La fièvre et la mémoire

 

    La fièvre - gros rhume - fait faire des rêves bizarres, il y avait un président aux États Unis qui était un genre de clown pas drôle, une sorte de Michel Leeb avec des sketchs racistes. mais par moment la fièvre refluait et j'étais au bord de me réveiller, bien sûr la fièvre c'est n'importe quoi, le président des États-Unis c'est Barack Obama (et je revoyais des photos qui devenaient la réalité, qui étaient la réalité). À un moment un de mes propres éternuements m'a totalement réveillée. Je me suis alors rendue compte que le cauchemar de mon rêve était la réalité et que ce que je croyais être la réalité était le passé.

Comme je n'étais pas en état de lire, j'ai tenté de revoir l'un de mes films de chevet. Comme je m'endormais, toussais, devais "rembobiner" ça m'a pris l'après-midi, mais c'était intéressant. Je suis devenue trop cinéphile (snob ?) pour l'apprécier à fond : il est très scolaire, les effets soulignés par la musique, certaines choses, pas mal de choses, archi-convenues. Et ce que je trouvais les meilleures scènes, je veux dire les meilleurs choix de mise en scène, je me suis rendue compte qu'ils étaient passablement inspirés par les options de Tarkovski. Il n'empêche que c'est du bon, du très bon travail de cinéma grand public, intelligent, avec une remarquable qualité de reconstitution des époques successives, et que l'histoire racontée du passé qui travaille une personne même longtemps après, même alors que la personne croit aller bien, m'intéresse toujours autant. 

Je pense à tous ceux dont les traumatismes nés de la guerre n'ont pas été traités - en ces temps-là on n'y songeait pas -, et comment ils s'en sont trouvés rattrapés. Le personnage du jeune Anton a l'âge de ma mère. 

Ce qui est aussi très bien vu c'est la façon dont la vie, à mesure, nous fournit les clefs de ce que l'on a vécu sans comprendre. Et même si l'explication fait mal, elle permet de mettre fin à la souffrance du doute et des questions qui nous tourmentent et tournent lorsqu'un malheur a eu lieu.

Ce film est en passant un excellent exemple d'un cas d'apparences trompeuses.

On peut espéré qu'une fois délivré de l'énigme, alors il guérira. 

La fièvre donnant aussi parfois des idées incongrues, je me suis demandée ce qu'était devenu le garçon qui jouait si bien l'adolescent épouvanté, j'ai donc cherché Marc van Uchelen dans les moteurs de recherche et j'ai découvert (ou re ?) qu'il avait effectivement continué, que ça n'avait pas été un coup de hasard de ressemblance et qu'après il arrête de jouer, et qu'il avait également réalisé des films. J'ai appris du même coup qu'il était mort à 42 ans, qu'il s'était suicidé le 1er juin 2013, laissant derrière lui une épouse et deux enfants encore petits. J'étais triste. Le jeune acteur du film semblait si prometteur. Il n'avait sans doute pas encore apporté tout ce qu'il aurait pu, tout ce qu'il avait le niveau d'accomplir.

Je suis restée perplexe : j'ignore absolument, à moins d'aller farfouiller dans mes archives perso, quelques billets de blogs, un diario - ce que je suis bien incapable de faire ce soir : dès ce billet achevé je retourne me coucher -, si je l'avais su ou non. C'est typiquement le genre d'éléments qu'une rupture subie brutale peut effacer de la mémoire, surtout si par ailleurs elle est suivie de la fin d'un emploi où l'on était heureux. Il se peut aussi que pendant l'essentiel des jours de ce mois de juin pour moi si fatidique : la fin bien malgré moi d'une période qui avait été la moins malheureuse de ma vie, je n'avais rien suivi de l'actualité ou presque. Contente que le 17 mai 2013 ait enfin été promulguée la loi qui permettait à qui voulait de se marier, sans plus de discrimination, j'avais certainement cessé de suivre, saturée après les combats des derniers mois et ensuite, à partir du 9 juin, trop abattue par mes propres difficultés.

La question me fascine de la façon dont on perçoit une époque à travers le prisme de ce qu'on est en train d'y vivre (ou de ne plus y vivre) sur le plan personnel et privé.

