La maladie de l'encre

    Capture d’écran 2018-12-23 à 21.59.21C'est un touite de Matoo qui a attiré mon attention sur un autre, de Métaninja que je ne connaissais pas et voilà que j'apprends que la forêt de Montmorency, composée à 70 % de châtaigniers voit cette espèce atteinte par la maladie de l'encre qui est d'autant plus redoutable que des périodes pluvieuses ont précédé des périodes de sécheresse. Pas de traitement connu à ce jour alors c'est un excellent prétexte, sous couvert de tenter de borner les zones contaminées et de sécurité (ça se conçoit, les arbres fragilisés aux racines peuvent tomber) pour procéder aux abattages et exploiter le bois.

Le communiqué de presse de l'ONF peut être consulté en suivant le lien de cet article.

Je l'avoue je commençais à croire à un projet immobilier monstrueux - il y avait bien un projet de centre commercial géant Europacity, qui même s'il semble être abandonné peut renaître ailleurs pas loin - et à une surexploitation forestière éhontée. Je reste un brin dubitative quant à l'ampleur des abattages. 

Une forêt qui se meurt c'est toujours triste. Il se trouve que c'est ma forêt d'enfance et d'adolescence, que j'avais retrouvée avec bonheur en 2016 par le double biais d'un joli emploi à Montmorency et de la pratique de la course à pied. Comme pour Taverny, ça n'aura été des retrouvailles que pour une forme d'adieu. 

Grand merci à Matoo et Métaninja pour l'info. C'est toujours mieux même en très triste de connaître une explication. 

Les arbres, les abeilles et les papillons se meurent et pas seulement ici. Les soubresauts politiques si sombres et violents soient-ils ne sont peut-être que secondaire face à un péril d'avenir qui semble se préciser. Corneilles, on compte sur vous qui êtes capables de raisonnements combinés

 


Le jardin d'acclimatation d'autrefois

 

    C'était LA grande sortie du dimanche de mon enfance, pas très souvent, car il fallait venir de la banlieue exprès et que ça coûtait cher (chaque manège, chaque attraction sauf le Guignol si mes souvenirs sont bons était payante séparément en plus d'un ticket d'entrée qui lui était modique).

Je me souviens fort bien des manèges représentés, moins des ours. Il y avait aussi des poneys que l'on pouvait monter, c'était ça mon bonheur. Les toboggans étaient en bois, c'était mieux d'être en pantalon, gare aux échardes sinon. Il y avait aussi un labyrinthe de glaces.

Le hic c'est que quand j'ai eu l'âge enfin de participer aux "vraies" attractions (comme les voitures que l'on voit avec des pré-adolescents), nous avions cessé d'y aller, la sortie étant devenue trop coûteuse et ma petite sœur moins intéressée que moi à son âge.

Je me souviens d'y être retournée en 1988 avec mes enfants via une organisation du Comité d'Entreprise de la banque, à l'occasion d'une éclipse de soleil qui tombait un midi de semaine. Nous n'avions pas vus grand chose car le temps était nuageux, mais un moment de quasi-nuit et le silence soudain des oiseaux, et puis d'être brièvement avec les enfants au lieu d'au travail, c'était bien.


Triste d'avoir eu raison enfant

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C'est ce pouët de Nate Cull qui m'y a fait songer : en fait notre époque est en train de donner raison à mes convictions enfantines, que les adultes ou les autres enfants s'étaient empressées de balayer d'un revers de main, d'une contrainte d'autorité, d'un ricanement.

Je me souviens très bien petite d'avoir tenté de lutter pour mon alimentation, avec des arguments qui, sauf concernant la préservation de la planète car comment aurais-je pu savoir que les élevages tourneraient à ce point ignoble d'industrialisation, étaient ceux des végans de maintenant.  Je n'avais pas les mots, à peine les arguments, Mais comment on peut manger des mammifères comme nous ? Mais le lait de la vache il n'était pas pour le veau ? ... et tout ce que j'ai réussi à faire c'est à ne pas me laisser imposer de manger du cheval (repas refusé alors que j'avais faim). C'était inaudible de la part d'adultes qui avaient soufferts de la faim enfants ou adolescents pendant la guerre, de la part de parents si fiers de pouvoir fournir des repas carnés au lieu de seulement le dimanche et de la soupe sinon, et dans mon cas comme j'étais réputée anémiée (1), on finissait de toutes façons par m'obliger, au nom de ma faible santé.

Je me souviens très bien, un peu plus grande, d'avoir été sensible au risque nucléaire (2), si j'avais été libre de mes mouvements je serai allée manifester à Flamanville et j'ai enquiquiné pas mal d'adultes pour qu'ils signent une pétition contre l'implantation d'une centrale à Plogoff (3), cette dernière protestation fut finalement victorieuse, quand je me rends au Guilvinec je me sens fiérote de la moi ado. [comme si ma si petite et limitée mobilisation avait été décisive, t'as qu'à croire].

