Un trajet dans Paris (par temps de grève des transports)

 

    Dans mon emploi actuel et comme souvent en librairie, les lundi sont mes dimanche, le samedi étant travaillé. Seulement comme il s'agit d'un lundi, inévitablement on en profite pour faire différentes choses nécessaires.

Je devais donc me rendre de Clichy vers Denfert. En milieu de matinée.

Quelque chose (des infos vaguement captées via le radio-réveil ? une réflexion du fiston qui consultait l'appli SNCF ? le fait que la CFDT comme prévu ait fait semblant de croire qu'elle avait remporté un point important avec l'abandon du concept d'"âge pivot" alors qu'il n'y a eu qu'un twiste de vocabulaire assorti d'un "provisoirement" ?) m'avait fait croire que la grève du moins dans les transports, s'était adoucie et qu'en prenant un peu de temps, ça pouvait passer. 

Il y avait aussi que je tenais à terminer une lecture en vue de l'émission "Côté papier" de ce mercredi. 

Et que mon parcours comportait un morceau de ligne 14 dont l'absence de conducteurs ne fait pas grève.

Au bout du compte : 

 

  • Je suis parvenue sans encombre par le train de Clichy Levallois à Satin Lazare. Il y en avait certes moins, l'attente était de 10 à 15 minutes, mais rien d'insurmontable lorsqu'on a prévu de partir un peu plus tôt parce qu'on se doute qu'on mettra un peu plus longtemps. Du monde, mais pas d'entassement insupportable. J'ai pu ouvrir mon livre.
  • La ligne 14 fonctionnait parfaitement mais surprise (et c'est là que j'ai su que j'arriverai en retard), son accès principal, via la bulle sur le parvis de la gare était fermé. Des personnes avaient été dûment dépêchées sur les lieux, un peu comme les gardiens de portes (1) de la ligne 13 pour indiquer de passer ailleurs. J'ai donc fait une belle boucle en entrant par l'accès vers la rue du Havre, puis en empruntant les souterrains presque déserts (c'était l'heure de fermeture des lignes qui avaient été ouvertes pour faire face aux heures de pointes). Une fois dans la rame c'était tranquille comme aux débuts de la ligne 14 quand peu de gens encore l'empruntaient.
  • À Châtelet, changement étrange : si peu de monde dans un lieu ordinairement si fréquenté. On avait un peu l'impression d'être les survivants d'une grave épidémie. La surprise pour moi qui n'avais pas fréquenté les transports dans Paris depuis un mois et demi fut les couloirs de canalisations des flux de passagers qui avaient été créés. Au moment où je suis passée ils étaient un peu superflus. Ils laissaient cependant imaginer l'enfer possible d'autres heures plus chargées.
  • Lignes de métro qui se fermaient. En revanche, les RER B existaient. Pas tous. Un monde fou sur le quai. J'ai eu la chance que l'un passe rapidement, malgré son retard pour cause de "malaises voyageurs" annoncé. J'ai aussi le savoir faire pour pouvoir entrer dans un wagon bondé sans écraser personne davantage qu'il ne l'est déjà, vingt ans de ligne 13 à ces pires années, ça laisse des compétences.
  • À Denfert une sortie lente, ça bouchonnait de piétons qui sortaient. J'ai mis trois à quatre minutes de plus qu'à l'ordinaire pour simplement sortir de la gare. 

Bilan du trajet aller : 15 minutes de retard sur l'heure prévue d'arrivée. 1h20 à 1h25 de trajet au lieu des 1h05 à 1h10 que j'aurais pu mettre avec les mêmes lignes un jour normal sans incidents techniques. 

 

Pour le retour j'ai commencé en mode marche à pied, après avoir brièvement caressé l'espoir de rentrer à vélib mais constaté que ceux que je voyais ici ou là étaient disponibles seulement de par leur mauvais état. J'avais par ailleurs besoin de réfléchir à quelques possibilités de mon avenir de non-retraitée et pour la réflexion rien ne vaut la marche à pied. Je supputais qu'à Montparnasse je trouverais des possibilités pour remonter vers le nord de Paris.

