Adèle Haenel, respect

Je ne sais pas combien de temps la video restera, mais le courage de cette jeune femme, son intelligence dans le choix des mots, et le soin qu'elle met à élargir son cas. Le travail solide de Marine Turchi apporte un contrepoint d'une force elle aussi incontestable. 

Quant à l'homme incriminé, je suis persuadée au vu des exemples de personnalités abusives (pas sexuellement, mais de manipulation et de jouer de l'emprise que l'on a sur les gens) que la vie m'a fait croiser, qu'il est probablement persuadé d'être un mec bien puisqu'il ne l'a pas violée, et que peut-être même il s'attend à de l'admiration pour avoir su se maîtriser et qu'il se dit que c'est lui qui lui a permis d'accéder au métier d'actrice et que plus ou moins consciemment il considère légitime d'avoir eu quelques bons moments en "compensation". Par ailleurs on peut aussi croire qu'il se croyait réellement amoureux. Il se dit sans doute, Mais c'est inouï, c'est comme ça qu'elle me remercie !

Le fait est que pendant des siècles et des siècles et tant que les femmes étaient sans cesse soumises aux cycles des grossesses sans contrôle et des accouchements souvent dangereux, les hommes en faisait à leur guise, et nous les femmes n'étions là avant tout pour satisfaire leur désir et procréer. Toute l'organisation sociétale et chacune des religions monothéiste leur montrait qu'ils étaient dans leur bon droit. À l'orée de la fin du monde tel qu'il nous fut connu, il leur faut totalement changer de façon de concevoir l'ordre "naturel" des choses. Et admettre qu'il ne soit plus en leur stricte faveur. Ça n'est pas étonnant que pour certains ça ne soit pas simple. 
Le nombre de fois où constatant l'attirance d'hommes de mon âge pour des jouvencelles et tentant vaguement au moins par l'humour de signaler que Hé mais tu as quel âge toi déjà ? je me suis vue vertement renvoyer dans mes buts, y compris par des hommes que j'estime par ailleurs et qui ne sont pas des monstres ni des sales types, me laisse à penser qu'ils trouvent tout simplement que c'est normal et bien ainsi. Et certains sont sincèrement persuadés qu'il s'agit de (grand) amour.

Concernant le cas précis d'Adèle Haenel, une pensée pour celles et ceux qui ayant vu mais rien ou peu fait ou tenté d'agir mais sans succès, doivent se sentir mal, être au prise avec un sentiment de culpabilité. À la fois victimes et coupables, n'oublions pas qu'à leur place nous n'aurions sans doute pas su faire mieux (1). Pensées aussi pour les parents [au passage, la lettre à son père, cette force]

 

(1) Je suis persuadée qu'en admettant que j'aie fait partie du staff du film, j'aurais pu faire preuve d'un aveuglement absolu car comme elle était encore enfant ça ne m'aurait pas effleuré un seul instant que le type pour lequel je bossais fasse un truc pareil ou qu'à l'inverse si j'avais assisté à un moment compromettant, je l'aurais engueulé comme du poisson pourri et me serais fait virer illico presto, détestée y compris par la petite sous emprise.  Bref, les deux attitudes les plus inefficaces possibles.

 

 


Top gay

 

    Grâce @gro-tsen je suis retombée sur la video qui démontrait que Top gun était indéniablement un film gay. Une fois qu'on la voit, le doute n'est plus permis.

À l'époque de la sortie du film, du temps d'avant les internets et les fréquentations élargies qu'il m'aura permises, vivant dans un monde où l'homosexualité semblait ne pas exister, ayant tout juste croisé quelques lesbiennes - au foyer des lycéennes où j'étais hébergée durant une partie de mes classes prépas - qui ne s'en cachaient pas et ne sachant rien de l'homosexualité des garçons qui l'étaient - vaguement que oui, ça existait, peut-être seulement dans les milieux aisés ? (1) -, je n'avais rien, mais alors rien vu. Tout au plus m'étais-je dit que ces garçons ne me paraissaient pas très séduisants et qu'ils prenaient de drôles de poses en jouant au volley. Globalement j'avais un peu passé le film à me demander moi qui n'aimais déjà pas les blockbusters et encore moins s'ils étaient guerriers, ce qui nous avait pris d'y aller. Peut-être le besoin de chercher de l'énergie dans le positivisme obstiné à l'américaine. Peut-être que je l'aurais trouvé plus intéressant si j'en avais eu les clefs, ou si j'avais été moins #BécassineBéate 

 

 

(1) Je faisais cette confusion entre le fait de pouvoir plus ou moins ouvertement vivre son orientation sexuelle selon le milieu où l'on vit et la fréquence de son occurrence lorsqu'elle était différente de celle de la majorité.


Du nom des marques des sponsors

 

   Notre système économique veut que le sport professionnel (entre bien d'autres choses) soit financé par des marques qui voient là l'opportunité de se faire connaître. Il me semble que je n'y voyais pas d'inconvénient tant qu'il y avait de la logique : un équipementier de sport finançant des équipes de football, un fabricant de cycles une équipe de cyclistes pro. Ou alors une équipe d'une localité par l'industrie ou l'entreprise pour laquelle la ville était réputée. Saint-Étienne (l'ASSE) de la grande époque, c'était Manufrance, deux identités géographiquement associées.  

