Quatre ares cinquante centiares


    Moi que les documents administratifs et légaux mettent si mal à l'aise, avec leur langue au sens souvent dévié par rapport aux mêmes mots dans le langage courant, avec leur façon de créer une glaciation de la vie, une lyophilisation réduite aux instants les plus officiels - parfois en si cruels décalages d'avec la réalité charnue -, voilà que je suis tombée en fascination avec ce document. 

La copie n'est pas toujours très lisible, mais il en ressort clairement que mes grands-parents avaient acheté la petite maison, sa cour à l'arrière, son jardinet à l'avant ("Quatre ares cinquante centiares") en février 1943 lors d'une enchère à la bougie sur laquelle ils étaient les seuls enchérisseurs. Le nom de famille de certains des vendeurs - il s'agissait d'une large succession, une veuve morte sur place en 1940 et qui semble-t-il n'avait aucun descendant direct - est celui d'une famille dont ma mère me parlait comme des amis. Qui sait si mes grands-parents, qui avaient économisé en vain pour tenter d'acheter la maison où ils vivaient, au dessus de la boutique sur la place du marché, n'ont pas vu là l'occasion tout en ne laissant pas perdre leurs économie d'aider à dénouer une situation bloquée. 

Le document permet de comprendre qu'un propriétaire précédent détenait la maison depuis 1912. De quand date-t-elle donc ?

L'agrandissement qu'à fait faire mon père, un coin cuisine et une salle d'eau - WC et que je croyais construit d'à partir rien a en fait remplacé un cellier et une rangée de clapiers qui en dur existaient.

Ma grand-mère était probablement à l'origine de la décision, elle tient boutique au centre de la petite ville, une mercerie. Les autres femmes sont mentionnées "occupée au ménage", quant elle est "commerçante". Pour autant la phrase clef "En conséquence, Me Lemeland notaire adjuge [...]" stipule précisément "à monsieur et madame Gigory qui acceptent, la femme autorisée de son mari [...]" (1)

Signes encore plus cruels des temps, parmi les nombreuses personnes concernées par cette succession, trois des hommes étaient "actuellement prisonnier de guerre en Allemagne". L'un d'entre eux y a même un matricule et une adresse "14466 M.Stamlager S.C. [ou S.O., le document est peu lisible] Arbeit Kommando 1317].

Enfin, et le pire : dans les attendus ("Lesquels intervenants ont dit qu'ils se présentent [...], qu'ils sont mariée l'un et l'autre [...], que madame [...] était veuve, [...énumération de tous ceux concernés par la succession qui causait la vente]", cette précision finale : "qu'ils ne sont passibles d'aucune hypothèque légale, que tous les vendeurs sont de nationalité française et aryens." 

En effet à l'époque (2), eussent-ils été juifs, la maison aurait tout bonnement été confiée à un administrateur et certainement pas vendue en leur profit. Il tient donc à cela que la petite maison ait accueilli ma famille : personne n'était d'origine juive. Je tente de m'en accommoder en sachant que dans la petite ville, ce bout de Normandie, personne n'était concerné, que mes ascendants de fait n'ont grillé la place à personne, et que ça n'aurait rien changé, que la mention n'a été faite que parce que la loi inique d'alors le demandait, il n'empêche que ça peine. Me voilà extrêmement consciente que par deux fois dans ma vie, mes origines m'ont accordées un accès au logis (3). Et que c'était si discret que je ne l'ai su, ou n'en ai pris conscience qu'après, tant il est vrai qu'on ne sait par toujours qu'on bénéficie d'une sorte de rente séculaire de domination.

Je regrette de n'avoir pas connu l'existence de ce document auparavant. J'eusse aimé poser à ma mère quelques questions de son vivant. Il est trop tard à présent et un oncle par alliance est le seul survivant de sa génération. 

Le couple qui occupa la maison un moment s'était marié en 1897. Ils ont donc grandi du vivant de Victor Hugo. Comme c'est proche, comme c'est lointain !

Quant aux jeux des circonstances extérieures qui empêche de dérouler son existence, mes grands-parents maternels sont champions loin devant moi : une première guerre mondiale à leur 20 ans, une seconde en leur quarantaine et un achat de maison 1 an et 4 mois avant que la zone ne soit lourdement bombardée. Au fond mes difficultés admissibles ne sont que l'écho atténué perpétuant une tradition familiale. Et je suis plus âgée que ma grand-mère ne l'a jamais été.

 

(1) En revanche les femmes semblent de plein droit quand nécessité l'exige tutrices d'enfants mineurs garçons ou filles.

(2) Les lois "sur le statut des juifs" ont commencé à être prises en France dès octobre 1940. La confiscation de leurs entreprises et bien date d'un ordonnance du 18 octobre 1940 et depuis juin 1942 les arrestations ont commencé sans plus besoin du prétexte d'une infraction commise.

(3) L'autre fois c'était à la cité universitaire d'Antony, nous étions le seul petit couple d'étudiants locaux à demander un studio. Tous les autres, nous l'apprîmes à l'usage étaient occupés par des familles immigrées (avec enfants petits) qui trouvaient là des logis bon marché. Les étudiants français dédaignaient les lieux, réputés mal famés et effectivement très décrépis. La rapidité avec laquelle fut traité notre dossier reste pour moi le signe évident d'une discrimination positive.

PS : Un élément troublant est que la petite maison avait la même valeur chiffrée, à peu de choses près, en francs de 1943 qu'en euros de 2017 

PS' : Une des personnes mentionnée est "sœur naturelle de droit" de l'une des autres. Je ne suis pas certaine du sens de cette expression. 

 


Dimanche soir


    (notes en vrac posées en dormant) 

J'aurais voulu aller courir en forêt puis continuer à préparer des cartons de la maison de Taverny, mais voilà, il pleuvait à verse au moment du réveil et lorsque le soleil splendide est revenu nous étions déjà dans l'optique du travail à accomplir. 

J'apprends que mon père savait depuis 1973 pour la thalassémie. Pourquoi n'a-t-il rien dit ? Pourquoi ne nous a-t-on pas alors à ma sœur et moi fait passer les examens qui auraient alors pu nous rassurer sur notre mauvaise santé ? Je sais qu'en ces années-là on ne parlait pas aux enfants de la santé de leurs parents. J'en retrouve triple confirmation. Je sais que lorsque j'étais teenager mon père a subi à la clinique d'Enghien une brève opération. À ce jour j'ignore toujours de quoi il s'agissait (je suppose : une hernie).

Je découvre que la petite maison normande n'a pas comme je le croyais été construite après la guerre, lors de la reconstruction mais ... bien avant (quand ?) et achetée par mes grands parents lors d'une vente sur folle enchère , ces ventes à la bougie. En 1943. Ça mérite un billet à part. Le document retrouvé est magnifique.

