Samedi non travaillé

 

    Fullsizeoutput_12f4J'ai hâte de pouvoir reprendre une librairie et donc inévitablement retravailler le samedi, il n'empêche qu'en attendant je savoure ceux pour lesquels il n'est pas prévu pour moi de remplacements. 

Ça commence le vendredi soir, pouvoir souffler, moins regarder l'heure, un peu comme le nageur en piscine atteignant le bord du bassin, l'entraînement n'est pas fini mais 20 secondes de récup' et ça fait du bien.

Puis le samedi, lorsqu'on a une pratique sportive, c'est le plaisir de pouvoir prévoir de rejoindre ses camarades d'entraînements, au lieu de l'habituel, Non, j'peux pas, j'travaille. Sachant que précisément pas mal de choses sont prévues le samedi puisque le dimanche est souvent réservé aux familles ou aux compétitions ou à quelques séances courtes. Et c'est frustrant à la longue de ne jamais en être.

C'est aussi le petit plaisir simple d'aller soi-même chercher son dossard, si justement une course est prévue le dimanche ; ce faisant pouvoir discuter un brin avec les organisateurs, souvent des bénévoles, repérer un peu le parcours, s'enquérir de points d'intendance ou d'organisation. Comme je suis quelqu'un de très lent, c'est aussi un moment où je peux croiser d'autres coureuses et coureurs ou triathlètes qu'au moment de la course je perdrai vite de vue. Le moment où je peux m'accorder l'illusion d'être comme tout le monde, dans les temps.

Et en attendant, c'est l'infini plaisir de pouvoir s'accorder le luxe de pour une fois, ne pas se presser mais faire calmement ce qui est devant être fait (et même une sieste si l'on se sent fatigué'e)

 


Concomitance avec Sophie


    Je m'aperçois seulement ce soir que c'est précisément quand sort le livre de Sophie Calle "Que faites-vous de vos morts ?" et qu'elle est intervenue à son sujet sur France Cul, que je suis parvenue à faire retaper la tombe de mes arrières-grands-parents, tombe dégradée au point qu'elle avait été affublée d'un écriteau "concession en voie de reprise". 

J'étais la personne la mieux placée pour m'en charger ... sauf que j'ignorais jusqu'au jour de l'enterrement de ma mère et que ma cousine Claire m'en parle, que c'était la tombe des arrières-grands-parents. 
Mon côté Rantanplan m'avait simplement fait me dire que Lemercier était un nom décidément répandu dans la région. 

C'est une sorte de bonheur, une grande satisfaction. D'autant plus que j'ai pu payer ou plutôt avancer les fonds pour ce qui sera un collectif de cousins cousines, ce qui fait que tout est réglé. 

J'ai l'impression que la gravure de la tombe voisine de mes grands-parents a été redorée aussi.

Il y a quelque chose de fort réconfortant dans cette coïncidence de temps entre Sophie et moi. 


Le jardin d'acclimatation d'autrefois

 

    C'était LA grande sortie du dimanche de mon enfance, pas très souvent, car il fallait venir de la banlieue exprès et que ça coûtait cher (chaque manège, chaque attraction sauf le Guignol si mes souvenirs sont bons était payante séparément en plus d'un ticket d'entrée qui lui était modique).

Je me souviens fort bien des manèges représentés, moins des ours. Il y avait aussi des poneys que l'on pouvait monter, c'était ça mon bonheur. Les toboggans étaient en bois, c'était mieux d'être en pantalon, gare aux échardes sinon. Il y avait aussi un labyrinthe de glaces.

Le hic c'est que quand j'ai eu l'âge enfin de participer aux "vraies" attractions (comme les voitures que l'on voit avec des pré-adolescents), nous avions cessé d'y aller, la sortie étant devenue trop coûteuse et ma petite sœur moins intéressée que moi à son âge.

Je me souviens d'y être retournée en 1988 avec mes enfants via une organisation du Comité d'Entreprise de la banque, à l'occasion d'une éclipse de soleil qui tombait un midi de semaine. Nous n'avions pas vus grand chose car le temps était nuageux, mais un moment de quasi-nuit et le silence soudain des oiseaux, et puis d'être brièvement avec les enfants au lieu d'au travail, c'était bien.