En plus j'écris ceci un soir d'une journée de retrait total du monde pour cause de santé attaquée. Et même si j'ai suivi qu'un présidentiable avait pour sa femme usé et abusé de l'argent du contribuable, toutes les rumeurs du monde me sont parvenues de manière très lointaine, atténuée. Mon travail du jour aura été principalement de respirer. 

Il serait grand temps que je surmonte mes deuils, le prochain s'annonce compliqué. Et l'ensemble du monde est plus redoutable par ici qu'il ne l'avait depuis longtemps été.

 


Fan, moi ? Jamais (quoi que)

    Ça reste un mystère pour moi, ce truc qui fait qu'on bascule de l'admiration pour le travail de quelqu'un à une adulation de la personne elle-même.

J'ai suffisamment vécu pour savoir que l'amour (celui des amoureux, pas le filial ou le plus général "de son prochain" (1)) comporte une part de ça. 

Mais il s'agit pour les fans d'autre chose puisque l'objet humain de leur (centre d')attention est par définition inaccessible (2).

Alors comme le sujet est un peu marrant, quand j'ai envie de dérider mon cerveau de sombres pensées que les circonstances y ont imposées, je me reprends à tenter de le creuser. 

Ce soir je songe que bien que ne comprenant guère, il m'est arrivé par trois fois d'éprouver quelque chose qui y ressemblait, qui s'en approchait.

- Une rencontre à l'Institut Culturel Italien à laquelle participait Natalie Dessay, je tenais à la remercier de moments magiques passés à l'Opéra grâce à elle, l'ai fait, mais allez, reconnais-le, patate, tu avais la gorge sèche et ta petite voix à toi qui tremblotait.

- Ma rencontre imprévue avec Wim Wenders un samedi à la Fnac des Ternes, il dédicaçait avec son épouse le livre consécutif à Buena Vista Social Club, je passais par là, j'entends l'annonce, vais jeter un coup d'œil, suis surprise par le (relatif) peu de monde et voilà qu'on papote cinéma - j'ai un prénom qui aide merci Maman merci Papa -, tranquilles, cools, ça va de soi. Je redescends, passe en caisse (elles sont où étaient au 1er étage, et la dédicace avait lieu au 4ème, à la librairie), me dis tiens si je rentrais en bus, attends le bus et là, soudain, mais C'ÉTAIT WIM WENDERS. J'ai dû m'asseoir pour retrouver mon souffle.

- Une étape de ma vie de libraire qui n'avait rien donné, il eût fallu que j'eusse de la maille à investir et pas seulement des qualités de terrain et ma passion, et cette visite des futurs locaux avec un type que j'admire pour le boulot qu'il fait, et qui m'ouvre une porte en disant comme il aurait dit dans une visite d'appartement vous pourrez en faire la bibliothèque ou la chambre des enfants, Là ce sera le bureau de Ken Loach lorsqu'il viendra à Paris. La moi de douze ans qui m'habite toujours un peu, la gosse de banlieue qui aimait aller au ciné, inventer des histoires, les faire jouer à ses ami-e-s, n'osait pas trop les filmer en super 8 parce que ça coûtait trop cher et que le père aurait dit qu'est-ce que c'est que ça, n'avait pas la moindre idée de ce que pouvait être un réalisateur sinon elle aurait voulu faire ça, le coup de la porte ouverte sur le bureau d'un des plus grands contemporains qui aurait pu être au boulot son voisin, elle ne s'en remet pas. (3). L'adulte que je suis a vu des petites étoiles sur ce coup-là.


Je dois donc bien être un peu fan quand même. 
Pour autant, ça ne se comprend toujours pas.

 

(1) Oui, ce truc oldschool en voie de disparition et qui peut même mener en prison si on le pratique encore dans certaines régions aux flux migratoires importants.
(2) sauf JJG un jour m'a raconté un expert ;-)  
(3) C'est aussi la prise de conscience des plafonds de verre que dans une société il y a : je viens de si loin, que l'éventualité même d'un tel voisinage dans la vie quotidienne de travail, est faramineuse en soi. Eussé-je été issue d'un milieu pas forcément aisé mais un zeste bourgeois et cultivé, une telle éventualité sans suite serait un mauvais souvenir à vite oublier, un échec. Au lieu de ça, ce moment est l'un des plus beaux souvenirs de ma vie. Un de ceux auxquels je pense pour tenir bon quand ça tangue. 