Pendant ce temps la côte sud du Texas est la proie d'un ouragan et de pluies diluviennes. Il était annoncé mais si j'ai bien compris avait été (volontairement ?) sous-évalué ce qui fait qu'aucun ordre d'évacuation n'avait été donné. Son ampleur prend les gens au piège d'inondations dignes des meilleurs cauchemars. Vu en particulier une video prise dans les locaux de la station météo, où l'eau monte à vue d'œil avec une force inouïe.

Trump s'en fout il vaque à ses usual conneries. 

Je retrouve de vieilles allumettes dans un cadeau de fête des mères. Leur odeur aussi. Il devait y avoir du souffre et plus aujourd'hui.

C'est un soir de vague à l'âme. 

Pourtant j'ai retrouvé deux lettres magnifiques de l'homme de la maison alors fou amoureux fou [de moi] à mes parents. Il était alors à faire son service militaire en temps que VSNE à Ouagadougou.

Je retrouve de mes lettres d'adolescente à mes parents et ma sœur lorsque par exemple je séjournais à Miniac-Morvan. Elles sont marrantes. Je l'avoue : je suis assez fière de l'épistolière que j'étais à douze ou quinze ans. Quant à la diariste elle était redoutable de précision. Je n'imaginais pas à quel point j'allais rendre service à la moi de plus tard en décrivant chaque journée, scrupuleusement. 

La chambre qui fut celle de ma sœur puis de mon père est à présent vidée. J'ai donné quelques jouets.
L'homme s'est attelé à des tâches de ménage. Courageusement. 

J'ai trouvé une lettre de refus (pour des poèmes de ma mère) d'une élégance folle. J'ai retrouvé aussi toutes sortes de marques de ses succès dont elle parlait peu (ou alors : étais-je à ce point inattentive ?).

Beaucoup de documents sur la petite maison [de La Haye du Puits] qui se fait cambrioler à répétition par le voisin cette année. Un des entrepreneurs qui a travaillé sur le chantier de sa remise en état demande dans un courrier à mon père s'il peut retarder d'une semaine son intervention parce qu'alors son fils sera en vacances et qu'il veut en profiter pour lui montrer le travail. 

J'apprends que là où est actuellement la salle de bain - WC se situait un sellier. Attenants à la maison il y avait des clapiers.

En soirée j'écoute des chansons françaises des années 60 et 70. Tout est parti d'une chanson de Maxime le Forestier.

Il se fait tard et je tombe de sommeil. 

 


Patience et politesse font plus que force ni que rage


    C'est peut-être un des rares trucs que j'ai appris en vieillissant : la logique en ce bas monde ne vaut que pour les sciences, les vraies. Et probablement le fonctionnement interne externe de notre planète et des galaxies. En revanche pour tout ce qui dépend de l'être humain, elle n'est que vassale et relative.

Inutile de lutter.

Pas de façon frontale.

J'ai mis du temps à piger, moi qui jusqu'à l'amour ai fonctionné comme un gentil ordi tombé dans un corps de petite femelle.

Par trois fois ces jours-ci de l'avoir compris m'a servi. Et aussi d'être consciente que dans notre époque plus troublée en Europe que les deux ou trois décennies qui l'ont précédée, dans un monde où le travail décemment rétribué n'est plus la norme, et où les dispositifs électroniques ont posé des contraintes que peu savent contourner il faut savoir ne pas trop en demander.

Il y a eu la déchetterie. Maison de ma mère presque vidée, entreprise de travaux sympathique et efficace mais qui n'a pas pris en charge (tous) ses déchets, voilà que nous devons aller vider trois fois trois grands sacs poubelles de différents déchets. Je porte le même nom qu'elle, j'ai mes papiers d'identité, je me suis munie d'une facture récente (EDF ou eau) concernant sa maison. Dans ses documents, fort bien tenus, bien rangés, je n'ai pas retrouvé de carte d'accès : comme il convenait d'y aller en voiture et que les dernières années consciente de n'en être plus capable elle ne conduisait plus, elle n'avait sans doute pas fait les démarches nécessaires à son obtention ou son renouvellement. 
Ponctuellement un peu plus tôt, un voisin nous a prêté sa carte. Un dimanche un gars à l'accueil nous avait dit, OK pour aujourd'hui, si pas trop de quantité. Mais là, les gars, moins à l'aise ou trop contents d'exercer leur petit pouvoir, nous laissent passer pour un voyage et refusent au deuxième. 
Nous voilà donc dans les bureaux en train de parlementer. Car il faudrait pour que tout aille bien le certificat de décès et comme celui-ci remonte à février je n'ai plus en juillet, le réflexe d'en avoir un en permanence sur moi, histoire de parer à tout éventualité (1). Il faudrait même idéalement copie de ses impôts fonciers ou de sa taxe d'habitation. 
Tout ça pour jeter, seulement sur une journée, d'anciens papiers peints, quelques vieux objets et d'antiques cartons en voie de décomposition. 
Nous leur posons problème, et le big chef, peut-être déjà en congés est absents. Une personne appelle un collègue et qui hésitent à en référer à leur responsable immédiat. J'explique sans m'énerver, je réexplique aux personnes successives, en ajoutant que comme nous profitons d'un jour de congés nous ne pourrons pas revenir avant un dimanche ou le 14 juillet férié. 
Plus jeune je me serais sans doute énervée, c'était si absurde, ou j'aurais fait de l'humour, On dirait que vous craignez qu'on vous dépose un macchabée. Avec l'âge j'ai appris : à exposer mon cas, puis me taire. Sans bouger.
L'âge lui-même est pour quelques temps (2) un atout : nous sommes deux pré-petits vieux, presque l'âge de grands-parents, d'apparence ordinaire parlant un français courant sans accent régional (du point de vie de l'Ile de France s'entend) : a priori pas dangereux, rien de clivant [je n'en tire aucune fierté mais j'ai plus d'une fois constaté que c'est comme ça que ça marche même si ça n'est pas normal], voire au contraire : parfois mon nom italien s'est révélé en France un atout, souvenirs de vacances ou d'amours de jeunesse ou de beautés d'art, qui sait ?
Le chef un peu plus grand, réfrénant son agacement a jeté un œil à notre chargement puis consenti au déchargement. 