Je me souviens qu'à la rentrée de septembre 1976 nous avions eu comme sujet de rédaction "Racontez un événement qui vous a marqué cet été", et que j'avais évoqué la catastrophe de Seveso, j'étais bien la seule. Je crois que j'avais eu une bonne note mais avec une remarque de la prof perplexe, qui n'avait pas songé qu'on puisse trouver marquant un événement général ; elle avait pensé que l'on parlerait de nos vies. Nous devions être deux ou trois dans ce cas, les autres ayant été marqués par des événements sportifs ou musicaux ou quelque chose de type mariage princier. J'étais en grogne permanente contre les avions qui polluaient l'air avec leur kérosène, il faut dire qu'avec Roissy tout proche il nous en passait beaucoup au dessus et une chieuse de l'empêchage des autres de jeter n'importe quoi n'importe où - c'était une époque où dans la rue, les gens jetaient par terre sans trop de scrupules qui un papier, qui un mouchoir de type kleenex, c'était récent, il n'y avait pas d'usage déterminé (4). Pour les mégots, la question ne se posait même pas, c'est intéressant qu'elle commence à poindre seulement ces dernières années, je crois que c'est parce qu'on supposait que le mégot c'était du tabac, un truc organique qui se dissoudrait. Contre l'usage de la voiture, je n'étais, en revanche, pas mobilisée : il y avait un conflit de loyauté vis-à-vis de mon père qui bossait dans une usine de construction automobile à Poissy, si l'usage se réduisait il pourrait perdre son travail. Je me bornais à me désolidariser des promenades du dimanche en voiture pour seulement se promener le dimanche en voiture, grande distraction des petites familles dont les chefs de famille avaient grandi lors d'un temps où avoir une bagnole était un suprême life achievement. On commençait tout juste à concevoir que fumer ne faisait pas de bien aux poumons de la personne qui le faisait, et que vraiment quand il y avait un embouteillage, l'air faisait tousser. Mais de là à penser à la tabagie passive et au fait que le petit pot d'échappement de ta petite voiture crachait l'encrassage des poumons du passant, il y avait un gouffre d'ignorance confortable.

En revanche nous étions très conscients que si l'humanité continuait à proliférer à la même vitesse, les ressources de la planète s'épuiseraient. Seulement les progrès avaient été si fulgurant lors des trente dernières années que l'on faisait une confiance éperdue en "les savants du futur" qui sauraient nous sortir de là, on mangerait des trucs en pastilles comme les cosmonautes dans leurs fusées.

Enfin je me souviens que Le président Carter (5), dans ses efforts, n'avait pas été pris très au sérieux - quand on pense quel président finalement fort décent il avait été quand on voit ce qui est maintenant au poste qu'il occupa -. Pour ma part à seize ans, je me rassurais en me disant vaguement que s'il allait faire plus chaud on allait moins utiliser de mazout de chauffage et que donc ça ralentirait qu'il fasse plus chaud. Et puis que la France se retrouve potentiellement avec le climat de l'Italie, je trouvais ça plutôt chouette comme perspective, en fait.

À part ce point d'optimisme juvénile, je me rends compte que l'époque et l'évolution de la situation ont rattrapé mes objections enfantines ou adolescentes, et j'avoue que c'est terrifiant. Je suis si triste d'avoir eu jadis raison.
Quant aux savants capables de nous tirer d'affaire, même si la technologie a progressé plus encore que dans nos imaginations les plus débridées, rien n'a changé, on les attend.  

 

(1) Je l'étais, mais plus sérieusement encore que ce que l'on croyait
(2) À 12 ou 13 ans je suis tombée en vocation sur tout ce qui concernait les atomes, un an après la relativité et au lycée la physique quantique.
(3) Un résumé des luttes de l'époque qui me semble correspondre assez bien aux souvenirs que j'en ai par ici.
(4) On a pu observer la même chose avec les téléphones portables, les premiers temps les gens faisaient n'importe quoi car pour beaucoup s'il n'y a pas un code auquel se conformer, c'est leur confort personnel sans gêne qui l'emporte. 
(5) J'ignore pourquoi mais on disait Nixon, puis Reagan, et les Bush furent père ou fils mais Carter c'était Président Carter, de même que Kennedy, c'était plus souvent Président Kennedy que Kennedy tout court.  


34 ans après - lecture du livre de Denis Robert et ce qu'elle fait revenir -


    Il y a une dizaine de jours, je suis tombée sans l'avoir cherchée sur la série d'émission de France Culture concernant l'affaire Gregory, dans lesquelles Denis Robert lisait des extraits d'un livre qu'il a publié récemment et qui reprend l'essentiel de ses articles de l'époque complété des derniers développements. 

Pour autant qu'il m'en souvienne (1), je ne faisais pas partie des personnes passionnées par "L'affaire Gregory". Or ces émissions, qui m'ont fait lire le livre de Denis Robert (2) et le livre lui-même m'ont accrochée.

Une conversation avec Le Fiston m'a montrée que les nouvelles générations n'ont parfois pas même entendues parler de ce qui est devenu plus qu'un fait divers, un fait de société et quelque chose qui marqua tout le pays, avec une force qu'on connaît moins de nos jours où chaque affaire, du fait des flux d'informations internationaux et multiples tient l'attention publique moins durablement.

J'ai donc envie de rassembler mes souvenirs et quelques réflexions, de quelqu'un de quelconque qui vivait en ce temps là dans le pays où ce fait divers eut lieu il y a 34 ans de ça. Et ce que ça fait au fil du temps.