État d'âme

 

    Ce luxe que c'est, car ça nécessite que les choses soient calmes et l'emploi du temps pas trop bousculé.

Noté donc ceci ce matin sur FB, et comme je me dis qu'il y aurait sans doute matière à un billet je le reprends ici 

Dans la continuité d'une conversation récente, constate grâce à un rythme de vie plus calme revenu (première période depuis avril 2016) qui me laisse le temps de penser, que celle et ceux qui sont brutalement partis me manquent effectivement comme des morts. C'est-à-dire que je pense à eux, je les aimerais encore là, mais c'est une personne figée telle qu'en mes souvenirs et qui n'est pas la personne qu'ils sont quelque part ailleurs avec d'autres actuellement.
(et que j'ai très envie de revoir les ami-e-s perdu-e-s de vue ces dernières années pour cause de sur-activité et zéro temps disponible, mais ça, ça n'est pas surprenant)

avec son PS

Le hic étant qu'avec les vols subis en 2017 et le téléphone puis l'ordi avec l'agenda et le répertoire attenant, je n'ai plus aucune coordonnées d'un certain nombre de personnes qui me sont chères (tout en ayant récupéré par voie automatique des contacts principalement téléphoniques dont je n'ai plus la moindre idée, anciens collègues ? rencontres professionnelles ponctuelles ? blogueurs des tout débuts ?)

Ici j'ajouterais qu'alors que nous ne nous connaissions que de vue et pour moi de lire ses écrits, il y a un réel poids de l'absence de Mathieu Riboulet. Sans doute parce qu'il était proche de pas mal d'ami-e-s pour qui il a beaucoup compté - il présentait les gens les uns aux autres qui ensuite en faisaient quelques choses, visiblement c'était en lui comme un don d'association -. Bien sûr l'omniprésence de son absence au colloque Bessette a renforcé ce sentiment, cette sensation. Mais elle pré-existait. Son fantôme me demeure présent. Comme l'est celui d'Honoré.
Sans doute qu'au fond de moi je refuse qu'ils soient totalement définitivement absents. 

 

 

 


Les indicateurs de sur-occupation

 

    Je me suis rendue compte que je disposais de quelques indicateurs simples mais assez fiables de sur-occupation, signe qu'il était temps de ralentir la cadence, du moins dès que possible : 

- la lessive qui déborde du panier à linge - la lessive étant normalement la seule tâche ménagère que je parviens à assumer régulièrement - ;
- le fait d'arriver au samedi sans avoir eu le temps de lire Le Canard Enchaîné (1) ;
- le fait de ne pouvoir écouter le café serré de Thomas Gunzig que le vendredi ou le samedi au lieu du mercredi. 

Depuis plusieurs semaines de ma triple vie (de libraire, de sportive et de chargée de succession pour ne pas même compter ma petite vie toute personnelle dont je retrouve parfois pour quelques heures, surprise, un vestige hors moments de sommeil et d'hygiène), les trois indicateurs sont réunis.


Il va falloir que je me calme, dès que l'urgent sera dépoté.  

(J'en vois qui rigolent dans le fond)




(1) pour les lecteurs du futur : journal de papier paraissant le mercredi et qui au fil des années et que les autres organes de presse perdaient de leur indépendance à cause de la pression des annonceurs, était devenu l'un des meilleurs organes d'investigation. Au point de changer le cours d'une élection présidentielle, par exemple. 
Il s'est trouvé qu'alors que le manque de temps et d'argent m'avaient fait réduire mes lectures de journaux, je n'ai plus conservé que celle-ci. 


Obsolescence déprogrammée

(autres photos à venir)

   Par deux fois lors des tris, rangements, jetages, dons, mises en carton, j'ai fait l'expérience de brancher des appareils ménagers des années 50 et 60 du siècle dernier. L'idée était plutôt de vérifier qu'ils ne fonctionnaient plus pour se donner le courage de les jeter (alors que des souvenirs y étaient associés). 

Capture d’écran 2018-01-14 à 23.59.36Et bien tant ce robot de cuisine Moulinex que cette Boule Hoover fonctionnent encore au quart de tour. En revanche les accessoires n'ont pas toujours survécu car les parties en plus ou moins plastiques plus ou moins mous se sont corrodées, racornies ou que sais-je. 