On serait bien allés chez Boris aussi

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, mais nous n'étions pas invités, pas cette fois. PA030030
En partant, nous avons cependant hésité à lui laisser un mot. 20161003_201855

. Je fais celle qui plaisante, mais l'émotion y était. Même si je ne suis pas tout à fait dupe (1), le petit cœur bat.

[Et à part ça me voilà avertie, si je parviens un jour à visiter les lieux, je risque de pleurer, mon imagination fait que je les y vois]

 

(1) Avec mes parents nous fréquentâmes pendant de longues années l'auberge Gachet ou ce qu'il en restait avant la starification des lieux, en repas familial annuel au restaurant du 1er janvier. Ça permet de relativiser.


La fête chez Jacques

 

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Alors voilà, moi qui en tiens pour une solide séparation (autant que possible) entre le travail et la part de vie privée, concernant les auteurs peut-être plus que tout autres - nous n'avons à connaître en tant que lecteurs que ce qui peut expliquer telle ou telle spécificité, c'est déjà beaucoup -, moi qui suis bien d'accord avec ce qu'écrit Jean-Philippe Guedas au sujet de la divulgation de la véritable identité de celle qui écrivait sous le pseudo d'Elena Ferrante en toute liberté (1), voilà que j'ai quitté sans m'attarder le moins du monde une intéressante soirée, parce que j'étais trop au bord des larmes pour rester.

C'était à l'initiative des éditions Gallimard, une soirée pour lancer les différentes publications prévues pour honorer les quarante ans de la disparition de Jacques Prévert. 

À cette occasion ils avaient fait les choses avec classe, nous conviant sur les lieux de son logis parisien, qui a été respecté, il reste même des objets courants crédibles, et une chambre d'enfant. 

Une vraie visite guidée, par quelqu'un qui travaille là, et ne nous servait pas un discours préfabriqué, mais faisait part de ce qu'il savait et ressentait.

Et soudain c'est la gamine de 13 ans 1/2 qui écrivait, le cœur serré, dans son journal (diario) quelques lignes chaque soir d'une période de vacances en Normandie, entre une description assez mécanique des activités familiales, "En écoutant voiture radio, su que Prévert mort dans village tout près Hague.", qui soudain se retrouvait chez le monsieur aux mots bons, oui près de quarante ans plus tard. Et j'imagine la tête que la jeune moi aurait fait dans la voiture parentale si on lui avait prédit cette visite - et qu'elle survivrait jusqu'au moins un tel âge -, Tu es triste petite, mais un jour viendra où tu feras ma connaissance par les objets.

Ce monde est au bord de plusieurs sortes d'effondrements, en attendant, l'existence offre parfois de ces cadeaux profonds qui redonnent une bouffée de confiance. La beauté a aussi le droit d'exister.

Et, quoi que je puisse en penser avec mon intelligence rationnelle, il n'en demeure pas moins qu'affectivement des liens se tissent avec ceux que nous lisons, où dont nous admirons les œuvres (tout domaines confondus). D'autant plus que cette dernière année c'est un peu comme si Monsieur La Vie m'accordait quelques attentions pour celles que j'avais eues ado, ainsi ma lecture méthodique des "Confessions" de Jean-Jacques Rousseau et le désir d'aller en vélo de Taverny à L'Ermitage, qui semblait un prélude naturel avec ce bel emploi que j'ai désormais sur ses lieux, ainsi cette fête chez Jacques, ainsi tant d'autres choses, qui se font écho. La vie peut être une longue énigme qui se résout parfois. 

(Merci à ceux qui ont organisé cette soirée et à celle qui m'a transmis l'invitation)

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BDJ - 160203 - La pharmacienne de la gare de l'est puis Laurence et Arnaud

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(bonheur du mercredi 3 février 2016)

Ce mercredi fut un jour heureux, inattendu - téléphoner à quelqu'un en réponse à un mail et dans la foulée filer prendre un train, et c'était une rencontre, peut-être le début d'une nouvelle belle amitié, et tomber amoureuse d'un lieu, et me rendre compte que ça n'était pas fini pour moi d'être capable de ça, cet état qui fait qu'on marche un peu au dessus du sol, cette exultation -, et comme le début d'une nouvelle vie, les chagrins et les deuils enfin un peu guéris, croire en une possible chance, se retrouver parfaitement opérationnelle -. Mais ça dépasse le cadre des petits bonheurs. C'est du bonheur, du grand. Et j'ai la certitude douce qu'il y aura une suite, pas celle qui nous faisait nous rencontrer mais autre chose de plus léger. Et au moins la passion des livres partagée.

