Start-up nation et (par ailleurs) l'impunité du trop tard


    L'ami Virgile a écrit un de ses billets d'analyse de la situation dont il a le secret, des choses que l'on se dit sans se les être vraiment ou bien formulées et lui, il met tout clairement dans l'ordre et ça fait du bien. 

Start-up nation

En complément car ça va avec le sentiment d'être au dessus des lois, qu'ont visiblement ceux qui sont au pouvoir, j'aimerais trouver les mots pour évoquer ce que j'appellerais, l'impunité du trop tard.

Curieusement ou non, c'est une video extraite d'un reportage sur le dopage dans le cyclisme, et que je regardais en siestant à demi qui m'y a fait repenser, et combien c'était lié car ça ne concernait pas que le sport de haut niveau, mais bien aussi le pouvoir et la criminalité en col blanc, jusqu'aux escrocs familiers de nos vies quotidiennes. 

On vit encore dans un semblant de démocratie, basé sur des vestiges de valeurs humanistes et dans le sport de fiction de fair play. Donc pour quelques temps encore les tricheries, financières ou physiques sont censées être quelque chose de mal, répréhensible et qu'il ne faut pas faire. 

En pratique, comme la philosophie qui sous-tend le capitalisme est celle du plus fort, il s'agit toujours de battre un ou des adversaires. La plupart des êtres humains de toutes façons aime ça, nous sommes une espèce prédatrice. Un des plus efficaces moyen de l'emporter est de tricher, et donc en sport de se doper, en affaires de monter des combinaisons qui filoutent le bien commun, en politique de magouiller tant et plus. Parfois ça finit par se voir et l'un ou l'autre se fait pincer. Et comme en théorie Çaymal les impétrants finissent par avoir des petits ennuis, bien mérités.

Le hic c'est que ceux qui ont beaucoup pratiqué de truander et sont arrivés au plus hauts niveaux de leur discipline, même si après coup ils se font pincer, pendant des années ont joué de leur pouvoir, prestige et influence et connu la vie qu'ils souhaitaient ; tels ces politicien·ne·s qui d'un procès à son appel à leur report etc. des années après n'ont toujours pas rendu l'argent et peuvent même si aucune inéligibilité n'a été prononcée à temps tenter d'attraper une nouvelle immunité entre-temps, ou ces sportifs, Lance Armstrong étant un cas typique qui même si rétroactivement se voient dépourvus de leurs titres, dans l'esprit du public les ont encore (1), ils ont vécus leur cheminement de succès jusqu'au bout et il leur restera toujours bien davantage de ressources et d'alliés que s'ils n'avaient pas triché. 
Presque toujours les vrais punis sont celleux qui auront osé dénoncer les pratiques délictueuses ; mis à l'écart et au ban de leur discipline ou de leur parti, voire pour les lanceurs d'alerte considérés comme traitres à leur pays. Et finalement la situation de qui a triché et arnaqué, même après la chute est plus enviable que celle de qui est resté dans le droit chemin mais s'est vu limité du fait même d'être respectueux. Parce qu'à un moment, le tricheur a brillé, sans ça il serait resté dans le lot, et que l'on vit dans un monde où c'est gagner qui compte. 

Ça vaut aussi pour ceux qui se sont comportés en prédateurs sexuels, dont certains réalisateurs renommés. OK ils finiront peut-être par payer pour le mal qu'ils ont fait, seulement en attendant leurs œuvres ont été créées, et parfois (je pense à Hitchcock par exemple) on se surprend même à faire partie de qui n'en est pas mécontent·e. 

Pour les uns et les autres le tout est de ne se faire chopper qu'une fois le but atteint, le match ou l'élection remportée, la richesse devenue trop immense pour être entièrement confisquée, l'œuvre créée et diffusée.

En ce moment, j'avoue être particulièrement sensible et en colère désabusée face à ce phénomène de l'impunité du trop tard. D'autant plus que les victimes, y compris lorsque c'est la collectivité et le bien commun et non une personne, elles, prennent cher et immédiatement et que quand bien même justice leur est rendue c'est toujours bien tard et rarement à due proportion.

J'aimerais, comme Virgile en son billet, terminer sur une note d'espoir. Je n'entrevois hélas ni solution ni amélioration. En plus que les tricheurs peuvent toujours se refaire par la suite un fric fou en vendant leurs mémoires. 

 

(1) qui connait, à part des spécialistes, les noms des vainqueurs des tours de France que le déclassement d'Armstrong aura couronné ?

 

 


Ce texte est capital

 

    Je me permets exceptionnellement de le citer in extenso car il est important que le plus de monde possible le lise et sache : 

L'original est
Article de Gerald Markowitz et David Rosner dans "Le Monde" 

Contaminations : « Les zones mortes, prélude d’une planète sans vie »

Les dégâts environnementaux infligés par l’homme sont irréversibles, alertent Gerald Markowitz et David Rosner, deux historiens des sciences américains, dans une tribune au « Monde ».

LE MONDE |  • Mis à jour le  |Par Gerald Markowitz (historien des sciences) et David Rosner (historien des sciences)


 

La rivière Athabasca (Canada), d’après une photographie de Samuel Bollendorff.

[Dans le cadre de notre opération « Contaminations », nous avons sollicité deux historiens des sciences, Gerald Markowitz (John Jay College of Criminal Justice) et David Rosner (université Columbia à New York) qui ont consacré toute leur carrière à l’étude des pollutions industrielles, notamment le plomb et les polychlorobiphényles. En janvier, les deux Américains ont mis en ligne des milliers de documents internes de firmes (« Toxic Docs ») qui dévoilent les stratégies des industriels pour dissimuler ces crimes environnementaux. Ils lancent une mise en garde sur les conséquences tragiques de notre usage de la planète.]

La planète est un endroit remarquablement résilient. Au fil des siècles, l’homme en a détruit les forêts naturelles, brûlé les sols et pollué les eaux pour finalement constater que, dans l’ensemble, la planète s’en remettait. Longtemps, les villes se débarrassaient de leurs déchets dans les rivières, tandis que les premières usines construites le long de leurs rives disposaient de ces cours d’eau comme de leurs propres égouts ; autrefois sans vie, ces rivières peuvent retrouver une vie foisonnante pour peu qu’on leur en laisse le temps.

