Triste d'avoir eu raison enfant

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C'est ce pouët de Nate Cull qui m'y a fait songer : en fait notre époque est en train de donner raison à mes convictions enfantines, que les adultes ou les autres enfants s'étaient empressées de balayer d'un revers de main, d'une contrainte d'autorité, d'un ricanement.

Je me souviens très bien petite d'avoir tenté de lutter pour mon alimentation, avec des arguments qui, sauf concernant la préservation de la planète car comment aurais-je pu savoir que les élevages tourneraient à ce point ignoble d'industrialisation, étaient ceux des végans de maintenant.  Je n'avais pas les mots, à peine les arguments, Mais comment on peut manger des mammifères comme nous ? Mais le lait de la vache il n'était pas pour le veau ? ... et tout ce que j'ai réussi à faire c'est à ne pas me laisser imposer de manger du cheval (repas refusé alors que j'avais faim). C'était inaudible de la part d'adultes qui avaient soufferts de la faim enfants ou adolescents pendant la guerre, de la part de parents si fiers de pouvoir fournir des repas carnés au lieu de seulement le dimanche et de la soupe sinon, et dans mon cas comme j'étais réputée anémiée (1), on finissait de toutes façons par m'obliger, au nom de ma faible santé.

Je me souviens très bien, un peu plus grande, d'avoir été sensible au risque nucléaire (2), si j'avais été libre de mes mouvements je serai allée manifester à Flamanville et j'ai enquiquiné pas mal d'adultes pour qu'ils signent une pétition contre l'implantation d'une centrale à Plogoff (3), cette dernière protestation fut finalement victorieuse, quand je me rends au Guilvinec je me sens fiérote de la moi ado. [comme si ma si petite et limitée mobilisation avait été décisive, t'as qu'à croire].

Je me souviens qu'à la rentrée de septembre 1976 nous avions eu comme sujet de rédaction "Racontez un événement qui vous a marqué cet été", et que j'avais évoqué la catastrophe de Seveso, j'étais bien la seule. Je crois que j'avais eu une bonne note mais avec une remarque de la prof perplexe, qui n'avait pas songé qu'on puisse trouver marquant un événement général ; elle avait pensé que l'on parlerait de nos vies. Nous devions être deux ou trois dans ce cas, les autres ayant été marqués par des événements sportifs ou musicaux ou quelque chose de type mariage princier. J'étais en grogne permanente contre les avions qui polluaient l'air avec leur kérosène, il faut dire qu'avec Roissy tout proche il nous en passait beaucoup au dessus et une chieuse de l'empêchage des autres de jeter n'importe quoi n'importe où - c'était une époque où dans la rue, les gens jetaient par terre sans trop de scrupules qui un papier, qui un mouchoir de type kleenex, c'était récent, il n'y avait pas d'usage déterminé (4). Pour les mégots, la question ne se posait même pas, c'est intéressant qu'elle commence à poindre seulement ces dernières années, je crois que c'est parce qu'on supposait que le mégot c'était du tabac, un truc organique qui se dissoudrait. Contre l'usage de la voiture, je n'étais, en revanche, pas mobilisée : il y avait un conflit de loyauté vis-à-vis de mon père qui bossait dans une usine de construction automobile à Poissy, si l'usage se réduisait il pourrait perdre son travail. Je me bornais à me désolidariser des promenades du dimanche en voiture pour seulement se promener le dimanche en voiture, grande distraction des petites familles dont les chefs de famille avaient grandi lors d'un temps où avoir une bagnole était un suprême life achievement. On commençait tout juste à concevoir que fumer ne faisait pas de bien aux poumons de la personne qui le faisait, et que vraiment quand il y avait un embouteillage, l'air faisait tousser. Mais de là à penser à la tabagie passive et au fait que le petit pot d'échappement de ta petite voiture crachait l'encrassage des poumons du passant, il y avait un gouffre d'ignorance confortable.

En revanche nous étions très conscients que si l'humanité continuait à proliférer à la même vitesse, les ressources de la planète s'épuiseraient. Seulement les progrès avaient été si fulgurant lors des trente dernières années que l'on faisait une confiance éperdue en "les savants du futur" qui sauraient nous sortir de là, on mangerait des trucs en pastilles comme les cosmonautes dans leurs fusées.

Enfin je me souviens que Le président Carter (5), dans ses efforts, n'avait pas été pris très au sérieux - quand on pense quel président finalement fort décent il avait été quand on voit ce qui est maintenant au poste qu'il occupa -. Pour ma part à seize ans, je me rassurais en me disant vaguement que s'il allait faire plus chaud on allait moins utiliser de mazout de chauffage et que donc ça ralentirait qu'il fasse plus chaud. Et puis que la France se retrouve potentiellement avec le climat de l'Italie, je trouvais ça plutôt chouette comme perspective, en fait.

À part ce point d'optimisme juvénile, je me rends compte que l'époque et l'évolution de la situation ont rattrapé mes objections enfantines ou adolescentes, et j'avoue que c'est terrifiant. Je suis si triste d'avoir eu jadis raison.
Quant aux savants capables de nous tirer d'affaire, même si la technologie a progressé plus encore que dans nos imaginations les plus débridées, rien n'a changé, on les attend.  

 

(1) Je l'étais, mais plus sérieusement encore que ce que l'on croyait
(2) À 12 ou 13 ans je suis tombée en vocation sur tout ce qui concernait les atomes, un an après la relativité et au lycée la physique quantique.
(3) Un résumé des luttes de l'époque qui me semble correspondre assez bien aux souvenirs que j'en ai par ici.
(4) On a pu observer la même chose avec les téléphones portables, les premiers temps les gens faisaient n'importe quoi car pour beaucoup s'il n'y a pas un code auquel se conformer, c'est leur confort personnel sans gêne qui l'emporte. 
(5) J'ignore pourquoi mais on disait Nixon, puis Reagan, et les Bush furent père ou fils mais Carter c'était Président Carter, de même que Kennedy, c'était plus souvent Président Kennedy que Kennedy tout court.  


"PS : Maria a dit au tennis que Claude François était mort ..."

 

    J'étais diariste dès le sortir de l'enfance, très clairement parce que je trouvais déjà que passait trop vite le temps, que j'éprouvais le besoin d'un relais de mémoire. L'écriture n'était pas vraiment l'objet, sauf en période de vacances. Sinon c'était plutôt un carnet de bord, très orienté sur le travail scolaire. C'était aussi, ça l'est resté, une lutte contre le "tomber de fatigue" (dû à la thalassémie mais enfant je l'ignorais), et quelque chose qui me permettait parfois de résister aux grands qui affirmaient des choses ou en imposaient. Alors je ressortais mes diarii et je pouvais affirmer Mais tel jour tu m'avais dit d'accord.

J'étais si souvent malade avec de fortes fièvres que je fus longtemps persuadée que je n'atteindrai jamais l'âge adulte, alors sans doute que je souhaitais témoigner au vu du peu de temps dont je croyais disposer. 

Alors, chaque jour ou presque j'écrivais.

