Les sportifs éternels

 

    J'ai longtemps cru et même un peu au delà de l'enfance, que les grands sportifs étaient impérissables ou alors au bout d'un temps très très très long, par exemple quand ils devenaient grands-parents - et encore c'était comme si j'imaginais qu'ils se retiraient volontairement afin de consacrer du temps à leurs petits-enfants -. De la même façon que mes propres parents me semblaient d'un âge adulte stable, je voyais les effets du temps qui passe à l'aune d'une crémaillère : on grimpe sans jamais redescendre sur l'autre versant (on peut toujours mieux faire, sans arrêt progresser), ni beaucoup reculer (ou alors c'est une blessure, une maladie, une méforme passagère). Quand on est enfant on tend vers l'âge adulte sans imaginer que ceux que l'on rejoint pendant ce temps avancent vers le grand âge. Rien n'est figé ou stable, même dans la mort. Tout évolue tout le temps. Ces évidences ne le sont guère pour les enfants. Sans doute qu'eux-mêmes grandissant ont besoin de points de repères qu'ils imaginent stables afin de tendre vers eux.

Et donc les grands champions l'étaient de toute éternité, je pensais que Borg, Mc Enroe et Platini seraient toujours au sommet, Johan Cruijff et Eddy Merckx aussi. Chris Evert allait régner sur le tennis de toute éternité. Puis j'ai vu Mats Wilander suivi de peu par Stefan Edberg devenir grand puis au sommet de son art puis ne plus être aussi brillant, plus tard abandonner ; dans la même période la vie me faisait piger le coup de la gaussienne, toute activité ou production humaine suit une loi normale, une progression, un sommet puis une décroissance (1), parfois avec au sommet un petit plateau au lieu d'un arrondit mais guère davantage. Et bien sûr des effondrements en à-pic toujours possible dus à des éléments extérieurs, éventuellement une fin de vie brutale et avant l'âge d'usure. La gaussienne c'est quand tout se passe bien. 

Ça ne les empêche pas de tourner sympathiques et de rester élégants, mais le très haut niveau peut se terminer assez vite et définitivement.

C'est pourquoi cet article (2), bien écrit, m'a fait sourire. 

Seules les légendes qu'ils auront construites resteront éternelles. Eux non. Et pas forcément mécontent-e-s de retourner à des vies avec moins de tensions.

 

(1) C'est d'ailleurs pourquoi le capitalisme comme tout système économique mais plus encore peut-être est en train de planter, qui ne fonctionne correctement qu'en phase de croissance. La planète est en train de voir ses capacités d'hébergement (appelons ça comme ça) décroitre ça ne va pas pouvoir continuer à cohabiter. 

(2) Even Roger Federer gets old par Brian Phillips pour The New York Times


"On a commencé à comprendre que le monde allait basculer" (François Bon)

Ça faisait donc vingt ans aujourd'hui.

Voire un peu plus pour une amie !

 

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Alors pour moi c'est plus compliqué. De part mon boulot à l'"Usine" j'étais connectée depuis 1986 mais il s'agissait de réseaux internes, par exemple j'avais été la cheville ouvrière de l'équipement du service recrutement en réseau local sur des ordi Goupil G5. C'était une innovation de fous pour ce temps là.

On utilisait des modems, les sons de la video de François me sont familier. J'avais enfin eu un ordi à la maison - privé et équipé de logiciels à mes frais - entre 1988 et 1990. Aucune connexion, c'était comme une sorte de machine à écrire électronique hyper-perfectionnée.

Au boulot une grosse partie du taf se faisait par connexions sur gros systèmes, les ordinateurs n'étaient pour certains d'entre eux que des terminaux, pas de mémoire locale, des sortes de gros minitels si l'on veut simplifier.

Vers 1993 ou 1994 on passe aux OI (Ordinateurs Individuels) et il y a une messagerie mais elle est à l'intérieur du progiciel qui nous sert à programmer. Autant dire qu'à part un Bon anniversaire ! ou une invitation à un pot (en ce temps-là le boulot c'est aussi de la vraie convivialité sans autres objectifs sauf pour les rusés, que se détendre après avoir trimé), rien n'y est trop personnel

En 1997, l'entreprise c'était enfin mise à la messagerie interne, une vraie, dédiée. C'est sous MXMS et miraculeusement la trace d'un tout premier message d'essai, le 12 septembre 1997 à 15h50 est restée dans mes archives (1), le texte étant aussi peu compromettant et confidentiel qu'un "Bonsoir ! C'était juste pour essayer notre nouvelle messagerie", je le partage ici.