Ceux d’entre nous qui ont atteint un certain âge et ont grandi à New York se souviennent sans doute des bancs de poissons morts qui venaient s’échouer sur les rives de notre fleuve Hudson, zone morte il y a peu encore, et aujourd’hui si belle. Les forêts, rasées pour laisser place à des champs, reviendront vite une fois l’homme parti. Il suffit de se promener dans les bois verdoyants de la Nouvelle-Angleterre et d’imaginer, comme le poète Robert Frost, être les premiers à s’émerveiller de leur beauté pour tomber aussitôt sur des ruines des murets de pierre qui clôturaient autrefois les pâturages.

UNE NOUVELLE RÉALITÉ ÉBRANLE LES FONDEMENTS DE NOTRE DROIT DE POLLUER À VOLONTÉ EN CROYANT QUE LA NATURE FINIRA PAR TRIOMPHER

C’est alors seulement que nous en prenons conscience : ces arbres sont encore jeunes, et, il n’y a pas si longtemps, l’homme dénudait ces terres pour y développer pâturages et cultures. Nous nous sommes consolés en pensant que l’on pouvait gommer les atteintes que nous infligeons à l’environnement et que la nature pouvait guérir, à condition de la laisser en paix et de mettre fin à nos comportements destructeurs.

Mais une nouvelle réalité ébranle les fondements de notre droit de polluer à volonté en croyant que la nature finira par triompher. Et de plus en plus, cette réalité met au défi ce réconfort sur lequel nous nous étions reposés. Au cours du XXe siècle, nous avons non seulement modifié la surface de la Terre pour satisfaire notre dessein, mais nous l’avons fait de manière irréversible, au point qu’elle pourrait menacer notre existence même. Nous avons créé des environnements toxiques en faisant usage de technologies inédites et de matériaux de synthèse que la planète n’avait jamais connus.

Lire aussi :   A Anniston, les fantômes de Monsanto

Au début du XXe siècle, des usines gigantesques employant des dizaines de milliers d’ouvriers ont remplacé la fabrication à domicile et les artisans qualifiés pour devenir les lieux de production de nos vêtements, de nos chaussures et d’une myriade d’objets de consommation. La quasi-totalité des objets de notre quotidien provient de ces usines, depuis les plaques de plâtre jusqu’aux revêtements de toit et de sol en passant par nos ordinateurs ou nos environnements de travail. Dans notre cadre de vie, il n’y a rien, ou presque, qui ne sorte pas d’une usine.

Nous savons depuis longtemps que nombre de ces matériaux sont toxiques et peuvent détruire des vies. Si la nature peut se régénérer, certaines de ces substances toxiques tuent des travailleurs qui, eux, ne peuvent pas reprendre leurs vies : dans l’industrie, les ouvriers sont frappés depuis plus de deux siècles par ce fléau qu’est l’empoisonnement au plomb contenu dans les pigments des peintures ; on sait depuis le début du XXe siècle que le mercure tue les travailleurs ; et la poussière de charbon est identifiée comme cause de cancer du scrotum depuis l’époque de William Blake [artiste britannique de la fin du XVIIIe et du début du XIXe siècle].

AUJOURD’HUI NOUS SOMMES PEUT-ÊTRE CONFRONTÉS AU SACRIFICE DE L’ENSEMBLE DE LA POPULATION

Mais les matériaux que nous fabriquons en usine n’ont plus rien à voir avec les produits naturels dont ils sont dérivés. Ils sont à l’origine de maladies nouvelles et de dangers auparavant inconnus. Ce sont les ouvriers qui, pour l’essentiel, ont payé le prix de la découverte de ces maladies : angiosarcome du foie causé par l’exposition au chlorure de vinyle monomère, élément constitutif des plastiques PVC ; mésothéliome causé par l’inhalation de poussière d’amiante ; leucémies causées par l’exposition au benzène et à d’autres hydrocarbures aromatiques.

Nous avons toujours sacrifié les travailleurs, victimes d’accidents industriels et de produits chimiques toxiques, mais aujourd’hui nous sommes peut-être confrontés au sacrifice de l’ensemble de la population. Plastiques et produits chimiques : des produits de synthèse que ni l’être humain ni la planète n’avaient côtoyés avant le XXe siècle sont maintenant déversés en permanence sur nos sols, dans les océans et dans l’air. Ces polluants provoquent des maladies, anéantissent les espèces et mettent l’environnement en danger.

A Anniston, plus de 50 ans maisons et deux églises ont été rasées. Tout le monde est parti. Ici, on peut relever des taux de PCB 140 fois supérieurs aux limites tolérées .

Dans les années 1980, les scientifiques ont identifié les impacts environnementaux majeurs de cette cupidité : pluies acides menaçant nos forêts, trous de la couche d’ozone laissant les rayonnements dangereux atteindre la surface de la Terre. Nous avons permis aux industriels de faire usage de notre monde comme de leur décharge privée et la source de leurs profits au point de menacer l’existence même de la vie telle que nous la connaissons. Des espèces disparaissent à un rythme inédit ; les températures moyennes augmentent sur toute la planète, entraînant guerres, famines et migrations de masse.

NOUS SOMMES EN TRAIN D’ENGENDRER UN MONDE DYSTOPIQUE OÙ SEULS LES PUISSANTS ET LES RICHES SERONT EN MESURE DE SURVIVRE, CLOÎTRÉS DERRIÈRE LES MURS DE LEURS ENCLAVES PRIVILÉGIÉES

Nous avons accepté que les ouvriers et le reste de la population soient les principales victimes de cette cupidité, mais nous risquons désormais d’accepter que des régions entières deviennent inhabitables. Tchernobyl (Ukraine) et Fukushima (Japon) sont sans doute les cas les plus connus. Mais le péril, en Europe et aux Etats-Unis, n’est plus un secret : Anniston (Alabama), Dzerjinsk (Russie), les océans et d’autres endroits à travers le monde sont pratiquement devenus des zones mortes où les produits industriels ont endommagé l’environnement de manière irrémédiable.