Mais dans ce grand mouvement pour sortir du sombre, il y aura eu aussi du beau petit bon, comme si ce jour-là tous les dieux de l'Olympe s'étaient dit, tous exactement, sans un seul pour contrarier, Elle a assez morflé, accordons lui une journée parfaite (1), qu'elle reprenne des forces.

Il y eut ainsi trois petits bonheurs collatéraux : 

- un déjeuner délicieux, dans un café brasserie d'un village presque aussi lointain que la province - il serait grand temps qu'on profite des navigos dézonés pour explorer notre Île - ;

- la pharmacienne de la gare de l'Est. J'y arrivais en avance pour la suite prévue de ma journée mais trop tard pour repasser par la case maison. Or la félicité m'avait redonné un flux plus fort du sang, je le sentais qui me battait les tempes et ça n'était pas de me sentir mal mais au contraire trop bien, sensation éprouvée la dernière fois le 14 janvier 2013, et j'étais bien persuadée que ça ne m'arriverait plus. Du coup mon corps, déshabitué, ou du moins mon cerveau, réagit par un mal de tête, lui aussi rare chez moi. Je suis donc passée à la première pharmacie vue dans la gare, qui a complètement changé depuis la dernière fois (sans doute so long ago, ma vie quotidienne me fait fréquenter Satin Lazare et mes accointances passées ou présentes celles de Lyon ou du Nord) où j'y étais venue. Des toilettes nickel, soit dit en passant. Il se trouve qu'à la pharmacie, juste devant moi, se tenait un de ces clients malheureux, et qui viennent pour qu'on s'occupe d'eux, quelle que soit la boutique, l'achat n'est qu'un prétexte. J'attendais patiemment, mon expérience de l'autre côté des caisses m'a appris que ce type de personnes se montre d'autant plus long qu'il peut gêner plus de monde. C'est leur façon d'éprouver un sentiment d'exister. Mais la vendeuse qui m'avait vue, et avait peut-être apprécié mon calme, me fit signe de passer sur le côté (2) a bipé mon achat, silencieusement encaissé et ainsi j'ai pu filer sans que le long client ne s'en formalise, sans même qu'il ne semble d'ailleurs en être conscient. 
J'ai aimé son initiative et son sens de la discrétion.

- la rencontre à la BNF organisée dans le cadre du cycle "un réalisateur et son monteur" (ou -trice et -teuse) avec Laurence Briaud et Arnaud Desplechin et comme c'était passionnant pour qui aime le cinéma en général et celui-là en particulier, en plus qu'une partie d'une sorte de sous-texte m'était accessible. Je me suis sentie moins bête - l'une de mes sensations illusions préférées -. Et à nouveau étrangement persuadée qu'avant de mourir je ferai des films (3). Ce plaisir de constater que l'ensemble de l'assistance était jeune. L'écrit peine à assurer le renouvellement des générations mais le cinéma non. C'est déjà ça.

 

(1) à un élément près mais tout allait si merveilleusement bien que je n'en éprouvais guère le manque, trop bien occupée.
(2) J'avais déjà la boîte, nouvelle facture, de doliprane 500 entre les mains.
(3) Rationnellement je ne vois pas comment ça serait possible. Déjà que l'écriture au vu des difficultés de vie quotidienne et d'énergie à consacrer à un gagne-pain indispensable me semble sans cesse remise, ou du moins d'éventuelles tentatives de publication.

 

billet publié dans le cadre des Bonheurs du Jour.
C'est l'amie Kozlika qui a lancé le mouvement et le lien vers tous les bonheurs (pour s'inscrire c'est par ici- grand merci àTomek qui s'est chargé du boulot -) 

Chez Couac : Bonheur du jour 21

billet commun avec Bella Cosa 


Le quatre-quatre

 

    Tout s'était passé à ce point comme dans un rêve, ou mieux ou pire, c'était comme de rejoindre un rêve que j'avais déjà fait, que lorsque la personne qui me recevait a proposé malgré son emploi du temps chargé de me raccompagner en voiture à la gare "pratique" (1) et que sur le parking là où l'on se dirigeait, j'ai vu un massif quatre-quatre, ça m'a presque soulagée : s'il y avait un bémol, une ombre de truc décevant, c'est qu'on était bel et bien en vrai.