Mais ce n'est toujours pas le vrai internet.

Je suis au courant : un jour au Palais de la Découverte [(souvenir d'y être seule un jour de semaine sans enfants, peut-être au temps où nous avions les "horaires variables" et pouvions récupérer en temps libre une partie de nos heures sup). Avant 1996 donc. Ma mémoire semble se rappeler de mai 1994. Mais rien d'autre n'y est rattaché. Ai-je conservé quelque part une trace ?] il y a une animation "internet", venez vous connecter, essayez. Et comme j'ai l'habitude des ordinateurs je m'avance et fais un peu office de cobaye avec l'aide de quelqu'un de la maison à côté d'autres qui s'y essayent et devant quelques personnes intriguées mais qui n'osaient pas.

Je suis un peu déçue : c'est peu ou prou la presque même chose que nos connexions internes dans l'entreprise. Mais j'entrevois qu'on peut aller visiter des sites du bout du monde, que des gens par exemple publient des photos. Je pense je vais peut-être grâce à ça, quand je l'aurais chez moi retrouver Lucia (2). Le temps est limité, il faut laisser d'autres personnes essayer. Je me promets de m'équiper dès que ça sera possible.

Je ne me souviens plus de quand ça le fut : l'argent s'est toujours fait rare, nous avions deux bons salaires mais aussi deux enfants et de lourds frais de garde car nos horaires étaient étendus, et un appartement à rembourser et même à une époque une maison de retraite à payer. Et donc pour mon équipement personnel : beaucoup plus tard que je ne l'aurais voulu. 

Mes premiers amis de l'internet remontant à début 2003 je dirais, 2002 peut-être pour mon premier ordi à la maison connecté. Et c'était chez France Télécom, vite rebaptisé Wanadoo, et le premier abonnement n'était que pour 10 heures par mois qui très très vite ne suffirent pas. Ça faisait bien quatre à cinq ans que je rongeais mon frein (3).

Un facteur déterminant fut la publication de certains des livres de Martin Winckler par épisodes ("Plumes d'Ange" typiquement) via P.O.L. Tant que je n'étais pas équipée chez moi, j'en étais réduite à donner mon adresse professionnelle. J'arrivais plus tôt pour imprimer la ou les pages du jour, et les lire ensuite généralement à la pause déjeuner. Or ce que je voulais, que j'estimais n'être pas trop demander, c'était de pouvoir les recevoir et les lire chez moi, en paix, sans que personne ne puisse éventuellement me le reprocher. Il me restera des souvenirs d'arriver tôt dans le bureau, celui qui avait à La Défense une vue imprenable sur Paris, la lumière douce du matin, et la petite joie en constatant que le message était bien là. Ça donnait du courage pour tenir la journée.

Le souvenir reste vif du bonheur infini de comprendre immédiatement la portée révolutionnaire du truc, le fait de pouvoir instantanément se connecter avec le reste de la planète, n'importe qui pouvait proposer du contenu que pourrait lire ou voir ou écouter n'importe qui d'autre à l'autre bout du monde. Personne (alors) pour dire, Non, pas toi, personne à convaincre, pas de barrage dès lors qu'on disposait de l'équipement et de la connexion.

En revanche je n'imaginais pas à quel point formidable ça aller changer ma vie (je veux dire : la mienne en particulier) et l'élargir, me donner ma chance. Je n'imaginais pas la qualité des rencontres que j'y ferais. Ni la profusion de bonnes et belles lectures qu'il y aurait. 

Malgré les difficultés, levées dès qu'on sort du conventionnel où la société veut nous cantonner, je ne regrette rien. Je suis très reconnaissante envers les pionniers qui m'ont accompagnée sur ce chemin, qu'ils avaient déjà défriché. 

 

addenda du 25/08/16 00:03 : 

La petite révolution technologique de Christine Simon 

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(1) De ce qu'il y avait avant il ne me reste rien ou uniquement ce qui pouvait se trouver chez moi par inadvertance : tout a brûlé en mai 1996

(2) Ce qui advint grâce à Facebook en 2012 je crois. 

(3) Une constante dans une vie de peu de moyens : chaque fois que je souhaite entreprendre quelque chose qui nécessite un peu de financement et de temps à rendre disponible, c'est le délai qu'il me faut avant de pouvoir tenter ma chance concrètement. J'ai intérêt à vivre centenaire. Force est de constater que je finis toujours par réaliser une mise en œuvre (laquelle n'est pas nécessairement couronnée de succès, sans doute car elle arrive (trop) tard et que toute mon énergie a déjà été dépensée pour arriver jusqu'à la possibilité, mais n'empêche, je parviens jusqu'à l'essai et suis rarement déçue). J'ai presque toujours à vaincre des réticences familiales. 