Et puis un Robot Charlotte dont ma sœur et moi gardons un vif souvenir n'est pas réapparu, je suppose qu'une panne avait poussé ma mère à s'en séparer. 
Je me souviens qu'elle s'en servait pour nous préparer de la viande hachée. Oui parce qu'en ces temps reculés on forçait les enfants à manger de la viande, il se disait que c'était bon pour la santé et c'était être un bébé (1) que de s'apitoyer sur le sort du pré-poussin gobé, de l'agneau qui était un petit mouton et finissait le dimanche en garniture de flageolets, ou encore des veaux dont en plus on volait le lait. 
J'aimais trop ce dernier pour laisser ma mauvaise conscience s'exprimer et pour le reste nous [les enfants] n'avions en ces temps-là pas voix au chapitre. Et les adultes de la génération de mes parents étaient d'autant plus fermes qu'ils avaient connus des périodes de restrictions alimentaires enfants ou ados pendant la guerre, alors ils mettaient un point d'honneur à ce que leur descendance ingurgitât des protéines animales à chaque repas. 

J'avais tenu bon pour le cheval. Au point de créer un incident diplomatique entre ma mère et la mère de mon petit amoureux de l'époque qui me gardait, son fils et moi fréquentant le même groupe scolaire, pour les déjeuners.  

Je suis plutôt contente que l'époque actuelle rejoigne les convictions de la moi de 6 à 7 ans, tout en conservant la capacité d'apprécier un plat de viande lorsqu'elle est particulièrement bonne ou bien préparée. Mais j'ai largement diminué ma consommation, du moins de viande de mammifères. 
J'aurai (2) en revanche plus de mal à me passer des produits de la mer et des produits laitiers. 

En attendant, c'est impressionnant de constater à quel point un temps exista durant lequel les outils qu'on achetait pour s'aider à tenir un ménage étaient fait pour durer, et pas 5 ou 10 ans mais bien une vie entière. 

 

(1) Au sens dépréciatif : au lieu d'être une grande fille ou un grand garçon tu es encore un bébé.
(2) Futur volontaire, je pressens un temps où l'étendue des choix alimentaires se réduira, du moins pour nous du petit peuple. Ça se fera sous couvert d'hygiénisme, et combinaison avec les conséquences du réchauffement climatique, mais ça me semble inévitable. Ami-e-s romancières n'hésitez pas à garnir vos pages de mentions et dégustations d'excellents petits plats, vous serez lu-e-s plus tard par plaisir salivaire.  


dimanche (un)

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Les montres de sport c'est parfois décourageant : une amie te parle du parcours sportif du parc de Sceaux qui fait 7 km (en fait tu as dû mal comprendre et confondre avec le grand tour), vous en faites deux, tu te sens fatiguée comme vous avez fait deux tours tu te dis que c'est normal après 14 km, mais en fait ... c'était 10.
Tu t'es octroyée une pointe de vitesse, et en fait tu faisais du 7 mn/km (8,55 km/h sauf erreur) ce qui en fait est lent. Il n'en demeure pas moins qu'il est extrêmement réconfortant d'être capable de faire à plus de 50 ans ce qu'à 20 on peinait de réaliser, en estimant l'objectif in-atteignable (1).

En résumé : 

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Une fois rentrée tu repousses l'épuisement pour prendre avant tout une bonne douche - non sans appréhension face à l'hiver à venir : tu sais l'énergie qu'il te faut pour tenir le froid en respect même si ça va infiniment mieux qu'autrefois ; et octobre, généralement c'est ça : prendre conscience de ce qui t'attend jusqu'à mars au moins -. 

Tu as pris dans la matinée des nouvelles d'une ancienne amie, tu en appelles une autre en tout début de soirée pour préparer une rencontre qui aura lieu à la librairie jeudi. Un ami, par ailleurs, te donne l'impression de te fuir, seulement tu ignores pourquoi. L'impression de manquer d'une information capitale le concernant. Peut-être qu'il lui est arrivé quelque chose qu'il croit que je sais mais qu'en fait j'ignore et que du coup mes propositions joyeuses de soirées littéraires lui semblent odieuses. D'autres amis sur Twitter émettent des hypothèses dont certaines te font sourire (messe, amant-e ...), et ainsi ils atténuent la peine sourde de cette absence de plus.