Et puis à un moment, ça s'est mis à n'avoir plus aucun rapport : une compagnie aérienne d'un lointain pays s'est portée au chevet d'une grande équipe de football en France, des assurances ont payé des cyclistes ou une société de jeux d'argent. Mon cerveau a alors décidé unilatéralement de ne plus établir de connexion entre les sponsors et les sponsorisés et je ne m'en étais même pas rendue compte. 

À l'instar de l'enfant d'une rubrique-à-brac de Gotlib et qui chantait joyeusement Leblésmouti labiscouti en allant à l'école et tombait déçu quand plus tard il comprenait qu'il s'agissait d'une chanson pour rythmer le travail (1), je suivais par exemple le tour de France sans relier en rien les noms d'équipes à des marques. Le nom était le nom de l'équipe et rien d'autre. 

Autant dire que si tout le monde avait été comme moi, les sponsors et autres mécènes n'auraient pas maintenu longtemps leurs investissements.

Et puis est survenu le Tour 1998 qui a viré au roman policier. Et je suis tombée de l'armoire en comprenant que Festina, entre autre était une marque de montres et que Doïchteutélékom était un opérateur de télécommunication en Allemagne, Kofi Dix un organisme de crédit (2) ... 

Je croyais naïvement que depuis ce temps-là je savais faire le lien, même si je m'en foutais complètement. Et cet après-midi en tirant du café à un distributeur, parce que je regardais rêveusement les noms sur la façade de la machine pendant que celle-ci préparait ma boisson, j'ai "découvert" de quoi était le nom de l'une des équipes de cette année. En fait mon absence de faculté de relier le financeur au financé, en bientôt vingt ans ne s'est toujours pas arrangée. 

Ça me fait bien rigoler. 

 

(1) Le blé se mout-y // L'habit se coud-y  

(2) Alors que je connaissais l'existence des sociétés Festina, Deutsche Telekom et Cofidis ...


Start-up nation et (par ailleurs) l'impunité du trop tard


    L'ami Virgile a écrit un de ses billets d'analyse de la situation dont il a le secret, des choses que l'on se dit sans se les être vraiment ou bien formulées et lui, il met tout clairement dans l'ordre et ça fait du bien. 

Start-up nation

En complément car ça va avec le sentiment d'être au dessus des lois, qu'ont visiblement ceux qui sont au pouvoir, j'aimerais trouver les mots pour évoquer ce que j'appellerais, l'impunité du trop tard.

Curieusement ou non, c'est une video extraite d'un reportage sur le dopage dans le cyclisme, et que je regardais en siestant à demi qui m'y a fait repenser, et combien c'était lié car ça ne concernait pas que le sport de haut niveau, mais bien aussi le pouvoir et la criminalité en col blanc, jusqu'aux escrocs familiers de nos vies quotidiennes. 

On vit encore dans un semblant de démocratie, basé sur des vestiges de valeurs humanistes et dans le sport de fiction de fair play. Donc pour quelques temps encore les tricheries, financières ou physiques sont censées être quelque chose de mal, répréhensible et qu'il ne faut pas faire. 

En pratique, comme la philosophie qui sous-tend le capitalisme est celle du plus fort, il s'agit toujours de battre un ou des adversaires. La plupart des êtres humains de toutes façons aime ça, nous sommes une espèce prédatrice. Un des plus efficaces moyen de l'emporter est de tricher, et donc en sport de se doper, en affaires de monter des combinaisons qui filoutent le bien commun, en politique de magouiller tant et plus. Parfois ça finit par se voir et l'un ou l'autre se fait pincer. Et comme en théorie Çaymal les impétrants finissent par avoir des petits ennuis, bien mérités.

Le hic c'est que ceux qui ont beaucoup pratiqué de truander et sont arrivés au plus hauts niveaux de leur discipline, même si après coup ils se font pincer, pendant des années ont joué de leur pouvoir, prestige et influence et connu la vie qu'ils souhaitaient ; tels ces politicien·ne·s qui d'un procès à son appel à leur report etc. des années après n'ont toujours pas rendu l'argent et peuvent même si aucune inéligibilité n'a été prononcée à temps tenter d'attraper une nouvelle immunité entre-temps, ou ces sportifs, Lance Armstrong étant un cas typique qui même si rétroactivement se voient dépourvus de leurs titres, dans l'esprit du public les ont encore (1), ils ont vécus leur cheminement de succès jusqu'au bout et il leur restera toujours bien davantage de ressources et d'alliés que s'ils n'avaient pas triché. 
Presque toujours les vrais punis sont celleux qui auront osé dénoncer les pratiques délictueuses ; mis à l'écart et au ban de leur discipline ou de leur parti, voire pour les lanceurs d'alerte considérés comme traitres à leur pays. Et finalement la situation de qui a triché et arnaqué, même après la chute est plus enviable que celle de qui est resté dans le droit chemin mais s'est vu limité du fait même d'être respectueux. Parce qu'à un moment, le tricheur a brillé, sans ça il serait resté dans le lot, et que l'on vit dans un monde où c'est gagner qui compte. 

Ça vaut aussi pour ceux qui se sont comportés en prédateurs sexuels, dont certains réalisateurs renommés. OK ils finiront peut-être par payer pour le mal qu'ils ont fait, seulement en attendant leurs œuvres ont été créées, et parfois (je pense à Hitchcock par exemple) on se surprend même à faire partie de qui n'en est pas mécontent·e. 

Pour les uns et les autres le tout est de ne se faire chopper qu'une fois le but atteint, le match ou l'élection remportée, la richesse devenue trop immense pour être entièrement confisquée, l'œuvre créée et diffusée.