Et puis elle est allée un peu plus loin en fait, vers un monospace familial d'un bleu métallique à me donner des nostalgies, sans doute le véhicule que j'aurais choisi si j'avais eu trois enfants et non deux, l'usage quotidien d'une voiture, et aussi les moyens [financiers].

Intérieurement, j'ai souri.

[Cette journée fut un rêve jusqu'au bout, y compris de voir que l'homme de la maison s'était à se point intéressé à mon expédition soudaine (j'avais à peine pris le temps de le prévenir par texto que je filais), qu'il avait regardé sur google street view - et cru à un autre nom car google street view date de 2011 dans le quartier -, mais ça m'a fait chaud au cœur que ça lui plaise ainsi]

 

(1) Il y a aussi une gare proche mais avec en journée un temps d'attente potentiel long.


Une bizarrerie (mes neurones en parallèle)


    Ainsi donc c'est la troisième fois que mon cerveau me fait le coup de disposer de toutes les infos nécessaires pour établir l'évidente connexion entre une personne que je connais et une autre que je connaissais ou un travail d'elle-même qu'elle avait fait et que je connaissais. Un lien qui aurait dû me sembler évident dès la rencontre elle-même et qui pourtant aura mis entre 8 et 24 mois pour s'établir enfin. Et le plus souvent de façon fortuite. Ou plutôt par une conséquence logique mais involontaire.

Pourtant dans la vie, je suis celle qui, délivrée du poids des enfants petits, assoiffée d'apprendre, en perpétuel appétit de bons moments (et les soirées en librairies, ou voir un bon film, le sont) et donc sortant beaucoup, pratiquant aussi l'internet dans sa version chaleureuse de contacts et d'échanges, fait souvent le lien entre les uns et les autres. Avec une vista pour les collaborations fructueuses et autres affinités dont j'aimerais qu'elle puisse un jour s'appliquer à ma propre vie - mais on dirait qu'hélas je suis moi-même exclue du champ de mes propres capacités ; ou bien ma capacité est celle-ci et rien d'autre : présenter les uns aux autres afin qu'ensemble ils puissent progresser -.

Il m'est donc particulièrement troublant de constater à quel point mes neurones ou tout autres éléments impliqués dans les processus de pensée fonctionnent pour moi-même en parallèles sans jamais spontanément se croiser et pour le collectif en très efficace toile qui relie les autres.

Je reste très émue de ce que je viens d'apprendre. Un lien entre un ami relativement récent et d'autres qui datent du temps où je venais de faire la rencontre décisive qui allait bouleverser ma vie. Et une foule d'éléments incompréhensibles isolément prennent harmonieusement place. Dont le fait que je me sente à ce point affectée par la mort de Patrice Chéreau alors que je n'ai fait que parfois le croiser - et apprécier ses travaux, certes, mais d'ordinaire ça ne suffit pas pour avoir du chagrin comme ça -. 

Émue et heureuse de ce que j'ai enfin appris,  mais troublée par mes sortes de micro-aveuglements, voire d'amnésies. Comme un sortilège. Ou un enchantement.

 


Rêver d'objets du futur mais qui en fait existent (presque)

Après une nuit mouvementée pour cause de voisinage, un rêve de juste avant le réveil m'est resté. Moi qui ne fais presque que des songes (du moins ceux d'avant le réveil dont je me souviens) ultra-concrets et quotidiens, j'étais contente d'en avoir fait un pourvu d'éléments oniriques. Hélas, vérification faite sur l'internet, ils existaient (presque) déjà.

 

 

J'attendais chez le kiné qui pour le coup avait une vraie salle d'attente (chez le vrai il n'y a qu'un seul siège, il maîtrise ses rendez-vous), mais c'était un samedi matin et il y avait un monde fou (1), alors je ne savais pas si j'avais le temps de passer avant d'aller où l'on m'attendait (plutôt du travail que danser) (mais pas forcément le vrai travail de maintenant). 