Tellement c'est mieux sang, j'y pensais même plus


    C'est une nageuse chinoise, Fu Yuanhui, qui en expliquant simplement qu'elle n'était pas au mieux de sa forme lors des finales parce qu'elle avait ses règles, a porté la question sur la place publique, et je pense que c'est franchement bien. Rien qu'en étant une sportive amateure ou plus simplement en menant une vie quotidienne classique on peut s'en trouver gênées, y compris pour qui n'a pas de syndromes menstruels compliqués, il est bon qu'enfin on puisse avouer que certains jours malgré nous ça n'est pas tout à fait ça.

Après, il paraît que ça peut être un atout dans certains sports, ce que j'ai du mal à croire, n'ayant pour ma part pas connu l'aspect "sautes d'humeur", ou uniquement la part, déprime de fatigue (et vraiment dans ce sens : le fait d'être encore plus fatiguée qu'à l'ordinaire et donc peu capable de faire ce qui était devant être fait induisant un découragement, un sentiment d'injustice aussi). Et puis, dans les jours suivants on peut bénéficier d'un regain d'énergie, comme toute personne qui sort d'avoir été moins bien (ça le fait aussi après un rhume, ou n'importe quelle bricole de santé qui met patraque mais pas totalement hors jeu). 

Il n'empêche qu'aux jours mêmes ou aux 24 heures avant, il y a ce "moins bien", un manque d'allant certain. Et je crois bien que c'est général, que peu de femmes y échappent.

À titre personnel je suis reconnaissante envers cette jeune femme de m'avoir fait prendre consciente d'à quel point c'est un soulagement quand vient la fin de ces temps rythmés plus ou moins irrégulièrement par des tracas de saignements. J'en suis sortie depuis deux ans et c'est devenu si agréable si vite (malgré une sorte de rechute après le 7 janvier 2015, le corps lui-même était déboussolé) de n'avoir plus à se préoccuper de ça du tout et d'être soi-même au fil du temps sans oscillations périodiques, que j'avais complètement oublié tout ça, le côté matériel (devoir se pourvoir en protections (1)), les moments de déceptions - on aimerait tellement pouvoir être au mieux de sa forme, au moment de tels examens, telles compétitions, telles retrouvailles et vlan ça tombe à ces jours précis -, ceux d'inquiétudes quand du retard imprévu survient (2). Et que le mieux ressenti, malgré pas mal de fatigues dues à un job trop exigeant pour moi physiquement, était tel que de nouvelles ambitions sportives m'avaient saisies et très sérieusement, que je compte pouvoir concrétiser prochainement. Que le temps (tic-tac), lui aussi, paraît plus grand, qui n'est plus morcelés en jours avec et jours sans, chaque période d'insouciance et de ventre sans douleur n'étant plus le répit avant un nouveau lot de cinq jours d'amoindrissement. Le "en forme" est devenu l'état permanent, sauf problème (autres et inattendus). Le "pas en forme" ayant disparu des prévisions, des obligations de se préparer mentalement à devoir accomplir telle ou telle chose malgré la gêne. Et je parle en temps que privilégiée qui déjà n'avait pas trop à se plaindre de conséquences réellement invalidantes. Je ne peux qu'imaginer l'ampleur du soulagement pour mes consœurs qui souffrent ou ont souffert chaque mois pendant toute la durée de leur fertilité.

Grand merci donc à Fu Yuanhui et pour les femmes encore jeunes qui grâce à sa déclaration se sentent moins seules à se être régulièrement amoindries et pour celles de mon âge ou plus grand qui grâce à elle prennent conscience d'à quel point, c'est vrai, on se sent mieux ... sans ce sang.

 

 

(1) Il paraît que les coupelles sont une bonne solution, c'était déjà un peu tard pour moi pour m'y mettre alors que je trouvais déjà les progrès effectués depuis mon adolescence en solutions jetables déjà remarquables. Du coup jusqu'au bout j'aurais connu la corvée de devoir faire au bon moment les courses qu'il fallait.
(2) Pour ma part j'ai peu connu, je suis de la génération qui est devenue femme alors que la contraception était légale et répandue et que même dans un milieu non favorisé à demi immigré on pouvait sans problème demander à aller voir un médecin qui pouvait conseiller. C'était avant le Sida, le préservatif ne faisait plus guère partie de la panoplie. Et le fait que l'avortement soit légal et possible offrait soudain à toutes un filet de sécurité. Des cousines et des sœurs aînées étaient là pour nous confier et nous faire prendre conscience d'à quel point c'était une chance et une sécurité. Pour la plupart d'entre nous, il était peu possible de savoir si nous étions des enfants subis ou souhaités, ce confort rassurant qu'ont pu connaître les générations d'après, même si c'est semble-t-il redevenu compliqué.