En ce moment, j'avoue être particulièrement sensible et en colère désabusée face à ce phénomène de l'impunité du trop tard. D'autant plus que les victimes, y compris lorsque c'est la collectivité et le bien commun et non une personne, elles, prennent cher et immédiatement et que quand bien même justice leur est rendue c'est toujours bien tard et rarement à due proportion.

J'aimerais, comme Virgile en son billet, terminer sur une note d'espoir. Je n'entrevois hélas ni solution ni amélioration. En plus que les tricheurs peuvent toujours se refaire par la suite un fric fou en vendant leurs mémoires. 

 

(1) qui connait, à part des spécialistes, les noms des vainqueurs des tours de France que le déclassement d'Armstrong aura couronné ?

 

 


Le plaisir de se préparer (allure vestimentaire et autres apprêts)

 

    C'est un échange de touites avec une amie qui se reconnaîtra (ses touites étant privées je suppose qu'elle préfère que je ne détaille pas davantage) qui m'a fait prendre conscience de jusqu'où la pression sociale envers les femmes peut se nicher. 

Elle évoquait le fait d'abordant un nouveau travail elle avait pris la décision de ne pas se maquiller, que ça serait un esclavage quotidien de moins (ce sont ses termes). Que je sache son travail n'est pas de représentation, de ceux pour lesquels on est recruté-e-s pour une apparence, auquel cas il peut être admissible qu'une obligation de rendre celle-ci conforme à certains critères existent.

Je n'ai rien contre le maquillage dans l'absolu et y ai (vaguement) recours lorsque c'est requis avec une raison réelle : scène, projecteurs, rôles ... En général cas pour lesquels des maquilleuses ou maquilleurs professionnels sont présent-e-s et qui officient avec des objectifs clairs de visibilité. Le résultat peut être bluffant, ils connaissent leur métier. Parfois pour une soirée, surtout si c'est l'hiver et que j'ai les lèvres gercées il m'arrive de mettre un vague machin hydratant brillant. Ou de peigner mes sourcils, naturellement broussailleux. 

Il n'empêche que dans la vie quotidienne, je n'en vois pas l'intérêt. Je trouve sur les autres souvent le résultat assez moche, par rapport à la beauté de la personne au naturel. Et puis déjà qu'en étant une femme je perds plus de temps que les hommes pour toutes sortes de raisons (du temps des pauses pipi aux années de saignements menstruels ...) et même si eux doivent passer du temps à se raser la barbe au moins par moments, je ne suis pas motivée pour traîner davantage qu'eux dans la salle de bain. J'ai mieux à faire. Me "faire belle" m'a toujours gavée. 

Du coup lorsque le message sociétal ambiant était que les femmes éprouvaient un certains plaisir à s'apprêter afin de se sentir aptes à affronter la journée, j'y croyais. Puisque je n'y comprenais rien et que j'étais hors jeu, je croyais que c'était bien comme ça pour les autres (1).

Il semblerait qu'il n'en soit rien même si certaines d'entre nous ont si bien intégré la norme sociale qu'elles le croient - ce qui est logique : on prend l'habitude d'un certain rituel, et il nous aide vraiment à la longue, ça devient comme un échauffement avant une activité -, de même que la plupart des gens trouvent moches les traces de vieillissement alors qu'il n'y a aucune raison : on peut avoir un beau visage avec des rides et les cheveux blancs ne sont pas laids, ils adoucissent un visage.   

Voilà donc qu'une fois de plus rien n'était aussi simple que ça semblait. 

Du coup je n'en admire que davantage mes consœurs qui parviennent à satisfaire à tant d'obligations malgré elles et rends grâce aux réseaux sociaux qui permettent des échanges qu'on n'aurait pas forcément en direct : je n'aurais pas osé interrompre une de mes camarades de piscine se maquillant consciencieusement après un entraînement du matin, Tu le fais parce que ça te fais plaisir ou parce que tu te sens obligée ?

J'en viens aussi à interroger ma propre pratique : j'aime certains vêtements, certaines chaussures, une forme d'élégance à mes yeux (probablement assez particulière) ; je peux m'acheter un habit en raison de son tissu (la texture plus que le motif). Et je me rends compte qu'il y a un cas où j'aime me préparer : pour les vêtements de sport, avant une course, le choix de la tenue optimale, de là où le confort sera le plus grand pour une performance non entravée. J'ai une grande réticence à l'uniforme, seulement un maillot de sport d'une équipe ou une tenue de club me donnent des ailes (2). Peut-être que si j'avais considéré la séduction comme un sport, j'eusse aimé passer des heures en salons esthétiques ou à me maquiller ?

Quoi qu'il en soit je suis heureuse de pouvoir encore vivre dans un monde où l'on a le choix, au moins celui d'aller sans masque si l'on préfère ça.

 

 

(1) Au fond le même mécanisme à l'œuvre que pour tant d'autres choses : étant une fille, si je constate que quelque chose me concernant n'est pas comme ça devrait selon la norme majoritaire, j'ai intégré que c'est mon cas particulier qui cloche. Il m'aura fallu passer le demi-siècle pour m'apercevoir que souvent c'est la norme ou même le fait qu'il y en ait une qui serait à remettre en cause. Je suis simplement un être humain qui fait difficilement les choses par obligation dès lors que celle-ci ne lui semble pas logique ou serait source de souffrance. Je ne suis ni conformiste, ni obéissante. Ça peut être bien vu chez un homme, mais chez une femme, non.  
(2) Très relatives, les ailes, mais par exemple me donnent la force de ne pas abandonner et d'arriver dans les délais.