Il y a eu la dernière étape du tour de France. En tant que petite dame qui fait du vélo j'ai participé au petit circuit final, dimanche dernier avant les pros. C'était vraiment un bon moment.
Les consignes de sécurité étaient très strictes et respectée, tout le monde s'y pliait volontiers : les dernières années nous ont appris que dans la mesure où les terroristes de maintenant souhaitent mourir, se veulent martyrs, tout peut être envisagé, jusqu'à une participante au vélo piégé. Le hic fut qu'après la joyeuse manifestation, il nous était impossible de retourner vers le côté nord des Champs Élysées. Nous étions même obligées de franchir le pont Alexandre III, pas le choix. 
Je devais rejoindre l'homme de la maison du côté de la librairie où j'avais travaillé et été si heureuse il y avait quelques années, et n'avais pas spécialement envie de remonter jusqu'à La Défense pour redescendre après. D'autres femmes devaient repartir elles aussi de l'autre côté. 
Seulement voilà, après avoir franchi le pont suivant dans l'autre sens, impossible de regagner les Champs pour les retraverser - par exemple en utilisant le passage souterrain de Franklin Roosevelt ce que nous avions fait à l'aller -. Vous ne pouvez pas entrer sur le périmètre avec des vélos. Oui mais en fait on a des vélos parce qu'on vient de participer vous savez [ça se voyait nous avions sur nous les beaux maillots distribués et nos vélos n'étaient pas quelconques]. Non pas de vélos. 
Alors à trois (ne pas être trop nombreux ni non plus seules dans ces cas là) nous avons poursuivi en remontant vers la place de l'Étoile et en posant poliment la question à chaque fois, Pourrions-nous passer, là ? Nous venons de participer à la boucle pour les femmes, mais nous habitons vers l'autre côté ?

Et au bout de Trois accès "Pas de vélos, c'est interdit" nous sommes arrivés à un point d'entrée, où les trois personnes chargées de filtrer n'ont fait aucun problème. Mais bien sûr, et bravo.  J'ai pu in extremis retrouver mon homme, lequel commençait à se dire que ça faisait trop longtemps que tout était fini (et n'avait pas pris son téléfonino sur lui) et s'apprêtait à repartir, dépité.  
Il suffit de trouver le bon, commenta une de mes camarades de circonstances.

 

Il y aura donc eu aussi cette réinscription à mon lieu principal d'écriture. Ma carte est annuelle, et je la renouvelle dans les derniers jours de sa validité, choisissant généralement le jour pour lequel j'ai du temps, pas un de ceux où je dois ensuite filer travailler. Mais pour accéder aux bureaux des inscriptions il faut un numéro d'appel, disponible lui aux points d'accueil. Sauf que la personne à laquelle mon ordre dans la file d'attente m'a fait le demander a dit qu'elle pouvait la faire directement puis en voyant ma carte que comme celle-ci était valable encore deux jours qu'il fallait que je revienne après la fin effective de sa validité. J'ai vu son nez qui s'allongeait - ça me fait souvent ça face aux menteurs, mon père me racontait Pinocchio le soir quand j'étais petite et quelque chose m'en est resté -, ai juste tenté d'objecté que les autres années ça se faisait les jours précédents ce à quoi elle a rétorqué, Le logiciel a changé. La mauvaise foi était resplendissait.
Je n'ai pas insisté. J'ai poliment salué. 
Je suis simplement revenue ce matin à une heure sans file d'attente, ai choisi de m'adresser à un homme jeune qu'un plus âgé "coachait" pensant qu'ils auraient à cœur l'un d'expliquer au mieux l'autre de réaliser. Et comme disaient les jeunes c'est passé crème, ils m'ont même rajouté les deux jours qu'en renouvelant sans tarder je "perdais" - d'un autre côté renouveler ainsi me permettait de ne pas avoir à ressaisir tous mes documents actuellement consultés -. En fait ce qui avait changé c'était qu'il fallait obligatoirement établir une nouvelle carte plutôt que de garder le même objet. Me voilà donc avec une photo de moi réactualisée, ce que je préfère : la précédente datait d'une période de ma vie qui est vraiment finie.

Il est quand même dommage d'être souvent confronté-e-s à de faux barrages. Mes petites anecdotes ne sont que de l'ordre de la perte de temps, de la contrariété. Je songe alors à ceux qui le sont pour des questions vitales, qui fuient une guerre, ou la misère, ou auraient besoin d'un traitement qui les sauveraient, et qui se heurtent à quelques mauvaises volontés alors qu'un tout petit peu d'huile d'humanité pourraient en leur faveur dégripper un rouage, débloquer la situation, éviter d'en passer par des intermédiaires escrocs.  Si collectivement on le voulait à fond, ça serait presque toujours l'intelligence qui en viendrait à l'emporter, l'entraide, l'accès. Peut-être un jour, qui sait ?

 

 

 

 

(1) Conseil que je donne à tous ceux donc un très proche meurt et qui sont en charge des démarches : tant que la succession n'est pas débouclée, toujours en avoir un avec soi. Ne cherchez pas à comprendre, c'est comme ça.
(2) Le très grand âge n'en est pas un : on peut se faire traiter comme un vulgaire objet. 


Ce qu'est être une femme

 

    "[...] j'ai découvert assez tardivement ce qu'est être une femme, en écrivant Le quai de Ouistreham. Car avant, pour moi, l'essentiel était gagné : les femmes votaient, avaient un compte en banque, travaillaient ... En plus, j'étais journaliste-reporter, je ne me voyais pas comme une femme, ce n'était pas la question, pas l'objet. 
Puis en faisant ce livre, en étant dans la peau d'une femme de 50 ans, seule, qui cherche du boulot, là, vous comprenez ce qu'est être une femme en France aujourd'hui. Ce regard condescendant sur les femmes, [...]" 

Florence Aubenas entretien dans Les Inrocks du 5 au 11 avril 2017

 

Je ne suis ni n'étais journaliste-reporter, seulement ingénieure et à présent libraire. Seulement il m'est arrivé peu ou prou la même mésaventure : dans un job ou je ne me percevais pas avant tout comme une femme, c'était un travail qui nécessitait du cerveau, j'ai avancé dans la vie avec un parfait aveuglement quant à ce monde des grands mâles blancs dans lequel, malgré de gros progrès du moins en Europe, dans les années 60 et 70, nous baignons.

Je voyais aux discriminations des causes explicables, par exemple sur les salaires et les postes intéressants, il était clair que les congés maternités étaient pénalisants (1) et j'ai ainsi eu droit, pour deux enfants, à quatre année sans aucune progression, celles du départ ("Vous comprenez cette année pour vous sera tronquée, ce ne serait pas juste par rapport à vos collègues qui auront fait l'année en entier"), celles des retours ("Vous n'avez pas de prime [ni d'augmentation, faut pas rêver, et je n'en demandais pas tant] cette année, vous venez de reprendre le travail, nous n'avons pas pu vous évaluer"). Seulement voilà, absences il y avait eu, même si c'était rageant, c'était compréhensible.