Alors que nous observons les effets du réchauffement climatique submerger les nations, de nouvelles questions, d’ordre plus existentiel, surgissent aujourd’hui. Nous produisons des matériaux « contre nature » pour l’être humain et la planète ; leurs conséquences sont irréversibles et rendent la vie impossible pour des millions de personnes. Nous sommes en train d’engendrer un monde dystopique où seuls les puissants et les riches seront en mesure de survivre, cloîtrés derrière les murs de leurs enclaves privilégiées. La planète est certes résiliente : elle continuera de tourner sur son axe et d’accueillir la vie. Mais que cette vie prenne la forme d’êtres humains, rien n’est moins sûr.

(Traduit de l’anglais par Gilles Berton)

Gerald Markowitz est professeur d’histoire émérite au John Jay College of Criminal Justice et au Graduate Center de l’université de la ville de New York ; David Rosner est professeur de sciences socio-médicales et d’histoire à la Graduate School of Arts and Sciences de l’université Columbia à New York.


Malotru


    Porte de Clichy sortie ligne 13, il y a trois portes lourdes que ceux qui grugent prennent à contre-sens assez facilement d'autant plus que de ce côté ne figurent aucun guichets, c'est une entrée "voyageurs avec billets" et un grand détour pour aller s'en procurer. 

Habituellement les types attendent qu'on passe et se faufilent avant que ça ne se referme. Mais là le type un vieux blanc portant beau pousse frontalement la femme frêle qui s'apprêtait à sortir, elle proteste, davantage par réflexe (il a dû lui faire mal en la bousculant) qu'autre chose, il l'engueule, Mais poussez-vous, je proteste pour elle C'est vous qui êtes du mauvais côté, il m'insulte en se gardant bien de franchir à nouveau la porte, la petite dame trottine rapidement hors de portée du quoi qu'il advienne et je n'ai pas que ça à faire dont je poursuis mon chemin.

Je trouve que les malotrus s'en tirent trop facilement. 

Après coup je me suis dit qu'entre elle et moi il avait sciemment choisi, probablement au gabarit, et sans doute à la perception que je n'étais pas du genre à me laisser facilement faire. Et je prends conscience que depuis que je pratique le triathlon je suis bien moins souvent victime des différentes formes de comportements discourtois qu'avant. 
Je suis sans doute aussi plus courtoise (moins épuisée, je cède ma place plus volontiers, plus forte je parviens à tenir les portes sauf quand je suis moi-même chargée, je peux aider à des montées et descentes d'escaliers). 
Le sport ne résout pas tout, mais comme la poésie, est d'un secours en tout.


La chute d'un prédateur


    Ainsi donc cet homme dont il était de notoriété publique qu'il abusait des femmes et du pouvoir lié à sa situation vient enfin de tomber, signe parmi d'autres que peut-être les temps ont changé. 
Je n'ai pas eu le temps, prise par mon travail de lire beaucoup d'articles mais il m'a semblé qu'il a suffit qu'une femme ait le courage et la force et sans doute suffisamment de preuve pour porter plainte et bon nombre de celles qui se taisaient ont à leur tour osé parler.

Je lis ce soir cet article de Ann Helen Petersen sur BuzzFeedNews qui est fort juste à pas mal de points de vue : 

Here's why so many women knew the rumour about Harvey Weinstein

Et cet article de The Onion dans son côté parodique vise juste :

'How Could Harvey Weinstein Get Away With This?’ Asks Man Currently Ignoring Sexual Misconduct Of 17 Separate Coworkers, Friends, Acquaintances

J'ai vraiment le souvenir que lorsque j'étais jeune femme il était de notoriété publique qu'il fallait se méfier des hommes de pouvoir, tous, sauf à vouloir tenter de jouer plus forte à leur jeu. On ne savait pas trop si on admirait ou méprisait celles qui s'y risquaient.

Il n'était pas envisagé qu'ils puissent changer un jour, ni leur impunité. C'était une sorte de fatalité. On ne pouvait rien faire contre, seulement apprendre à faire avec, à tenter de n'être pas atteinte.

Pour ma part, ça me laissait indifférente, je m'estimais trop peu séduisante pour risquer d'être concernée, je n'ai jamais eu peur d'aucune hiérarchie, et je savais me battre. Je participais cependant à ma hauteur à ce réseau diffus de mises en garde croisées. Il m'est arrivé de jouer le rôle de la personne qui évite à une autre d'être seule en présence d'un homme potentiellement harceleur. Il m'est arrivée d'avoir "du mal à le croire" car certains prédateurs désignés peuvent se montrer à leur heure hommes charmants.

J'ai eu un collègue jadis qui a "mal tourné", mais heureusement il se contenta de faire des propositions déplacées à la plupart des femmes qui se trouvaient dans sa zone professionnelle. Je me souviens que j'étais à de telles lieues de songer à lui ainsi que j'avais eu un mal fou à piger. Dans ces cas-là ça ne peut faire qu'empirer les choses car l'agresseur prend l'absence de réaction de repli comme un indice favorable voire d'acquiescement. 
Heureusement ce malheureux hommes n'abusait pas : une fois les choses dites, il n'insistait pas et ne tentait pas de jouer de son pouvoir - il avait un peu de hiérarchie -, du moins à ce que j'aie su.

En fait n'étaient considérés comme abusifs que les cas où les promesses explicites ou tacites n'étaient pas tenues. Sinon la "promotion canapé" était perçue comme une alternative établie à la promotion par le mérite. Ni l'une ni l'autre ne rivalisaient réellement avec la promotion par l'ascendance et leur variante presque démocratique, le fonctionnement en baronnies. La "promotion canapé" pouvait être une variation de ce dernier.

Je suis plutôt réjouie d'assister à la fissuration de ce système via un cas emblématique (mais hélas pas isolé). Pour autant je crains que le chemin ne soit encore fort long avant que les victimes de telles pratiques n'aient toute latitude pour oser parler.
Et puis il y aura inévitablement de plus en plus de fausses victimes (1) qui une fois démasquées feront du tort à la cause générale des personnes abusées.

Quoi qu'il en soit, les temps changent. 
Parfois en bien.