PS : Plus le temps passe et plus je prends conscience mais sans doute aussi parce que les critères ont évolué que ce que je perçois comme vulgaire pour la tenue des femmes est considéré comme sexy voire élégant. Alors que ce que je trouve classe est considéré par d'autres comme négligé.


Two six one

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C'est un statut de Philippe Annocque sur son mur FB qui a attiré mon attention sur le fait que le passage en force de Kathrine Switzer au marathon de Boston datait d'il y a cinquante ans (déjà !) et ... qu'elle venait d'y participer à nouveau cette année.

Et de boucler ses 42 kilomètres, tranquille, fraîche, à 70 ans. 

Après avoir rendu un grand service à tant et tant et tant de femmes comme moi pour qui la pratique du sport est un élément très structurant de la vie. 

Je suis éperdue d'admiration et pour le côté sportif et pour le côté militant. 

Et infiniment reconnaissante.

Merci au passage à Philippe aussi.

 

PS : Sur le Huffington Post un article complet de Célia Cazale

 


Dylan (encore un peu)

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Le week-end arrive et j'en suis heureuse : j'arrivais au moment où la fatigue risquait à nouveau de déposer une sorte de brume sur ce qui se vivait. Il faut dire qu'il n'y avait pas réellement eu de pause entre la semaine précédente et celle-ci puisque le seul jour de repos théorique avait été fort actif.

Pour la première fois depuis plus de dix ans, et même s'il y a eu du bon entre-temps, et (entre autre) une rencontre primordiale, je me sens soutenue par une brise favorable, ce n'est plus la tempête autour de mon radeau. La région est traversée par des vents violents et de sombres nuages d'amoncellent, mais en local, ça va mieux que ça ne le fut depuis 2003. Je naviguais à vue essayant simplement de ne pas sombrer et voilà qu'à présent je peux à nouveau considérer la carte, sortir les instruments, tenter de m'orienter. 

Ces discussions autour du Nobel de littérature participent de cette fragile et brève (je sais que ce temps sans turbulences sera de courte durée) euphorie. Ça fait du bien de se chamailler pour quelque chose de ce genre, ça détend, ça permet de souffler un peu. Le niveau global de violences et duretés a si bien augmenté depuis 2015, qu'on ne peut plus prêter attention à tout ce(ux) qui le mériterai(en)t. Un peu comme dans les transports en commun parisiens dans lesquels désormais pas une rame, pas un train n'échappe au passage d'un mendiant ou d'un autre. Avec la meilleure volonté du monde, on ne peut donner à tous, pour peu que l'on ait eu à faire plus de deux trajets et un peu longs. 
Alors se focaliser pendant vingt-quatre ou quarante-huit heures sur un fait de divergence culturelle, c'est sans doute égoïste, mais ponctuellement ça fait du bien, ça permet de reprendre son souffle. 

Alors voici une image qui m'a fait rire, dont j'ignore l'origine, je l'ai pour ma part trouvée sur Instagram chez @driverminnie  et un texte subtil chez Vincent Message, qui permet à chaque lecteur de poser sa propre réflexion (je fais partie des libraires un peu chagrins, des "mais dans ce cas pourquoi pas Leonard Cohen ?" et de ceux qui savent combien certains écrivains auraient et mérité et eu besoin de la visibilité que donne cette distinction, je fais partie de ceux que ceci amuse néanmoins bien un peu) :  

 

« Le Monde » m’a proposé de réagir à l’attribution du prix Nobel à Bob Dylan. L’intensité des échanges sur les réseaux sociaux porte en quelques heures tout débat à ses points de saturation, et peut donner envie de passer à autre chose. Je pense néanmoins que nous pouvons nous estimer heureux de vivre dans un pays où chacun, à côté de la vie qu’il mène, est aussi sélectionneur de l’équipe nationale de football, ministre de l’éducation nationale et membre du jury Nobel. Je comprends, dans cette polémique, ceux qui disent que d’autres écrivains avaient plus besoin d’une telle reconnaissance, à une époque où la place de la littérature est extrêmement fragile. Je me sens plus loin de ceux qui affirment que Bob Dylan ce n’est pas de la littérature, ou qu’on ne peut pas être chanteur et poète. Mais au-delà de la polémique, j’ai voulu saisir l’occasion de rendre un hommage plus personnel à un très grand artiste, qui compte beaucoup pour moi.

"On raconte que l’été 1965, quand, au festival de Newport, Bob Dylan a mis un moment au rancart sa guitare acoustique et son harmonica pour jouer du rock électrique, les amoureux de folk dans le public n’ont pas suivi, ont sifflé et hué, ont crié à la trahison. On raconte que Dylan a continué sa route, désamour ou pas, accident de moto ou pas, pour traverser le blues, le gospel et la country, des mers et des montagnes, toutes les frontières. Aujourd’hui, ce sont les membres de l’académie Nobel qui le hissent sur un nuage en affirmant tout haut, avec le poids de l’institution qui consacre, ce que beaucoup de lecteurs se disaient déjà entre eux : Dylan est un immense poète.