Il se trouve que quarante ans (40 !) plus tard, ces petits carnets sont pour moi source de grands petits bonheurs. En particulier chaque commémoration est l'occasion d'aller jeter un coup d'œil à la date qui correspond.

Voilà que vendredi soir, alors que je discutais sur facemuche (1) avec un vieil ami au sujet d'une scène du film La traversée de Paris , je suis allée sur youtube vérifier ce qui s'y disait - très pratique d'avoir sous la main un outil qui permet de revoir les scènes mythiques de la plupart des films cultes -. Puis je suis allée prendre ma douche, en oubliant d'éteindre l'ordi - sans doute que je m'étais levée sans penser me doucher tout de suite, puis que l'économie familiale du manque de place et d'équipements m'avait fait la prendre sans plus tarder -. Or youtube a cette manie d'enchaîner les vidéos (2). À mon retour et grand étonnement, mon ordinateur se passait ce documentaire si monoform que c'en était marrant, sur la vie de Claude François.

Ce chanteur en son temps me laissait indifférente. Il faisait partie du paysage, un peu comme Johnny, Julien Clerc, Mike Brant, ou Michel Sardou. Ses chansons traînaient dans l'air, on les connaissait qu'on le veuille ou non. On les voyait dans le peu d'émissions de divertissement qu'il y avait. On entendait leurs tubes dans les (peu nombreuses) radios, ou en faisant accompagnant nos parents faire les courses. Je crois que le seul que j'appréciais vraiment c'était Alain Souchon. Il faut dire aussi que je pouvais chanter à tue-tête J'ai dix ans, en gros je les avais. Et puis ailleurs, Abba, dont le Waterloo m'avait fait l'effet d'une révélation. Et qui me fit office assez efficace de philosophie de la vie (3)

De Claude François je pensais que ce type avait l'air pas sympa, qu'il faisait son faux gentil (4), que c'était agaçant les dames nues et lui tout en costume (5), on les appelait "les nounoutes en maillots de bain". Mais je lui reconnaissais un pouvoir de chanson qui se colle en tête - c'est énervant mais ça prouve que le boulot est bien fait - et qu'il payait de sa personne - d'habitude les hommes étaient trop flemmards pour danser -. 
Bref, opinion neutre. Ni admiration ni mépris. Ça ne me serait pas venu à l'idée d'acheter le moindre disque. Mais que ses chansons passent à la radio ne me donnaient pas envie de changer de fréquence. 

Il m'est revenu via ce documentaire que certaines filles, celles qui en fin de collège sont déjà des presque femmes relayaient la rumeur comme quoi il était peu fréquentable et le méprisaient. Il se disait qu'il faisait des sales photos. Je n'apportais aucun crédit à leurs paroles (rien de direct, l'amie de la grande sœur, la cousine de la petite amie du grand frère, une fille dont la grande sœur a une amie mannequin ce genre de racontars) et plus que tout je m'en foutais. J'étais déjà en mode, non mais j'ai autres choses à faire, moi et déjà en mode, sports, musique ou alimentation du cerveau (scolaire et hors scolaire).

Mon diario du jour de sa mort confirme mon souvenir d'indifférence polie avec conscience que quand même pour beaucoup il comptait et que ses chansons étaient du genre qui restaient.

Une page entière de mon écriture serrée de gamine appliquée pour décrire mes activités du samedi 11 mars 1978, ma déception d'une mauvaise note en gym (6) malgré mon désir de bien faire, et un sentiment d'injustice (que je n'exprime pas en tant que tel mais dont je me souviens à relecture) par rapport à celles qui n'aimaient pas ces cours, faisaient mollement n'importe quoi et s'en sortaient avec 9/20 soit mieux que moi. Une tristesse que des camarades abandonnent le latin malgré la prof qui était bien. Oui j'étais en 3ème et nous avions cours le samedi matin. Mon début d'après-midi à la maison studieux, une explication de texte en français, un dessin pour le cours de dessin devant vaguement la télé où passait "La petite maison dans la prairie" (Je suppose que ma petite soeur regardait), un petit texte à rédiger "à partir de verbes" pour le français et ensuite un cours collectif de tennis au COSEC (Gymnase Jules Ladoumègue), ce qui fait qu'à vélo je retournais vers le collège que le gymnase voisinait (2 km environ). J'ai noté qu'ensuite j'ai travaillé mon piano, je mentionne ma professeure, Mademoiselle Carot - ce n'est pas clair, il y a une rature, peut-être venait-elle pour le cours ou simplement j'avais travaillé selon ses indications - et précise que "bien travaillé" [mon piano]. Son opinion sur mon effort ou mon sentiment de l'effort fait ?

Je mentionne à nouveau des activités quotidienne, "décrire" (= tenir ce journal), prendre un bain, le dîner (sans aucun commentaire, ni alimentaire ni sur l'ambiance) et à nouveau la télé non comme une fin en soi mais comme un fond à autre chose (écrire, dessiner). Après le dîner je recopie mes devoirs de français "avant de regarder "Madame la juge"". 

C'est amusant, j'avais totalement oublié l'existence de cette série avec Simone Signoret excusez du peu.

Là non plus aucun commentaire de ma part, une simple suite d'actions.
Mais c'est intéressant de comprendre que les programmes de la télévision n'avaient pas été bouleversés, du moins pas sur les trois chaînes (7), pour le décès d'un chanteur, si star fût-il.

Et puis ce PS, parce que quand même  : 

"Maria a dit au tennis que Claude François était mort électrocuté"

et la fin de la page : "écrit le 11-3-78 temps magnifique" avec le dessin d'un soleil.


Aucune mention de comme avec une de mes amies  (Nathalie (Rizzoni)) nous avions dans un premier temps cru que Maria plaisantait, puis cessé de rire en voyant son air tout chose.  

Je ne mentionne pas non plus que ce qui m'avait peinée fut le souvenir réactivé de la mort d'un de mes oncles par alliance dans les années 60, qui dirigeait une petite entreprise et un soir d'orage alors qu'il avait voulu couper le disjoncteur pour éviter les dégâts prévisibles, était mort électrocuté du fait que le tableau était mal isolé et qu'il avait les pieds dans une flaque d'eau. Mon père en avait-il reparlé au dîner ? Ni ma mémoire ni mon carnet n'ont rien conservé.

Les jours suivants ne portent aucune mention concernant la mort du chanteur. En revanche je parle de résultats d'élection, d'un accident entrevu, de résultats de football, d'une injustice scolaire (ne me concernant pas), de la visite d'un de mes cousins, de ma lecture du roman de Stendhal "Le rouge et le noir". Visiblement la vie (et la mort) des stars n'entrait guère dans nos préoccupations. 

Nous étions sans cesse en activité, le travail pour mon père ou du travail de bricolage pour la maison, le travail ménager ou de mère (nous accompagner, à un cours, chez un médecin ...) pour ma mère, scolaire pour ma sœur et moi ou sportif pour moi. La détente c'est la télé ou des jeux de sociétés - j'en mentionne que j'ai complètement oubliés, un certain jeu "Kojack" par exemple, comme la série télé - et la lecture, mais déjà un peu professionnalisée ("Le rouge et le noir" c'est pour le français). Pas de place pour se soucier des aléas de l'existence de quelqu'un que l'on ne connaît pas et qui n'est pas important plus que ça (les chansons ce sont du divertissement, c'est bien mais ça n'est pas ce qui changera le monde).