  • La ligne 13 comme bien d'autres était fermée, accès clos par de la rubalise. Il en était de même pour tous les accès à l'intérieur de Montparnasse, et pour toutes les lignes. 
  • Des bus passaient, j'en avais vu au départ de Satin Lazare plus tôt le matin, et depuis que je marchais à partir de Denfert. Leur inconvénient était d'être bondés. J'ai donc cherché une ligne qui partait de Montparnasse afin d'être assurée de pouvoir monter. Facile, la 28, avec un bus sur le point de partir. C'était du trajet debout mais supportablement tassés. Pas la peine d'espérer lire. À hauteur de Champs Élysées et comme j'étais allée tout au fond puisque je comptais descendre au terminus, j'ai pu avoir une place assise. Trajet lent mais qui m'aura permis de rallier la gare sans (trop de) fatigue (2).
  • Les trains SNCF n'avaient pas leur fréquence habituelle mais ça ressemblait à un jour normal avec quelques tracas techniques comme c'est souvent le cas. Et puis j'ai pu m'asseoir et lire en attendant son démarrage, ça n'était pas pur temps perdu.
  • Pas de vélibs pour le petit trajet de la gare jusqu'à chez moi : ils semblaient pour ceux qui restaient, là encore dans un sale état.

Il devait être aux environs de 13h lorsque je suis rentrée chez moi. Contre probablement 12h20 ou 12h30 si ça n'avait pas été jour de grève.

J'écris ce billet non pour protester, car je suis des personnes qui ne voient que trop bien quel hold-up est en cours sur ce qui restait de solidarité intergénérationnelle nationale et qu'en l'occurrence même en l'état actuel des choses, j'ai un réel problème d'avenir professionnel et financier qui se pose : je suis à quatre ans de ce qui était l'âge de départ en retraite lorsque j'ai entamé ma vie professionnelle, seulement compte tenu de mes études et de deux périodes qui semblent n'avoir pas comptées (un congé maternité longue durée à l'époque couvert par la convention collective des banques, remise en cause peu après, et qui entre-temps est devenu considéré comme une période non-travaillée ; par ailleurs mes débuts en librairie à temps partiel si faiblement rémunérés que j'en ai des trimestres "blancs" (3)), il faudrait que je parvienne à travailler jusqu'à 65 ans pour prétendre à une retraite à taux plein, laquelle serait de toutes façons assez maigre même calculée sur les 25 meilleures années de mes revenus. Elle me permettrait simplement de continuer à vivre chez moi. Si j'évoque mon cas c'est que pas mal de femmes qui ont pris qui un congé parental qui un temps partiel pour s'occuper de leurs enfants petits se retrouvent sans doute dans le même cas. Et pas mal de libraires, heureux et heureuses de pratiquer un métier qui a du sens et qu'ils apprécient vont tôt ou tard avoir ce genre de soucis : une retraite sur à peine plus que le SMIC c'est à peine plus que que pouic. Bref, j'écris ce billet non pour protester mais pour simplement témoigner d'un jour J sur le terrain à ce moment donné d'une période troublée. Si faire grève avait un sens dans mon cas, si par exemple je travaillais encore pour une grande entreprise tout en étant en CDI, je ferais grève contre cette réforme des retraites (4).
Je l'écris comme souvent ici pour documenter la vie quotidienne à Paris et en Île de France au début du XXIème siècle comptage chrétien, les premières décennies des années 200 du calendrier républicain, vu d'une personne lambda qui tente de vivre sa petite vie et boucler ses fins de mois.

Je l'écris aussi par compassion pour les personnes qui ont des ennuis dans leurs boulots respectifs en arrivant en retard alors qu'elles n'y sont pour rien. Ou qui s'épuisent dans de trop longs trajets parce qu'elles habitent loin pour cause de loyers locaux astronomiques et que leurs vies vont bien tant que tout va bien mais qui sont à la merci des moindres complications. Beaucoup ne se rendent sans doute pas compte qu'elles pourraient s'en sortir en s'habituant au vélo. Que jusqu'à des trajets de 15 km sans difficulté technique particulière (la côte de Meudon par exemple, ou dans le Val d'Oise celles de Saint-Prix, ou la montée de Montmorency), c'est très faisable et qu'on en sort plus en forme, une fois habitués. Je n'ose pas trop insister car pour l'instant encore, compte tenu des infrastructures en progrès mais incomplètes, et de la violence de certains comportements motorisés, l'usage du vélo augmente pour le cycliste le danger du trajet. Quoi qu'il en soit, franciliennes et franciliens qui en bavez actuellement, tenez bon, c'est de votre futur ou de celui de vos enfants qu'il s'agit. 