J’ai découvert sa musique l’été 1998. Autant dire que je suis arrivé bien après la bataille. La marche sur Washington pour dire qu’on a un rêve, les eaux montantes des temps qui changent, c’était trois décennies plus tôt. Mais le combat ne paraissait pas avoir cessé. L’homme au tambourin et le jokerman continuaient de refuser, par sa voix, d’être les pions que manient les maîtres de la guerre. J’ai passé des années, ensuite, à recopier ses textes, à les faire lire à des amis, à suivre des yeux les vers que les notes portaient plus avant. On y regardait des bateaux se perdre dans la brume du lointain et, depuis la tour de guet, des cavaliers approchant sous l’averse. Le vent soufflait des réponses, hurlait, enflait en ouragan. Peut-être y avait-il, toute proche, comme un espoir, une jeune femme aux yeux tristes, la tête emplie des plus étranges visions, pour proposer un abri dans l’orage.

Il y a, dans les mondes de Dylan, des fulgurances qui éclairent brièvement, et des nuits de mystère que chaque lecture approfondit. Les énigmes qu’on y rencontre ne relèvent pas d’un ordre différent de celles qui se dressent à chaque vers des Chimères de Nerval ou qui hérissent la prose barbare des Illuminations. Il semble régner là une jeunesse éternelle. Personne peut-être depuis Rimbaud n’avait trouvé des mots d’une telle justesse pour dire l’indépendance sauvage, le mauvais sang qu’on a en soi, le feu qu’on veut voler et qu’on ira répandre partout. Dylan a continué de laisser sourdre la sève qui irriguait les feuilles de Walt Whitman ; il a lancé Mona Lisa sur l’autoroute à une vitesse surréaliste ; rêvé les vagues des océans depuis les chambres sans eau chaude qu’enfumait la petite bande de la Beat Generation.

Que cet insaisissable-là, nomade en refus permanent des responsabilités, qui a tenu très vite à n’être le porte-parole de rien, mais qui incarne toute cette époque, et ses espoirs, se retrouve célébré dans les palais de Stockholm, cela a quelque chose de doucement ironique.

On peut critiquer le choix. Les réactions que j’ai lues sont vives, souvent intéressantes : elles disent beaucoup sur les manières que nous avons de cartographier les arts et de penser les tours et détours de leur reconnaissance publique. Ceux qui regrettent de voir une si haute récompense aller à celui qui n’est à leurs yeux qu’un « auteur de chansons » ne se sont peut-être jamais penchés sérieusement sur ses textes, ou restent prisonniers d’une vision très hiérarchisée des formes d’expression, qui ne rend pas service aux arts. Il n’existe pas d’arts mineurs ou majeurs. Il y a, dans chaque domaine, une foule d’artistes banals, un bon nombre d’artistes honorables, et puis quelques très grands.

D’autres voudraient voir les catégories respectées, et les prix littéraires n’aller qu’à des auteurs connus d’abord pour des livres de littérature. Mais la littérature n’a jamais dépendu des supports qui la fixent ; elle déborde le livre depuis très longtemps, de tous côtés, et plus intensément encore à une période où elle s’écrit aussi pour internet, pour la radio, pour être dite lors de performances ou lue dans des expositions. Bob Dylan est-il moins poète parce que ses poèmes ont la forme de chansons ? Nous éprouvons encore beaucoup de difficultés à penser les œuvres hybrides ou les identités à traits d’union. Cela ré-ouvrirait l’avenir, pourtant, d’accepter qu’un poète-compositeur-interprète n’est pas moins compositeur ou poète parce qu’il est tout cela à la fois. Les Nobel ne disent pas que les frontières sont caduques ; ils n’affirment pas que toute chanson appartient de droit à la littérature, ou que la poésie passe aujourd’hui d’abord par la chanson. Ce que leur décision peut nous faire constater, c’est plus simplement que les limites sont poreuses, et que de grands artistes n’ont aucun mal à les franchir.

Sans contester le talent de Dylan, certains enfin soulignent que d’autres écrivains avaient bien plus besoin d’une telle visibilité que lui. Il est sûr que la littérature est un art des petites quantités, que le prix Nobel ne démultiplie à chaque saison qu’un court moment l’attention qu’on lui porte, et que la lumière d’exception qui va venir éclairer, dans les semaines qui viennent, l’œuvre déjà très exposée du songwriter aurait pu changer de manière plus décisive le devenir public d’œuvres comme les romans d’Antonio Lobo Antunes ou de Don DeLillo, comme les poèmes d’Adonis ou de Philippe Jaccottet.

Il n’en reste pas moins que jouer la carte Dylan, ce n’est pas jouer contre la littérature ou contre la poésie. Toute son œuvre s’en nourrit, y renvoie, y amène. Celles et ceux qui ne connaissent pas ses textes ont toute une Amérique à découvrir. Celles et ceux qui l’écoutent depuis des années peuvent se sentir en désaccord avec le choix des Nobel, mais pas, me semble-t-il, le trouver hors-sujet, aberrant ou déshonorant. Quand le bruit retombera, il restera Mr Tambourine Man, ou Shelter from the Storm, Sad Eyed Lady of the Lowlands, ou bien Visions of Johanna. Ces textes qui dans ma vie, et dans bien d’autres je pense, ont été comme des événements. Alain Rémond le disait dans le titre d’un des livres qu’il lui a consacrés : avec Dylan, un jeune homme est passé. Il est toujours jeune homme. Il continue de passer."