E. V. (En Ville)

 

    La librairie où je travaille désormais avait reçu il y a quelques temps un très étrange courrier, un homme protestait parce que la "boîte sardine Connétable" ne contenait que deux sardines. Il réclamait une compensation. 

Les collègues ignorent à ce jour s'il s'agissait d'un de leur clients-amis d'humeur potache ou d'un vrai malheureux capable de perdre le temps d'un courrier pour quelques sardines qui dans une boîte manquaient. À la décharge de ce dernier la librairie porte effectivement le nom d'une conserverie fameuse, l'expéditeur n'est peut-être après tout qu'un visionnaire qui a anticipé la localisation à plus de 200 kilomètres de la première mer d'industries de retraitement des poissons péchés. Ou peut-être croyait-il écrire à un siège social, s'adresser à un grand patron ?

Au delà d'un très réussi éclat de rire, comme la vie de libraire sait comporter quand tout va bien, la missive en guise de timbre portait la mention manuscrite "E.V.".

C'est quelque chose que j'avais totalement oublié.

De celles que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître.

Il fut en effet un temps, pas si reculé puisque je l'ai connu alors que je suis encore à une quinzaine d'années d'une potentielle retraite, où ce qui permettait aux gens de mener à bien leur vie quotidienne était considéré comme un service public. L'état prenait en charge, financé par l'impôt mais au bout du compte le consommateur payait le service d'un prix raisonnable encadré. Ça concernait le gaz, l'eau, l'électricité et par exemple le courrier en papier. La question d'opérateurs de téléphonie mobile, d'internet et autres services associés ne se posait pas : ça n'existait pas.

Le train quant à lui, se payait au kilomètre et c'était équitable : tu vas plus loin tu paies plus cher et si ton boulot te fait voyager à des heures très fréquentées parce que tu pars en congés payés en même temps que tout le monde, tu n'as pas plus cher à payer (1).

La poste acheminait les colis, le courrier, et n'avait de bancaire que les livrets A des épargnants modestes et des comptes-chèques associés, parce qu'il était ainsi plus facile de percevoir et payer toutes sortes de choses liées aux vies simples. 

Quand on écrivait à l'un des services publics, on n'avait d'ailleurs pas à timbrer l'envoi. Ça faisait partie d'un tout. 

C'est sans doute dans le même ordre d'idée que lorsqu'on envoyait un courrier à quelqu'un d'autre de la même ville, l'idée étant probablement qu'il n'avait alors pas à transiter par le centre de tri et que du coup ça coûtait peu, donc on offrait ce service, on pouvait se dispenser de timbre en écrivant E.V. pour En Ville. Je l'avais totalement oublié, car j'étais encore enfant lorsque ça finissait de se pratiquer et n'écrivais donc à personne fors quelques cartes postales de vacances "Je vé bien é toi ? Il fée bo. Je nage dan la mer". Mais en me parlant de l'enquête qu'ils avaient menée sur ce sigle mystérieux les collègues ont réactivé ma mémoire.

Le plus joli de l'histoire c'est que posté de Paris en 2016 et en direction du Val d'Oise, ce courrier leur a bel et bien et sans surtaxe été remis. 20160420_130307

 

Peut-être par un facteur muni d'un véhicule tel que celui-ci et qui n'a plus rien à voir avec les vélos du temps du En Ville et les préposés assortis

Carambolage des temps.

 

(1) Il existait même un tarif "congés payés" qui moyennant un brin de paperasses permettaient aux petites familles peu fortunées d'aller en vacances à pas cher.