Et puis les discriminations de type nipotisantes étaient fortes dans ce milieu où certains et certaines, aux diplômes prestigieux (2) ou (inclusif) pedigree parfait, étaient embauchés en tant que hauts potentiels et destinés à des passages rapides aux postes intermédiaires, tandis qu'à niveaux d'études équivalent d'autres étaient embauchés pour souquer, condamnés à rester longtemps sans progresser aux postes où leurs compétences bien souvent les piégeaient.
Du coup, le fait qu'être une femme fût mon principal handicap ne m'avait pas effleuré. Ou seulement par sa conséquence : celui d'être mère de famille et tiraillée sans relâche entre travail et famille. 

Les différentes occasions où je me suis trouvée confrontée à des impossibilités genrées (jouer au foot en équipe, travailler sur un chantier une fois le diplôme d'ingénieur Travaux Publics en poche), j'ai toujours cru, ô naïve, qu'il s'agissait de vestiges d'un ancien temps bientôt révolu. Que j'arrivais simplement un tout petit peu trop tôt. Et que si un jour j'avais une fille, elle penserait que je parlerais de temps reculés si j'en venais un jour à le lui raconter. 

Par ailleurs, je ne suis pas particulièrement séduisante ni jolie, et mon éducation de gosse de banlieue m'a appris à me battre un peu, ce qui sans doute m'a épargné bien des ennuis : les quelques fois où des hommes ont eus envers moi des débuts d'attitude prédatrice, j'ai réglé ça sans avoir eu le temps d'avoir peur, en faisant face ou en filant, et ce fut assez peu fréquent pour que je range ces épisodes dans le casier Bon sang ils sont relouds les mecs une fois bourrés. 
J'ai vécu en couple stable depuis mes vingt ans, et jusqu'à très récemment j'étais totalement inconsciente que ça avait constitué une forme de protection : la plupart des hommes respectent, en tout cas lorsque la femme n'a pas un physique ou une surface sociale de femme trophée une forme de pacte de non-agression.

Il aura fallu les blogs et les réseaux sociaux qui ont libérés les témoignages, que certains hommes se mettent à dépasser les bornes aussi (il y a eu en quinze à vingt ans, un méchant backlash) et qu'enfin je devienne proche d'un homme qui se révélera plus tard et malgré une grande sensibilité et une apparence de féminisme (3) être de ceux qui considèrent tout naturellement les femmes comme des êtres de catégorie B, présents sur terre pour se conformer aux aléas de leurs désirs et qu'ils ne respectent ou révèrent que lorsqu'ils sont, pour des raisons essentiellement d'apparence physique et de jeux séductifs (4), devenus amoureux fous, il aura donc fallu tout ce cumul en peu de temps, pour que j'ouvre les yeux à mon tour et comprenne dans quel monde en réalité nous vivions.

Un livre aussi, d'Henning Mankell (5), Daisy sisters, qui m'a fait découvrir qu'une égalité possible que je croyais effective dans les pays nordiques, n'était pour l'heure qu'une illusion. La situation et les rapports entre les unes et les autres était simplement un peu moins pire qu'en France ou en Belgique, mais (hélas) pas tant.

Sans le faire exprès, j'ai finalement pas si mal lutté puisque je ne me suis jamais laissé dicter ma conduite par cette pression sur les femmes qu'exerce la société. Jusqu'à mon nom que bien qu'étant mariée j'ai conservé. Simplement je n'avais pas conscience d'être un petit rouage d'un plus vaste combat. Et pour moi le combat est contre les normes sociales, contre le poids du conformisme (dont certaines femmes sont les premiers vecteurs), contre le patriarcat, et non contre les hommes, dont beaucoup font ce qu'ils peuvent entre leurs aspirations (et désirs) personnels et le poids des siècles, dont pour le meilleur et pour le pire ils ont hérité (6). 

Il faut donc plus que jamais tenir bon, expliquer, ne pas se laisser faire et continuer.

C'est pas gagné.

 

[je me rends compte en relisant que ça doit assez ressembler à ce que ressentent des personnes que leur orientation sexuelle ou leur couleur de peau conduisent à être traitées différemment dans nos sociétés et qui n'en aurait pas pris conscience tôt dans l'enfance pour peu qu'elles aient grandi dans un milieu d'esprits ouverts ; mais je ne saurais parler pour eux, blanche et hétérosexuelle chanceuse que je suis]

 

(1) D'autant plus que je travaillais dans le milieu bancaire où à l'époque et j'en fus ravie, ils étaient particulièrement longs, permettant de bien avancer le bébé dans sa vie avant de devoir le confier à des tiers pendant qu'on filait gagner notre vie.

(2) La hiérarchie entre Grandes Écoles, ça n'est pas rien.

(3) Même les plus grands chanteurs ou poètes lorsqu'ils se croient entre eux, en viennent à tenir des propos sidérants (et si décevants). 

(4) Certaines femmes sont très à l'aise dans ces partitions là. J'ai toujours pensé que ça revenait à prendre les hommes pour des cons. Et puis un jour j'ai mesuré à mes dépends à quel point c'était efficace.

(5) preuve parmi d'autres que certains hommes ont tout compris et son nos frères humains pas des ennemis.

(6) Par exemple me fatiguent les tâches ménagères, je peux donc parfaitement comprendre que c'était trop cool pour eux d'avoir comme si c'était naturel, les femmes qui s'en chargeaient. Je ne peux nier qu'à leur place j'en ferais autant. M'agace que si j'étais un homme personne jamais (et sans doute pas ma propre conscience) ne me reprocherait jamais d'être un mauvais ménager. 

 

 


Their little China girls


Capture d’écran 2017-01-30 à 19.39.24Ce n'est pas parce que des fous sont au pouvoir (enfin surtout un) et que la mort rôde un peu trop près ces derniers mois, qu'il faut oublier de se cultiver. 

Voici donc un bel article d'Atlas Obscura (1) sur les China Girls des débuts de bobine au cinéma. 

C'est beaucoup plus qu'anecdotique. Et très porteur d'histoires et marqueurs d'époque. 

J'ignorais, je crois, leur existence, il me semble que c'est la première fois que j'en entends parler, je croyais qu'il y avait des mires avec toutes les couleurs ou toutes les nuances de gris comme celles de la télé de quand j'étais petite. J'ignorais (ou j'avais totalement oublié) qu'il y eût des visages humains. Pourtant je connaissais l'histoire des Shirley cards en photographie (et l'absence de calibrage sur des peaux autres que blanches, pendant fort longtemps). Leur nom viendrait de mannequins de porcelaine utilisés dans les tout premiers temps (ou d'un maquillage destiné à faire que les modèles y ressemblaient).