Comme je dispose de peu de temps, ça sera probablement peu articulé, plutôt du vrac. Je ne prétends rien résoudre, je n'ai pas tous les éléments, ni tout lu, et mon intérêt est récent et lié à la qualité du travail du journaliste joint à l'effet : passage du temps. 
(en fait je n'en reviens pas d'être encore là 34 ans plus tard et pouvant me rappeler)

 

*                    *                       *

1984

À l'époque de l'assassinat de l'enfant, je suis étudiante en 2ème année à l'ESTP. Occupée la semaine par les cours et tout le travail à fournir - moins une charge délirante qu'en classes prépa mais quand même : des projets à remettre à plusieurs, des oraux à potasser ... - et le week-end par aller voir les parents et donner de petits cours de maths pour tenter de ne pas dépendre entièrement d'eux financièrement. Les vacances sont le plus souvent garnies de stages sur chantier. Je vis en cité universitaire avec mon amoureux (devenu le père de mes enfants). Nous n'avons pas encore d'enfant - je crois que ça compte dans la perception que l'on peut avoir de ces drames qui constituent l'affaire -. J'ai été très malade en juillet 1984, une mononucléose et à l'automne suivant je peine encore à tenir le rythme.

Nous disposons d'un budget serré, ce qui fait que j'achète peu de journaux, même si j'aime en lire et qu'à l'époque l'achat d'un quotidien, comme boire un café dans un café ou acheter le pain, représentent de faibles dépenses même pour les petits revenus. Il n'y a pas l'internet pour les particuliers. Seuls quelques élèves ingénieurs dont les parents sont fortunés peuvent se payer les premiers ordinateurs personnels. Les téléphones portables n'existent pas encore. On doit appeler de cabines et un appel coûte cher dès lors qu'il n'est pas strictement local et se prolonge. Dans notre chambre de la cité universitaire, pas de télé. Nous voyons en revanche le week-end quelques JT en passant, des bribes, selon que nous sommes chez les parents de l'un ou l'autre. Notre principale source d'infos est la radio. Radios périphériques, toutes fraîches et encore assez militantes. Un peu aussi France Info. Et France Inter. 

Je suis une lectrice occasionnelle du Monde et de Libé. Une lectrice régulière mais en décalé du Nouvel Observateur auquel mon père est abonné. Biberonnée aux Agatha Christie comme je l'ai été, je suis restée une grosse lectrice de romans policiers. 

Je ne sais plus comment nous avons pour la première fois entendu parler de la mort de l'enfant, pour autant je suis persuadée d'avoir pensé, Quelle horreur ! Pauvres parents, tout en me demandant pourquoi ce fait divers parmi d'autre était évoqué au niveau national. Il y a hélas bien des enfants qui disparaissent ou meurent assassinés, et pour certains ça reste un drame régional, ou cité dans les médias nationaux mais brièvement. Je pense que j'ai été surprise assez vite qu'on en parle tant et m'être dit que c'était peut-être parce qu'il y avait une histoire de lettres anonymes menaçantes. Je crois me souvenir de m'être demandée, Mais comment peut-on en vouloir à ce point à des gens pour tuer leur gosse de 4 ans, et aussi mais quelle lâcheté. 
M'être aussi posé des questions quant à l'écart entre des idées générales que l'on peut avoir, j'étais très satisfaite de l'abolition en France de la peine de mort, et ce qu'on peut faire lorsqu'on se retrouve pris dans un cas concret : je me disais que si j'étais un parent d'un enfant qu'on assassinait et que je savais qui l'avait fait, je serais bien un peu capable d'aller tuer l'assassin, au grand jour, sans chercher ensuite à fuir. Je ne me disais pas que ça serait bien, et je pense sincèrement qu'ajouter de la violence à de la violence ne produit que du pire en pire, mais que ça serait plus fort que moi.

Et puis j'avais ma vie quotidienne intense et surchargée et je n'y ai plus pensé. Mais je restais étonnée du fait qu'on en parlait tant, encore et encore aux informations. C'est un fait divers, terrible pour les personnes concernées, mais n'y a-t-il pas dans ce pays, en Europe ou dans le monde d'autres faits ou débats plus importants.

Je me souviens d'avoir éprouvé exactement le même genre de surprise lors de la mort de Lady Di. Quelque chose survient, qui est bien triste, on est tous d'accord, mais qui au fond ne devrait concerner que les gens concernés - contrairement par exemple avec une série d'attentats qui ont des revendications politiques, qui concernent l'ensemble d'une nation, ou la mort de jeunes poursuivis par la police et qui se font électrocuter dans un transfo : certes un fait divers au départ mais qui dit tant sur l'état du pays, la vie de ses habitants dans certains quartiers, les relations avec les forces de l'ordre -. Sauf que voilà, d'un coup, ça prend d'émotion tout le monde, les médias font de l'omniprésence, le peuple ne parle plus que de ça. Alors qu'à la base, c'est un drame lié à des circonstances et des haines locales et non reproductibles. 

Malgré l'emballement, à mon échelle, j'ai peu de souvenirs de conversations tant entre camarades de classe que dans nos familles. Ça se passe plutôt d'entendre des gens au café ou dans les transports en commun. Peut-être même que si l'un de nous tente d'en causer, on lui dit, ça va, c'est triste mais on n'y peut rien, on n'a pas de temps à perdre, nous, on doit bosser.