J'espère que je vivrai assez vieille dans une planète encore suffisamment vivable pour assister au moment où les performances physiques sportives des hommes et des femmes s'équivaudront. Les abus et les dangers devraient alors nettement diminuer.

 

(1) Parce qu'il y aura des sous à gagner en intentant des procès, que ça sera plus facile d'obtenir gain de cause. Milky m'indique en commentaires qu'on a encore une marge folle
et je crois important de l'intégrer au billet 

PS : Un hashtag sur Twitter, qui ne me convainquait qu'à moitié mais j'ai quand même participé car le mouvement me semblait nécessaire, #balancetonporc a été énormément utilisé. J'ai pris conscience à cette occasion, que moi qui ne suis pas une femme sexy et qui m'habillais corporate sage du temps de l'Usine et le plus souvent simplement sportive, rien de provoquant et qui ne me place pas dans un registre de séduction, j'avais si je le voulais une foule d'exemples qui me venaient. Je n'en ai choisi qu'un, parce qu'il y avait prescription parce qu'il m'avait semblé significatif de l'attitude de certains hommes qui semblent parfaitement respectueux et dont on s'aperçoit un jour qu'ils ne pensaient qu'à nous sauter dessus. Je me dis en conséquence que mes consœurs séduisantes doivent vivre dans une tension permanente, un qui-vive nécessaire, dont je n'avais pas idée ; sans doute mais dans une moindre mesure puisque je savais déjà bien des choses, comme certains hommes de bonne volonté qui ont découvert tout ça horrifiés. 
J'ai pris également conscience que bien des situations que j'ai rencontrées, et parce que je les ai traversées sans me percevoir en danger et aussi parce qu'il fut un temps où l'on était envers les hommes fatalistes et indulgentes - ils sont comme ça on ne les changera pas (typiquement : les photos de femmes nues dans certains lieux de travail ou de bricolages, et que j'ai toujours perçu pour ma part comme un aveu de faiblesse) - n'étaient en fait pas franchement acceptables. Qu'il suffit d'imaginer ce qu'on penserait si la même situation se présentait en inversant les rôles pour voir à quel point elle n'est pas respectueuse.

 

 

 


L'arme compassionnelle (crapule, va)


    Ils marchaient derrière mais plus vite que moi. Juste un peu. Ce qui fait que le temps qu'ils s'approchent, me dépassent et s'éloignent, j'ai entendu sans l'avoir voulu, ni souhaité, un grand pan de leur conversation. 

Il s'agissait d'un homme jeune et d'une jeune femme. Elle écoutait, marquant son attention, posant parfois une brève question, il parlait.

La première phrase que j'ai entendue concernait la séparation de ses parents, 

Mes parents ont divorcé, ça s'est très mal passé. Enfin pour ma mère. Elle ne s'en est pas remise, même maintenant douze ans après. Elle était encore folle amoureuse de lui. A fait une tentative de suicide. Puis six mois d'HP.

Comme j'ai un trop bon petit cœur j'ai eu le temps de penser Pauvre garçon, comment s'en remet-on, avant de tiquer sur son ton de voix trop neutre, trop calme, trop égal ce qui combiné avec mon expérience de la vie, m'a ramené vers de plus prosaïques pensées : Mais pourquoi lui raconte-t-il ça ?

Assez vite il a expliqué qu'il n'avait pas été si affecté, qu'il s'était créé sa propre bulle, fier d'avoir su être aussi fort (1). Que lui ne souhaitait pas commettre la même erreur que son père.

Là ma part de gentillesse naïve a commencé à songer : Oh, il va lui annoncer qu'il ne la plantera pas dès qu'il se sera un peu lassé ? mais ma part d'expérience lui a soufflé Attends la suite, tu la connais.

Il avait bien compris que son père avait eu besoin passé 45 ans de vivre enfin sa vie, qu'il s'était enfermé trop jeune - là, ma naïveté avait battu en retraite et mon mauvais esprit prenait ses aises : - Hé, mec, s'il ne l'avait pas fait tu ne serais pas là devant moi -, que vraiment non c'était une erreur à ne pas faire.

Ils étaient à présent juste devant moi, selon la façon de certains piétons qui te doublent puis comme ils ne vont pas vraiment plus vite et que le trottoir ou le chemin n'est pas si large, te font en pratique, une queue de poisson. La jeune femme était une jolie ex enfant blonde pas retrafiquée, silhouette élancée, classe.

Et que d'ailleurs, il ne ferait pas comme son père, pour commencer il allait voyager, beaucoup, qu'il fallait profiter de faire certaines choses tant qu'on était jeunes et qu'à 27 ans, il devait bouger.

Alors j'ai ralenti.

Je ne souhaitais pas entendre la suite. Cet air international et immémorial trop bien connu.

Il l'avait séduite parce qu'elle était belle, et peut-être qu'une relation suivie s'était mise en place, mais il refusait de s'engager. 

Plus jeune, j'eusse probablement pensé Pauvre garçon ça a dû être pour lui enfant si rude qu'il est normal qu'il se sente incapable de se stabiliser. À l'âge qui est le mien et vu de l'expérience accumulée,  j'ai principalement songé qu'utiliser le suicide manqué que sa daronne comme départ d'argument pour dire à une femme, Je t'aime bien mais guère plus et d'ailleurs je pars voyager, était très très très moyen comme procédé.

J'espère que c'est la jeune femme qui en fait a filé.

 

(1) d'ailleurs il ne parlait pas du tout sur le ton de la confidence 


Ce qu'est être une femme

 

    "[...] j'ai découvert assez tardivement ce qu'est être une femme, en écrivant Le quai de Ouistreham. Car avant, pour moi, l'essentiel était gagné : les femmes votaient, avaient un compte en banque, travaillaient ... En plus, j'étais journaliste-reporter, je ne me voyais pas comme une femme, ce n'était pas la question, pas l'objet. 
Puis en faisant ce livre, en étant dans la peau d'une femme de 50 ans, seule, qui cherche du boulot, là, vous comprenez ce qu'est être une femme en France aujourd'hui. Ce regard condescendant sur les femmes, [...]" 