Et accessoirement, un an après la mort de l'artiste et trente-quatre ans après le succès de cette chanson, je viens seulement de piger le sens complet des paroles du China girl de David Bowie.

It was about time.
(Rigole, va)

 

[copie d'écran issue de l'article]

(1) 'The Forgotten "China Girls" Hidden at the Beginning of Old Films' by Sarah Laskow

PS : Et au passage la découverte du blog passionnant pour les cinéphiles, de la Chicago Film Society

 


L'hospitalisation à domicile (suite)

(notes en vrac, retour de visite)

Alors la téléalarme ça fonctionne, ça fonctionne même tellement bien que ça nous vaut un coup de fil à 5 heures du matin car la patiente appelle et est désorientée et réclame à manger [ce qui est étrange car le principal symptôme de son mal est qu'elle ne s'alimente plus] et l'homme à la voix rassurante mais aux propos flippant demande : à quelle heure est le premier passage ? Et l'air de rien c'est quatre heures plus tard alors n'y tenant plus, l'homme de la maison prend la voiture (1) et y va. Pour constater qu'elle a soif et un peu froid. Et que le premier passage a eu lieu en retard (2).

Le boulot d'intendance restant à la charge des proches, sauf option "luxe", demeure assez lourd. Lorsque je passe, au moins la moitié du temps c'est ranger, prendre le linge sale, mettre le propre en évidence, prendre connaissance des documents de liaison, relever la boîte à lettres si l'homme ne l'a pas déjà fait, voir les factures, faire un brin de ménage. 
Une fois à la maison il faudra relancer une lessive. Être malade et alité, c'est salissant. Entre notre famille (4 personnes) et la malade, nous tournons à une lessive par jour. Je passe mon temps libre à étendre du linge (en tout cas j'en ai l'impression et pourtant je ne suis pas la seule de la famille à m'y coller).
Il y a toujours des courses à faire. Pour l'instant l'homme de la maison les assure entièrement. Mais du coup et comme il refuse qu'on en fasse une partie sur l'internet en nous faisant livrer, ce sont des produits quotidiens qui chez nous viennent à manquer. Les couches pour vieux, c'est un méchant budget. Avec ce côté désespérant que l'on sait que ça ne saurait s'arranger. Ou plutôt que ça durera jusqu'à la mort. Et que donc à chaque achat tu espères ET tu désespères que ça soit potentiellement le dernier. 

On croise des personnes qui passent. Pour l'instant, toutes m'ont semblé consciencieuses et dévouées. Pourvu que ça dure.

La nuit est source d'angoisse, sans doute pour la malade (elle nous a avoué que la nuit dernière elle avait fait des cauchemars, elle pour qui c'est rare), mais pour la plupart d'entre nous aussi. Je suis personnellement protégée par mon bon sommeil contre lequel je peste en temps normal puisqu'il m'empêche de prolonger lectures et écriture. Mais dans une période comme celle-ci être capable de s'endormir à peine allongée et les yeux fermés est une bénédiction. 
À la seule rapidité avec laquelle j'avais été capable de répondre à l'appel nocturne je peux sentir que quelque chose de fort me laisse en qui-vive.
Les autres membres de la famille sont nettement plus éprouvés.
C'est différent lorsque la personne malade est hospitalisée. On a cette illusion que des rondes sont effectuées, que des soignants peuvent arriver presque aussitôt si elle appuie sur le bouton d'appel.
Avec la téléalarme et lorsque les proches ne sont pas sur place ou à moins d'un quart d'heure, c'est un peu Les pompiers sinon rien. On n'est pas "en charge". Seulement avec le fardeau de la présence, de la mort en proche maraude, de l'accompagnement. Il est déchargé des tâches matérielles. Personnellement ça me convient mieux. L'énergie passe dans ce qui reste d'échanges possibles.

Une foule de petites questions matérielles, forment une nuée dans laquelle nous tentons de nous frayer un chemin. En partant vaut-il mieux que nous laissions ouverts ou fermés les volets ? Quelle lumière garder allumée ? À quel degré convient-il de monter le chauffage ? Zut alors j'avais ouvert pour aérer, il faut surtout ne pas oublier de refermer ? Est-ce qu'on a bien remis les clefs dans le boîtier ? Le lit, il faut le laisser redressé ou avant de partir remettre un peu plus à plat ? Où met-on le téléphone (à portée de sa main alors qu'elle n'a plus la force de saisir ? loin pour qu'aucune sonnerie ne la dérange ?) ? Est-ce qu'on ajoute une couverture, si cette nuit il fait froid ? À quelle heure aura lieu le prochain passage ? On l'attend ou on part parce qu'elle somnole de toutes façons ? Que signifie cette toux ?

Voir souffrir quelqu'un sans pouvoir le soulager est l'une des choses les plus dures au monde. Au moins à l'hôpital on peut faire appel à un soignant qui peut-être pourra apporter un soulagement (même temporaire). À la maison, notre impuissance est sans limite. Doit-on appeler ? Et qui ? Est-ce une urgence ou son état normal de ces jours derniers ?

Il est difficile d'assurer un job (même à temps partiel), et l'intendance de deux maisons (même en n'étant pas seule à s'y coller).

J'ai l'impression de perdre de vue tous mes amis - forcément à temps personnel réduit, ce qui morfle c'est le temps des bons moments -. Deux à trois courants sont à l'œuvre pour saper notre vie sociale : - impossible de garantir notre présence à quoi que ce soit, la mort peut venir à chaque instant finir le boulot, ou dans deux ans ; 
- L'envie de sortir qui est mise à rude épreuve on se sent trop tristes pour faire bonne figure, pas envie de plomber l'ambiance et surtout l'énergie est entièrement engloutie par tout ce qui est devant être fait ;
- L'envie d'ailleurs de quoi que soit (à part un bon lit et pouvoir y rester dormir de tout son saoul).

On finit, qu'on le veuille ou non par vivre sous pression tout le temps. Chaque activité entamée est susceptible d'être interrompue et seulement pour une mauvaise ou très mauvaise nouvelle. Qu'on finira peut-être par trouver bonne à force d'épuisement tendu. Ce qui est encore plus terrible (3).

Ça paraît insensé qu'à l'heure où l'on peut envoyer quelques humains se promener dans l'espace, y compris hors vaisseau, on n'a toujours pas le droit de pouvoir mourir dignement avant que d'être sans plus rien qui nous ressemble en soi. "Mes rêves font demi-tour" nous a-t-elle confié aujourd'hui en parlant avec peine, et si triste, avant de sombrer à nouveau dans un état d'entre deux qui n'est déjà plus ni présence ni récupération en vue d'aller mieux.