En relisant j'ai à la fois l'impression d'être une vieille survivante d'un tout autre temps et que finalement pour moi, ça n'a pas changé tant que ça.
Je suis restée quelqu'un qui travaille sans arrêt, par profession ou pour la famille, fait du sport avec sérieux et régularité, de la musique quand ça peut, et lit, lit dès que c'est possible. Peut-on changer ?

 

PS : J'aimerais souffler à la moi de 14 ans qui apprend, stupéfaite, la mort du chanteur, que longtemps plus tard, sur un truc qui s'appellera l'internet, on parlera de #DarwinAwards pour ces décès-là ; et qu'il sera mentionné dans une conférence TedX tenue en 2011 par Wendy Northcutt leur créatrice.

 

(1) Le scandale des données données ne m'a pas surprise, c'est juste un cran pire que ce que je croyais ; facebook nous sert à la librairie pour annoncer nos rencontres. Je suis donc restée. 

(2) Peut-être faudrait-il quelque part désactiver une option qui le fait.
(3) Faire de ses défaites des trucs rigolos et pêchus. Ça mène pas forcément loin, mais ça permet la survie.

(4) Pure "just seeing" impression

(5) Je ne tenais pas du tout à ce qu'il soit quasi nu lui aussi, mais je trouvais ça injuste. 

(6) J'aimais le sport, mais j'avais de très gros problèmes de coordination - d'où mon amour du foot où c'était Les jambes toutes seules et verticalement -. Ma pratique de la danse fut au début de ma part très volontariste : il s'agissait de me "guérir" de ça. Au bout de 20 ans d'efforts je pense être devenue comme quelqu'un de normal.
(7) FR3 est née le 6 janvier 1975 et sur notre téléviseur noir et blanc à syntonisation manuelle nous la captons imparfaitement. Je suis la personne qu'on appelle pour régler la 3.

 


The not-so-secret Diary of Gilda, aged 13 5/12

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Quand j'avais lu Sue Townsend lors de la publication du tout premier Adrian Mole, j'avais adoré.

Apprécié sa façon d'écrire le faux journal d'un gamin de 13 ans 3/4

Voilà qu'à l'occasion de ce gros chantier de vider la maison où ma sœur et moi avons grandi et où vécurent pendant près de cinquante ans mes parents (du moins ma mère, mon père un peu moins, mort avant), je me replonge dans mes propres pages de carnet de bord de cet âge-là. À la différence qu'il écrivait pour s'épancher alors que je cherchais à noter des faits et considérais comme une faiblesse (et un danger en cas d'indiscrétion) d'exprimer des sentiments, à part pour le foot, bon sang comme ça ressemble et comme elle avait vraiment très bien su recréer le niveau de réflexion, d'écriture et de penser de quelqu'un de cet âge-là dans ces années-là.

En m'y replongeant, j'ai découvert au passage que mon diario 1976/1977 comportait une erreur d'impression (une page mars au milieu des février) qui m'était passée inaperçue. Amusant d'en prendre conscience quarante ans après. 

Je crois que je vais entamer la publication de quelques extraits. Orthographe et couleur du graphisme d'époque.

*                *                *

mercoledi 23 febbraio

 

Je fis du piano puis allai avec Maman, Élise, Tante et Tonton faire des courses. Je revîns avec deux paquets d'images de foot. (dont Janvion) et échangeai avec Jean-Mi et Philippe avant de jouer avec eux. Après manger je ressortis et jouais au ballon avec Jean-Mi mais il s'ennuyait et décidait de rentrer pendant que je restais avec Élise. Ensuite nous (la famille) partîmes en forêt, croisant Jean-Mi qui partait à la zone. Là-haut, je m'embêtais à se renvoyer la balle sur un terrain en pente. Enfin nous partîmes mais je ne trouvais pas mon copain. Après un copieux goûter je ressortis et retrouvais les autres. Nous jouâmes à la "balle aux prisonniers" et au circuit sur la place avant d'aller manger. À 20h30 il n'y eut pas de match à la TV : grève.

écrit le 23/02/77

 

notes de l'auteur devenue quinquagénaire : 

Les paquets d'images de foot ce sont les sachets d'images pour les albums Panini. J'en ai un (ou deux) de complets pour ces années là. 
La zone c'est pour "la zone verte" là où nous avions dans le lotissement pavillonnaire notre terrain de foot.
Il s'agissait visiblement d'une période de congés scolaires et nous avions la visite de mon oncle Étienne et de ma Tante Geneviève.
Jouer au circuit : sur du sable ou de la terre pas trop dure nous formions un circuit. Nous avions des billes et des petites voitures pour marquer les positions. Nous visions avec les billes et posions les voitures là où les billes s'étaient arrêtées. Ma spécialité était de bâtir sur les circuits les ponts.

J'adore la phrase de conclusion. OK c'est de l'humour de niveau 13 ans, mais c'est de l'humour et j'en souris à présent.

Sinon comme je disposais d'(au moins) un stylo quatre couleurs dont le noir et le bleu s'épuisait alors que les autres couleurs non, j'avais décidé cette année-là d'écrire en vert les pages dont l'impression était verte et en rouge celles qui étaient imprimées en rouge. En ce temps là, dans mon milieu social on gâchait pas (et donc ne voir dans ce choix aucune considération artistique)  


Un peu de Prévert

    20161003_201104     Il y a dix ans je postais ici un billet souvenir, un peu stupéfaite par l'attention que la moi de quatorze ans avait pu prêter à l'annonce de la mort d'un vieux monsieur poète. Mieux formulé : impressionnée par le fait que pour une gosse de banlieue dans les années 70, connaître Prévert, au moins un peu de son travail, allait de soi.

"En écoutant voiture radio su que Prévert mort"

(Mon diario n'était ni a visée littéraire ni réellement journal intime, plutôt, comme ici ?, un journal de bord).

Ce qui m'épate à présent c'est aussi d'avoir via le blog une mémoire rafraichie de dix ans (et plus). 

PS : Quarante ans plus tard le "Regardé télé avec feu Malraux" me semble quand même un tantinet mystérieux.

[photo personnelle, 3 octobre 2016] 


1972

20 ans Anne - 1972

Les deuils peuvent être l'occasion de revisiter les vieux albums photos (du moins lorsqu'on est assez vieux pour que des photos de papier soient conservées en cette forme). Une de mes cousines m'a fait parvenir celle-ci. 

Comme l'image a quarante-cinq ans d'âge je pense qu'à condition de n'y mettre aucun noms je peux la publier, et que son flou "vintage" préserve de toutes façons un certain anonymat.

Il s'agissait d'un anniversaire, c'était en Bretagne et un exploit de tous nous rassembler - conjonction de vacances scolaires communes (1), jours de congés pour ceux qui travaillaient -.

Cette image est typique des temps, coiffures, attitudes et vêtements. Pile typiques de la classe moyenne d'en France d'en ce temps.