Never say never (Bernard Pivot, bon dimanche, François Mitterrand)


    Si l'on m'avait dit qu'un jour, je pourrais me dire face à un early sunday evening five o'clock blues, J'ai passé un bon dimanche grâce à François Mitterrand, et bien ri, je n'en aurais rien cru.
Si l'on m'avait en plus dit que ça serait grâce à Romain (Slocombe) dont j'apprécie tant les livres (pour certaine gamme de ses photos disons que je ne fais pas partie du ... cœur de cible), je serais restée incrédule : du temps de l'émission en question je vivais dans un monde où l'on pouvait ignorer que le métier de réalisateur de cinéma existait et où les écrivains étaient des martiens dont après de longs voyages certaines œuvres parvenaient jusqu'à nous. Du temps de l'émission en question, si du haut des mes quinze ans je remarquais qu'il y manquait les femmes, je me disais simplement qu'elles avaient eu mieux à faire qu'à passer à la télé, qu'elles n'avaient pas envie de jouer à ce genre de football - ça ne me venait pas à l'idée de songer que c'est peut-être qu'à part Duras leur présence n'avait pas été envisagée -. J'étais seulement capable de penser que l'imposant politicien ressemblait terriblement à mon père, surtout lorsqu'il évoquait ses années en pension et que l'homme bafouillant avait un charme fou.

En attendant, du fin fond d'un dimanche de novembre, solitaire, un peu triste, de la deuxième décennie du siècle suivant, je me suis régalée de les écoutant (1) et que j'ai bien ri. Il ne faut décidément jamais dire jamais.

 

(1) C'est sans doute une ré-écoute, je me rappelais trop bien certains propos ; or à 15 ans encore on m'obligeait à me coucher tôt. J'ai donc dû voir une rediffusion il y a quelques années.


Toussaint, en es-tu ?


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Cette révolution au Burkina Faso et qui m'a prise au dépourvu - j'avais vaguement capté que Blaise Compaoré s'apprêtait à faire voter son droit à rempiler, j'ignorais que l'opposition fut (si) vive et donc voilà je suis au boulot, on interroge l'internet pour savoir qui a emporté le prix de l'académie française (1) et je tombe sur une brève qui dit Ouagadougou parlement en feu (ou la television, ou la mairie) puis un article qui stipule "Après 27 ans de pouvoir, Blaise Compaoré [...]" -, plonge le pays dans un chaos que l'armée a semble-t-il déjà préempté et ma petite personne si loin de là en espace et en temps dans un drôle d'état.

J'ai bien tenté de me la jouer, Mais voyons, c'est loin, tu n'y connais plus personne, ça ne te concerne pas, tu n'as jamais vraiment vécu là-bas - qu'une succession de séjours toujours trop brefs pendant deux ans, et dont tu passais la moitié, malade, au lit, cette santé fragile qui fut la tienne jusqu'à la quarantaine -, une simple phrase d'un flash d'infos "Tout va très vite au Burkina Faso", exactement l'une des mêmes que tu entendis autrefois, t'as replongée dans le passé, l'angoisse du temps d'alors, mon fiancé là-bas, tout près d'où ça se passe, et moi coincée à Paris toutes communications coupées, à en pleurer.

Prise par surprise par mon propre passé.

Et l'homme qu'il est devenu, qui sur place a eu certes peur mais un soir, et la journée d'après, puis comme les autres a attendu que ça se calme, tout en devenant champion au Trivial Pursuit, jeu en vogue en ce temps-là, les parties qu'ils enchaînaient dans le coin du campus où vivaient les expats pendant le couvre-feu, a pris lui la nouvelle avec une sorte d'amusement étonné, et quand même un étonnement dû à l'ampleur du temps écoulé - vingt-sept ans -.

Je suis, comme pour Florence Aubenas, celle à qui il n'est rien arrivé, celle qui est toujours à Paris, mais que ça a, à distance, essoré. Celle à qui ce qui est survenu a changé la vie, alors que rendu à son quotidien la personne principale, la personne réellement concernée, a poursuivi son trajet.

C'est curieux.

J'ai dû aller me coucher. Perdue quelque part au moi de mon siècle dernier, dans l'Afrique formidable telle qu'elle m'a été donnée, l'importance que ça a eu pour moi, la sagesse, l'appartenance à une même humanité et la force des femmes.

Ce matin, je croyais que ça allait mieux, que je m'étais calmée. Et puis j'ai vu cette photo. "Dad". 

À l'époque, celui qui travaillait pour le fiancé (il convenait d'employer au moins une personne sinon c'était refuser de participer à l'économie locale) s'appelait Pascal. C'était un homme discret, d'une efficacité stupéfiante, il donnait l'impression d'aller lentement mais effectuait tout très vite, j'imaginais presque un pouvoir magique lorsqu'il revenait de faire la lessive (à la main) tout propre tout bien et qu'il me semblait qu'il venait d'y aller. Moi très désemparée, ne sachant pas ne pas proposer d'aider, je ne sais pas avoir quelqu'un qui fait le travail à ma place fors qu'il soit de ma famille qu'on soit de la maisonnée. Un cuisinier hors pair.