Je sais que je suis moi-même absente à d'autres, parfois j'accumule des semaines de messages en retard. Mais généralement je trouve moyen d'envoyer à un moment un mot pour expliquer le trop pas le temps.

J'ai relevé les mails aussi, de la librairie. La semaine à venir sera très chargée et il ne convient pas de les laisser s'accumuler. 
C'est la première fois de ta vie qu'un travail m'est à la fois aussi fluide et avec des responsabilités qui font que je dois en dehors de mes heures veiller. J'aime beaucoup ça. 

(J'ai eu d'autres boulots bien aimés, notamment à Livre Sterling et Au Connétable mais j'étais dans les deux cas au service d'une personne et non la cheville ouvrière).

Tu as du pain sur la planche.
Ce n'est pas moi qui m'occupe du dîner et je savoure à sa juste valeur d'être allégée de cette tâche. Depuis plusieurs années le repas du dimanche soir est celui que prépare l'homme de la maison quand il n'a pas de concours de pétanque.

Je ne parle que de livres (ou de cinéma) (ou de triathlon) il ne parle que de ça. [hors conversation strictement utilitaires et hélas en cette année d'après les deuils, inévitablement nous en avons].

Demain il faudra se lever tôt : maison de ma mère, un rendez-vous d'entretien.

La vie est ainsi.

Je me demande comment on appelle le contraire de binge watching : je regarde seulement à présent le 12 ème épisode de la première saison de Thirteen reasons why. Série pour laquelle je me sens trop vieille, j'ai perpétuellement envie de leur dire, Mais vous en verrez d'autres mes pauvres chéris, qui est terriblement américaine - ce qui m'amuse ou m'agace -, truffée de grosses ficelles narratives, mais est bien filmée et montée (même si sans doute avec pas tant de moyens ?), les jeunes acteurs sont très bons mais pas toujours, mais équipés d'une telle envie de bien faire qu'ils en deviennent touchants, et dont le propos est louable - hé oui, les filles ne sont pas des objets -. Seulement j'ai très conscience de ne regarder que lorsque je veux me dé-saturer de lire ou plus précisément lorsque je dois remettre les compteurs émotionnels et imaginatifs à zéro entre deux lectures pro ou une personnelle et une pro.
Cette série me tient sur l'effet du deuil, et qui est très bien vue de ce point de vue là.

Je tente de me remémorer toutes les choses vécues depuis une quinzaine de jours (2), et m'aperçois que je mène une vie intéressante, intense et jolie. Pour autant que je parvienne par instants à faire abstraction de l'état du monde, mais c'est devenu nécessaire à force d'impuissance et de catastrophes enchaînées - telles la présence de Trump à un poste qu'on n'aurait jamais jamais dû lui confier -. Pour autant que j'oublie ce(ux) qui me manque(nt), morts ou vivants.
On dira(it) que j'attends les prochaines catastrophes assez sereinement. 

 

(1) Nous logions étudiants à la résidence universitaire d'Antony et les garçons allaient assez souvent courir au parc de Sceaux. Je bouclais un tour, grand max et très péniblement.

(2) En gros : depuis le dernier moment où j'ai fait le point mentalement. 

PS : Je vois passer chez Reflets et vers une image qu'on dirait moi (en plus jeune et plus fine, j'en conviens)  22222045_1402189166562632_3880081465751680389_n

 


Quatre ares cinquante centiares


    Moi que les documents administratifs et légaux mettent si mal à l'aise, avec leur langue au sens souvent dévié par rapport aux mêmes mots dans le langage courant, avec leur façon de créer une glaciation de la vie, une lyophilisation réduite aux instants les plus officiels - parfois en si cruels décalages d'avec la réalité charnue -, voilà que je suis tombée en fascination avec ce document. 