 

 

(1) J'ignore le nom officiel de leur emploi. Aux heures d'affluence ils sont depuis quelques années à chaque porte palière à dire "Laissez descendre avant de monter" 

(2) J'avais quand même un trail d'entraînement de 17 km dans les gambettes. 

(3) Alors que mes bulletins de salaires mentionnaient des cotisations. Mais c'était sous un certain seuil donc ça comptait pour du beurre. Charmant.

(4) @monsieurkaplan a parfaitement écrit ce que moi aussi je constate et ressens. Au passage je découvre son blog qui s'annonce intéressant. 

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Je suis certes navrée

 

    J'ai donc appris ces jours derniers, au cours de plusieurs conversations dans différents endroits que l'emploi de termes français aux yeux de personnes de mon âge simplement précis, tels que dire Certes pour évidemment, parlé d'être navrés pour être désolés, avec quelques nuances, est perçu par les plus jeunes (moins de 30 ans ? de 25 ans ?) comme une marque d'ironie et donc possiblement vexant par l'interlocuteur qui peut croire que l'on se moque de lui.

Ça m'a rappelé une conversation des années 80 concernant le terme "brave". Si je qualifiais quelqu'un de brave, c'était pour admirer son courage ; quand des collègues du sud du pays, traitaient de "brave" un benêt. 

En attendant, ça fait peut-être cinq à dix ans que je me mets à dos des gens par le simple fait de parler un français nuancé.

Ça m'a d'ailleurs rappelé un malentendu avec un jeune auteur dont j'avais cité les paroles lors d'une présentation, trouvant une formule percutante, et qu'il avait pris pour une moquerie. Je comprends désormais mieux le quiproquo.

Avis aux conversants de différentes générations : méfiez-vous que le sens des mots et leur connotation n'est pas le même selon les âges (et les régions). 


Un pschitt comac et une journée où des manifs ont eu lieu

 

    Malgré que je circule en VTT (parce que c'est le vélo que j'ai en dehors de celui du triathlon), je me suis mangée un pschitt comac heureusement presque en arrivant au travail. Un vrai de vrai pschitt avec le pneu à plat d'un seul coup et qui fait freiner. Une crevaison de dessin animé. 

Le réparateur (de chez Culture Vélo où ils me l'ont pris immédiatement pendant ma pause déjeuner) m'a fait voir le morceau de verre effilé qui avait créé le problème. Le coup de l'opération aura été de 16 €, autant dire que j'ai bossé 2h rien que pour payer la réparation de la crevaison issue de mon trajet pour aller travailler. 

(je ne dis pas ça pour dire que le tarif était trop cher, le travail a été fait vite et bien et en plus mon problème de roue qui semblait voilée a été résolu dans la foulée ; je disais ça pour témoigner que le coût du boulot est parfois élevé par rapport à ce qu'on peut y gagner)

 

Sur le chemin entre le travail et une soirée où je me rendais, j'ai croisé une foule de véhicules de police et CRS, certains garés (lorsqu'on se rapprochait des quartiers centraux), d'autres qui quittaient Paris en passant par Passy. Concentrée sur mon travail en librairie, j'avais complètement oublié les mouvements de protestation actuels pour défendre (tenter de) notre système actuel de retraites (par répartition plutôt que par capitalisation). Ça m'a fait bizarre de me trouver confrontée sortie de travail à cette atmosphère de guerre civile menaçant.

La veille, vers la même heure, j'avais croisé un bus noir d'apparence luxueuse, dûment escorté et qui semblait filer vers Versailles. Je m'étais in petto tout en rigolant dit que c'était peut-être un remake de la fuite à Varennes. Mais j'avais beau en rire, ce bus et cette escorte (avec gyrophares, sirène et haut parleur pour dire en substance Dégagez plus vite que ça !) c'était flippant.