La hiérarchie de nos tailles d'adultes ne sera pas celle de nos tailles d'enfants, d'adolescents. C'est amusant. Les aînés ont l'air plus âgés que des personnes de maintenant pourvues du même âge à présent. C'est assez frappant. Sans doute parce que l'on entre désormais plus tard dans la vie active, si l'on parvient à y entrer, que l'on reste plus tard aussi chez papa-maman. Pour des raisons de localisation, la plupart de mes cousins et cousines sont en pension dans la grande ville de leur respectif département. Il me semble que par la suite il y a eu davantage d'établissements dans des villes de taille moyenne, ou de ramassages scolaires organisés qui permettent aux collégiens, aux lycéens de rentrer chez eux après chaque journée.

À l'époque les familles équipées de plusieurs voitures sont rares. Généralement il y en a une, utilisée prioritairement par le père, lequel possède le travail qui fait bouillir la marmite. Si la femme travaille c'est presque toujours pour un salaire d'appoint, en complément.

Il y a une seule télé par foyer, le plus souvent en noir et blanc. 1972 c'est l'année où une troisième chaîne en France est lancée. On trouvait déjà que deux c'était pas mal. À l'époque du coup tout le monde regarde à peu près les mêmes trucs (ou s'en abstient), mais ça crée des références communes, un fond commun ("Je n'aime pas Guy Lux, je préfère Les dossiers de l'écran", "Léon Zitrone à l'enterrement de [célébrité ou tête couronnée] était vraiment très bien"). De nos jours il y a un grand éclatement, ce qui fait que chacun peut vivre à l'intérieur d'un même pays dans différentes sortes de petits mondes séparés. Je ne dis pas que c'était mieux ou moins bien, je constate simplement que c'est une des différences les plus flagrantes : qui passait devant un kiosque à journaux savait qui les gros titres concernaient ; de nos jours je pense qu'au quidam moyen d'âge moyen, la moitié des titres échappe complètement, d'autant plus que la presse "people", alors assez limitée, a fleuri entre temps. Dans les bureaux, les cours de récré, on parlait d'émissions qui la veille avaient été vues ou non mais en un choix déterminé, par tout le monde. Les retransmissions sportives étaient en nombre limité mais accessibles par tous. 

Le seul "appareil" que nous portons sur nous est une montre, éventuellement. La plupart des familles disposent du téléphone et les communications ne passent plus par des opératrices. Mais les communications coûtent cher, on ne s'appelle pas pour papoter, si l'on veut se confier, on s'écrit des cartes ou des lettres de papier. Les enfants doivent demander la permission pour appeler un ami, par exemple s'il l'on a été malade et qu'il y a des devoirs d'école à rattraper. Les parents veillent à ce que la conversation ne soit pas indûment par des bavardages prolongée.

La maladie est toujours un sale coup, mais pas un tracas financier du moins pour les salariés, il y a la sécurité sociale. Les médicaments, les soins, les examens (beaucoup plus rares, seulement pour les choses sérieuses), sont remboursés.

Nos habits n'ont pas de marques particulières, ni nos souliers. Et s'il en existe, par exemple pour les lunettes - j'imagine qu'il y avait des fabriques différentes -, le sigle est discret.

1972 est l'année de l'insouciance, la dernière : en septembre 1973 il y aura le quasi assassinat du président Allende et qui marquera la fin d'un espoir possible, quoi qu'il advienne d'un peu social et pour le peuple, dans le monde occidental les USA mettront d'une façon ou d'une autre le hola. La guerre froide Est/Ouest semble un truc intangible, de toute éternité, rassurant à sa manière. Qu'on soit d'accord avec eux ou non et fors quelques dictateurs ponctuels et lointains, les dirigeants du monde d'alors sont des êtres responsables, ils vont éviter de faire tuer d'un seul coup le monde entier. Le premier choc pétrolier n'a pas encore eu lieu. La guerre la plus récente est loin (dans le temps) les guerres en cours loin (géographiquement). En Italie ça commence à barder, mais c'est encore diffus. Les années de plomb prendront corps pour moi avec les attentats de Bologna et l'enlèvement d'Aldo Moro (2). Enfant, j'ai l'impression que la guerre c'est en Israël-Palestine et au Vietnam, et que quand celles-ci seront finies ça en sera fini de la guerre partout. C'est tellement bête, la guerre. Il y a des famines aussi, confusément je crois qu'elles sont dues à des conditions climatiques, des sécheresses. J'ignore totalement qu'il y a des pays du monde où les femmes sont comme en prison, tenues à l'écart, sommées de s'habiller de telle ou telle façon, réduites à une forme d'esclavage domestique. Pour moi il est clair et très évident qu'une fille "vaut" autant qu'un garçon, voire plutôt mieux vu qu'ils perdent plein de temps à faire la bagarre, mon dieu qu'ils sont bêtes. Si autour de moi les femmes sont plutôt cantonnées aux travaux de la famille et de la maison c'est parce qu'avant l'invention des médicaments beaucoup de bébé mouraient alors il fallait en faire naître le plus qu'on pouvait pour qu'un nombre raisonnable survive. C'était une répartition des tâches concertée pour la survie d'une famille et de l'espèce. À présent pas de problème alors les femmes peuvent travailler à l'extérieur, ce qui est quand même beaucoup plus intéressant que faire toujours le même ménage et les mêmes repas à la maison, et même une enfant sans arrêt malade comme je l'étais peut survivre et aller à l'école (3). 

Il y a du travail pour tous ceux qui le souhaitent, pas toujours facile, pas forcément bien payé, suffisamment pour en vivre à condition de "faire attention". 

Le chômage, quand il survient, est indemnisé sans limite de durée, puisque forcément à un moment, à moins d'être un glandeur on finit par trouver. 

Il y a un début d'illusion d'avoir le choix de ses avenirs. Qu'est-ce que tu aimerais faire plus tard ?

Dix ans plus tard, c'était rapé (à moins d'avoir les moyens de financer des études incertaines, ou s'installer dans un métier en indépendant, ou enchaîner des stages gratuits avant d'obtenir un contrat).

Le travail que quatorze ans plus tard j'exercerai n'existe pas encore tout à fait. Celui que ma mère effectuait avant ma naissance est sur le point de disparaître (4). Pour autant sur le moment on a l'illusion d'une certaine immuabilité.

Ça commence à s'assombrir dans les mines, les grandes industries. Mais lorsque l'on n'est pas d'une région concernée on peut encore se permettre de l'ignorer. 

Il y a des soucis de pollution mais pour des choses de taille, l'énergie nucléaire qu'on installe sans savoir comment traiter les déchets, des usines chimiques dangereuses, des risques accidentels. Les poubelles ne sont un souci pour personne, ni circuler en voiture - l'avion est réservé à une élite de fric ou à ceux qui ont des déplacements professionnels ou liés à une activité (sportive par exemple) -. On sait que fumer n'est pas très bon pour la santé, d'ailleurs ça fait tousser. Mais si c'était si mauvais, ça se saurait.