La copie n'est pas toujours très lisible, mais il en ressort clairement que mes grands-parents avaient acheté la petite maison, sa cour à l'arrière, son jardinet à l'avant ("Quatre ares cinquante centiares") en février 1943 lors d'une enchère à la bougie sur laquelle ils étaient les seuls enchérisseurs. Le nom de famille de certains des vendeurs - il s'agissait d'une large succession, une veuve morte sur place en 1940 et qui semble-t-il n'avait aucun descendant direct - est celui d'une famille dont ma mère me parlait comme des amis. Qui sait si mes grands-parents, qui avaient économisé en vain pour tenter d'acheter la maison où ils vivaient, au dessus de la boutique sur la place du marché, n'ont pas vu là l'occasion tout en ne laissant pas perdre leurs économie d'aider à dénouer une situation bloquée. 

Le document permet de comprendre qu'un propriétaire précédent détenait la maison depuis 1912. De quand date-t-elle donc ?

L'agrandissement qu'à fait faire mon père, un coin cuisine et une salle d'eau - WC et que je croyais construit d'à partir rien a en fait remplacé un cellier et une rangée de clapiers qui en dur existaient.

Ma grand-mère était probablement à l'origine de la décision, elle tient boutique au centre de la petite ville, une mercerie. Les autres femmes sont mentionnées "occupée au ménage", quant elle est "commerçante". Pour autant la phrase clef "En conséquence, Me Lemeland notaire adjuge [...]" stipule précisément "à monsieur et madame Gigory qui acceptent, la femme autorisée de son mari [...]" (1)

Signes encore plus cruels des temps, parmi les nombreuses personnes concernées par cette succession, trois des hommes étaient "actuellement prisonnier de guerre en Allemagne". L'un d'entre eux y a même un matricule et une adresse "14466 M.Stamlager S.C. [ou S.O., le document est peu lisible] Arbeit Kommando 1317].

Enfin, et le pire : dans les attendus ("Lesquels intervenants ont dit qu'ils se présentent [...], qu'ils sont mariée l'un et l'autre [...], que madame [...] était veuve, [...énumération de tous ceux concernés par la succession qui causait la vente]", cette précision finale : "qu'ils ne sont passibles d'aucune hypothèque légale, que tous les vendeurs sont de nationalité française et aryens." 

En effet à l'époque (2), eussent-ils été juifs, la maison aurait tout bonnement été confiée à un administrateur et certainement pas vendue en leur profit. Il tient donc à cela que la petite maison ait accueilli ma famille : personne n'était d'origine juive. Je tente de m'en accommoder en sachant que dans la petite ville, ce bout de Normandie, personne n'était concerné, que mes ascendants de fait n'ont grillé la place à personne, et que ça n'aurait rien changé, que la mention n'a été faite que parce que la loi inique d'alors le demandait, il n'empêche que ça peine. Me voilà extrêmement consciente que par deux fois dans ma vie, mes origines m'ont accordées un accès au logis (3). Et que c'était si discret que je ne l'ai su, ou n'en ai pris conscience qu'après, tant il est vrai qu'on ne sait par toujours qu'on bénéficie d'une sorte de rente séculaire de domination.

Je regrette de n'avoir pas connu l'existence de ce document auparavant. J'eusse aimé poser à ma mère quelques questions de son vivant. Il est trop tard à présent et un oncle par alliance est le seul survivant de sa génération. 

Le couple qui occupa la maison un moment s'était marié en 1897. Ils ont donc grandi du vivant de Victor Hugo. Comme c'est proche, comme c'est lointain !

Quant aux jeux des circonstances extérieures qui empêche de dérouler son existence, mes grands-parents maternels sont champions loin devant moi : une première guerre mondiale à leur 20 ans, une seconde en leur quarantaine et un achat de maison 1 an et 4 mois avant que la zone ne soit lourdement bombardée. Au fond mes difficultés admissibles ne sont que l'écho atténué perpétuant une tradition familiale. Et je suis plus âgée que ma grand-mère ne l'a jamais été.

 

(1) En revanche les femmes semblent de plein droit quand nécessité l'exige tutrices d'enfants mineurs garçons ou filles.

(2) Les lois "sur le statut des juifs" ont commencé à être prises en France dès octobre 1940. La confiscation de leurs entreprises et bien date d'un ordonnance du 18 octobre 1940 et depuis juin 1942 les arrestations ont commencé sans plus besoin du prétexte d'une infraction commise.