Et voilà que lui était né, il s'était à peine absenté, était revenu quelques jours après avec un immense et bon sourire, un petit garçon. 

C'était un 1er novembre, ça sera son anniversaire demain.

Ses parents l'avaient appelé Toussaint. 

Toussaint doit avoir 28 ans si je compte bien. Puisque le coup d'état précédent en a 27 et qu'il me semble que sa naissance c'était l'année d'avant. Toussaint, s'il a grandi, si tout s'est passé bien pour lui est peut-être l'un des jeunes hommes que l'on voit sur ces images, et ses parents inquiets qu'il en soit.

Bon sang de bois.

  

(1) Adrien Bosc pour "Constellation"

PS : L'inscription sur le tee-shirt dit "DAD, you're my [mot illisible] I love you MAN" 

source photo : foreignpolicy.com (mais je n'ai pas su trouver le nom du photographe)


"La première fois que j'ai bu le vin sans eau [...]"


    L'inconvénient d'être libraire, c'est qu'il est parfois difficile de résister à la tentation surtout si l'on sait que le livre qui nous tente ne sera pas présent longtemps. J'ai ainsi craqué aujourd'hui pour "Les mystères du vin" de Noël Balen aux éditions Transboréal et qui ne coûtait qu'une heure de travail (1).

En commençant sa lecture dans la cafétéria de la BNF où je grignotte un morceau avant d'attaquer ma troisième journée (2), je suis restée en arrêt devant cette phrase qui m'a fait le coup de la madeleine, en plus liquide : 

"La première fois que j'ai bu le vin sans eau, ce fut avec mon autre grand-père, un montagnard [...]"

Elle suivait quelques paragraphes où les traditions de nos campagnes ou des régions viticoles étaient décrites, celles du moins concernant le vin et son initiation pour quelqu'un de ma génération. 

C'était un temps où les adultes, sauf contre-ordre médical qui les faisaient plaindre, buvaient par défaut du vin. On buvait à table de l'eau enfant, puis du vin. Quand un adulte au repas demandait de l'eau c'est qu'il devait prendre un médicament. Mon oncle Étienne faisait exception qui sujet à des migraines coupait le vin d'eau. Et pour quand les enfants grandissaient, pour peu qu'ils en manifestent l'envie, on en faisait autant pour eux.

Je crois que la première fois que j'ai bu du vin coupé d'eau c'était en Italie, un barbera ensoleillé de ceux qu'un de mes oncles rapportait en dames-jeanne de chez le viticulteur et qui était trop bon, si bon aussi pour la santé (ce qui se disait) qu'il eût été dommage que les enfants n'en profitent pas.

J'ai aimé ça. J'avais sans doute déjà cette particularité physique qui me permet de boire sans ivresse (3), je ne comprenais donc absolument pas pourquoi les adultes faisaient tant d'histoires pour empêcher les enfants de boire du vin - car le boire coupé d'eau n'était pas en boire -.

(Il faudrait qu'un jour j'établisse une liste de tout ce que je n'ai pigé que récemment, persuadée que ce que j'éprouvais ou n'éprouvais pas était la norme, la moyenne, alors qu'en fait pas ; entre autre avec l'énergie, je ne savais pas que c'était possible, adulte, d'en avoir trop et d'éprouver le besoin de la canaliser)

Je dois reconnaître que les adultes de mes deux familles paternelles et maternelles avaient la boisson maîtrisée, et si le ton et les rires en cours de repas montaient, je n'avais jamais vu parmi eux personne ivre. Ceux qui l'étaient c'étaient : à la bière d'imprévoyants ados et sinon les pères de famille qui après le boulot prenaient avec les collègues de trop copieux apéro (et donc : du pastis, des alcools forts).

Le champagne, quant à lui, faisait exception, les enfants avaient le droit de boire une gorgée, lorsque l'on trinquait. Il faut dire que le champagne n'était sorti qu'à l'occasion des fêtes, familiales ou générales et que le risque d'accoutumance était conséquemment léger.

On disait : les enfants, les jeunes doivent éviter l'alcool tant qu'ils n'ont pas fini leur croissance. Comme grâce à Giscard d'Estaing (4) on était majeurs à 18 ans, il était en gros considéré qu'à 18 ans on avait enfin le droit de boire comme des grands.