La belle soirée (amicale et littéraire) m'aura fait de nouveau oublier tout ça avant que ça ne me revienne en lisant quelques fils Twitter.  

 

 


Rappel : documentaire d'Arte sur le dopage (datant de 2015)

Les choses ne se sont pas arrangées en 5 ans. Ce documentaire a le mérite d'un certain courage. Parce qu'au fond à part ceux des athlètes plus soucieux de leur santé que de performances et d'enrichissement, et leurs proches, qui a intérêt à ce que le dopage diminue ? D'autant plus que la loi de la triche et de l'escroquerie s'applique : d'un strict point de vue pécunier et de s'en tirer, mieux vaut se faire connaître quitte à déchoir après que rester scrupuleux mais ne jamais sortir du rang. Et ce dans toutes activités humaines tant que le système économique sera basé sur le critère de "toujours plus".

"Coureur" de Kenneth Mercken ou comment commencer l'année par une claque de cinéma

 

C'est un film âpre et violent. Sur la réalité du monde du sport, the dark side. J'y suis venue via Koen de Graeve, exceptionnel dans le film de Felix van Groeningen "La merditude des choses" ("De helaasheid der dinge"), déjà dans un rôle de père dérivant. Le film ne semble pas avoir été distribué ni diffusé en France, je me suis donc procurée le DVD. Lequel est arrivé pile le 31/12 alors que je croyais le colis perdu.

Je ne savais rien, ou ne me souvenais plus, concernant son réalisateur, Kenneth Mercken. 

Le film lui-même n'était pas si facile à retrouver en raison de plusieurs homonymies, du moins en titres français : ainsi "4 minutes mile" a-t-il été exploité par ici sous le titre de "The runner" (1), du coup en cherchant "Coureur" on tombe sur celui-ci en premier (et il s'agit de course à pied). Ou par exemple "Le coureur" film iranien de 1984 d'Amir Naderi, là aussi pour la course à pied.

C'est dommage. On est dans du grand cinéma, dans le domaine des films que l'on n'oublie pas, même si le sujet peut être réducteur - je me vois mal conseiller cette œuvre à quelqu'un que le sport ennuie -. Il y a une patte, une maestria dans la façon de filmer, une interprétation parfaite - fors une scène de corruption manquée (la corruption), qui pour une raison qui m'échappe m'a semblée surjouée, quoi que parfaitement crédible -, une manière de laisser du champ au spectateur pour se faire sa propre idée et comprendre ce qu'il peut ou pas ou au moins s'interroger. 

Les scènes de cyclisme et de dopage (puisque c'est bien de ça dont il s'agit) sont filmées d'une façon rarement vue aussi juste. Ce n'est qu'ensuite, après avoir vu le film que j'ai pigé : le réalisateur est un ancien cycliste reconverti. Et il a choisi un jeune acteur qui je le crois pratique le vélo, et est très crédible dans ses placements (2)

Le film constitue non pas une charge - il tendrait plutôt à prouver que quoi que l'on tente de faire pour endiguer c'est foutu par avance -, mais un témoignage fort contre le dopage et au delà du fait même de tricher (3), la forte mise en danger de la vie des pratiquants. Bel article de Mark Gallagher dans The Irish Mail à ce sujet.

L'histoire elle-même est simple et semble typique : Félix, champion national espoirs en Belgique, choisi malgré les conseils et les dispositions prises par son père, un bon coureur qui n'avait pas vraiment percé pro, mais gagné bien des courses, d'aller signer dans une équipe semi-pro en Italie. La concurrence est féroce et l'organisation sans pitié ni considération pour la santé des postulants. Le gars se tourne alors à nouveau vers son père pour tenter grâce à d'autres combines, celles d'un vieux briscard et pas juste l'EPO [le film semble se passer dans les années 90 ou début des 2000], de tenir le coup dans le lot. 

