L'entracte

Opéra Bastille, en matinée, le même dimanche

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Il ne comprend pas pourquoi sa femme semble ainsi morose. C'est pourtant bien elle qui a voulu venir jusqu'ici voir cet opéra, de qui déjà ? Ah oui, Verdi. Oui c'est très italien comme musique. Il aurait dû s'en douter.

   

C'est même plutôt divertissant en fait, un peu comme les histoires de capes et d'épées qu'il lisait gamin. Il n'a pas tout suivi, ça lui a pris un temps fou de comprendre qui était le Duc, que Rigoletto était le père et non pas l'amant (en fait c'est facile, il a une bosse et l'autre pas). Et puis de toutes façons, ça va finir mal.

C'est un peu comme en affaires, quand c'est mal emmanché d'entrée, c'est rare que ça ne se barre pas en couilles.

Les mariages aussi, tout bien réfléchi.

      

Il aimerait quand même bien comprendre pourquoi Christine semble ainsi faire la gueule. Pourtant il a gentiment proposé de prendre un café, sans faire son radin comme elle le lui reproche si souvent et il n'a consulté son Palm que très brièvement ; tout était calme, on est quand même dimanche.

          

Quoi qu'une fois ce soit déjà arrivé que tout le central informatique du service dont il était responsable, crame. Et que ça soit un dimanche. Un trop sale coup. Heureusement qu'à l'époque il était jeune et qu'il avait encore du jus. Ca arriverait maintenant, il se demande s'il aurait encore l'énergie ; des jours passés à se battre sur tous les fronts ; des soucis techniques à n'en plus finir, lui dont ce n'était pas directement le job, ça, la technique.

Enfin bon, c'est arrivé une fois, maintenant il s'estime éligible à ce que tous ses dimanches soient calmes jusqu'à sa retraite.

C'est vrai que pour le calme, l'opéra, c'est bien. Ca a même permis d'éviter sans faire d'histoires le traditionnel déjeuner chez les beaux-parents. En fait, c'est une bonne idée qu'elle a eu Christine.

Mais alors pourquoi fait-elle la tête ? Qu'est-ce qu'il a encore dit ou fait ou pas dit ou pas fait et qu'il aurait dû ?

   

C'est quand même pas l'interprétation qui la déçoit. Elle connaît mieux la musique que lui sa femme, elle a cette compétence, il faut reconnaître, mais pas au point de faire la fine oreille.

         

Et puis la petite, là, qui chante le rôle principal, comment c'est déjà ? Ah oui, Gilda (tiens c'est marrant, il croyait que ça s'écrivait avec un s, que c'était un prénom d'homme ...), oui alors la chanteuse là, elle se débrouille rudement bien. Pourtant ils ont dit qu'elle était malade.

      

Comment c'est son nom déjà ? Ca doit être marqué dans ce programme ...

Il a fini son café, juste avant qu'il ne soit froid et cherche la réponse ; l'espèce de glas bizarre qui marque la fin de la pause commence à sonner, il va falloir reprendre place et sa femme n'a pas desserré les dents de tout le temps que ça a duré. Il n'ose même pas lui poser la question, se dit qu'elle va encore râler que ça fait 10 fois qu'elle le lui a dit.

Après tout, ce serait peut-être mieux que ce silence obstiné.

Allez savoir.


Le mystère de la rue Montmartre

      
saturday night with no fever, Paris sur les Grands Boulevards
       
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J'ai soudain faim comme on prend froid. Une sorte de jauge à carburant intérieur se met au rouge sans avertissement préalable. La sensation que 20 mètres de plus et je tomberai d'inanition. J'ai abusé de sports et l'on m'y reprendra.
    
J'avise une échoppe "La crêpe de Paris", elle est à deux pas. Ils sont deux à servir, non sans efficacité. Deux billigs chacun et ça ne chôme pas. J'admire leur rapidité, la taille, l'abondance de garniture des galettes ; le prix, moins, qui est en conséquence.
Mais je n'ai pas le choix, il s'agit d'un cas de force majeure. J'en choisis une au fromage, accompagnée de champignons. Je pense que cet alliage sera mieux colmatant.
   
Il l'est. Empêtrée par mon sac, volumineux, mon autre sac, pour les papiers, un livre, forcément, la dragonne de l'appareil photo, forcément (bis), et la somptueuse galette, je poursuis mon chemin. Des amis m'attendent qui ne me verront pas.
   
 
Le fromage attaque le premier. Il refuse de se laisser sectionner par mes dents et s'étire en longs filaments, je fais ce que je peux de ma seconde main qui pourtant n'est pas libre. Quelques champignons audacieux en profitent pour se faire la belle.
 
Et j'atteins une rue qu'il me faut traverser.
   
Le boulevard est encombré, ainsi que les adjacentes. Est-ce que ça coince aux gares des Nords, en ce soir de chassés-croisés de vacanciers skieurs, zones de vacances et France en tranche ?
Et ce fromage qui ne l'est pas.
      
Je manque de trébucher. La courroie de mon sac, le grand et un peu lourd, me descend de l'épaule, je peste, la remonte et stoppe à deux pieds d'un taxi blanc qui venait de tourner à l'angle de la chaussée que je voulais passer.
            
Je distingue fort bien en passagère une dame aux cheveux blonds ou plutôt de ce châtain très clair que l'on fait de nos jours. Elle est si près de moi que la fenêtre fût-elle ouverte et elle aimant fumer, je pourrais lui proposer du feu. Elle parle sérieuse et déterminé à un homme situé à sa droite et dont je ne vois que le profil et une absence absolue de mouvement qui dénote l'attention ou l'envie d'être ailleurs et d'arriver enfin.
      
   
Ma propre tension remonte d'un coup, ce profil entre mille, je peux le reconnaître, et la main placée devant la bouche en signe d'écoute ou de réflexion, c'est sa façon, c'est lui, Wytejczk.
         
Je n'ai le temps de rien. Le taxi qui devait piaffer dans les embouteillages veut se rattraper qui file donc à grandes roues,
je le regarde longuement s'éloigner, non sans un regard triste et grande perplexité. Vrai mirage ou faux mystère ?
Qui était-elle ? Que faisaient-ils ? Pourquoi ne circule-t-il plus jamais en scooter ? Est-il au moins encore coursier ? Je ne sais plus rien de lui quand nous étions si proches, confiants et confidents.
   
Je ramasse le restant de crêpe que je viens d'apercevoir à mes pieds, le jette dans la poubelle proche. Mes doigts sont poisseux et mes neurones tout aussi ensuqués qui ne savent pas comprendre ce qu'ils ont pourtant bien vu.
    
Mon téléfonino vibre alors dans ma poche, je sursaute comme au premier réveil, et tente maladroitement de l'en extraire à temps.
      
Au même instant et si peu loin, le métro sur la ligne 6 voit son trafic très perturbé, des cinémas affichent complets et des gens dînent au restaurant.
    
    
[photo floue prise sur zone, peu avant ou peu après, par temps fictif, comment savoir ?]

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