Je pense de jours en jours plus solidement que l'hospitalisation à domicile n'est viable que pour quelqu'un qui ne vit pas seul, ou qui peut encore quitter son lit, ou qui peut encore téléphoner et dont les proches habitent à moins d'un quart d'heure de trajet. Ou quelqu'un de fortuné qui peut payer pour un accompagnement 7/7 H24.  

 

(1) L'un des gros tracas est que le trajet notre domicile - son domicile, s'il est faisable en transports en communs c'est 1h30, pas moins. En voiture 40 minutes sauf embouteillages (y en a ; par exemple aujourd'hui, à l'aller c'était étrangement le cas - pourquoi diable tant de gens tentaient-ils dans l'après-midi d'un dimanche hivernal de pluie d'effectuer le trajet Paris vers Val d'Oise ? -)

(2) On ne peut pas en vouloir aux personnes qui passent, leur travail est rude et les conditions climatiques actuelles compliquées.
(3) Je l'ai déjà vécu il y a treize ans. Difficile de se remettre d'un type de soulagement tel que celui-là.


L'hospitalisation à domicile en pratique (billet à compléter)


    Ça fera deux semaines jeudi que ma mère, âgée et en fin de vie. est chez elle dans le cadre d'une hospitalisation à domicile.

L'hôpital n'avait plus vocation à l'y garder : pas de soins possibles pour la soigner, son mal est incurable, dûment diagnostiqué, et elle refuse certains soins qu'ils pourraient faire pour tenter de ralentir le processus. Elle consent à quelques autres pour lesquels elle est censée passer toutes les deux ou trois semaines une journée à l'hôpital.

Elle refusait de partir en maison de retraite médicalisée. Il est vrai aussi que le coût de celles qui furent par ma sœur (1) contactées était bien supérieur à celle de la pension de réversion de ma mère (2).

Elle voulait rentrer chez elle. L'hôpital poussait en ce sens, je pense parce que le nombre de lits est limité et qu'un patient qui refuse les soins ne fait qu'encombrer. Peut-être aussi qu'il y a des contraintes de gestion que l'on ignore : par exemple qu'un tel patient compte dans leurs "résultats" (x patients traités par tel service) tout en ne prenant pas une place de lit, alors ça doit être bien pour la logique comptable à laquelle les établissements de soins sont soumis.
Il se trouve que la patiente ne réclamait que ça, de tout ce qui lui restait d'énergie.

De mon côté, je reste vieux jeu : il me semble que laisser seul-e dans un logement une personne qui est clouée au lit, ne peut en sortir, peut à peine boire seul-e et n'a pas la force nécessaire pour téléphoner, même si on laisse un combiné à sa portée, c'est mettre sa vie en danger.

Tout le monde ou presque m'a dit (le médecin à l'hôpital, l'assistante sociale de l'hôpital qui organise ce type de prise en charge, la patiente qui disait Je veux rentrer chez moi, je vous assure ça ira, et l'homme de la maison, qui puisqu'il est en ce moment sans emploi est celui sur qui la plus grosse partie de la charge de travail et de veille est retombée) : mais non.

Il y a des passages de soignants : deux ou trois par jour.
Il y a des passages d'auxiliaires de vie : deux ou trois par jour aussi.

La part hôpital est prise en charge par la sécurité sociale et la mutuelle.
La part assistance est payante à la charge du patient ou de sa famille. Il y a une aide forte les trois premiers mois. Puis différents dispositifs possibles (on a rempli un dossier APA) et si l'on doit payer sans aide ça sera 1900 € / mois. À nous de fournir tout le matériel (sauf le lit d'hôpital qu'il a fallu installer) et faire la blanchisserie.

Le lit d'hôpital prend beaucoup de place mais il faut savoir qu'il est monté sur place comme un meuble de l'enseigne suédoise. Donc peu importe que l'accès soit compliqué. En revanche il faut une pièce assez grande. Les chambres du petit pavillon ne l'étaient pas. Le lit trône en plein milieu de la salle-à-manger salon, tous meubles repoussés.

Alors pour l'instant il faut reconnaître que les engagements promis semblent tenus. La grande majorité des personnes que nous avons croisées semblent bien formées à leurs tâches et dévouées. Certain-e-s laissent des mots précis dans une sorte de carnet de bord prévu à cet effet. Nous sommes rapidement contactés en cas d'ennuis - par exemple le dysfonctionnement d'un boîtier -. 

Plusieurs des personnes croisées pour la part non médicale sont des personnes qui ont déjà eu d'autres expériences professionnelles et se sont reconverties là afin d'être utiles plutôt qu'en chômage et fins de droit. Je suppose que les associations qui les emploient bénéficient d'aides, sinon comment seraient-elles remboursées de leurs frais de déplacements qui en grande banlieue doivent être conséquents ? C'est un travail difficile et fort peu payé. Je ne suis pas certaine d'être capable, si j'étais en fin de possibilités professionnelles, de l'effectuer. Au passage : cette solution est un désastre en terme de bilan carbone et contribution à la pollution. 

Ma mère a une voisine dévouée et formidable, et sans doute quelques autres qui passent parfois. C'est rassurant pour nous d'avoir un éventuel relais sur place, mais en même temps ça n'est pas son travail, elle peut très bien ne pas être là, ou être fatiguée, et c'est dur de côtoyer quelqu'un qui n'est plus que son ombre avec la mort qui volette autour. De plus tout le monde n'a pas la chance d'avoir à proximité quelqu'un comme ça.

Il y a en cas d'urgence une téléalarme que peut déclencher le ou la malade à partir d'une sorte de bracelet fixé à l'un de ses poignets.

Malgré les points positifs, la solution d'hospitalisation à domicile continue de me paraître peu adaptée pour un-e malade qui vit seul-e, ne peut se lever, et dont la famille la plus proche est à plus de 45 minutes de trajet et dont les membres ont un travail salarié. 

Il faut vraiment que quelqu'un soit disponible. Compte tenu de la partie qui est à assurer par la famille, il faut au moins une visite tous les deux jours, linge à nettoyer / rapporter, courses à faire (repas, affaires de toilettes), une part du ménage, les poubelles à sortir, rentrer, le courrier à traiter - et la situation elle-même est génératrice de paperasse -. Ça s'ajoute à tout ce qu'il faut faire (payer les factures, les impôts ...) lorsque la personne est hospitalisée. 

Il y a de la coordination à effectuer, tenter jour après jours d'harmoniser les horaires de visites des professionnels afin d'éviter d'inutiles embouteillages et de longues plages horaires sans personne. Les nuits sont longues. Même si un dernier passage est tardif, et sauf organisation particulière, le ou la patiente reste seul-e de 21h à 9h le lendemain matin.