Je crois cependant que la première fois que j'ai bu du vin sans eau date d'avant, que c'était vers 16 ans à un repas de fête à Turin chez mon oncle Nicola et ma tante Paola, ou peut-être dans l'un des somptueux restaurants dans lesquels nous invitait mon oncle Piero, une de ces occasions où le vin proposé était trop bon pour être coupé d'eau et que j'en avais profité pour suggérer que je pourrais peut-être le goûter tel que.

Et je l'avais trouvé âpre mais je m'étais dit que probablement, plus tard, je comprendrais. qu'à un moment donné je deviendrai apte à apprécier des goûts comme ça, compliqués. Des goûts à plusieurs voix. Et j'avais déjà pigé depuis plusieurs années que l'on peut trouver une boisson ou un met divins dès lors que les circonstances qui nous le font découvrir sont des très bons souvenirs en cours de fabrication.

Pour l'heure, si longtemps plus tard, devenue amateure de whiskies, ayant moins d'occasion de goûter les grands vins, je suis reconnaissante à Noël Balen de m'avoir rembarquer dans l'Italie des années 70, la Bretagne ou la Normandie, ces moments de détente où la vie riait et l'avenir, pas notre avenir particulier, mais celui de toute l'humanité semblait plein de promesses et porteur de progrès. Paix et prospérité. La seule menace était la guerre froide, mais même ça nous avions l'impression que ça s'arrangeait (5). 

 

 

(1) Le hic c'est qu'à force d'acheter des livres qui ne coûtent qu'une heure de travail je cours le risque de vendre chacune d'elles plusieurs fois.

(2) La première étant l'intendance corporelle et ménagère, la deuxième celle de libraire, la troisième celle d'écriture et de lectures instruisantes. 

(3) Je n'ai guère eu qu'un peu la tête qui tourne pour mes toutes premières bières, mais la bière y était pour bien moins que l'amour. Je suis d'ailleurs restée fidèle ... à celle qu'il m'avait fait goûter - du moins lorsqu'elle est disponible -.

(4) Du moins c'est sous sa présidence que la majorité légale est passée de 21 à 18 ans, et si les adultes considéraient que c'était de la démagogie, les jeunes, eux, étaient ravis.

(4) Depuis que Nixon, qui avait quand même un méchant côté va-t-en-guerre, avait été contraint par l'affaire du Watergate à démissionner, on se sentait (presque) rassurés.


Ce n'était pas mieux avant

 

À l'occasion de la "journée mondiale du deuil périnatal", mon amie Véronique vient de partager un lien (1) au sujet de ce qui est entrepris pour aider les parents ou qui ont failli l'être, dont l'enfant né ou le tout proche de naître n'a pas vécu. 

J'ai eu la chance de n'être pas directement confrontée à la question ni non plus mes parents, ni non plus, que je sache les parents du père de mes enfants.

En revanche la génération précédente, de ceux qui ont connu une guerre mondiale à 20 ans et l'autre à 40, et pas de loin, ont été largement confrontés à la question. À tel point que ça n'était pas considéré comme un vrai deuil, puisque c'était si fréquent. 

Pour ceux des êtres qui n'avaient jamais pris une seule respiration on disait qu'ils étaient morts-nés. On s'efforçait d'oublier. Il y avait un fatalisme, quelque chose de l'ordre du "comme il n'a pas été vivant, il n'est pas vraiment mort". Les femmes reprenaient leurs tâches comme si de rien n'était, comme s'il n'y avait pas eu toute la fatigue d'une grossesse et d'un accouchement. Beaucoup de grossesses n'étaient pas désirées, pas nécessairement non plus des accidents, mais dans pas mal de familles peu fortunées un enfant c'était avant tout une bouche de plus à nourir, et on fera comment ? Dès lors un enfant qui s'était annoncé mais finalement ne vit pas était considéré comme une bouche de plus de moins, on se disait qu'après tout ça n'était pas plus mal un peu de répit.

Les nourrissons du moins dans les familles où pour manger il fallait travailler étaient considérés comme d'une présence pas tout à fait définitive. Là aussi on était habitués à une forte mortalité. Ma grand-mère maternelle a eu six accouchements, trois enfants seulement sont parvenus à l'âge adulte. Ma mère m'a toujours dit ne se souvenir que d'un seul des bébés qui ne sont pas restés parce qu'avant de succomber à une pneumonnie il avait vécu trois ou quatre mois, le temps des débuts de la communication, de sourire un peu. Alors il y avait eu beaucoup de chagrin.