On croit vraiment au progrès, tout avance si vite, et le confort accessible de plus en plus à tous. Des solutions à tout seront bientôt trouvées. On a de l'an 2000 des images de science fiction.

En attendant pour la vaisselle, quand on a comme ça des repas de famille, on s'y met tous, les jeunes, à un moment donné, y a qui lave, qui rince et qui essuie. Je suis fière d'être assez grande pour participer à l'essuyage (mais pas les verres, pas les verres en cristal, c'est trop fragile).

Voilà, 1972 c'est une année où du moins en France, dans une région pas trop reculée, on peut croire en un avenir meilleur, joyeux et partagé, où quand on s'y met tous, sont rigolotes même les corvées.

 

(1) à la mémoire en ce temps là c'était beaucoup moins zoné, ce qui permettait de se retrouver entre cousins de régions différentes.

(2) qui me marquera car je percevrais (sans trop savoir l'analyser, du haut de mes 15 ans) qu'il aura été tué pas tant par la bande de pauvres embrigadés bien embêtés d'avoir à le faire (sans doute en quelque sorte les équivalents de certains des djihadistes de maintenant : idéalistes, n'ayant pas leur place dans la société, facilement embarquables dans des structures qui les adoubent en apprentis héros après injection d'une idéologie de type tout-en-un, ensuite il est trop tard pour dire que ça va trop loin, que le monde meilleur pour lequel on voulait s'enrôler est en fait bien pire, et de loin) que par ceux de son propre camp qui l'auront lâché, trop contents de se saisir de la place vacante. J'avais l'impression, vraie ou fausse, que cet homme n'était pas le pire de ceux qui détenaient du pouvoir. Bref : double mauvais casting, cinq plus un morts, au moins.

(3) À l'époque je raisonnais ainsi, j'avais neuf ans.

(4) perfo vérif 

PS : Et déjà je n'aime pas être sur la photo mais préfère tenir l'appareil, si l'on consent à me le confier. 


Someone young

 

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Troublant de retrouver cette photo de jeunesse parmi les clichés ressurgis. J'en sais la provenance : lors des rangements qu'à la faveur de ma période de chômage j'ai entrepris, j'ai croisé mon premier passeport. J'avais fourni à l'époque ma seule photo "officielle" [faite chez un photographe, précisément pour ces usages] et qui datait, je crois de 1978 (ou 1979), alors que j'étais en 3ème ou en seconde, coiffure fait-maison par souci d'économie, par ma maman (1).

Du coup j'ai repris en photo la photo, pressentant sans doute que la lecture du nouveau roman d'Annie Ernaux ("Mémoire de fille") me ferait beaucoup réfléchir sur la relation que l'on a avec nos "moi" d'avant ; qui suis-je par rapport à cette jeune fille d'un autre milieu social et d'un autre temps ?, cette gamine qui se pensait vouée à la recherche en physique nucléaire et quantique et comptait s'y dévouer corps et âme, persuadée que c'était là son rôle et se demandant comment faire pour aller jusqu'à lui. Je croyais devoir être chercheuse je suis devenue ingénieure, je pensais devoir me résoudre à être écrivaine, je suis devenue libraire, au fond, il y a une logique dans la démarche, y compris aussi dans ma vie affective où amoureuse je deviens l'amie. On ne pourra pas me reprocher de ne pas systématiquement tenter ma chance et retomber sur mes pieds (quoiqu'un tantinet à côté).

Je n'en reviens en tout cas toujours pas, si longtemps après et avec la santé fragile qui était la mienne, d'être encore là et plutôt plus en forme, plus solide, résistante et dynamique qu'autrefois. Puisse ce privilège m'être accordé encore quelques années. Je n'en ai pas fini avec ce qui me semble devant être fait.

PS : C'était quand même mieux lorsqu'on pouvait avoir sur son passeport des vraies photos de soi et non des images bizarres, sans notre allure habituelle, strictement (stristement ?) dictées par la loi, les cheveux qui ne dépassent pas.

 

(1) Ce qui explique que désormais, j'attende d'avoir quelque argent pour aller voir ma coiffeuse, une excellente professionnelle et que je préfère laisser pousser la tignasse lorsque les finances sont faibles. 


The flavour of the day

Donc voilà tu es gamine, pré-ado puis ado et ça se frite dans les discussions entre les tenants du vrai rock (les Stones, les Who) et ceux d'un truc qui fait plutôt figure de pré-boys bands (mais on ne sait pas encore que ça existera (les boys bands)) qui est les Beatles et autres copieurs, quoi que Sergent Pepper's ait bluffé tout le monde et que le Floyd ce ne soit pas honteux. Et puis il faut bien se démarquer des goûts des grands frères, déboulent les Bee Gees, et ça lamine tout et ceux qui n'aiment pas, mais alors pas du tout, se réfugient dans le Punk et personnellement tu ne t'y retrouve plus. Alors tu écoutes ton bon vieux Bach et par ailleurs de la musique à danser (Michael Jackson apparaît ; Imagination c'est pas mal non plus, il y a Fame et puis Flashdance et déjà on est d'ailleurs dix ans après).

Sortir de l'enfance c'est prendre conscience de l'impermanence des choses : tu as donc pigé qu'un groupe rock, un vrai, ça n'est pas fait pour durer, entre les overdoses, les vies de famille (ben oui, même les rockeurs se font un jour rattraper), les pétages de plomb dû au fait d'être devenus riches (très jeune tu as remarqué que la richesse et le pouvoir esquintent, qu'il faut être sacrément costaud ou de qualité supérieur pour ne pas fondre un fusible quand ça te revient).

Par ailleurs le monde dans lequel tu grandis c'est : Il y a les Russes que c'est les méchants et les Américains qui sont des méchants un peu gentils, ils nous ont sauvé en 44, et il y a de la liberté chez eux si tu as de l'argent mais de toutes façons quand tu es pauvre, où que tu vives c'est la galère. T'es juste plus ou moins crevant la dalle plus ou moins en prison pour avoir crier que tu n'en pouvais plus ou tenté de te procurer ce qui te manquait et que tu ne parvenais pas à obtenir par un autre biais.
C'est un monde dans lequel une guerre nucléaire peut péter d'un instant à l'autre. On en est conscients, adultes comme enfants, un peu comme quelqu'un qui est atteint d'une maladie à crises : ça va, ça va et tout d'un coup, paf, la crise survient. Il y a des points de démarrages possibles pour la Grande et Définitive Fâcherie. Le Vietnam d'un côté, Cuba de l'autre, en 1973 le Chili. En fait chaque fois qu'il se passe un truc grave, on se dit C'est foutu, ça y est. Il y a aussi Israël et la Palestine mais en tant qu'enfant en Europe, tout ce que tu comprends, et tes camarades de classe c'est pareil, c'est que tu n'y comprends rien, que c'est super compliqué et que les adultes ont pourtant souvent des opinions très tranchées, et s'engueulent facilement sur le sujet mais que personne n'arrive vraiment à expliquer. Les Russes et les Américains, au moins c'est simple.