(3) L'autre fois c'était à la cité universitaire d'Antony, nous étions le seul petit couple d'étudiants locaux à demander un studio. Tous les autres, nous l'apprîmes à l'usage étaient occupés par des familles immigrées (avec enfants petits) qui trouvaient là des logis bon marché. Les étudiants français dédaignaient les lieux, réputés mal famés et effectivement très décrépis. La rapidité avec laquelle fut traité notre dossier reste pour moi le signe évident d'une discrimination positive.

PS : Un élément troublant est que la petite maison avait la même valeur chiffrée, à peu de choses près, en francs de 1943 qu'en euros de 2017 

PS' : Une des personnes mentionnée est "sœur naturelle de droit" de l'une des autres. Je ne suis pas certaine du sens de cette expression. 

 


Dimanche soir


    (notes en vrac posées en dormant) 

J'aurais voulu aller courir en forêt puis continuer à préparer des cartons de la maison de Taverny, mais voilà, il pleuvait à verse au moment du réveil et lorsque le soleil splendide est revenu nous étions déjà dans l'optique du travail à accomplir. 

J'apprends que mon père savait depuis 1973 pour la thalassémie. Pourquoi n'a-t-il rien dit ? Pourquoi ne nous a-t-on pas alors à ma sœur et moi fait passer les examens qui auraient alors pu nous rassurer sur notre mauvaise santé ? Je sais qu'en ces années-là on ne parlait pas aux enfants de la santé de leurs parents. J'en retrouve triple confirmation. Je sais que lorsque j'étais teenager mon père a subi à la clinique d'Enghien une brève opération. À ce jour j'ignore toujours de quoi il s'agissait (je suppose : une hernie).

Je découvre que la petite maison normande n'a pas comme je le croyais été construite après la guerre, lors de la reconstruction mais ... bien avant (quand ?) et achetée par mes grands parents lors d'une vente sur folle enchère , ces ventes à la bougie. En 1943. Ça mérite un billet à part. Le document retrouvé est magnifique.

Pendant ce temps la côte sud du Texas est la proie d'un ouragan et de pluies diluviennes. Il était annoncé mais si j'ai bien compris avait été (volontairement ?) sous-évalué ce qui fait qu'aucun ordre d'évacuation n'avait été donné. Son ampleur prend les gens au piège d'inondations dignes des meilleurs cauchemars. Vu en particulier une video prise dans les locaux de la station météo, où l'eau monte à vue d'œil avec une force inouïe.

Trump s'en fout il vaque à ses usual conneries. 

Je retrouve de vieilles allumettes dans un cadeau de fête des mères. Leur odeur aussi. Il devait y avoir du souffre et plus aujourd'hui.

C'est un soir de vague à l'âme. 

Pourtant j'ai retrouvé deux lettres magnifiques de l'homme de la maison alors fou amoureux fou [de moi] à mes parents. Il était alors à faire son service militaire en temps que VSNE à Ouagadougou.

Je retrouve de mes lettres d'adolescente à mes parents et ma sœur lorsque par exemple je séjournais à Miniac-Morvan. Elles sont marrantes. Je l'avoue : je suis assez fière de l'épistolière que j'étais à douze ou quinze ans. Quant à la diariste elle était redoutable de précision. Je n'imaginais pas à quel point j'allais rendre service à la moi de plus tard en décrivant chaque journée, scrupuleusement. 

La chambre qui fut celle de ma sœur puis de mon père est à présent vidée. J'ai donné quelques jouets.
L'homme s'est attelé à des tâches de ménage. Courageusement. 

J'ai trouvé une lettre de refus (pour des poèmes de ma mère) d'une élégance folle. J'ai retrouvé aussi toutes sortes de marques de ses succès dont elle parlait peu (ou alors : étais-je à ce point inattentive ?).

Beaucoup de documents sur la petite maison [de La Haye du Puits] qui se fait cambrioler à répétition par le voisin cette année. Un des entrepreneurs qui a travaillé sur le chantier de sa remise en état demande dans un courrier à mon père s'il peut retarder d'une semaine son intervention parce qu'alors son fils sera en vacances et qu'il veut en profiter pour lui montrer le travail. 