Elle me disait aussi que les bébés nés l'été mouraient souvent l'hiver au moment des fièvres causées par les premières dents et qui dégénéraient en maladies respiratoires qu'aucun antibiotique ne pouvait encore soulager. Les maisons n'étaient pas chauffées, fort un feu continu dans les cuisines et une cheminée ou un poële à charbon si la pièce principale n'était pas la cuisine.

Du côté paternel l'écart avec l'époque actuelle est encore plus flagrant : nous ignorons combien de grossesses ma grand-mère avait menées à leur terme, mon père et ses frères n'avaient pas la même version du sujet et mes tantes, qui peut-être le savaient, sont mortes trop jeunes pour que je sois en âge de m'inquiéter auprès d'elles de la question. Seuls sept sont nés en bonne santé et parvenus à l'âge adulte et ça devait peu ou prou correspondre à un sur deux. Mon père, qui avait été envoyé en pension à l'âge de 10 ans parce qu'il était le futur curé de service, était incapable de dire qui furent les enfants nés viables. Ou préférait avoir oublié ? Je n'ai pas assez connu mes grands-parents pour savoir ce qu'ils ressentaient, et quand bien même c'était des générations et un milieu social où l'on ne disait pas.

Je crois, d'après les conversations avec d'autres personnes de ma génération que ces exemples directs dont je peux encore témoigner, sont typiques.

Tant qu'ils n'avaient pas un peu grandi on ne s'attachait pas aux petits. On les nourrissait, les changeait, les lavait, c'était déjà beaucoup.

Quand je vois qu'aujourd'hui on s'efforce de prendre en compte la peine des parents "orphelins" de l'enfant mort avant né ou juste après, ce qui semble bon, car quelque chose des deuils enfouis ressort toujours après, je songe que décidément, et contrairement à ce qui flotte dans l'air du temps, ça n'était pas mieux avant. On a peut-être simplement oublié la rudesse des (pas si) anciens temps.

 

(1) Cas typique d'un emploi horripilant du mot gérer ; brutal monde marchand où tout se gère et tout se vend. "Faire face à", non ?
à la réflexion je n'ai pas mis le lien qui disait "gérer un deuil périnatal".

 


Longtemps je n'ai pas eu la télé

(mais je ne me couchais pas spécialement de bonne heure : je lisais).

 

Entre 1981 et 1988 avec l'apparition du câble dont notre ville était pilote, je n'avais pas la télévision, déjà elle me semblait superflue alors que l'internet grand public n'existait pas. Le câble m'a permis de regarder des chaînes étrangères, des séries américaines de qualité, "Arrêt sur images", "les Guignols" et des émissions du vendredi soir tard sur la mer et la planète (la vie des gens sur).

Quand je suis tombée dans l'écriture, je n'ai plus eu le temps, il me restait quelques séries (dont NYPD Blue et 6FU, la dernière que j'ai suivie), et puis en 2005 à partir du Comité de soutien qui ne me laissait avec le job à l'"Usine" plus aucun temps disponible, plus rien.

Je n'ai jamais repris. L'apparition de la télé-réalité a achevé de me détacher de son support. Parfois je regarde sur l'internet une émission qui concerne des ami(e)s. Difficilement en DVD un film. Un peu le sport mais plutôt sur sites, via l'ordi et sans les commentaires franchouillards insupportables (et assez peu techniques, pour le foot c'est flagrant d'avec les commentaires italiens ou anglo-saxons).

Ce qui fait que je ne connais pas certaines choses que la plupart des gens connaissent. C'est d'ailleurs avec l'absence de permis de conduire (ou de son usage) quelque chose d'assez parisien - la plupart des personnes que je fréquente n'on pas la télé ou ne la regardent pas : l'offre culturelle est si forte et les journées de travail si longues pour ceux qui ont des postes d'encadrement -.

Là où c'est plus amusant c'est que correspondant à mes premières années sans, j'ai des zones inconnues, un peu comme si j'avais vécu tout ce temps dans un pays lointain.

À la grâce de l'internet je redécouvre ainsi soudain des video-clips de chansons que je connaissais bien, sans en avoir jamais vu les images ou si fugitivement qu'oubliées. Par exemple celui-ci 

 

 

qui a vraiment beaucoup vieilli (ç'en est presque attendrissant). Ces clips des années 80 sont intéressants comme témoignage d'un temps sans l'internet ni téléphone portables. On mesure à quel point ces objets ont changé nos vies (avec la photo numérique pour ceux qui s'adonnaient à la photographie).

Au fond mon boulot aura toujours été de capter l'air non-télévisuel du temps.