Tout est réussi, on voit l'engrenage se mettre en place, la dureté des entraînements, les enjeux de rôles au sein de l'équipe, la façon de pousser les gars à bout et d'éliminer ceux qui craquent, la façon de leur mettre la pression sur leur poids, les comportements mafieux. Excellentes idées : mettre en scène un gars plutôt costaud, tough kid, sans état d'âmes ni fortes déviances (l'un des personnages est un coureur russe, bien azimuthé, plus haut en couleur que ce courageux Belge qui cherche surtout à sauver sa peau, et c'est ça qui est réussi, mettre le centre d'intérêt sur un coureur doué mais pas extravagant) ; éviter de "faire du cinéma" : pas de temps perdu avec de la romance ou une dramatisation puérile, mais les gestes, le quotidien, les moments clefs, sans chichis.

Quelques scènes de bagarres ou de chahuts sont parfaites, du même niveau que les scènes agités du film Belgica (de Félix van Groeningen, toujours lui).

C'est un film pour spectatrices et spectateurs courageuses et courageux : on en ressort avec une vague nausée, et sans note d'espoir si ce n'est dans une prise de conscience générale et réelle (qui me semble assez utopique mais y croire ne coûte rien). On en ressort moins bêtes aussi, mieux averti·e·s. ; et si l'on est cinéphile, avec cette joie particulière d'avoir vu quelque chose qui se rapproche bien du chef d'œuvre. Ne lui manque qu'une sorte d'universalisme partageable dans le sujet, ce qu'on ne saurait lui reprocher puisque le sujet et son traitement en font également l'intérêt. Bravo à Kenneth Mercken et à ses équipiers.

J'espère qu'il sera visible en 2020 en France, malgré que le pays soit celui d'une des courses par étapes les plus renommées et que l'intérêt financier soit de continuer à faire semblant que depuis l'EPO le cyclisme est propre.

 

Attention : à éviter si l'on ne supporte pas la vue du sang, des aiguilles et du fait de se piquer. C'est filmé sans complaisance perverse, mais sans rien chercher à cacher. 

PS : Soit dit en passant, il est aussi question des effets nocifs possibles du sur-entraînement surtout chez les jeunes. 

PS' : Une intéressante recension chez Lanterne Rouge quant aux performances trop remarquables pour être crédibles, ainsi qu'un article sur le cas de Ricardo Ricco lequel avait failli mourir de ses propres pratiques, dont l'une que l'on voit dans le film. Et quelques nouvelles de Floyd Landis pendant qu'on y est.

PS'' : Son sujet est bien plus vaste mais "L'ombre du coureur", livre d'Olivier Haralambon mérite le détour.

 

(1) Cette absurdité de coller des titres anglais qui ne sont pas les vrais a le don de m'exaspérer.

(2) C'est un souci des films aux personnages principaux de sportifs ou musiciens : l'écart entre le geste appris pour le film et le geste accompli longuement lors d'années de pratique est criant. Et pour le sport, un corps sportif ou non, ça se voit. Ou alors il faut un montage particulièrement habile (Il campione très réussi de ce point de vue-là, le joueur le plus souvent en vêtements longs ou en plan assez éloignés, lorsque qu'un plan ne peut être coupé avec le physique d'un pro ; je ne crois pas, je peux me tromper, qu'Andrea Carpenzano ait un passé de sportif de haut niveau (ou plutôt d'espoir sportif, vu son jeune âge), belle ITW ici)

 

(3) À mon humble avis c'est le système capitaliste dans son ensemble qui en favorisant la glorification de la performance en toute chose et l'individualisation même au sein de sports collectifs pousse tout le monde au dopage, y compris des employés de bureaux cherchant à sauver leur poste. 


Vélotaf - Je ne suis pas la seule -

 

    Je comptais bien vélotafer pour ce nouveau boulot (1), seulement peut-être pas tous les jours, ne serait-ce que pour pouvoir lire ; ce que les transports en commun autorisent lorsqu'ils sont empruntés dans de bonnes conditions, mais pas le vélo, pas très bien.

Voilà qu'avec la grève générale et des transports en communs parisiens en particulier, j'ai parcouru chaque jour environ 25 km. En deux fois sur un parcours presque plat, c'est très faisable, dès lors que l'on n'a pas d'ennui de santé particulier. J'en suis donc à 350 km environ cumulés et ma foi, si l'absence de possibilité de pointes sérieuses de vitesse empêchent que ça vaille pour entraînement de triathlon, c'est beaucoup mieux que rien.