Florence Aubenas entretien dans Les Inrocks du 5 au 11 avril 2017

 

Je ne suis ni n'étais journaliste-reporter, seulement ingénieure et à présent libraire. Seulement il m'est arrivé peu ou prou la même mésaventure : dans un job ou je ne me percevais pas avant tout comme une femme, c'était un travail qui nécessitait du cerveau, j'ai avancé dans la vie avec un parfait aveuglement quant à ce monde des grands mâles blancs dans lequel, malgré de gros progrès du moins en Europe, dans les années 60 et 70, nous baignons.

Je voyais aux discriminations des causes explicables, par exemple sur les salaires et les postes intéressants, il était clair que les congés maternités étaient pénalisants (1) et j'ai ainsi eu droit, pour deux enfants, à quatre année sans aucune progression, celles du départ ("Vous comprenez cette année pour vous sera tronquée, ce ne serait pas juste par rapport à vos collègues qui auront fait l'année en entier"), celles des retours ("Vous n'avez pas de prime [ni d'augmentation, faut pas rêver, et je n'en demandais pas tant] cette année, vous venez de reprendre le travail, nous n'avons pas pu vous évaluer"). Seulement voilà, absences il y avait eu, même si c'était rageant, c'était compréhensible.

Et puis les discriminations de type nipotisantes étaient fortes dans ce milieu où certains et certaines, aux diplômes prestigieux (2) ou (inclusif) pedigree parfait, étaient embauchés en tant que hauts potentiels et destinés à des passages rapides aux postes intermédiaires, tandis qu'à niveaux d'études équivalent d'autres étaient embauchés pour souquer, condamnés à rester longtemps sans progresser aux postes où leurs compétences bien souvent les piégeaient.
Du coup, le fait qu'être une femme fût mon principal handicap ne m'avait pas effleuré. Ou seulement par sa conséquence : celui d'être mère de famille et tiraillée sans relâche entre travail et famille. 

Les différentes occasions où je me suis trouvée confrontée à des impossibilités genrées (jouer au foot en équipe, travailler sur un chantier une fois le diplôme d'ingénieur Travaux Publics en poche), j'ai toujours cru, ô naïve, qu'il s'agissait de vestiges d'un ancien temps bientôt révolu. Que j'arrivais simplement un tout petit peu trop tôt. Et que si un jour j'avais une fille, elle penserait que je parlerais de temps reculés si j'en venais un jour à le lui raconter. 

Par ailleurs, je ne suis pas particulièrement séduisante ni jolie, et mon éducation de gosse de banlieue m'a appris à me battre un peu, ce qui sans doute m'a épargné bien des ennuis : les quelques fois où des hommes ont eus envers moi des débuts d'attitude prédatrice, j'ai réglé ça sans avoir eu le temps d'avoir peur, en faisant face ou en filant, et ce fut assez peu fréquent pour que je range ces épisodes dans le casier Bon sang ils sont relouds les mecs une fois bourrés. 
J'ai vécu en couple stable depuis mes vingt ans, et jusqu'à très récemment j'étais totalement inconsciente que ça avait constitué une forme de protection : la plupart des hommes respectent, en tout cas lorsque la femme n'a pas un physique ou une surface sociale de femme trophée une forme de pacte de non-agression.

Il aura fallu les blogs et les réseaux sociaux qui ont libérés les témoignages, que certains hommes se mettent à dépasser les bornes aussi (il y a eu en quinze à vingt ans, un méchant backlash) et qu'enfin je devienne proche d'un homme qui se révélera plus tard et malgré une grande sensibilité et une apparence de féminisme (3) être de ceux qui considèrent tout naturellement les femmes comme des êtres de catégorie B, présents sur terre pour se conformer aux aléas de leurs désirs et qu'ils ne respectent ou révèrent que lorsqu'ils sont, pour des raisons essentiellement d'apparence physique et de jeux séductifs (4), devenus amoureux fous, il aura donc fallu tout ce cumul en peu de temps, pour que j'ouvre les yeux à mon tour et comprenne dans quel monde en réalité nous vivions.

Un livre aussi, d'Henning Mankell (5), Daisy sisters, qui m'a fait découvrir qu'une égalité possible que je croyais effective dans les pays nordiques, n'était pour l'heure qu'une illusion. La situation et les rapports entre les unes et les autres était simplement un peu moins pire qu'en France ou en Belgique, mais (hélas) pas tant.

Sans le faire exprès, j'ai finalement pas si mal lutté puisque je ne me suis jamais laissé dicter ma conduite par cette pression sur les femmes qu'exerce la société. Jusqu'à mon nom que bien qu'étant mariée j'ai conservé. Simplement je n'avais pas conscience d'être un petit rouage d'un plus vaste combat. Et pour moi le combat est contre les normes sociales, contre le poids du conformisme (dont certaines femmes sont les premiers vecteurs), contre le patriarcat, et non contre les hommes, dont beaucoup font ce qu'ils peuvent entre leurs aspirations (et désirs) personnels et le poids des siècles, dont pour le meilleur et pour le pire ils ont hérité (6). 

Il faut donc plus que jamais tenir bon, expliquer, ne pas se laisser faire et continuer.

C'est pas gagné.

 

[je me rends compte en relisant que ça doit assez ressembler à ce que ressentent des personnes que leur orientation sexuelle ou leur couleur de peau conduisent à être traitées différemment dans nos sociétés et qui n'en aurait pas pris conscience tôt dans l'enfance pour peu qu'elles aient grandi dans un milieu d'esprits ouverts ; mais je ne saurais parler pour eux, blanche et hétérosexuelle chanceuse que je suis]

 

(1) D'autant plus que je travaillais dans le milieu bancaire où à l'époque et j'en fus ravie, ils étaient particulièrement longs, permettant de bien avancer le bébé dans sa vie avant de devoir le confier à des tiers pendant qu'on filait gagner notre vie.

(2) La hiérarchie entre Grandes Écoles, ça n'est pas rien.

(3) Même les plus grands chanteurs ou poètes lorsqu'ils se croient entre eux, en viennent à tenir des propos sidérants (et si décevants). 

(4) Certaines femmes sont très à l'aise dans ces partitions là. J'ai toujours pensé que ça revenait à prendre les hommes pour des cons. Et puis un jour j'ai mesuré à mes dépends à quel point c'était efficace.