Le moindre dysfonctionnement prend des allures dramatiques : en effet, en cas de coupure d'eau, d'électricité ou de panne de chauffage l'hiver, il devient immédiatement urgent d'y remédier. Le hic étant que la personne malade, clouée au lit ne peut s'en rendre compte par elle-même, c'est donc une des aides qui s'en apercevra et nous alertera et il faudra le temps qu'on parvienne à faire quelque chose. Un hôpital ou autre établissement de soin possède au moins un groupe électrogène et une organisation pour remédier rapidement à ces problèmes. 

La téléalarme est un dispositif qui se veut rassurant mais qui in fine est très éprouvant pour les nerfs : le protocole veut que le patient soit rappelé puis s'il ne répond pas (3) que nous soyons les premiers avertis afin que nous puissions passer voir et confirmer ou non l'urgence, afin d'envoyer ou non les pompiers. OK si tu habites le même patelin, que tu es disponible, que les distances sont brèves à parcourir. Mais en l'occurrence, et même s'il n'y avait pas d'embouteillages et que j'avais la voiture en bas de l'immeuble, je mettrais 40 minutes pour aller voir (4). Ce soir, ma mère peut-être par un faux-mouvement a déclenché l'alarme et comme je n'ai pas entendu sonner mon téléphone (j'étais en vélib puis en train, je rentrais chez moi) et que de toutes façons je leur aurais répondu par le temps qu'il me fallait pour arriver, ils ont fait venir les pompiers. C'était semble-t-il une fausse alerte, ce qu'on m'a dit lorsque j'ai rappelé dès que j'ai eu le message (5). 
Si la patiente était hospitalisée, elle déclenche par mégarde le bouton d'appel d'un-e soignant-e qui passe voir, constate que c'est pour rien. 
Qui paie pour ce genre de surcoût ? Et combien ?

Je persiste à ne pas comprendre - sans doute parce que je ne suis pas moi-même malade ? - l'intérêt d'être chez soi sans y être. Elle ne profite en rien de sa maison. Sa maison ne ressemble déjà plus à sa maison. De son lit elle voit quelques meubles poussés. Elle peut voir le ciel et rien du paysage (c'est au premier étage), au mieux quelques branches d'arbre. Elle ne peut plus lire. Ne semble pas souhaiter de musique. Refuse la télé (6). 

Le système de boîtier mis en place pour les clefs, s'il est fonctionnel et part d'une bonne logique, correspond à un monde bienveillant dans lequel il y aurait assez peu de gens malfaisants. Il me semble trop peu difficile à "craquer" en plus que le voisinage désormais accoutumé à des va-et-vient de personnes différentes ne s'inquiéterait pas de voir quelqu'un trifouiller le système puis entrer. Après, il n'y a rien de valeur marchande à voler et si ma mère entendait du danger elle actionnerait la téléalarme. Il n'empêche, ça n'est pas rassurant. 

C'est l'hiver. Je ne sais pas comment ça se passerait en cas d'intempéries qui rendraient ne serait-ce que 24 heures les venues difficiles. L'autre soir, près de mon travail c'était pluies verglaçantes au programme. J'étais en transports en commun qui pouvaient circuler (les suivants je ne sais), et n'avais pas prévu de passer voir ma mère ce soir-là, il n'empêche que je me suis posée la question de comment faire dans ces cas-là. 

Quand nous passons voir la malade, ça n'est jamais sans appréhension. J'avoue n'avoir pas le courage de m'y rendre seule. J'avais infiniment apprécié la façon dont la fin de vie de mon père s'était déroulée à la Maison Médicale Jeanne Garnier : non seulement les patients semblaient bien traités mais il y avait un soin particulier mis dans l'accompagnement des familles. Les derniers instants étaient le moins éprouvants possibles. Là, nous savons qu'une personne ou l'autre de qui passe, et nous peut-être, viendra un jour proche ou lointain et constatera que c'est fini. Ça fait un peu monter l'escalier avec des semelles de plomb. 

Bilan provisoire : L'hospitalisation à domicile c'est bien lorsqu'une personne ne vit pas seule ou qu'elle a ses proches à portée de pâté de maisons. Et disponibles. Et capables d'intervenir sur toutes sortes de problèmes, en particulier bricolages urgents. 
Pour les proches qui ne sont pas sur place, c'est particulièrement angoissant. On n'est jamais tranquilles. Sur un qui-vive permanent. Recevoir des appels est flippants, n'en pas recevoir tout autant. 

Je persiste à penser que ça n'est pas la solution la mieux adaptée lorsque quelqu'un est seul et à plus d'une demi-heure ou trois- quart d'heures de route de ses géographiquement plus proches parents.

 

 

(1) autour de Paris si tu n'es pas CSP +, la maison de retraite pour quelqu'un de cloué au lit, nécessitant des soins complets, tu oublies. Ma sœur habite dans une région où les choses sont plus abordables. 

(2) sort ô combien classique de tant de femmes pour lesquelles le travail consistait à s'occuper de toute l'intendance familiale tandis que les enfants étaient à l'école et que l'époux travaillait à l'extérieur. Et encore, mon père, en homme prévoyant, avait sur-souscrit dans ses dernières années de travail afin qu'une assurance vienne compléter le faible montant mensuel de la réversion "brute de décoffrage". Malgré ça, elle touche juste de quoi vivre et payer les charges de ce qui fut leur pavillon. 

(3) Ce qui est forcément le cas de ma mère qui n'en est plus capable même dans ses moments de bien. Et qui refuse toujours l'usage d'un téléphone portable (et qui se planterait, j'avais tenté il y a plusieurs années, elle était rétive au point de tout manquer).

(4) Et 1h20 à 1h30 en transports en commun, si tout va pour le mieux et qu'on n'est pas la nuit.

(5) J'ai compté pas moins de trois "Tapez [numéro]" plus une musique d'attente avant d'avoir un être humain (au demeurant parfaitement efficace) et c'était le cas "Vous rappelez suite à un déclenchement" donc censé être traité rapidement. L'appel a duré 2 minutes 22 et dès que j'ai eu une personne elle m'a dit en substance Pour votre maman c'était une fausse alerte elle avait déclenché le bracelet par erreur. J'ai dit merci et nous nous sommes saluées. Autant dire que ce fut bref. Et que donc il y a bien 1 minute 30 de préliminaires.

(6) De toutes façons il n'y a qu'une vieille télé qui n'a pas passé le cap des nouveaux dispositifs.  