Grâce à cet effort quotidien, je me sens en meilleure forme pour assurer le boulot, c'est particulièrement flagrant sur les début de journées de travail : j'arrive bien réveillée, bien échauffée, prête à soulever ce qu'il faut de cartons.

Je pense que bien des personnes que les grèves ont contraintes au vélo, si elles n'ont pas trop subi de mésaventures liées aux comportements des automobilistes pressés (2) et de certains 2RM, vont constater une réelle amélioration de leur condition physique et donc de leur quotidien et vont rester adeptes de cette belle façon de circuler.

Un billet de blog de Tristan Nitot rassemble bien les enjeux, n'hésitez pas à aller y lire : 

Le possible succès du vélo

 

Il n'y manque que la mention des petits bonheurs : le co-vélotaf, qu'il m'est arrivé de pratiquer (par exemple Coucou Sacrip'Anne) et les rencontres et retrouvailles.

Ainsi ce matin en allant bosser, j'ai croisé une belle petite bande de camarades de mon club de triathlon lesquels venaient de s'entraîner en course à pied, et même si je n'ai pas pu m'arrêter car arriver en retard au bureau peut se négocier mais arriver en retard pour tenir boutique signifie laisser des clients mal servis, nos saluts joyeux ont ensoleillé ma journée.

Il m'ont donné l'impression que la vie était belle, classe et facile comme dans les méthodes de langues ou les comédie musicale.

 

(1) À la librairie Les Mots et Les Choses, donc

(2) Not all automobilistes, il y a vraiment globalement un progrès. Seulement il suffit d'un gougnafier pour se retrouver en danger. 


Pour moi c'est plutôt 1986

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C'est en lisant ce touite que j'en ai pris clairement conscience (1) : alors que tout le monde évoque 1995 à propos des grèves actuelles, le souvenir qu'elles m'évoquent est quant à moi celui de 1986.

Sans doute parce que les voltigeurs de sinistre mémoire sont à nouveau à l'œuvre.

Mais aussi parce que ma situation personnelle au milieu de tout ce qui se produit présente des similitudes.

En 1986 je démarrais ma vie professionnelle et c'était fort intéressant et stimulant, j'y croyais pas mal, mes collègues étaient top. Je logeais dans une chambre de bonne tandis que mon fiancé faisait son équivalent de service militaire au Burkina Faso. Dès lors ma vie c'était bosser, lui écrire, et faire du sport - c'est là que j'ai commencé la danse avec Brigitte, dont les cours me manquent tant -. Il n'y avait pas encore de vélib mais pour aller bosser je pouvais marcher.

J'écoutais les infos à la radio le soir, lisais régulièrement des journaux (2). J'étais donc au courant des événements en cours. Seulement ma vie concrète et quotidienne était si remplie que bien que vivant et travaillant à Paris, je n'en voyais ni subissais rien. C'était comme si j'avais vécu ailleurs ou à un autre moment.

Aujourd'hui c'est un peu similaire. Je m'informe tôt le matin, tard le soir en rentrant. J'ai un travail intéressant et stimulant. J'essaie de maintenir des activités sportives. Et de ne pas perdre de vue tout le monde malgré la vie sur-occupée. Pour aller bosser, je peux prendre un vélo. Ce que je vois directement des grèves et des manifs, ce sont les conséquences en termes de circulation : des embouteillages à n'en plus finir, beaucoup de personnes à pied ou à vélo. C'est tout. De mes ami·e·s ou camarades de radio témoignent de leurs expériences en manifestation, c'est un peu comme s'il me faisaient le récit d'un lointain voyage. Mon trajet domicile - travail ne passant pas (ou : pas forcément) via Paris intra-muros, je n'en vois rien.

Et si comme en 1986 j'avais un voyage un peu lointain prévu et que sur place on me demandait Alors comment c'est en ce moment à Paris ? Je ne saurais dire que comme à l'époque, figurez-vous que je pars assez tôt travailler le matin, rentre tard le soir, circule par manque de temps fort peu entre mes trajets strictement nécessaires, et ce qui survient, je n'en vois rien.