(5) preuve parmi d'autres que certains hommes ont tout compris et son nos frères humains pas des ennemis.

(6) Par exemple me fatiguent les tâches ménagères, je peux donc parfaitement comprendre que c'était trop cool pour eux d'avoir comme si c'était naturel, les femmes qui s'en chargeaient. Je ne peux nier qu'à leur place j'en ferais autant. M'agace que si j'étais un homme personne jamais (et sans doute pas ma propre conscience) ne me reprocherait jamais d'être un mauvais ménager. 

 

 


Une fine analyse, des cons décomplexés

 

    Quelqu'un qui n'avait peur de rien m'avait dit en novembre (ou écrit), Trump en président des USA, ça va faire bouger les lignes. J'avais dû répondre en substance qu'a priori ne faisant pas partie des nantis et ne détestant pas une part de rock'n'roll dans la marche du monde - je ne serais pas une bonne habitante s'il existait du paradis -, bouger les lignes je ne détesterais pas, mais s'il s'agissait d'agir pour plus d'humanité, de respect des pauvres gens, de partage, d'écologie (quitte à bousculer les habitudes), pas pour les bouger vers un max de haine, de rejet de l'autre, de dresser les gens les uns contre les autres en leur faisant croire que l'autre pauvre était responsable de leur plus grande pauvreté. Bref, Trump, en plus belliqueux comme il s'annonçait risquait surtout de faire avancer la fin du règne humain.

L'ami-e avait de toutes façons parfaitement raison, en même pas une semaine on en est à traverser une sorte de 40èmes rugissants.

Presque personne ne peut rester neutre.

Il y a des réactions courageuses et intelligentes, qui rassurent.

Des analyses d'une grande finesse. Pour n'en garder qu'une, celle-ci, dont je dois la lecture à François Thomazeau (merci !) :

How to build an autocracy by David Frum

(et dont le seul défaut serait à mes yeux de ne pas prendre suffisamment en compte le côté Va-t-en guerre du bonhomme et de sa garde rapprochée)

Michael Moore parle, lui, de coup d'état en cours par Donald Trump [article d'Andrew Griffin pour the Intependant] et on ne saurait lui donner tort. Merci à Meta pour le lien.

D'autres analyses font preuve d'une grande intelligence. Dommage qu'à cause de ce président dévastateur, elles soient mobilisées sur son sujet. 

Des réactions immondes, violentes, qui donnent envie de vomir. Forcément tous les racistes, fous, violents, potentiels se sentent autorisés à passer à l'action puisque c'est en quelque sorte le président des États-Unis qui le dit. 
Donc un blanc-bec fait un carton dans une mosquée au Canada à l'heure de la prière. Ce n'est certes pas prouvé qu'il y ait un lien mais comment ne pas supputer que le type c'est dit Ça y est notre heure est arrivée et Je serai un héros du nouvel ordre mondial, ce genre de délire.
En Italie, une association d'extrême droite a appelé à s'en prendre aux réfugiés (et à tout le moins les rejeter) "Ils ne méritent pas le respect". En filigrane, vous voyez bien qu'on a raison même un homme aussi important que le président des États-Unis le dit.

Ce ne sont hélas que deux exemples parmi d'autres.

Pour bouger, ça bouge. Avis de tempête.

 


Petit rituel du matin (un tantinet fracassé)

 

    Depuis longtemps je me lève de bonne heure, à moins de jour délibérément consacré à reprendre des forces. 

Alors il y a les matins d'entraînements, ou il y a quelques années ceux de file d'attente d'opéra, et là c'est simple, le radio réveil ou le réveil du téléphone ou le réveil tout court se déclenchent et il faut s'extirper du sommeil et du lit et vite filer. Punto basta.

Il y a aussi, il y a eu, il y aura encore, les matins d'aftermath : un proche est gravement malade ou accidenté ou il y a eu des attentats, ou quelque chose de grave s'est produit la veille, ou est encore en cours, quelque chose dont on attend la suite, ou pour la suite duquel on attend des nouvelles, et la première pensée après un sommeil nappé d'inquiétude est Y a-t-il eu du nouveau pendant la nuit ?
Habituellement c'est très ponctuel. Le matin du 8 janvier 2015 ou du 14 novembre de la même année. Ou après une opération chirurgicale d'un proche. Ou le lendemain matin de l'annonce d'une disparition [qui concerne quelqu'un que je connais]. C'est le matin du lendemain matin. Éventuellement le surlendemain. Pas plus loin.

Il y a hélas les jours de maladie et de différentes souffrances physiques ou le réveil sonne l'instant des retrouvailles avec la douleur.

Sinon, la plupart des jours, les jours normaux, les autres jours, j'aime commencer la journée par un instant de lecture. Rarement le roman du moment, faut-il qu'il m'ait happée, et que le sommeil m'a surprise alors que je croyais qu'encore je lisais. Plus généralement de la poésie ou un grand classique, quelque chose qui permet d'entamer la journée sur des pensées calmes et larges. Que l'urgence concrète du quotidien attente que le corps et l'esprit soient d'attaque pour s'imposer. Qu'il soit possible d'entrer dans la journée par un sursis de rêverie, ou une bouffée de réflexion. Si possible de beauté. Quelques secondes d'harmonie.

Et puis il y a ce type. Un fou furieux élu cet automne à la tête d'un gros puissant pays lointain. Qui y a le pouvoir depuis un peu plus d'une semaine. Je ne suis pas censée être directement concernée. Pas tant qu'aucune nouvelle guerre ne soit déclarée.
Et pourtant.
Depuis qu'il est là, mon rituel du matin s'est trouvé fracassé. Je commence par regarder les fils d'infos sur mon téléphone, ou écouter le flash d'info à la radio (alors que normalement le premier se déroule sans que j'y prête réelle attention). La première pensée ce sont des variantes autour du thème Quelle(s) catastrophe(s) va-t-il [encore] avoir déclenchées ? Et ça n'est pas qu'un lendemain de quelque chose. C'est tous les matins. Une part animale de mon cerveau ressent un danger (1). Je m'informe pour [tenter de] l'apaiser.
Seulement ensuite, je peux un peu lire. Sur le temps restant. 