Il y a un type que tout le monde admire chez les jeunes, les grands frères, les cousins, il est sur les tee-shirts, il s'appelle Che Guevara. Et c'est vrai que sur la photo il a une bonne tête. Un jour tu comprends au vol d'une conversation entre jeunes plus grands qu'il n'y a qu'une photo (!) parce que cet homme est mort, il est mort en aidant des gens à faire leur révolution mais ça n'a pas marché, alors que ça avait marché la fois d'avant, à Cuba, justement.

Tu comprends que révolutionnaires et rockeurs sont des boulots à forte mortalité et que quand tu ne meurs pas à un moment de toutes façons tu es trop vieux pour continuer. C'est des jobs de jeunes.

Un jour tu lis (probablement dans un article de l'Express puis du Nouvel Obs que tu piques le vendredi à ton père pour le lire en loucedé avant qu'il ne rentre de l'usine (une vraie)) la date de naissance du monsieur sur les tee-shirts tu t'aperçois que c'est la même année que ton père, qu'en fait s'il n'était pas mort il serait un vieux qui engueule sa femme et ses gosses, parce que le dîner n'est pas prêt ou les notes pas aussi excellente qu'il ne le faudrait.
Un (début de) mythe s'effondre.

Comme tu fais allemand première langue, parce que les bons élèves font allemand première langue et c'est comme ça, et d'ailleurs c'est intéressant cette langue mathématique avec des déclinaisons comme ça chaque mot dans la phrase dit à quoi il sert (mais à apprendre, ce que c'est casse-pied), que tu as fait le voyage scolaire vers Hanovre, vu la frontière, lu des livres, rencontré des gens super sympas aux familles coupées, tu sais l'Est, l'Ouest, la frontière, que ça rigole pas. Avec tes camarades de classe tu as vu les miradors, le no man's land, les chiens patrouilleurs et leurs maîtres. Tu t'es dit que ça n'allait pas, mais qu'il y avait un sacré boulot pour changer ça, que ça allait être la tache principale de ta génération, ça et la pollution qui commence à devenir inquiétante (1).

Quarante ans plus tard, la planète est plus en danger que jamais il est peut-être déjà trop tard, des blattes et des robots capables d'apprendre survivront peut-être, mais pour l'humanité ça semble plié. L'argent roi, la course au profit a triomphé dans le monde entier, des garde-fous n'existent plus que de façon locale, les démocraties ne sont plus que des façades, les multinationales se moquent des frontières (s'en moquaient déjà mais avant l'internet et qu'on puisse soi-même causer directement avec des inconnus à l'autre bout du rond du monde, on en était moins conscients). Au mieux votre environnement ressemblera au village dans "Le prisonnier" au pire à l'enfer sans trompe l'œil. On a atteint le point où les idéologies clef en main qui quarante ans plus tôt vendaient certes des délires, mais plutôt pacifiques, poussent les gens vers la mort rendue attractive et d'y entraîner un maximum d'autres gens. Les marchands d'armes se frottent les mains.

Et voilà que tout soudain, les gars d'antan qui auraient logiquement dû mourir chacun quinze fois au vu des excès accomplis, ou se séparer vingt fois, sont toujours là et plutôt fringants (si à 72 ans je peux encore gigoter comme Mick maintenant, je signe tout de suite), et se produisent là où c'était très exactement inimaginable quelques décennies avant. 

Alors OK c'est burlesque et par là dessous une question de gros sous, mais il n'empêche que ça laisse assez bien supposer que TOUT EST POSSIBLE.

Même (surtout ?) de façon totalement farfelue.

Tout espoir n'est pas perdu. La survie sera bizarre.

The flavour of the day is strawberry.  

(Reste que : des morts et des disparus qui va nous consoler ?)

 

(1) On ne parle en ce temps là pas encore de réchauffement climatique dans les classes populaires, je suppose qu'à l'époque des scientifiques savent déjà mais pas le grand public, seulement il y a eu Seveso et avant cela Minamata, tu as vu à la télé des reportages (documents INA). En ce temps-là la télé se veut plus pédagogique que vendeuse de temps de cerveau disponible. Seveso t'a marquée car vous habitez près d'une usine de fabrication de scotch (entre autres) et certains jours l'air est bizarre (mais on ne sait pas si ça vient de là)


The no more secret diary of Gilda F. aged 12¾


    Parfois je suis fière de moi. Ou plutôt de la moi que j'étais (la moi du présent étant généralement gluante de fatigue et empêtrée dans diverses difficultés). Ce soir je suis extrêmement fière de la gamine de 12 ans 3/4 qui tenait un journal pas intime, mais très précis, un vrai carnet de bord, avec durant les congés scolaire un soin méticuleux (1).

En vue d'un de mes chantiers d'écriture, que j'espère avoir enfin le temps de lancer si je parviens à arbitrer décemment entre emmerdes de fric et boulots rémunérés à devoir accepter pour faire face aux premières, je relis le diario de l'été 1976 et ainsi : 

  • Retrouve la description pas mal rédigée du tout des conditions de casernement du bataillon de Joinville où l'un de mes cousins effectuait son service militaire ; lequel cousin en m'offrant un livre illustré sur les atomes et ce qu'on en savait alors m'embarqua dans une vocation qui me tint de 13 à 19 pour la physique nucléaire et quantique et qui reste comme quelque chose de fondateur, une sorte de socle stable de moi ; 
  • Réapprends que le vainqueur du Tour de France cette année-là fut Van Impe suivi par Zoetemelk. Le troisième était Raymond Poulidor que j'appelle Poupou, on disait tous Poupou. Et alors que je n'écris quasiment que des faits, sans aucun affect sauf quand il s'agit de supporter l'ASSE, je prends la peine de préciser "C'était le dernier tour de Poupou - il a 40 ans -."
  • Constate que conformément à la mémoire que j'en conservais, je regardais tous les jours les J.O. de Montréal, avalant toutes les disciplines que les retransmissions nous proposaient. Et c'est ainsi qu'en toute logique : 
            Jeudi 22 juillet par un temps variable et alors que nous disposions de la voiture (2)
    Je note que j'ai écrit au magazine de fooball "Onze" (3) Puis j'ai été poster la lettre et acheter du pain. Comme d'habitude, j'ai passé la première partie de l'après-midi à jouer avec Valérie (ici) et à regarder "Au cœur du temps" et puis la deuxième partie à regarder les J.O. - Nadia Comaneci est médaille d'or au concours général de gym avec 10 aux barres asymétriques et 10 à la poutre -. Ce soir nous avons attendu jusqu'à 22 heures 25 pour voir 5 mn des J-O dont nous n'avons rien vu. (écrit le 23-7-76 à 9 heures 25)

La dernière phrase peut sembler bizarre mais il convient de savoir ou se souvenir qu'en ce temps là les magnétoscopes n'existaient que chez les riches et l'internet restait à inventer (ou commençait de l'être mais bien loin d'atteindre le grand public). Si nous voulions revoir Nadia il nous fallait attendre un résumé du jour ou la part sport d'un journal télévisé. C'est visiblement ce que nous avions tenté de faire - en vain. J'en rajoute un peu dans la formulation, c'est mon côté pince-sans-rire lequel n'a pas bougé et qui chez mon fils s'est trouvé dupliqué. 