Ceci est renforcé par le fait que mon organisation quotidienne pour pallier l'absence de transports en commun rend mes trajets plus longs en durée ; de ce fait je dispose d'autant moins de temps pour être dans la ville et non pas seulement aux prises avec ma vie. 

C'est donc assez logique. J'en éprouve pourtant, comme en 1986, une forme d'étonnement.

 

PS : Je m'aperçois qu'en période de surmenage professionnel, la plupart des infos m'arrivent comme autrefois par la radio le matin, via le radio-réveil enclenché pour que je me lève à temps pour aller travailler. Or ces temps troublés s'accompagnent de grèves à Radio-France, ce qui réduit mes possibilités d'entendre des informations avant de partir.

En 2019 acheter un journal de papier est devenu un luxe et n'est pas si facile - je peine à acheter une fois par semaine Le Canard Enchaîné, les kiosques sont devenus relativement rares quand il y en avait presque à chaque coin de rue -. 

 

(1) car je n'avais aucune idée qu'il y eût ces jours-ci des violences aux abords de lycées ; des blocages de lycées.

(2) En ce temps là, acheter Le Monde, prendre un café au café, même pour un petit budget, ça se faisait sans y réfléchir.


La journée de la courtoisie

 

    Ce lundi, malgré les grèves, la circulation était calme et le temps plutôt doux. J'ignore ce qu'il y avait dans l'air et j'ai regretté de n'avoir pas de caméra pour filmer mon trajet, car s'il y eut plus que d'avantage de la #GCUMerie (véhicules stationnants n'importe où de préférence sur les pistes cyclables), ce fut un festival de courtoisie de la part des automobilistes y compris à des carrefours où je m'arrêtais parce qu'ils avaient priorité (oui vous avez bien lu, au moment où je m'apprête à mettre pied à terre, l'automobiliste me fait signe de la main, Allez-y). Et ce à l'aller et au retour. 

J'avais mon bon vieux VTT donné par l'ami du Connétable, Fabien, ma tenue "de cosmonaute" habituelle : gilet et casque jaune, sur-pantalon, bandeau jaune fluo sur le sac à dos ; pour le trajet du soir, bonnes lumières ; tout pareil que les autres jours. Je ne roulais ni plus ni moins vite. Et le parcours est le même que depuis presque un mois, avec jusqu'à présent ni plus ni moins de mises en danger par les voitures qu'ailleurs.

Bref, je n'ai pas pigé ce qui a fait qu'en ce jour particulier tous les automobilistes se sont vis-à-vis de moi comportés avec élégance. Et comme ça rend la circulation à vélo plus facile, fluide et disons-le agréable.

Le truc un peu triste, c'est de s'en retrouver stupéfaite et émue. 

 

 

 


Les meilleurs moments de ma vie sont pour certains un peu pourris

Je n'y pense pas si souvent, mais je dois le reconnaître : parmi les meilleurs, plus forts et plus intenses moments de ma vie figurent ceux des concerts de Johnny en 1998 puis en l'an 2000 auxquels prit part la chorale dont je faisais partie.

Ils ont sans doute été le point de départ pour moi d'une évolution vers une libération, certes très relative au bout du compte, car très limitée par les tracas d'argent, mais qui m'aura permis si je meurs demain d'avoir le sentiment d'une vie âpre mais bien remplie et qui n'a pas trahie l'enfant que je fus (ni d'ailleurs personne d'autre, so far), et d'avoir fait quelques bricoles utiles aux autres et somme toute c'est ça qui compte. 

À vivre, petite choriste en aube blanche parmi 200, c'était grandiose ; l'énergie, la ferveur, dégagée par le public sont des sensations que je n'oublierais que si je perds toute mémoire.

Ce soir, alors que je préparais les extraits musicaux pour mon émission "Côté Papier" de mercredi, YouTube dans ses tantôt très WTF, tantôt très malignes, suggestions de videos à voir à écouter, m'a collé ça sous les yeux.

J'ai commencé à revoir, émue - sans doute que j'avais vu en différé des images du concert, il y a 21 ans, sur une vieille grosse cassette de magnétoscope, mais pas depuis -. Puis j'ai prêté attention aux paroles, que je n'avais guère à l'esprit car notre partie chantée était en notes tenues sur syllabes et non en textes et nous étions hyper-concentré·e·s sur la musique, j'avais vaguement à l'époque l'impression d'un Que je t'aime à la chasse (1) avec une invitée. Godverdomme, cette chanson, c'est juste en fait, une  justification bien velue de féminicide !   