J'ignore si l'accoutumance venant (on s'habitue à tout ce qui ne nous tue pas), je vais retrouver ma routine. Ou si une catastrophe effectivement surviendra qui me replacera dans le cas "matins d'aftermath" et me délivrera par le pire de la peur de la survenue. Ou si quelque chose fera que cet incompétent dangereux sera destitué. Peumeuch au point où l'on en est qu'il soit remplacé par quelqu'un à l'idéologie à mes yeux aussi pourrie, tant qu'il s'agit de quelqu'un pourvu d'un minimum de sens des responsabilités, de cohérence et de sang-froid. 

Ça ne va pas être possible de tenir longtemps comme ça.

 

(1) Pas besoin de psychanalyse, je sais d'où elle vient, c'est la trouille de mon père grandissant durant les années trente en Italie sous Mussolini. Les adultes sont fous, de peur ou fous tout court. Il n'y a plus rien à quoi se fier. Et tout, autour, devient danger.
(J'ai, face à l'actuelle situation, l'impuissance d'un enfant)


Cette période globalement agitée

Au passage et avant toute chose, chez Boing Boing une belle synthèse au sujet des Panama Papers : 

It's the criminal economy, stupid !

*        *        *

Il y a cette chanson de Lennon; "Nobody told me" there'd be days like these, strange days indeed, most peculiar Mamma, qui me trottine dans la tête beaucoup ces jours derniers. Et pour une fois le juke box fou de dedans ma tête me semble plutôt pertinent.

Il y a ce témoignage d'Isabelle Ducau (1), lu ce matin via Le Monde (article ou interview par Emeline Cazi). Comme suite à un burn-out elle a cessé de suivre les infos de façon permanente et en tout cas dans les médias mainstreams - qui sont depuis vingt ans au moins devenus terriblement orientés sur le faits divers (plutôt terribles par définition, trop rarement marrants fors quelques "insolites") -. Et elle s'en est sentie tellement mieux qu'elle n'a pas repiqué au truc. 
J'aurais du mal à en faire exactement autant : j'éprouve le besoin, fors brèves parenthèses ou moments de ma vie particulièrement bien remplis, de me sentir au courant de l'état du monde. Et puis j'aime bien les histoires cocasses ou miraculeuses. Mais pour aller à leur rencontre il faut souvent traverser les horreurs. Il n'en demeure pas moins que j'ai cessé depuis longtemps de regarder les journaux télé à moins de me trouver dans un endroit où ils déroulent (2), je n'écoute plus guère ceux de la radio fors le 6h30 et le 7h de France Culture, radio réveil oblige. Je suis l'actualité via l'internet et pas de façon permanente - quand je bosse, je bosse -, plutôt dans les interstices, et c'est bien assez comme ça. 

Il n'en demeure pas moins qu'en ce moment, pour qui souhaite suivre, c'est assez fou.

  • Il y a les guerres au Proche et Moyen Orient (j'ai renoncé à comprendre qui était réellement allié avec qui ou non ou si un peu mais pas toujours) et les réfugiés correspondants et des possibilités d'accueil ou de violentes fermetures, des réactions contradictoires d'états européens et la France elle-même qui par moment fait semblant d'aider et par moment surtout pas.
  • En Ukraine, à moins que j'aie loupé un épisode, il me semble bien que même si les médias généralistes n'en parlent plus, rien ne soit résolu.
  • On ne parle plus de la Grèce pour les problèmes économiques parce que l'afflux de réfugiés est venu poser un problème plus aigu, mais je crois bien que c'est toujours en mode "mission impossible" et que les gens souffrent, qu'ils peinent à subsister.
  • Il y a les primaires aux USA et c'est loin d'être neutre pour la suite de l'histoire mondiale et ce Trump qui en disant des horreurs, qu'on se demande à chaque fois si c'est du second degré d'humour gros reloud, mais non, il fait comme s'il pensait ce qu'il balance, est en passe d'être le représentant pour les Républicains (les vrais, pas la gnognote de retitrage franchouille). Ce qui est juste max de flippant.
  • Il y a bien évidemment les attentats, les djihadistes, les gamin-e-s qui quittent l'Europe pour la Syrie persuadés d'avoir une mission divine à accomplir, un destin ou une destinée, et prêts et volontaires pour mourir pour ce qu'ils croient être Dieu et tuer un maximum de gens qui n'en demandaient pas tant. Et ça bouge, il y a eu non seulement des attentats mais aussi des arrestations et d'ailleurs des attentats qui ont par conséquences de celles-ci changé d'endroit-cibles (3). 
  • Il y a cette Loi Travail qui aurait pu s'appeler Loi de retour au Servage. D'où les protestations, et qui enflent, et ce mouvement de #NuitDebout auquel j'aimerais croire, mais qui ne parvient pas à emporter totalement mon adhésion. Peut-être parce qu'une fois de plus on est d'accords pour n'être pas d'accord mais on n'est pas d'accords entre nous (et d'ailleurs : qui est ce "nous" si composite ?). Là aussi, j'ai du mal à suivre, je crois comprendre que c'est évacué, et puis non de toutes façons on refait tout tous les jours, et puis mais si mais là c'est évacué pour de bon, et puis mais non, et d'ailleurs ce soir tu viens ?
    J'y suis passée une nuit en rentrant, brièvement. C'est vrai que ça donnait envie que ça réussisse à quelque chose. Il faudrait qu'un leader émerge, quelqu'un de charismatique et qui fasse le poids.
  • Il y a les Panama Papers et j'ai passé du temps pour le coup à lire beaucoup d'articles et j'en découvre tous les jours. Pas surprise la plupart du temps : tout ceci était déjà sinon à l'œuvre du moins en gestation quand je travaillais à l'"Usine" et je n'étais pas stupide au point de ne pas capter certaines choses sur les sociétés offshore et toutes sortes de manipulations légales stricto sensu mais pas franchement éthiques. J'ai vu reculer une ancienne façon de travailler qui était respectueuses de quelques choses, ne serait-ce que par un vague reliquat de patriotisme et de sens de l'honneur, au profit d'un mode cow-boys ce qui compte c'est d'abattre l'ennemi et tous les coups sont permis. 
    Bref, la deuxième décennie du XXIème siècle aura été le moment de convergence entre banques, multinationales et mafias, les dirigeants de toutes finissant pas adopter les mêmes comportements, déteindre les uns sur les autres.
    À tel point que finalement j'aurais été étonnée par une embrouille ultime : utiliser le nom de la Croix Rouge Internationale à son insu comme caution morale pour des fondations façades.
    Toutes précisions dans cet article du Monde d'où je tiens cette citation : 
    "Le prestataire de services offshore précise qu’il n’a pas l’obligation d’informer la Croix-Rouge du rôle qu’elle joue malgré elle dans ces centaines de sociétés offshore."
  • Il y aura sans doute des bricoles côté Corée du Nord, un jour on va s'apercevoir que derrière leurs faux essais nucléaires se cachait peut-être un réel péril.  
  • À venir l'Euro de football et puis les J.O. qui, que l'on s'y intéresse ou non, vont saturer les temps de communication.