Config canicule

 

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Touchée par le mal-être du fiston et malgré que je n'aime rien tant que le chaud et la lumière, je passe en rentrant l'appartement en configuration canicule, volets fermés - pas en plastique, c'est parfait, laisse le chaud dehors sans devenir brûlant (ni fondre) - fenêtre ouvertes ou entrebaillées ) l'ancienne afin d'éviter qu'elle ne claque sous l'effet du courant d'air créé. Fenêtre ouverte dans la salle de bain, qui donne sur le puits intérieur entre les immeubles. 

Ils datent d'un temps où l'on ne comptait pas sur l'énergie fournie afin de tenir le coup en toutes circonstances. La cuisine dispose d'ailleurs d'un garde-manger intégré. 

Il y a des cheminées. 

Ces jours derniers l'hiver paraît un concept imaginaire, abstrait. 

J'aime ça. Je quitte l'inquiétude sourde de passer le suivant. L'été me protège en se prolongeant.

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On sent pourtant son temps compté. Les arbres déjà perdent leurs feuilles par brassées, 20160827_212522 la nuit a cessé de tomber après l'arrivée des premiers sommeils, et le matin un réveil à la lumière précède de peu la radio enclenchée des jours obligés. Nous sommes sortis dîner, j'ai mis ma robe de 30°C que ma fille a cru neuve, tant il est rare que j'ai l'occasion climatique de pouvoir l'enfiler.

J'aimerais disposer de quelques jours encore afin de pouvoir parfaire ma santé.

Seulement je me doute que les orages ne vont pas tarder et les matins redevenir frais et la grisaille reprendre cette sorte de droit d'aînesse qu'elle détient sur Paris.


Tellement c'est mieux sang, j'y pensais même plus


    C'est une nageuse chinoise, Fu Yuanhui, qui en expliquant simplement qu'elle n'était pas au mieux de sa forme lors des finales parce qu'elle avait ses règles, a porté la question sur la place publique, et je pense que c'est franchement bien. Rien qu'en étant une sportive amateure ou plus simplement en menant une vie quotidienne classique on peut s'en trouver gênées, y compris pour qui n'a pas de syndromes menstruels compliqués, il est bon qu'enfin on puisse avouer que certains jours malgré nous ça n'est pas tout à fait ça.

Après, il paraît que ça peut être un atout dans certains sports, ce que j'ai du mal à croire, n'ayant pour ma part pas connu l'aspect "sautes d'humeur", ou uniquement la part, déprime de fatigue (et vraiment dans ce sens : le fait d'être encore plus fatiguée qu'à l'ordinaire et donc peu capable de faire ce qui était devant être fait induisant un découragement, un sentiment d'injustice aussi). Et puis, dans les jours suivants on peut bénéficier d'un regain d'énergie, comme toute personne qui sort d'avoir été moins bien (ça le fait aussi après un rhume, ou n'importe quelle bricole de santé qui met patraque mais pas totalement hors jeu). 

Il n'empêche qu'aux jours mêmes ou aux 24 heures avant, il y a ce "moins bien", un manque d'allant certain. Et je crois bien que c'est général, que peu de femmes y échappent.

À titre personnel je suis reconnaissante envers cette jeune femme de m'avoir fait prendre consciente d'à quel point c'est un soulagement quand vient la fin de ces temps rythmés plus ou moins irrégulièrement par des tracas de saignements. J'en suis sortie depuis deux ans et c'est devenu si agréable si vite (malgré une sorte de rechute après le 7 janvier 2015, le corps lui-même était déboussolé) de n'avoir plus à se préoccuper de ça du tout et d'être soi-même au fil du temps sans oscillations périodiques, que j'avais complètement oublié tout ça, le côté matériel (devoir se pourvoir en protections (1)), les moments de déceptions - on aimerait tellement pouvoir être au mieux de sa forme, au moment de tels examens, telles compétitions, telles retrouvailles et vlan ça tombe à ces jours précis -, ceux d'inquiétudes quand du retard imprévu survient (2). Et que le mieux ressenti, malgré pas mal de fatigues dues à un job trop exigeant pour moi physiquement, était tel que de nouvelles ambitions sportives m'avaient saisies et très sérieusement, que je compte pouvoir concrétiser prochainement. Que le temps (tic-tac), lui aussi, paraît plus grand, qui n'est plus morcelés en jours avec et jours sans, chaque période d'insouciance et de ventre sans douleur n'étant plus le répit avant un nouveau lot de cinq jours d'amoindrissement. Le "en forme" est devenu l'état permanent, sauf problème (autres et inattendus). Le "pas en forme" ayant disparu des prévisions, des obligations de se préparer mentalement à devoir accomplir telle ou telle chose malgré la gêne. Et je parle en temps que privilégiée qui déjà n'avait pas trop à se plaindre de conséquences réellement invalidantes. Je ne peux qu'imaginer l'ampleur du soulagement pour mes consœurs qui souffrent ou ont souffert chaque mois pendant toute la durée de leur fertilité.

Grand merci donc à Fu Yuanhui et pour les femmes encore jeunes qui grâce à sa déclaration se sentent moins seules à se être régulièrement amoindries et pour celles de mon âge ou plus grand qui grâce à elle prennent conscience d'à quel point, c'est vrai, on se sent mieux ... sans ce sang.

 

 

(1) Il paraît que les coupelles sont une bonne solution, c'était déjà un peu tard pour moi pour m'y mettre alors que je trouvais déjà les progrès effectués depuis mon adolescence en solutions jetables déjà remarquables. Du coup jusqu'au bout j'aurais connu la corvée de devoir faire au bon moment les courses qu'il fallait.
(2) Pour ma part j'ai peu connu, je suis de la génération qui est devenue femme alors que la contraception était légale et répandue et que même dans un milieu non favorisé à demi immigré on pouvait sans problème demander à aller voir un médecin qui pouvait conseiller. C'était avant le Sida, le préservatif ne faisait plus guère partie de la panoplie. Et le fait que l'avortement soit légal et possible offrait soudain à toutes un filet de sécurité. Des cousines et des sœurs aînées étaient là pour nous confier et nous faire prendre conscience d'à quel point c'était une chance et une sécurité. Pour la plupart d'entre nous, il était peu possible de savoir si nous étions des enfants subis ou souhaités, ce confort rassurant qu'ont pu connaître les générations d'après, même si c'est semble-t-il redevenu compliqué.


Plus tard nous nous demanderons

 

    Plus tard nous nous demanderons comment nous avons pu ainsi nous laisser voler d'une part devenue si importante de notre vie privée, comment nous n'avions pas vu ce hold-up généralisé.

Quelques éléments de réponses sont donnés ici : 

Internet, applis mobiles : Tenons-nous encore à nos données ?

Et grand merci à Adrienne Charmet Alix qui explique les choses avec tant de clarté (et de détermination)