Dans mon souvenir, très vite Bernard Laroche, un oncle de la victime est inculpé, une gamine de la famille, témoin de l'enlèvement aurait craqué et avoué. Très vite aussi elle revient sur ses dires. 
J'ai l'âge de me rappeler très bien comment j'étais à 15 ans et de me dire Pauvre gamine et trouver bizarre qu'on puisse interroger seule quelqu'un de pas même majeure. Je trouve bizarre aussi que ça soit une seule personne, l'assassin et le fameux "corbeau" évoqué un peu partout. Je voyais bien un crime collectif, même si ça n'était pas dans un train.

Et puis : on oublie, on a d'autres choses à faire, on bosse, on vit.
Il me semble que nous ne sommes pas mêmes conscients que ça continue du côté des médias.

Souvenirs d'une vague surprise passant devant un kiosque à journaux avec en Une d'un magazine à gros tirages encore des photos concernant l'affaire. Tiens, ils en sont encore là.

Souvenir aussi d'avoir entrevu le juge Lambert à des infos télé, l'avoir entendu parler, et m'être dit, On dirait un petit cheffaillon à la banque (3), c'est pas avec celui-là qu'ils résoudront le crime. Il me semble d'emblée si nul que je me dis que le gars qui a été en prison n'est forcément pas le bon.

 

1985 

Je crois qu'on zappe complètement que Bernard Laroche a été libéré, peut-être parce que nous sommes allés en Normandie pour les fêtes de fin d'année  (pas certaine de l'année, il se peut que je confonde). Normandie où il n'y a pas la télé, ni le téléphone et où nous n'écoutons pas même la radio puisqu'en présence de mes parents. Peut-être que j'entends quelques flashs d'infos en écoutant sur mon walkman ?

En revanche lorsque son assassinat est annoncé, là, nous avons capté. 
Et je crois que la première pensée aura été : Wouahoh ! et guère plus articulée que cela et très très mélangée. Une sorte d'admiration pour le père de l'enfant tué en octobre, tout en se disant qu'il a mal fait parce qu'il vient lui-même de créer un orphelin. Et puis, s'il s'était gouré ? Un peu de compassion pour l'homme assassiné si toutefois ça n'était pas lui le coupable.

Peut-être qu'après ça, je lis un peu des articles et ceux dans Libé avec l'impression que c'est un des rares journal où subsiste un vestige d'impartialité. 

Je me souviens d'avoir été surprise que le juge n'ait pas été sanctionné car même en n'ayant pas tout suivi c'était tellement Chronique d'une mort annoncée qu'il aurait dû prendre les précautions qui s'imposaient. 
Je me souviens d'avoir pensé que si j'écrivais un polar je pourrais y mettre un coupable qui tue quelqu'un qui avait été soupçonné pour encore mieux détourner les soupçons et que parce que puisqu'il aurait déjà tué une première fois il ne serait pas à ça près. Mais que c'était une réflexion technique et que je ne pensais pas que ce père-là ait pu tuer son fils. 

Ensuite il me semble que sauf à suivre les gazettes, ce qui n'est pas notre cas, hé bien voilà, le père de l'enfant Gregory est en prison parce qu'il a tué l'assassin de son fils et tout est vraiment pas bien qui finit mal, mais c'est finit. Quand même, s'être demandés, pourquoi dans cette famille ils s'en voulaient comme ça ? (Je veux dire : pour le premier assassinat, celui de l'enfant)

Du coup apprendre que la mère est arrêtée est une totale surprise. Je crois que c'est quelqu'un qui plaisante, un canular. Je pense que bon sang si ça n'est pas elle, voilà une mère orpheline de fils, dont le mari est en prison parce qu'il a fait justice lui-même et qui en plus est accusée de la pire horreur.
Je me dis aussi, sans savoir trop de détails, que pour qu'un juge ait décidé cela c'est qu'il devait avoir d'importantes preuves.

Il se trouve qu'avec quelques camarades de classe et sous l'égide d'un de nos professeurs les plus dynamiques, nous avions entrepris une session d'évaluations des modes d'évaluations pour des candidatures. L'originalité de la démarche m'avait intéressée : il s'agissait de se prêter à toutes les sortes possibles de tests de recrutement et autres modes d'évaluations d'une personnalité qui se pratiquaient à l'époque. En ce temps-là des tests d'agilité de l'intelligence, des tests de personnalité par questionnaires, des analyses graphologiques étaient ce qui se pratiquait le plus fréquemment. Nous avions aussi été évalués par une morphopsychologue de talent. 
Il en était ressorti que le méga bullshit c'était l'astrologie (not such a surprise), que la graphologie était la moins fiable, en particulier concernant les gauchères et gauchers et que la morphopsychologie était en revanche d'une efficacité stupéfiante. Seulement c'était sans doute lié au fait que notre interlocutrice était très forte, que c'était le vecteur qu'elle s'était choisi, mais que rien qu'en nous observant quelques minutes et en nous écoutant parler, même sans cette grille de lecture elle nous aurait stupéfiés.

Du coup en lisant quelque part, peut-être dans une salle d'attente médicale, que les preuves contre la mère du petit assassiné étaient des collègues qui l'avait vue poster une lettre et par ailleurs des analyses graphologiques, je m'étais dit que c'était quand même léger pour accuser une mère du pire des crimes possible.

C'est alors qu'il y avait eu la lettre de Duras, publié dans Libé.

Et soudain, ce qui était resté pour moi un fait divers terriblement triste avec un épisode de western rajouté et une probable erreur judiciaire très très moche en cours, devenait autre chose. 