Dans la mesure où le plus beau jour de ma vie so far est celui de l'annonce de la libération de Florence Aubenas et Hussein Hanoun alors otages en Irak, et que certes c'était un immense bonheur - je faisais partie active de leur comité de soutien -, mais directement tiré d'un malheur, même s'il cessait, je me dis que décidément, les meilleurs moments de ma vie sont pour certains un peu pourris. Du moins dans leurs fondements.

Il n'en demeure pas moins plutôt réconfortant de constater que cette chanson qui à l'époque passait crème, poserait quelques tracas à ses auteurs et interprètes si elle était créée aujourd'hui. Les temps changent, parfois en mieux.

 

(1) Bizarrement m'était resté la phrase contenant les mots chiens, chasseurs, hallali 


Adèle Haenel, respect

Je ne sais pas combien de temps la video restera, mais le courage de cette jeune femme, son intelligence dans le choix des mots, et le soin qu'elle met à élargir son cas. Le travail solide de Marine Turchi apporte un contrepoint d'une force elle aussi incontestable. 

Quant à l'homme incriminé, je suis persuadée au vu des exemples de personnalités abusives (pas sexuellement, mais de manipulation et de jouer de l'emprise que l'on a sur les gens) que la vie m'a fait croiser, qu'il est probablement persuadé d'être un mec bien puisqu'il ne l'a pas violée, et que peut-être même il s'attend à de l'admiration pour avoir su se maîtriser et qu'il se dit que c'est lui qui lui a permis d'accéder au métier d'actrice et que plus ou moins consciemment il considère légitime d'avoir eu quelques bons moments en "compensation". Par ailleurs on peut aussi croire qu'il se croyait réellement amoureux. Il se dit sans doute, Mais c'est inouï, c'est comme ça qu'elle me remercie !

Le fait est que pendant des siècles et des siècles et tant que les femmes étaient sans cesse soumises aux cycles des grossesses sans contrôle et des accouchements souvent dangereux, les hommes en faisait à leur guise, et nous les femmes n'étions là avant tout pour satisfaire leur désir et procréer. Toute l'organisation sociétale et chacune des religions monothéiste leur montrait qu'ils étaient dans leur bon droit. À l'orée de la fin du monde tel qu'il nous fut connu, il leur faut totalement changer de façon de concevoir l'ordre "naturel" des choses. Et admettre qu'il ne soit plus en leur stricte faveur. Ça n'est pas étonnant que pour certains ça ne soit pas simple. 
Le nombre de fois où constatant l'attirance d'hommes de mon âge pour des jouvencelles et tentant vaguement au moins par l'humour de signaler que Hé mais tu as quel âge toi déjà ? je me suis vue vertement renvoyer dans mes buts, y compris par des hommes que j'estime par ailleurs et qui ne sont pas des monstres ni des sales types, me laisse à penser qu'ils trouvent tout simplement que c'est normal et bien ainsi. Et certains sont sincèrement persuadés qu'il s'agit de (grand) amour.

Concernant le cas précis d'Adèle Haenel, une pensée pour celles et ceux qui ayant vu mais rien ou peu fait ou tenté d'agir mais sans succès, doivent se sentir mal, être au prise avec un sentiment de culpabilité. À la fois victimes et coupables, n'oublions pas qu'à leur place nous n'aurions sans doute pas su faire mieux (1). Pensées aussi pour les parents [au passage, la lettre à son père, cette force]

 

(1) Je suis persuadée qu'en admettant que j'aie fait partie du staff du film, j'aurais pu faire preuve d'un aveuglement absolu car comme elle était encore enfant ça ne m'aurait pas effleuré un seul instant que le type pour lequel je bossais fasse un truc pareil ou qu'à l'inverse si j'avais assisté à un moment compromettant, je l'aurais engueulé comme du poisson pourri et me serais fait virer illico presto, détestée y compris par la petite sous emprise.  Bref, les deux attitudes les plus inefficaces possibles.