Je crois que l'homme de la maison m'accompagnait. On a décidé de faire un tour dans la ville, de toutes façons le kiné m'a vue et fait signe qu'il me prendrait quand on reviendrait. Il devait d'abord s'occuper de personnes handicapées arrivées en groupe. À cause de mes contraintes ultérieures, leur présence me pesait, j'avais peur qu'on soit ensuite vraiment très retardés. Je me dis que le mieux est de prévenir là où ma présence est requise et de revenir après - je ne souffre pas douloureusement mais si je n'y vais pas dans la journée je risque d'avoir fort mal (au dos, aux os) -.

Nous sommes ensuite dans la ville, il y a des fauteuils englobants ronds Capture d’écran 2014-08-02 à 13.58.25

 

au bout de perches assez longues qui descendent le temps qu'on s'installent puis se remettent à grande hauteur pour que le passant qui veut se reposer soit à l'abri des sollicitations et de la pollution. 

Quelques emplacements sont pour deux, nous en cherchons un. 

Ce mobilier urbain est chauffant et prévu pour l'hiver. Qu'on puisse s'y poser le temps de prendre des forces et se réchauffer. Il y a un système de nettoyage par ultra-sons automatique et une limite de durée avec identification de l'empreinte corporelle (pour que tout le monde puisse en profiter et éviter, ô triste monde, qu'ils ne soient trop longuement squattés). Un système d'émissions de sons sur certaines fréquences non perceptibles aux humains éloigne les pigeons (2).

Nous nous apprêtons à monter dans une nacelle ainsi libérée et je me dis que la ville décidément se trouve en progrès.

(il n'y a plus de circulation automobile individuelle non plus, la ville est libérée).

 

(1) Mon rêve me préparait au long moment chez l'opticien

(2) Oui parce que mon cerveau veut bien consentir à m'accorder de temps à autre un rêve aux caractéristiques dignement oniriques mais il faut que ça reste technique, logique, rien d'éthéré. 

(parfois j'aimerais pouvoir poser les armes, mais ça ne se fait qu'aux fortes fièvres ce qui n'est pas à souhaiter).

 

source photo : fauteuils relaxants

 


Les toasts (rêve interrompu) (par la pluie battante)

 

Je tartine avec une consciencieuse application des toasts en nombre pour une réception. Nous sommes plusieurs, tous nous connaissons au moins de vue. C'est pour un mariage comme on faisait avant dans les milieux populaires c'est à dire à la bonne franquette, à la comme ça peut, avec la solidarité et chacun qui s'y met. Un traiteur ? Un restau ? Allons donc faut pas rêver.

Les autres tartineurs causent mais j'entends sans écouter, concentrée comme si c'était tout un art que de tartiner. Leurs voix forment un fond sonore plaisant, comme quand j'étais bébé dans mon lit et que je captais sans saisir leur sens les conversations des grands. J'ai toujours depuis trouvé des brouhahas de voix plutôt calmes assez apaisants (1).

Nous nous réjouissons de la fête à venir.

Et puis l'averse qui tombe à toute blinde - il pleut des hallebardes tu les entends tomber - dans ma rue de Clichy me tire du sommeil comme un animal mis soudain en danger. Le temps de revenir dans ma peau d'être humain abrité et qui n'a laissé ouvert que la fenêtre de la cuisine et celle des WC (pas trop grave si ça flotte inside, sur le carrelage on peut éponger), le songe s'effrite : je ne sais plus de quelle fête il s'agit, les visages s'estompent, j'ai déjà perdu qui. 

Et puis surtout, elle m'a privée de la fête, la pluie.

 

(1) En l'écrivant je me souviens que j'ai vécu pareille scène il n'y a pas si longtemps, pour l'anniversaire de mon amie Colette C.

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Toujours vivant(e), cet étonnement

 

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Une fois de plus tu as cru mourir de fatigue (ce qui l'été est rare) et puis finalement non. Après deux jours dans d'étranges limbes mais qui te sont assez familières, heureusement la lecture reste encore possible - et tu t'es régalée des livres cousins d'Olivier et de Thierry -, tu reprends pied dans la vie. 

Revoir Simone, revoir Milky, croiser un ami (oui parce qu'en vrai Paris c'est tout petit) ; porter un appareil à la révision et voilà la journée remplie. 

Recevoir cet appel sur ton téléphone que tu as cru de ton banquier : il y était question de ta banque et si c'était là ton compte principal. Tu as mis plusieurs répliques avant de piger qu'il s'agissait de réunions de consommateurs et tu as été sidérée d'être discalifiée au motif que tu consultais tes comptes par l'internet à ton âge avancé (1). 