L'autre élément notable est que tous les autres jours je consigne uniquement le fait que nous regardons les J.O. sans rien en détailler, fors une fois une "scène" (on disait faire une scène en ce temps-là) faite par ma petite sœur qui prétendait du haut de ses six ans se coucher aussi tard que moi qui en avait le double et à qui l'on permettait visiblement de regarder la télé un peu tard pendant les congés scolaire et s'il s'agissait de sport. Donc la mention des 10 de Nadia est significative. Quarante ans plus tard ou peu s'en faut, j'ai souvenir de l'éblouissement, d'être restée bouche bée. D'autant plus éperdue d'admiration que j'avais un réel handicap de coordination pour la gym (Quant à la danse c'était pour moi un mystère absolu, pourquoi les êtres humains se secouent-ils en rythme ? Comment fait-on pour suivre un rythme ?) qui m'avait valu dans l'année scolaire un déshonorant 5/20 malgré d'immenses efforts. Je mesurais donc parfaitement la portée de l'exploit.

 

 

 

(1) Et une écriture en pattes de mouche assez effrayante. Je crois que j'économisais le papier et suivais peut-être une forme de protection contre les intrusions. 

(2) Il faudra un jour que je décrive le co-voiturage précurseur qu'avaient mis en place mon père et trois de ses collègues pour aller de leur banlieue pavillonnaire à l'usine, située à 30 km de là. C'est typique d'une époque. Ce système permettait aux épouses de disposer du véhicule familial trois semaines sur quatre. Et donc aux enfants de ne pas toujours circuler en vélo sur des distances de 2 à 3 km (collège, lieux pour faire les courses familiales, centre d'entraînements des activités sportives ou conservatoires de musique)

(3) D'une façon totalement adrianmolesque. 

 

nb. : Bien sûr le titre est une allusion à celui de Sue Townsend 

L'intégrale de la compétition ici : Et le prélude en mars, sur fond de Abba l'air de rien : Quarante ans plus tard je souris en pensant que si on m'avait dit qu'un jour je publierai une nouvelle dans laquelle les conséquences de ma lettre ou la suivante au magazine de foot interviendraient, je recoudrai lors d'un salon du livre un bouton de manche de chemise de l'un, et que je croiserai la troisième sur les réseaux sociaux - concept alors à peine imaginable -, j'aurais alors traité le messager de fou rigolo. Ça va pas la tête ! Complètement gaga. La vie est dure mais elle sait être drôle aussi. D'autres extraits par là même si le documentaire porte sur Nelly Kim

Par ici le début d'un documentaire intéressant (avec les deux passages aux barres asymétriques dont celui avec la sortie par l'avant qui quarante ans plus tard m'épate encore tant)

Enfin au tout début (ce que dit Nadia Comaneci) et par bribes au cœur de ce documentaire par ailleurs un peu pesant, quelques éléments intéressants. 


Au gré d'une recherche orthographique

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Nous ne voulons pas être triste
C'est trop facile
C'est trop bête
C'est trop commode
On a trop souvent l'occasion
C'est pas malin
Tout le monde est triste

Nous ne voulons plus être tristes

Blaise Cendrars
(Feuilles de routes) 

Au gré d'une recherche orthographique je retombe sur LA chanson que je braillais en boucle durant l'été de mes sept ans - mes parents soudain remontent dans mon estime, les pauvres, ils ont dû en baver, on n'avait pas encore d'autoradio dans la voiture pour couvrir les chants hasardeux des enfants, on en faisait des kilomètres pour aller jusqu'en Italie et là-bas circuler, et je la chantais sans arrêt -. 

Sauf certains morceaux de couplets, je savais tout par cœur, à l'oreille, en comprenant qu'il s'agissait de profiter quand ça pouvait d'être heureux, comme sur un petit bateau qui vogue au fil de l'eau et que ça parlait aussi de la fable de cigale et la fourmi (pas mal, pour quelqu'un qui ne parle pas la langue, je suis fière de mon moi enfantin, mais peut-être que les cousines avaient donné un coup de main pour tenter d'expliquer ?).

 

Plus de quarante ans plus tard, la mémoire enfantine se réactive instantanément et je la sais encore, c'est presque effrayant.

Je me demande si le fait d'avoir des chansonnettes de tous pays enregistrées dans la cervelle, le plus souvent à notre insu, et qui peuvent ressurgir n'importe quand (1) est une pathologie dûment identifiée et possédant un nom. En tout cas je sais que c'est héréditaire : en a hérité le fiston.

PS : Pas certaine d'avoir envie de me soigner, c'est quand même plutôt marrant, ce fut utile à la chorale (je mémorise aussi les chants plus sérieux sans trop savoir comment (2)), et ça dépanne parfois les amies ;-) 

PS' : Et si vous n'êtes pas sages, je vous chante le sirop Typhon (je décline toute responsabilité si vous cliquez sur ce lien et vous retrouvez avec cette rengaine scotchée) dont on me signale à l'instant dans l'oreillette la V.O. 

 

(1) Là, ça va, ça revient parce que je l'ai retrouvée, mais parfois une chanson me réveille la nuit et j'ignore totalement ce qui me l'a rappelée.

(2) Inconvénient : ça fait de moi une piètre déchiffreuse.


Le soir où je découvris que j'étais diariste depuis 39 ans 11 mois et 6 jours

 

Tout est parti d'un courage de rangement que l'homme a eu en fin de journée, lequel m'a donné l'élan de m'attaquer à mes propres tas. 

Telle Frances Ha, "Je ne suis pas bordélique, j'ai mieux à faire". Et contrairement à elle, je ne dispose pas d'une belle énergie. Depuis l'automne dernier, moment des premiers froids je ne suis pas parvenue à dégager assez de force pour autre chose que le travail et mes activités de santé (les différents entraînements sportifs, le kiné ...) et l'écriture quotidienne, les photos. La tenue de la maison, déjà fortement compromise par les aventures précédentes, de l'inondation montante (2008 ?) au changement de vie (janvier 2009) et à cette étrange inclinaison que je semble avoir pour collectionner les chagrins puissants (tout le contraire de mes ... non, rien), est carrément partie à vau-l'eau et comme le faisait remarquer le fiston, Notre appartement, dans le fond, c'est comme un cagibi géant.

D'ordinaire j'utilise l'été et l'énergie que le soleil m'accorde pour remettre un minimum les choses en ordre de marche. Cette année les circonstances subies m'ont rendue de ce point de vue peu opérationnelle.  Et donc voilà, aujourd'hui nous nous sommes attaqués chacun pour sa propre paperasse à 9 à 10 mois d'arriérés empilés.