 

J'oublie sans doute quelque chose, un ouragan ou deux, sans compter quelques actions de défense locales, un-e blogueur/-euse attaqué-e, un expulsable dont toute la famille est par ici, une lanceuse d'alerte qui a fait de la prison alors que le procès qu'elle avait contribué à faire avancé menait à la condamnation du coupable, et quelques victimes de l'état d'urgence (4).

La période actuelle est donc particulièrement agitée, je crois que c'est la première fois depuis que l'internet nous donne accès à des infos à la fois plus larges mais mieux filtrées (5) où en ayant une vie personnelle bien remplie, il semble impossible de suivre les derniers développements dans tous les sujets cruciaux.

Et d'ailleurs peut-être qu'en ce moment-même ...

 

 

(1) Qui par ailleurs tient le blog "Les carnets du bien être". 
(2) Les derniers doivent dater du 12 juin 2005, quand les copains m'avaient dit que j'y figurais et que je ne comprenais pas car j'avais cru répondre à la RTBF ; parfois ponctuellement via les sites des chaînes pour une raison particulière. 
(3) Si je travaillais encore à La Défense j'aurais un tantinet l'impression que les Bruxellois sont morts pour moi. Et si j'avais un-e proche atteint dans les attentats de Bruxelles, j'aurais le cœur encore plus lourd de me dire que ça n'était pas ce qui était prévu, comme une double injustice - même si ces pensées sont peu rationnelles, je sais que je les aurais eues -.
(4) dont un homme qui a été confondu avec un autre mais a dû se soumettre à l'assignation à résidence pendant plusieurs mois avant d'être mis hors de cause. Il a entre temps perdu son emploi.
(5) Si je ne souhaite pas m'intéresser aux faits-divers sans sens général particulier, j'y parviens fort bien.

 

 


L'école est finie

 

    Il est des relations avec quelques rares entreprises comme des relations personnelles, à un moment on se sent très proches et puis un jour ça ne va plus, ou c'est fini et on ne l'a pas forcément choisi et alors on se demande du fin fond de notre état de tristesse sidérée s'il n'y avait pas eu de signes avant-coureur, à quel moment ça a cloché. 

Je me souviens qu'à Livre Sterling nous avions recréé un petit rayon jeunesse à base essentiellement des livres de l'École et que ça tournait bien, et pas seulement les livres de Claude Ponti dont nous étions des admirateurs convaincus. 

Je me souviens qu'il y a quelques temps, mais je ne saurais dater car cette année 2015 d'attentats m'a viré bien des repères, une amie d'une petite librairie indépendante qui me confiait, C'est bizarre, l'École on dirait qu'ils ne veulent plus travailler avec nous. 

Puis il y a eu une amie qui s'est trouvée mise sur la touche alors qu'elle travaillait de façon formidable - mais il était encore possible d'interpréter ce fait comme un enjeu de pouvoir, un mec arrive et il veut être le roi et il dégage sans ménagement ceux ou celles qui étaient là -. Dans le même temps (m'a-t-il semblé), un ami (1) a vu son roman (que nous attendions), annulé - Comment ça, annulé ? Oui, complètement. Annulé -. Cet ami ayant l'habitude d'écrire des romans qui peuvent être lus par les adultes aussi, j'ai supposé qu'on lui reprochait de faire trop "grands".

Peu à peu d'autres échos sont parvenus jusqu'à moi. Il n'était plus question de désaccords personnels, tous semblaient concernés.

Et à présent voici un blog, la ficelle, où quelques auteurs qui aimaient l'école relatent leur expérience personnelle. La mise en œuvre d'une politique de casse au bénéfice d'une politique de pur profit s'y montre pire encore que l'impression que j'en avais. 

Ce qui serait génial serait qu'une autre maison reprenne le flambeau avec les deux éditrices (2) qui faisaient bien leur boulot, qualitatif, et sans doute encore parfaitement rentable dans une petite structure.
Les lecteurs sont certes moins nombreux, mais ils existent. Et un certain nombre d'entre eux savent apprécier la qualité, même si hélas, ils ne sont pas assez.

nb. Le texte d'Alice de Poncheville qui évoque plus largement les questions d'emplois (l'auteur ce travailleur précurseur, traité comme les dirigeants aimeraient que tous soient traités) et de "ligne éditoriale" (concept bizarrement plutôt utilisé pour tuer que pour garantir à une maison donnée une optimale qualité), est particulièrement intéressant. L'argument de 11 minutes qui mettent fin à 15 ans m'a particulièrement touchée, moi qui ai connu affectivement, des retrouvailles en forme d'adieu stupéfiant, un coin de message qui mettait fin à six ans d'échanges quotidiens et très tendres, et une déclaration soudaine, sans signe avant-coureur, de C'est quelqu'un d'autre après un lien de vingt-deux ans ; connaissant la force affective que peuvent avoir les relations éditeurs - auteurs (3), en plus de leur importance professionnelle et donc financière, j'imagine ce que ça a dû être. 

 

(1) J'ignore s'il souhaite être cité.
(2) À moins qu'elles ne soient tenues par une clause de non-concurrence 
(3) Je parle des vrais éditeurs pas des hypermans du marketing.