De Duras, j'avais lu "L'amant" sans trop apprécier ni comprendre mais en comprenant que je comprendrais sans doute plus tard et que j'étais trop jeune pour apprécier. D'ailleurs j'avais une admiration induite, ce qui prouvait que j'étais admirative de la qualité d'écriture. Ce que j'avais pu savoir ici ou là de la vie de cette dame m'avait plutôt impressionnée. 
Et puis soudain ce document, ce texte qu'elle commet. Et de m'être dit, Mais ça va pas la tête, hé, madame, vous parlez de vrais gens, là, pas de personnages, de vrais gens avec un drame et un enfant mort dans une tombe dans un cimetière.

À un moment je me suis demandée si ça n'était pas fait exprès pour que les assassins ne commettent en réaction une erreur - j'avais toujours une impression de collectif, et après sa mort m'étais dit que Bernard Laroche disait sans doute vrai quand il affirmait n'avoir pas tué le petit, mais qu'il pouvait être le ravisseur, et d'autres après, voulant planquer le gosse le temps d'effrayer les parents avaient raté leur coup, étaient allés trop loin, ou que le môme trop malin les avait reconnus, bref que ça avait dérapé -.

Je crois me rappeler, faux souvenir recomposé ou vrai souvenir ?, que dans le même journal du même jour un papier beaucoup plus calme (et peut-être de Denis Robert) faisait la part des choses et évitait de crier au loup avec la meute en accusant la mère.

Le souvenir de l'époque c'est d'en entendre parler cette fois par tout le monde partout. Et que la culpabilité de Christine Villemin semble acquise. Que les gens sont horrifiés tout en la plaignant. Que ça discute sévère de savoir si sa libération était justifiée ou non. J'ai le souvenir de défendre plus d'une fois le bénéfice du doute. Que c'est une horreur supérieure de l'inculper si elle n'y est pour rien que de la laisser en liberté si elle y est pour quelque chose. Mais personne ne m'écoute tout le monde veut un ou une coupable, une théorie.

Je me souviens de m'être demandée si je vivrais assez vieille pour connaître un jour le fin mot de l'histoire. 

 Ce que le livre de Denis Robert m'apprend car j'ai l'impression que nous n'en savions rien c'est que le fameux corbeau procédait aussi par appels téléphoniques et que Christine Villemin à un moment fut en grève de la faim.



Les années suivantes 

Notre vie avance, toujours très remplie ; peu de temps pour suivre la suite de la suite des suites.
Je me souviens néanmoins de m'être réjouie de la libération du dessaisissement du juge incompétent, de la libération du père du petit et plus tard du fait que la mère ait eu un non lieu et ce père un jugement aussi équitable que possible : une peine de prison ferme parce qu'il avait tué et que sauf en cas de guerre, ces autorisations à chacun de virer serial killer, on n'a pas le droit, mais qui lui permettait de sortir rapidement compte tenu des mois de préventive. Je me souviens que ça n'était pour moi pas une surprise que le procès de Jean-Marie Villemin n'ait pas permis à la vérité de se faire jour.

Ce que le livre de Denis Robert m'a permis de piger, ce sont les enjeux financiers, des sommes d'argent importantes mais qui pour l'essentiel sont allées dans les poches des avocats ou dans la famille du meurtrier potentiel mais qui lui-même assassiné était ensuite passé victime. Qu'au fond c'était peut-être ça le pire tout le business autour de l'affaire, l'énormité des sommes d'argent, de ce que les journaux étaient prêts à débourser pour des photos rapaces en exclusivité, de ce que les avocats touchaient.

2017 et ensuite 

C'était pour moi une année difficile, avec un deuil majeur et tout ce qui s'ensuit, mais les nouveaux rebondissements de l'affaire donnaient l'impression que quelque chose en sortirait enfin. Quand j'ai entendu (au radio réveil, je crois, un matin) que le juge Lambert s'était suicidé j'ai cru qu'il avait enfin eu un éclair de lucidité et que c'était par accablement d'avoir mesuré le mal qu'il avait fait. 

Le livre de Denis Robert nous apprend qu'au contraire, il a laissé des lettres pour défendre envers et contre tout que c'était la mère qui fut infanticide, comme si le fait que lui se donne la mort allait prouver qu'il avait raison. Ça n'a pas loupé : résurgence des théories de type C'est elle la coupable sur les réseaux sociaux.

Je crois que les dispositifs décisionnaires dans le droit français ont depuis évolué, il y aura également eu l'affaire d'Outreau pour montrer que trop de pouvoir à une seule personne pouvait conduire à des erreurs judiciaires dramatiques, seulement pour tous les protagonistes de l'affaire Gregory, c'était trop tard. Même si la justice avait retrouvé un semblant de niveau respectueux de par le travail de Maurice Simon le président de la cour d'appel de Dijon. Seulement voilà tant de pièces à conviction ou d'étapes de la procédure dans les premiers temps avaient été rendues inexploitable que c'était un peu tard. 

 Il n'en demeure pas moins que ce qui au tout début à l'époque m'avait paru comme un fait divers comme hélas tant d'autres, a fini par devenir vraiment une affaire emblématique de l'état de fonctionnement du pays. 