En récompensant Bob Dylan, l’académie Nobel a su reconnaître que la littérature ne vit pas que dans le livre. Elle nous invite à dépasser la difficulté que nous…
LEMONDE.FR
 
Le gag suprême est sans doute que, fidèle à lui-même, le principal intéressé n'a pour l'instant (que je sache) pas réagi à l'honneur qui lui était accordé
 
Depuis jeudi, un nombre impressionnant de clients nous ont souhaité "Bon courage" et nous nous demandions si nous avions si mauvaise mine, si c'était une allusion au surcroît de travail fourni par le vrai François et le Harry vieilli ou au manque à gagner du fait qu'aucun écrivain n'ait été primé.
 
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photo de photo prise lundi soir à la maison du Danemark 
 
 
addenda du 16/10/16 peu avant 16h : 
 
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Tellement c'est mieux sang, j'y pensais même plus


    C'est une nageuse chinoise, Fu Yuanhui, qui en expliquant simplement qu'elle n'était pas au mieux de sa forme lors des finales parce qu'elle avait ses règles, a porté la question sur la place publique, et je pense que c'est franchement bien. Rien qu'en étant une sportive amateure ou plus simplement en menant une vie quotidienne classique on peut s'en trouver gênées, y compris pour qui n'a pas de syndromes menstruels compliqués, il est bon qu'enfin on puisse avouer que certains jours malgré nous ça n'est pas tout à fait ça.

Après, il paraît que ça peut être un atout dans certains sports, ce que j'ai du mal à croire, n'ayant pour ma part pas connu l'aspect "sautes d'humeur", ou uniquement la part, déprime de fatigue (et vraiment dans ce sens : le fait d'être encore plus fatiguée qu'à l'ordinaire et donc peu capable de faire ce qui était devant être fait induisant un découragement, un sentiment d'injustice aussi). Et puis, dans les jours suivants on peut bénéficier d'un regain d'énergie, comme toute personne qui sort d'avoir été moins bien (ça le fait aussi après un rhume, ou n'importe quelle bricole de santé qui met patraque mais pas totalement hors jeu). 

Il n'empêche qu'aux jours mêmes ou aux 24 heures avant, il y a ce "moins bien", un manque d'allant certain. Et je crois bien que c'est général, que peu de femmes y échappent.

À titre personnel je suis reconnaissante envers cette jeune femme de m'avoir fait prendre consciente d'à quel point c'est un soulagement quand vient la fin de ces temps rythmés plus ou moins irrégulièrement par des tracas de saignements. J'en suis sortie depuis deux ans et c'est devenu si agréable si vite (malgré une sorte de rechute après le 7 janvier 2015, le corps lui-même était déboussolé) de n'avoir plus à se préoccuper de ça du tout et d'être soi-même au fil du temps sans oscillations périodiques, que j'avais complètement oublié tout ça, le côté matériel (devoir se pourvoir en protections (1)), les moments de déceptions - on aimerait tellement pouvoir être au mieux de sa forme, au moment de tels examens, telles compétitions, telles retrouvailles et vlan ça tombe à ces jours précis -, ceux d'inquiétudes quand du retard imprévu survient (2). Et que le mieux ressenti, malgré pas mal de fatigues dues à un job trop exigeant pour moi physiquement, était tel que de nouvelles ambitions sportives m'avaient saisies et très sérieusement, que je compte pouvoir concrétiser prochainement. Que le temps (tic-tac), lui aussi, paraît plus grand, qui n'est plus morcelés en jours avec et jours sans, chaque période d'insouciance et de ventre sans douleur n'étant plus le répit avant un nouveau lot de cinq jours d'amoindrissement. Le "en forme" est devenu l'état permanent, sauf problème (autres et inattendus). Le "pas en forme" ayant disparu des prévisions, des obligations de se préparer mentalement à devoir accomplir telle ou telle chose malgré la gêne. Et je parle en temps que privilégiée qui déjà n'avait pas trop à se plaindre de conséquences réellement invalidantes. Je ne peux qu'imaginer l'ampleur du soulagement pour mes consœurs qui souffrent ou ont souffert chaque mois pendant toute la durée de leur fertilité.

Grand merci donc à Fu Yuanhui et pour les femmes encore jeunes qui grâce à sa déclaration se sentent moins seules à se être régulièrement amoindries et pour celles de mon âge ou plus grand qui grâce à elle prennent conscience d'à quel point, c'est vrai, on se sent mieux ... sans ce sang.

 

 

(1) Il paraît que les coupelles sont une bonne solution, c'était déjà un peu tard pour moi pour m'y mettre alors que je trouvais déjà les progrès effectués depuis mon adolescence en solutions jetables déjà remarquables. Du coup jusqu'au bout j'aurais connu la corvée de devoir faire au bon moment les courses qu'il fallait.
(2) Pour ma part j'ai peu connu, je suis de la génération qui est devenue femme alors que la contraception était légale et répandue et que même dans un milieu non favorisé à demi immigré on pouvait sans problème demander à aller voir un médecin qui pouvait conseiller. C'était avant le Sida, le préservatif ne faisait plus guère partie de la panoplie. Et le fait que l'avortement soit légal et possible offrait soudain à toutes un filet de sécurité. Des cousines et des sœurs aînées étaient là pour nous confier et nous faire prendre conscience d'à quel point c'était une chance et une sécurité. Pour la plupart d'entre nous, il était peu possible de savoir si nous étions des enfants subis ou souhaités, ce confort rassurant qu'ont pu connaître les générations d'après, même si c'est semble-t-il redevenu compliqué.