Bon d'accord tu y as ajouté un instant de beauté - et oui, ça peut paraître bizarre, la beauté peut fatiguer, elle touche quelque chose tout au fond qui laisse un peu secoués -, un détour pour saluer Paul et comme j'aime autant taquiner
les défunts définitifs que les vivants marrants
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j'ai lu non loin de là quelques chapitres d'un excellent roman où son "ami" est évoqué souvent. J'aimerais bien savoir ce qui s'est joué entre vous à Bruxelles, il se joue toujours à Bruxelles entre les gens des trucs surprenants.

 

- Hé, tu sais quoi, monsieur Paul, ça serait maintenant, vous pourriez vous épouser. En revanche revendiquer poète comme profession, ça pourrait plus, c'est mort. Ou alors vos textes il faudrait les slamer, les raper. En faire des paroles punk-rock. 

 

Vous dites quoi ? Ah, vous dites : "quoi" ? Ah oui, il s'est passé des trucs quand même un peu depuis tout ce temps là. N'empêche, vos textes on est encore tout plein à les connaître, et pour certains par cœur. Moi je suis juste une voisine, je passe donner les nouvelles, comme ça, mais j'ai quelques amis qui savent vraiment tout. Et est-ce qu'on vous a dit au moins pour le débarquement ? "Les sanglots longs. Des violons" ?

 

Le quoi ? Ah je vois, même ça. Je crois qu'il va falloir que je revienne plus souvent. C'est bizarre comme votre tombe est toujours fleurie je croyais qu'on était nombreux à venir, à vous dire. A te dire. Au fait je ne sais plus, on se vouvoye ou on se tutoie ?

Ah, les autres ne parlent pas. C'est dommage, si j'y arrive pourquoi ils n'y arrivent pas ?
Peur ? Ah oui, moi non. Peur j'ai pas, je suis toujours un peu entre les deux, des maladies enfants, des fièvres fortes, de l'épuisement, quelqu'un qui nous quitte violemment. Ça tient à pas grand-chose qu'on revienne ou pas. Si je devais éprouver un truc ce serait la surprise d'être toujours là. Enfin je veux dire : du côté où aujourd'hui je suis moi.

Bon, je vous laisse, j'ai un livre à finir. Oui, je travaille comme libraire. C'est un métier qui existe encore, mais plus tout à fait pareil et plus pour très longtemps. On lit moins qu'avant. Et puis aussi sur des écrans. 

D'accord la prochaine fois j'explique les écrans et le débarquement. On garde le slam pour la rentrée, OK.

Salut monsieur Paul, repose toi bien. Quoi ? L'éternité ? C'est malin, alors je fais l'effort d'éviter l'allusion pour pas être reloud et c'est vous toi qui la fais. Charleville ? Non, jamais allée. Je suis quelqu'un qui n'a eu que les sous moyen moyen pour voyager, et Charleville ça s'est pas trouvé. Mais j'ai un ami qui est pas trop loin et qu'à chaque fois il fait le détour. Un peu comme moi pour vous. 

(C'est vrai que ça serait top un wi-fi des morts). Ah zut, c'est vrai vous entendez aussi ce que je me dis à moi-même. Wi-fi c'est un peu compliqué à expliquer sans les étapes qui précédaient. Mais je le mets aussi sur la liste des trucs à expliquer.

Allez, maintenant j'y vais.

Et tu es allée lire un peu plus loin, un passage où il était solidement question d'Arthur et de ses voyelles. Après ça, quoi d'étonnant à ce que tu ne croies pas que le hasard soit si hasardeux qu'on croie. 

Tu croyais avoir passé l'heure de la sieste, victorieusement, pas ensommeillée pour un rond et puis ça t'a pris après le retour de bonne heure de l'homme de la maison. Il était secoué par l'annonce du départ en retraite du médecin qui le suit. Tu as tenté maladroitement de le réconforter. Tant d'échanges tout au long de la journée t'avaient en fait épuisée alors tu t'es endormie en tout début de soirée. 

Mais ça avait été quand même une belle journée, allez.

 

(1) Ça n'était pas dit comme ça mais s'ils cherchaient des personnes de ma catégorie d'âge c'était précisément pour évaluer leur capacité à passer enfin aux consultations de comptes et autres opérations via l'internet. #ohwait comme on disait sur twitter il y a deux ans.