Après lecture du livre, je me pose encore des questions qui m'étaient venues à l'esprit à l'époque : pourquoi ont-ils toujours pensé à un enlèvement en voiture ? Quelqu'un pouvait être passé à vélo ou à pied et que l'enfant connaissait, qu'il aurait suivi sans se méfier. Et qu'une voiture ensuite ait servi au transport mais plus loin ? D'où était venue la binarité : si ça n'était pas Laroche c'était la mère du petit l'assassin, alors qu'il y avait tant et tant de possibilités ? Pourquoi n'a-t-il apparemment pas été envisagé que l'enfant ait quitté seul l'avant de la maison et que ce soit ultérieurement parce que quelqu'un qui en voulait aux parents l'ait vu seul un peu plus loin que le passage à l'acte de tenter de mettre à terre le père en frappant le fils ait eu lieu ? Pourquoi le cachet de la poste de la fameuse lettre qui annonçait le crime semblait-il à l'avance n'a-t-il jamais été remis en question ? Et si l'heure figurant sur celui-ci ou le jour n'étaient pas les bons ?

Il est frappant également de constater combien l'exact même drame survenant de nos jours aurait peu de chance de rester irrésolu : il y aurait des téléphones portables bornant ici ou là, des photos d'amateurs révélant parfois par hasard la présence de telle personne ou de tel véhicule ici ou là à un instant donné. Peut-être qu'avec l'internet les gens même du même endroit vivraient moins dans leur jus et seraient moins à même de ruminer leurs rancœurs. 
Il y aurait eu des traces ADN exploitables et les enregistrements vocaux le seraient également. Le ou les corbeaux auraient utilisé les mails ou les réseaux pour envoyer leur venin et l'on aurait pu identifier leur adresse IP.

Je me demande si un jour viendra où cette affaire sera élucidée, peut-être par le biais d'une confession posthume laissée par écrit puis retrouvée. 

 

(1) Il faudrait que je me replonge dans mes diarii de l'époque, peut-être que j'y découvrirai qu'elle m'avait fait beaucoup penser.
(2) "J'ai tué le fils du chef" chez Hugo Doc paru en février 2018
(3) J'avais deux fois fait job d'été en agence bancaire 

doc :
un bref résumé video via Le Monde pas trop simplificateur ici
une chronologie de l'affaire, via l'Est Républicain
un entretien de Denis Robert pour Public Sénat
un entretien de Patricia Tourancheau et Denis Robert pour Telerama
le plus récent développement au moment d'écriture de ce billet : Le conseil constitutionnel saisi (article du Monde)

    


Bilan générationnel


    La naissance d'une petite Maée du côté familial de l'Homme de la maison, et que je salue bien, vient rendre le bilan générationnel familial élargi parfait sur l'ensemble des années 2016 à 2018 : Trois décès pour la génération n-1 dont il ne reste plus, tous côtés confondus, que deux représentants sur vingt-deux (en comptant les alliés ; la génération n-2 ayant disparu sauf pour une personne avant que nous n'ayons vingt ans), trois naissances pour la n+2.  
Nous renouvelons sans accroître la surpopulation. Quel sens familial de l'éco-responsabilité ! 

(Je plaisante mais je suis très heureuse pour tous ces jeunes parents dont j'admire le courage (1), et je suis particulièrement émue pour la jeune maman dont je me souviens de la naissance même, d'aller rendre visite à sa propre mère à la maternité)

 

(1) Lorsque nous-mêmes nous étions reproduits, le monde était assez coupant mais non sans perspectives d'améliorations, tant à titre individuel (nous pouvions penser sincèrement qu'en bossant dur comme nous bossions nous nous en sortirions) que collectif (des menaces guerrières et écologiques pesaient mais on pouvait supposer que des avancées sauveraient la planète et la mise de l'humanité, et surtout c'était la fin de la guerre froide ce qui donna l'illusion d'un monde apaisé). C'est moins le cas vingt à trente ans plus tard. Du coup bravo aux jeunes générations de ne pas nous (total collectif) avouer vaincus.

 


It didn't seem so long ago


    Je profite d'une journée à la BNF pour compulser les archives de l'internet à la recherche de blogs disparus. Au départ à la recherche d'un billet pour m'en rafraîchir le souvenir, puis dans le même mouvement qui autrefois enfant me faisait disparaître des heures dans le dictionnaire, de lien en lien vers de plus en plus de retrouvailles.

Dans ces cas-là tôt ou tard, je finis ou je commence toujours par retomber sur le blog de La fille aux craies. Il faut dire aussi qu'elle n'a pas cessé, jamais, de me manquer et que certains de ses billets emblématiques, me sont restés. Je ne peux pas ne pas penser à elle lorsque j'ai une serviette rêche entre les mains, ni songer "levrette" dès que je lis le mot "missionnaire" et rigoler in petto bêtement, en mode adolescent, et ça c'est d'elle que je le tiens (1). 
Pour qui ne l'a pas connu il faut savoir qu'elle souffrait de mucoviscidose, qu'elle a subi une opération pour une greffe à l'été 2011 et qu'elle n'a pas repris connaissance. Elle avait pris soin de nous relier ses ami-e-s plus lointain-e-s aux plus proches avant de partir à l'hôpital et je lui en reste infiniment reconnaissante.

Dès lors son blog s'arrête là : 2011. Fin juin.

Pour d'autres l'activité de blogage s'est arrêtée comme suite à certains événements, moins dramatiques, de la vie, combinés à l'avènement des réseaux sociaux et à la conscience que tout ce qu'on pouvait laisser comme traces écrites, audio, vidéo ou photographiques pouvaient se retourner contre nous.