J'apprends que là où est actuellement la salle de bain - WC se situait un sellier. Attenants à la maison il y avait des clapiers.

En soirée j'écoute des chansons françaises des années 60 et 70. Tout est parti d'une chanson de Maxime le Forestier.

Il se fait tard et je tombe de sommeil. 

 


Seuls (et sans mutuelles)

    Mon nouveau travail étant fort pourvoyeur de soirées - et comme j'allais avant aux soirées qui y étaient organisées, au fond ça ne change que mon rôle dans leur contenu -, c'est le plus souvent aux soirs moi qui suis absente de la maison.

Mais voilà qu'aujourd'hui ça n'était pas le cas et que ce sont les enfants qui menaient leur vie de jeunes adultes, et pour notre fille un peu de sa vie professionnelle aussi, et s'étaient absentés.

Alors nous étions les deux vieux tout seuls. Un peu désemparés, surpris. Un peu, Ah, ça fera donc comme ça ? 

Pas trop le temps de m'appesantir, la vie de libraire est truffée de "devoirs d'école", j'ai à lire et plus vite que ça. 

Et puis voilà qu'au lieu d'en profiter joyeusement, on a parlé d'intendance et qu'on s'est rendus compte que nous n'avions plus ni l'un ni l'autre de mutuelle. Dans mon cas c'est à cause d'un loupé chez Klesia où un premier interlocuteur a mal renseigné celui qui m'emploie, conjugué avec la trêve estivale qui a fait que la situation a traîné - comme j'étais chez eux dans mon précédent travail j'avais cru, ô naïveté, que ça serait plus simple d'y rester - (1). Dans celui de l'homme de la maison c'est qu'il s'est laissé déposer au bord du chemin sans rien faire, malgré des courriers de relance. J'ai suffisamment de tracas avec le deuil et la succession et le voisin voleur de Normandie, pour ne pas prendre en charge ce qui relève d'un autre adulte, même si entre chômage et double deuils et les accompagnements qu'il y a eu, il a de quoi être épuisé.
Puissions-nous ne pas avoir de pépin de santé tant que les choses ne sont pas clarifiées.

Ma vie se sera donc déroulée entièrement ainsi : de l'enfant qui tentait d'empêcher ses parents de trop mal aller, à l'adulte qui se retrouve en charge des choses, quoi qu'il advienne. L'avantage est que je suis à l'aise dans un travail autonome, habituée à tout débrouiller. À part que je ne sais ni chasser ni pêcher, je suis mûre pour faire face à différentes fins du monde. La solitude à la longue peut me rendre un peu triste, mais elle ne m'effraie pas (2). 

Il n'empêche que je rêve parfois de poser les armes, que quelqu'un me dise Compte sur moi ou Ne t'inquiète pas, je m'occupe de ça, que quelqu'un organise quelque chose de chouette pour moi. Un peu de roue libre (3). Que je rêve aussi de retrouver confiance, même si je sais pertinemment qu'il ne faut pas, que c'est faire aveux de faiblesse, qu'on se fait avoir à chaque fois. 

Enfin il est terrible de constater qu'à force d'enchaîner les obstacles, ils finissent par tous se parer d'une forme d'équivalence : Ça va être quoi, maintenant ? 
Or ce n'est pas du tout pareil la mort d'un parent et des pertes matérielles, des soucis d'argent et des chagrins affectifs ... À force d'enchaîner sans arrêt, ils s'uniformisent. 

 

(1) Frappant de voir à quel point tout règlement même créé pour être favorable comprend des effets secondaires indésirables. Ainsi cette loi qui a fait passer les mutuelles sous l'égide de l'employeur pour qui est salarié, afin que tous soient protégés (au moins ceux qui ont ce statut) et qui pour les très petites entreprises ne facilite la vie ni des employeurs ni des employés. 
(2) Et puis avec la thalassémie je ne suis jamais seule, j'ai ma fatigue pour inlassable compagnie. 
(3) Après coup je me demande si ce n'est pas ce que j'ai tant apprécié au stage d'intégration de mon club de triathlon en octobre : je n'avais d'efforts à faire que physiques pour le reste tout était organisé et fort bien. I just wasn't in charge. Pour un week-end je n'étais plus celle qui doit penser à tout.