toute l'humanité semblait plein de promesses et porteur de progrès. Paix et prospérité. La seule menace était la guerre froide, mais même ça nous avions l'impression que ça s'arrangeait (5). 

 

 

(1) Le hic c'est qu'à force d'acheter des livres qui ne coûtent qu'une heure de travail je cours le risque de vendre chacune d'elles plusieurs fois.

(2) La première étant l'intendance corporelle et ménagère, la deuxième celle de libraire, la troisième celle d'écriture et de lectures instruisantes. 

(3) Je n'ai guère eu qu'un peu la tête qui tourne pour mes toutes premières bières, mais la bière y était pour bien moins que l'amour. Je suis d'ailleurs restée fidèle ... à celle qu'il m'avait fait goûter - du moins lorsqu'elle est disponible -.

(4) Du moins c'est sous sa présidence que la majorité légale est passée de 21 à 18 ans, et si les adultes considéraient que c'était de la démagogie, les jeunes, eux, étaient ravis.

(4) Depuis que Nixon, qui avait quand même un méchant côté va-t-en-guerre, avait été contraint par l'affaire du Watergate à démissionner, on se sentait (presque) rassurés.