Parmi d'autres, le blog d'un ami, pas revu depuis trop longtemps : dernier billet 2015.

Et c'est intéressant. Au delà de la part affective. 

Qu'est-ce qui fait qu'on se retrouve ou non à une époque différente ?


Les écrits de 2015, c'est du presque maintenant. Ce qui est raconté, du moins ce que ce qui est raconté laisse percevoir de la ville, de la société, des rapports entre les gens, ça pourrait être au printemps dernier, ou à l'automne qui a précédé. Ils ont encore une couleur, une qualité actuelle. Y compris ceux, ancrés dans leur date, concernant les attentats à Paris cette année là.

Les écrits de 2011, c'est déjà un autre temps. Pourtant sont déjà là les téléphones et les ordis et l'internet répandu, et les réseaux sociaux ; certes des événements politiques importants ont secoué le monde : les révolutions du printemps méditerranéen, les attentats en France (et pas seulement là), l'élection de Trump, le Brexit ... mais ils n'avaient pas d'influence si directe sur la vie d'une personne de la classe moyenne en France. Et puis ça vaudrait pour 2015 aussi pour certains événements et d'autres aussi. 

Ça n'est pas non plus un prisme personnel : en 2011 j'avais déjà entamé la reconversion qui est la mienne aujourd'hui. Je n'applique donc pas un filtre "Ma nouvelle vie" à ce que je lis. J'étais déjà dans l'idée de me mettre au triathlon, seul a changé le passage de l'idée à la mise en œuvre. Ma vie amoureuse n'a pas tant évolué. Il y a eu des deuils, des disparitions. Mais pas au point de devoir considérer "un après / un avant". Sauf pour l'assassinat d'Honoré parmi ses collègues. Même si ce fut, comme le fut 9/11 et mondialement une sacré commotion. Seulement je ne crois pas que ça ait changé les choses pour tout le monde à ce point-là. 

Au point que des écrits quotidiens personnels de 2011 semblent d'un autre temps, un temps d'avant quand ceux de 2015 restent pour l'instant de l'ordre de Comment ça trois ans ? Qu'est-ce que ça passe vite !

De quoi est faite la sensation d'époque révolue ?
J'aimerais pouvoir en discuter avec les ami-e-s disparu-e-s. 

 

(1) Bien d'autres choses encore. 


État d'âme

 

    Ce luxe que c'est, car ça nécessite que les choses soient calmes et l'emploi du temps pas trop bousculé.

Noté donc ceci ce matin sur FB, et comme je me dis qu'il y aurait sans doute matière à un billet je le reprends ici 

Dans la continuité d'une conversation récente, constate grâce à un rythme de vie plus calme revenu (première période depuis avril 2016) qui me laisse le temps de penser, que celle et ceux qui sont brutalement partis me manquent effectivement comme des morts. C'est-à-dire que je pense à eux, je les aimerais encore là, mais c'est une personne figée telle qu'en mes souvenirs et qui n'est pas la personne qu'ils sont quelque part ailleurs avec d'autres actuellement.
(et que j'ai très envie de revoir les ami-e-s perdu-e-s de vue ces dernières années pour cause de sur-activité et zéro temps disponible, mais ça, ça n'est pas surprenant)

avec son PS

Le hic étant qu'avec les vols subis en 2017 et le téléphone puis l'ordi avec l'agenda et le répertoire attenant, je n'ai plus aucune coordonnées d'un certain nombre de personnes qui me sont chères (tout en ayant récupéré par voie automatique des contacts principalement téléphoniques dont je n'ai plus la moindre idée, anciens collègues ? rencontres professionnelles ponctuelles ? blogueurs des tout débuts ?)

Ici j'ajouterais qu'alors que nous ne nous connaissions que de vue et pour moi de lire ses écrits, il y a un réel poids de l'absence de Mathieu Riboulet. Sans doute parce qu'il était proche de pas mal d'ami-e-s pour qui il a beaucoup compté - il présentait les gens les uns aux autres qui ensuite en faisaient quelques choses, visiblement c'était en lui comme un don d'association -. Bien sûr l'omniprésence de son absence au colloque Bessette a renforcé ce sentiment, cette sensation. Mais elle pré-existait. Son fantôme me demeure présent. Comme l'est celui d'Honoré.
Sans doute qu'au fond de moi je refuse qu'ils soient totalement définitivement absents. 

 

 

 


Jeter vite

 

    À force de ranger, à force de trier, je me suis rendue compte de quelques petites choses. Les voici 

(à compléter)

Le syndrome du souvenir personnel manuscrit

Je suis incapable de jeter toute trace d'écriture manuscrite de quelqu'un qui a disparu (mort ou rupture à caractère définitif). C'est curieux mais c'est comme ça. Ainsi de notes retrouvées écrites par mes parents, de celles qu'on prend pour soi, un relevé de cotes en bricolage, une liste de courses restées dans une poche de manteau. 
Du coup j'ai entrepris un grand ménage de mes propres gribouillis histoire de n'alourdir personne quand je serais partie en admettant que la descendance ait hérité de ce syndrome.