J'ai soudain retrouvé deux agendas 2013, dont un qui ne me laisse aucun souvenir - je le soupçonne d'être un cadeau (mais offert par qui ?) de clientèle, ou que quelqu'un qui en disposait gratuitement m'aura dit en début d'année Tu en veux, je te le donne -. Je m'amuse à en faire un touite, histoire de faire sourire les amis qui le lundi soir de reprise ont un peu de blues rémanent. @annbaclene me répond alors, qu'elle utilise cette année un agenda de 1974 retrouvé inutilisé et dont les jours de la semaine coïncident avec 2013. @matoo repense alors à l'agenda 1946 de sa grand-tante, lequel est d'un modèle similaire à ceux que j'usais dans les années 80, j'envoie donc une photo avec le hashtag #avantlesblogs et alors il a cette idée qui va ensoleiller ma soirée : 

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Parce que soudain je suis rattrapée par l'envie d'aller y voir aussi dans mes documents anciens. Quand ai-je commencé ? Par quoi ? Je me souviens que dès le CE2 j'ai été marquée par la fuite du temps et l'imperfection de la mémoire, que mes premières velléités de lutter contre doivent dater du CM1 (grâce à Madame Banissi, mon institutrice inoubliable, et à Marcel Pagnol et ses souvenirs d'enfance qu'elle nous fit découvrir). Et ce que je retrouve assez vite c'est un agenda de l'année 1973/1974, uno diario car je les achetais ou on me les offrait lors du voyage annuel familial en Italie.

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J'ai dû choisir celui-là parce que j'aimais les animaux, totalement inconsciente du fait qu'il s'agissait de signes du zodiaque. J'ai déjà dans l'idée d'y tenir un carnet de bord mais écrire est long quand on a dix ans et les journées d'école puis les devoirs puis le piano puis de devoir apaiser l'inévitable dispute quotidienne des parents (quand la soirée n'est pas perturbée par l'irruption de la voisine que son mari alcoolique battait) (et sauf les soirs de matchs : mon père s'installe devant SA télé, ma mère fuit le foot, ma petite sœur se couche tôt et moi je vaque à ma petite vie jusqu'à l'âge où je parviens à obtenir le droit de regarder "le début", puis "allez, la première mi-temps, je vais me coucher à la mi-temps" puis grâce à Saint-Étienne le droit de me coucher tard les soirs de football (mais seulement ceux-là)) tout ça remplit en entier le temps. Difficile d'écrire (déjà le même problème) (et toujours pas de solution).

Il me faut donc un fait divers pour me décider, et pas n'importe lequel : 

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Ce n'est pas très lisible mais en date du "giovedi 20 settembre" j'avais écrit en soulignant certains mots "3h du matin : essence volé à la mille". 

Et est-ce parce que j'avais noté, je m'en souviens très bien : en pleine nuit la police qui sonne, est-elle à vous cette voiture (il s'agissait d'une vieille Simca Mille dont ma mère disposait pour les trajets quotidiens, dont ceux de conduite à l'école, laquelle était à environ 2 km de la maison) ? et à la réponse de mon père par l'affirmative, on nous avait appris que des gars venaient d'être pris en flagrant délit de siphonage (1). On sut assez vite qu'il s'agissait du fils d'un voisin, lequel vint plus tard présenter excuses et offres de remboursement. Je me souviens des discussions, celles-ci constructives, entre mes parents, l'un comme l'autre s'interrogeaient sincèrement sur la conduite à tenir quant à un éventuel dépot de plaintes, et mon père, se sentant sans doute un peu l'étranger et considérant que sa femme devait être plus au fait de ce qui se faisait ou non, pour une fois ne considérait pas que c'était l'homme qui savait. En fait ils étaient un peu soulagés : depuis quelques temps ils trouvaient que la voiture consommait vraiment beaucoup, envisageaient de s'en séparer, et voilà que la mécanique n'était plus en cause, mais un ado en manque d'argent. J'ignore ce que fut leur décision finale : en ce temps-là on renvoyait les enfants à leurs affaires lorsqu'ils posaient trop de question sur la vie des grands.

Le surlendemain de cette aventure - être réveillés par la police en pleine nuit ça n'était pas rien - je note que je mesure 1,31 m et ma petite sœur 98 cm -.

Ma première entrée conséquente concerne un remaniement scolaire, avec noms et schéma. Ça devait sans doute être très important pour moi.  P8265779

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le reste des notes concerne : les anniversaires, nombreux, auxquels j'étais invitée, ce qui devait poser, je n'y songe qu'à présent, de petits problèmes budgétaires à force, un relevé de notes  P8265785

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

On découvre aussi la naissance d'une vocation :

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et la fin d'une autre, par décret parental (ce que, déjà méfiante quant à des regards intrusifs potentiels sur mon agenda, à l'époque je ne précise pas, tout mon chagrin est dans le "Nathalie continue", atténué par le fait que je suis contente pour qu'elle, contente qu'elle au moins puisse continuer)

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Si mes parents n'avaient pas été aussi étriqués, je serais peut-être une grande actrice à l'heure qu'il est - je garde un souvenir ébloui de ma période d'essai, en gros jusqu'au jour où on m'a dit, si tu veux continuer il te faut l'autorisation de tes parents (et sans doute aussi un peu une cotisation) -. Ma mère, qui pourtant dans sa jeunesse avait fait du théâtre amateur, n'avait rien voulu savoir. Et mon père pensait que faire du théâtre n'était pas convenable, en admettant que jeune fille je continue.

Il y a aussi plein d'entrées qui se résument à ça : 

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ce qui eut pour conséquence l'année suivante la fin de ma vocation de nageuse. Celle-ci me tenait tant que j'ai noté en les numérotant toutes mes séances d'entraînement. À 10 ans.

Il est troublant de remarquer que déjà à cet âge, je n'arrêtais rien par moi-même, subissant les fins. Quand quelque chose ou quelqu'un me plait c'est très stable et je m'y tiens, mais interviennent toujours des éléments extérieurs pour mettre fin à ce qui pour moi était heureux, satisfaisant ou prometteur. Il me faut apprendre à voir l'aspect positif de cet état de faits : je sais reconnaître ce qui me convient, aimer de tout mon cœur et une fois la décision prise m'y tiens jusqu'à ce que vents et marées soient plus forts que moi. Et au besoin, comme pour la natation ou récemment pour le football, j'y reviens dès que la voie est libre. Avec cet esprit de compétition très développé mais particulier (2) : en toutes choses tenter de devenir le meilleur de soi-même, d'aller jusqu'au maximum que ce que nous permettent les circonstances et nos capacités. Peu importe si le voisin est meilleur ou moins bon, de toutes façons il ne partait pas avec les mêmes handicaps et atouts. Ça fait presque un peu peur d'avoir si peu changé.

Mais j'aimais quand même assez bien avoir congé aussi :

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Merci encore à Matoo pour l'idée de retrouver les premiers carnets, c'était amusant et très instructif. Réconfortant aussi.

PS : J'ai peut-être déjà publié un billet sur ce même sujet, mais ne l'ai pas retrouvé. Peut-être était-il resté à l'état d'intention.

 

(1) Je crois qu'à l'époque les réservoirs des petites voitures ne fermaient pas même à clefs. Les ceintures de sécurité venaient tout juste en France d'être rendues obligatoires (à l'avant) et les appui-têtes n'existaient que sur certains modèles.

(2) Sans doute celui de tous ceux qui ne sont pas nés de tout à fait pleine santé