L'espion qui m'intriguait

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Je savais depuis que je disposais d'un smart phone que google was watching me, en plus que j'ai un compte chez eux et qu'après bien des essais de moteurs de recherche sympathiques, j'en reviens souvent à celui de cette entreprise, en raison même de sa situation de monopole. Ainsi à la librairie je ne cherche souvent pas tant une information que ce que google peut en dire et c'est hélas précieux pour les recherches avec un paramètre de notoriété - je cherche un livre je ne sais plus l'auteur ni le titre, je sais pas bien l'histoire mais ça se passait pendant la seconde guerre mondiale. Ah et puis la couverture est bleue. Et on en parle beaucoup à la télé ces jours-ci -.
Je sais que mes données sont revendues partout, mais à part d'accroître le nombre de spams, peu me chaut : je n'ai pas les moyens financiers de me laisser tenter par quelque achat que ce soit qui ne viendrait pas d'une nécessité personnelle.


Par ailleurs tant qu'on fait encore semblant de vivre dans une démocratie, je ne crains pas trop une utilisation de contrôle sécuritaire. J'ai bradé moi-même des parts de "privacy" en m'inscrivant sur bien des réseaux sociaux et pour l'heure j'ai un peu l'illusion d'être comme les prolétaires dans 1984 : laissés à une relative liberté car trop insignifiants et nombreux, Accordons aux petits pions l'apparence de leur autonomie de toutes façons si limitée par leur simple survie.

Il n'empêche que j'ai été surprise par la précision - entre autre lors d'un séjour dans Ma Normandie, j'ai pu retrouver le trajet d'une balade que nous avions faite en devisant sans faire trop attention à là où nous allions, tout était cartographié ; et la machine attestait qu'un autre jour notre long entraînement de course à pied avait fait 22,2 km - et le degré de durée d'archivage de la rubrique "Vos trajets" de G. Et que ça recoupe un des nombreux chantiers d'écriture auquel je n'ai pas le temps de me consacrer.

Que part ailleurs c'est plein d'erreurs, mais de sortes d'erreurs qui s'expliquent et sont fort intéressantes à décrypter.

Du coup j'ai réactivé l'option en tout cas pour un temps.

L'espion m'a donc appris qu'aujourd'hui j'avais effectué différents parcours, plutôt bien reconstitués,  mais dont la décomposition n'a pas été sans m'étonner : 

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La machine ne met en doute que la partie pédestre, laquelle est sans doute vraie. 

Mais je n'ai pas pris la voiture. Et si j'ai passé à l'aller de mon trajet du temps en métro c'était environ 15 minutes.

Enfin, je suis rentrée en vélib ce que l'espion du téléfonino n'a pas détecté.

Je ne vois pas vraiment à quelles activités de ma journée les différentes durées pourraient se raccrocher.

En particulier parce que j'étais à un cours de danse, le téléphone certes non loin de moi mais qui ne participait à aucun mouvement.

 

Je vais poursuivre l'expérience quelque temps, après tout en cas de problème peut-être serai-je soulagée d'être géolocalisable et si on m'accuse à tort d'un crime imparfait, qui sait si je ne serais pas très heureuse d'avoir un alibi électronique (1). Il convient juste de ne pas lui faire trop confiance sur les modes de transports.

Et puis j'aimerais en parler à mes ami-e-s auteur-e-s de polars ainsi qu'à JK Rowling pour ses Robert Galbraith. Il y a là une mine d'utilisations narratives possibles.

(à suivre)

 

PS : Cela dit si vous êtes une personne censée et que vous souhaitez désactiver cette très intrusive option, c'est expliqué par là comment procéder.

 

(1) J'écris ça pour rire mais aussi parce que plus d'une fois il m'est arrivée - entre autres en entreprise - qu'on me reproche ce que d'autres avaient fait, je suppose parce que j'ai toujours incarné celle qui osait ne pas fermer sa gueule quand quelque chose était dysfonctionnel, ce qui faisait de moi un bon usual suspect. On savait aussi que tant que le reproche porterait sur quelque chose que je jugeais ridicule, je ne dirais rien, histoire de ne pas m'abaisser à mon tour en rentrant dans un jeu mesquin. J'étais donc la bonne personne à charger pour qui souhaitait se disculper. Tant pis.


Quinze ans déjà

 

    Lorsque l'on quitte, du moins en cette époque du début du XXIème siècle en Occident, volontairement un travail c'est souvent un cumul de raisons qui peu à peu s'empilent jusqu'à ce qu'y rester n'ait plus aucun sens. Alors on franchit le pas, qu'on le puisse ou non économiquement. C'est simplement devenu une question de survie (bien plus que d'ambition, ou alors si : celle de récupérer la jouissance de sa propre vie).

J'ai filé de l"'Usine" dès que l'opportunité (rude, sauvage, non souhaitée) s'en est présenté, j'étais à terre et (bien soutenue, portée par l'affection que certains m'accordaient) j'ai eu la force d'un sursaut salvateur. Bien aidé aussi d'avoir été dans une entreprise dont la structure générale présentait encore des éléments d'humanité. Le rendement et l'hypemanagement n'avaient pas (encore ?) tout gangréné.

La raison principale de fond était que j'étais déjà atteinte par l'écriture et pas de ce bois dont certains sont qui peuvent assurer un emploi stressant le jour et écrire, énergiques, tôt le matin ou en soirées. Je pensais partir une fois certains prêts remboursés.

Il n'empêche qu'il y avait un sacré gros cumul de petites choses qui corroboraient cette décision. 