- Je suis peu capable de jeter une correspondance manuscrite. C'est mon côté vieille école. Je garde vos cartes postales. 
Pour la correspondance dont j'ai hérité, c'est pire (cumul des deux syndromes)

 

Le syndrome de la relique sociologique

Pour des tas de papiers, documents plus ou moins administratifs, je jette dès qu'il n'y a pas de délai de conservation légal à observer.
Sauf que.
Parfois le boulot n'a pas été fait dans le droit fil du temps.
Et du coup.
Ce ticket d'achat d'un équipement sportif, retrouvé quinze ans après s'est transformé en signe sensible de ta reprise d'une activité qui t'a menée un peu loin.
Difficile à jeter.
Cette addition de restaurant, sans grand intérêt sur le moment, encore lisible car manuelle est devenue souvenir d'une des dernières sorties faite à deux l'esprit libre, sans tracas de baby-sitting, avant la venue des enfants.
Ce billet de train d'un temps où tu le prenais souvent s'est insidieusement transformé en vestige d'un temps révolu.
Et d'une façon plus générale, diverses factures à l'encre persistante deviennent des traces d'anciens modes de consommation, de prix pratiqués qui paraissent incroyables tant les tarifs se sont élevés, de pratiques disparues (développements de photos argentiques, si courantes en leur temps, si rares à présent). 
Dès lors alors que je les aurais jetés sans hésiter en leurs temps, les voilà pourvus d'un intérêt "historique" et plus difficilement éligibles au recyclage.

C'est même totalement impossible pour certains documents concernant les parents, d'anciennes quittances de loyer, factures de gaz ou d'électricité, sans même parler des feuilles de paie ou de certains relevés de prestations sociales : parfois écrites à la main, sur des bristols couleurs cartons pâles (1) voire orangés, ils ressemblent désormais à des pièces de musée. Je ne peux que les garder, bien archivés.

Moralité : pour toutes les paperoles qui même en notre temps de dématérialisation nous échoient, il convient de prendre une décision rapidement, conserver si nécessaire (garanties, assurances, justificatifs requis) mais sinon jeter, et jeter vite. Avant que le temps ne les équipent d'un air injetable d'autrefois.

 

(1) Était-ce leur couleur d'origine ou un blanc cassé qui a évolué ?

 


L'absence du net


    Alors que la neutralité du net est sérieusement en danger (ça n'est pas nouveau mais la menace se précise), voilà que je reçois un bien triste courrier, qu'étrangement je m'attendais à recevoir depuis quelque temps tout en me disant Ça va pas la tête ?, pourquoi même si ce que tu crains advenait, t'écrirait-on : une ancienne amie, perdue de vue depuis longtemps car nos vies avaient vraiment trop divergé, est morte en octobre.

J'écrirai ce week-end un billet en son honneur, mais sans y joindre de photo : elle ne voulait pas de photo d'elle sur l'internet, elle n'aimait pas l'internet, et n'utilisait que ce qu'un usage professionnel nécessitait. Et encore, les réseaux sociaux commençaient tout juste leur apparition lorsque nous avons divergé. J'ai regardé : elle aura réussi jusqu'au bout à n'y pas apparaître, les seules traces qu'elle a laissé sur la toile sont celles de travaux professionnels dont je soupçonne la publication d'être automatique ou du moins difficile à empêcher. Il n'y a aucune photo d'elle. 
Ce qui tient de l'exploit

À l'époque où elle affirmait haut et fort ne vouloir figurer nulle part, vraiment nulle part, je m'étais posé la question de Pourquoi diable publierais-je une photo d'elle ?

Ce soir j'ai la réponse : en hommage, tout simplement.

Mais je respecterai ce à quoi elle tenait, son invisibilité numérique. 


Ça sera comme ça toute cette semaine et d'autres et d'autres jours encore

 

    C'est encore une belle semaine de librairie, intense et vive. Au fond j'adore ça. Et je suis de fait moins crevée en bossant à fond les manettes que lors d'emplois qui étaient trop faciles pour moi (quant à l"Usine", avant, n'en parlons pas). 

Seulement voilà, Philippe Rahmy est mort et même si nous nous étions tout au plus croisés une seule fois (1), je pense à lui, à son travail inachevé, ses proches qui peut-être ont vu un peu la fin venir alors que nous autres, non. Je venais de discuter avec quelqu'un qui allait lui demander s'il pouvait éventuellement venir à la librairie, et voilà que tout est trop tard.

Son absence ne me lâche pas.

Ou par moments de concentration sur une tâche urgente. Ou une conversation intense, comme celle de ce soir au sujet d'écrire avec Frédéric et Stéphane. Et encore même pas, écrire, ça m'a refait penser à lui (comment ne pas ?).

En rentrant je lis un hommage écrit par Sébastien Rongier. Un autre par Marie-Josée Desvignes. 

Ça paraît fou qu'il ne soit plus là.

Je tente de faire diversion avec une des videos de François.
Ça ne fonctionne qu'en surface.

Je crois au vu de sa page facebook qui est encore active et où se rassemblent les témoignages de cousin-es, d'ami-es, que je suis loin d'être la seule à penser à lui, à déplorer que tout soit fini.

Elle me fascine et m'émeut mais ne change rien aux pensées de fond pour le camarade mort. Certains jours plus que d'autres on aimerait croire au paradis.

 

(1) En fait je ne me rappelle même plus si j'ai rêvé qu'il était à une soirée remue.net à laquelle j'ai assisté, ou s'il devait venir mais n'avait pas pu, ou si c'est moi qui devais assister à une soirée à laquelle il devait venir et était venu mais que finalement j'avais manquée.