L'une d'elle m'a été remise en mémoire par ce touite. Apparemment Loft story c'était il y a quinze ans (j'avais oublié). En 2001, avant 9/11 et l'entrée (la prise de conscience de l'entrée) dans une nouvelle époque. 

Tout le monde en parlait. À la télé je crois que je ne regardais déjà plus guère que la récap des Guignols le dimanche et Arrêt sur Images, Faut pas rêver certains vendredi soir, et sur le câbles certaines séries (NYPD Blues, plus tard 6FU, My so called life ...), je n'avais déjà pas de temps à perdre, et pourtant c'était avant d'avoir l'internet vraiment à la maison. Je me sentais isolée. Incapable de comprendre ce qui fascinait dans le fait de regarder d'autres humains et qui n'avaient rien d'exceptionnel (1). Il y avait toujours quelques collègues pour parler avec moi d'autres choses, bon.

Mais lors de la session suivante en avril 2002 il s'est trouvé que nous suivions avec mes collègues d'alors, une petite équipe plutôt sympa, et des personnes d'un-e ou deux autres entreprises ou services un stage de formation à l'utilisation d'un logiciel. Pour ce faire nous fûmes quelques jours (deux ? trois ?) à aller bosser dans un local vers les Champs Élysées et déjeunions ensemble le midi dans un restau voisin, tablée de dix à douze personnes. 

Il y a ce souvenir de l'un des midis où quelqu'un lance la conversation sur le sujet de cette émission de télé-réalité et c'est parti ça se bouscule, il y a les pour les contre, chacun a un avis, le fait est que ça rigole bien dans la chamaille ainsi lancée. Seulement je prends conscience que je suis de tous la seule à n'avoir jamais regardé. C'est-à-dire que même ceux qui sont résolument opposés à ce genre de big brother consenti ont regardé, au prétexte de se faire un avis, mais se sont donc eux aussi trouvé captés, quitte à n'y plus revenir après, ils avaient fait partie de l'audience à un moment donné (2). J'étais la seule à y avoir échappé.  

J'avais connu un temps où mes supérieurs hiérarchiques étaient des personnes cultivées, avaient tou-te-s une vie en dehors de l'entreprise même s'ils y passaient des heures sans compter, allaient au cinéma, au théâtre, aux concerts, lisaient ; revenaient de voyages avec autres choses que des selfies (qui n'existaient pas, au pire on actionnait le retardateur pour avoir devant le monument du bout du monde la famille au complet ; ou l'on prenait le risque de demander à un passant). 

Peu à peu cette génération partait en retraite et les plus jeunes qui arrivaient étaient très affutés sur les produits financiers, créatifs en diables sur les niches de profits possibles, experts en défiscalité, mais pour le reste ne disposaient que d'un vernis culturel bien vite écaillé.

Ce jour-là, à cette tablée, alors que d'âge j'étais encore acceptable au sein de la communauté des cadres dynamiques, j'avais perçu à quel point je faisais partie d'un monde déjà ancien, ceux pour qui la profession n'était qu'un élément de la vie et l'argent un vecteur dont la relative abondance la facilitait. Mais en rien une fin en soi. 
Mes "mauvaises rencontres" n'étaient que trop fraîches, je n'avais pas cette force que donne le sentiment d'avoir trouvé sa voie / voix, je n'avais pas osé lancer à la tablée : 

- Depuis combien de temps n'avez pas lu un poème ?

pas voulu me faire remarquer, pas eu le courage d'endosser le rôle de la rabat-joie. 

Je crois que quelqu'un, qui aimait quand je les faisais rire, et trouvais peut-être dommage que je ne participe pas m'a demandé quelque chose comme Tu ne dis rien, tu en penses quoi ? Et que j'ai répondu du ton bas de qui n'est pas spécialement fier, Je n'ai pas regardé, ça ne m'intéresse pas. 
Et que peut-être ça avait un peu contribué à faire virer la conversation sur d'autres sujets. Celui à éviter étant alors bien sûr la présence de l'extrême droite au second tour des présidentielles. Dans le cadre professionnel, exprimer des opinions politiques était déjà délicat.

J'ai compris ce jour-là qu'il faudrait que je m'en aille, que je ne m'attarde pas. Je ne pouvais pas, seule, changer l'orientation des choses, qu'il me faudrait tôt ou tard migrer vers des domaines où ce que j'aimais apprendre ne détonerait pas tant. J'ignorais que je deviendrai libraire. Mais je pressentais que le salut pour moi était dans les livres.

Quinze ans déjà.

(et l'an prochain, on remet ça :-( )

 

 

(1) Par exemple et s'il n'y avait pas étalage de moments intimes ça m'aurait intéressé de suivre le quotidien en direct d'astro, spacio ou cosmo - nautes dans une capsule, ou de scientifiques en terre Adélie ou même le tournage d'un film en temps sans ellipse (pour suivre les "temps morts" aussi et les contraintes réelles), bref, des humains dans des circonstances de replis sur une équipe, mais avec un but, des compétences, des contraintes professionnelles dont à l'extérieur on n'a pas idée.

(2) Seule chose qui intéresse les annonceurs. Et donc les chaînes qui ont depuis longtemps perdu tout autre objectif que d'assurer des revenus confortables à certains et des postes de prestige. Que reste-t-il vraiment de l'ancienne notion de service public et de ses missions ? Des temps où des émissions existaient pour élargir la vie et la vision des gens ? Quelques miettes, quelques éclats, tous en danger, ici ou là.