La nouvelle ville, comme un ailleurs

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Je rentre à pied ce soir. La nouvelle ville, le nouveau quartier qui jouxte le tribunal (La Tour) m'offre désormais un chemin plus direct et non sans charmes - du fait de n'être pas encore vraiment ouvert à la circulation -. 

Et c'est étrange et beau cette sensation d'être ailleurs, ça pourrait être une ville lointaine. Comme il s'agissait d'une ancienne zone de la SNCF, non accessible au public, aucun souvenir de "comme c'était avant" ne vient pour moi se superposer au lieu que je traverse. 

Peu de passants, pas de langue entendue. Pas encore de boutiques, pas d'enseignes. Un café au nom assez international. La végétation fraîchement implantée peu caractéristique.

On pourrait être en Corée du Sud. En Chine, une ville nouvelle. Les appartements déjà occupés qu'à la lumière allumée on entrevoit sont du genre chic propre moderne international. Des silhouettes jeunes prennent le frais sur des balcons terrasses. Rien ne les ancre géographiquement. Paris est une métropole d'une grande diversité. Tout le monde peut être de là. Ou d'ailleurs.

Tokyo ? Une périphérie ? Un downtown neuf de San José ?

Désormais pour rentrer chez moi, je peux voyager loin, en trente minutes, à pied.

Bientôt ce quartier bruissera d'aller-et-venues, de corporate people allant au travail, en repartant, faisant leur pause cigarette. Il y aura nécessairement quelques boutiques et services, du mouvement. Des véhicules qui passeront. Quelques enfants. Ça sera encore un voyage. Mais différent.

Quelque chose me plaît dans ce surgissement d'ailleurs qui n'a rien détruit de ce que je connaissais. Ces lieux sont reposants pour lesquels je suis sans mémoire, sans souvenirs personnels prêts à surgir au moindre pas.

J'ai peut-être vingt ans et j'arrive tout fraîchement dans un nouveau pays afin d'y faire ma vie, avec ma bonne santé et une foule de projets. L'avenir sourit.


Cette photo n'a l'air de rien

 

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Cette photo n'a l'air de rien mais prochainement commencera ici un chantier qui changera l'allure du quartier. Ces arbres, arbustes et plantes risquent de disparaître. Ou de voir leur survie menacée. Je tiens à témoigner de leur présence. C'est curieux comme j'aurais malgré tout déménagé ... mais sur place. 

Le quartier change à vue d'œil, pour certaines choses en vraiment mieux (les jardins Bic), pour d'autres en plus pratiques (certains commerces, une mairie annexe). On assiste à une gentrification galopante dont je suis peut-être la seule à ne pas me féliciter. La raison fait que pourtant je devrais. 

Mais mon âme est inquiète. Je suis de ceux qui ont encore ce réflexe d'amorcer l'allumette à la flamme du chauffe-eau, de [me] demander avant d'éteindre un feu de la gazinière si l'on peut enchaîner sur un autre plat plutôt que d'éteindre et rallumer ensuite ; de ne faire couler qu'un seul bain et s'y relayer ; de m'habiller et me chausser sans vergogne aux rebuts d'encombrants. De manger à grand appétit - vestiges intégrés d'un temps où le repas d'après n'était pas nécessairement garanti - et une foule d'autres petits gestes quasiment inconscients (1) ou en tout cas mal maîtrisés. Les guerres que je n'ai pas vécues ont laissé des traces et la guerre économique en tout cas.

Aurais-je ma place dans le nouveau quartier ; de ceux où le jeune père de famille aux habits griffés donne au square sur un banc dans un langage soutenu mi français mi anglais, des instructions précises à la jeune fille au-pair à laquelle sa compagne et lui s'apprêtent à confier souvent les deux bambins joufflus mais surtout pas trop qui jouent tout à côté mais déjà sagement. Moi que mettait à l'aise de voir toutes sortes de gosses s'amuser dans toutes sortes de langues et en toute liberté, comme dans mon temps d'enfance presque partout on faisait. Il ne serait venue à personne l'idée de surveiller un môme passé l'âge de raison (7 ans) et même un peu plus petits on confiait aux aînés, rendus responsables du moindre incident. Je ne suis pas en train de dire que c'était mieux avant en tout cas pas en toutes choses. Je constate d'à quel point en quelques décennies c'est devenu différent.

Dans ce nouveau quartier bientôt chic, j'ai peur de me sentir prochainement déplacée. Tout en étant restée.

 

(1) dont certains, c'est presque drôle, rejoignent l'écologisme ambiant comme d'éteindre systématiquement la lumière en quittant une pièce (fors à avoir les mains prises, les bras chargés), ne pas laisser l'eau couler à vide (par exemple en se lavant les dents). Quand je les ai appris, ils tenaient de l'économie. Le seul que je n'ai pas est de baisser les radiateurs (d'autres s'en chargent sans se soucier) car je souffre, et depuis 2006 c'est pire, perpétuellement du froid. J'attends la prochaine canicule comme une respiration. Et de fermer les portes quand il n'y a pas de raison - vieilles habitudes de mes parents qui eux fermaient et gueulaient quand on ne le faisait pas, non pas hélas pour préserver une quelconque intimité mais pour la notion de pièces plus ou moins chauffées l'hiver et de devoir aérer aux demi-saison et l'été (2).

(2) Je crois que ça datait de trucs prophylactiques enseignés jadis afin de lutter contre la tuberculose. Résultat : la maison souvent n'était qu'un vaste courant d'air, les portes claquaient sans nous laisser le temps de passer et enfants on se faisait houspiller de toutes façons "Ferme la porte !", "Claque pas la porte !" (c'était souvent le vent, pas nous). Jamais ça ne m'avait effleuré que quelque chose de cette façon de faire n'était pas normale. Je me croyais tout simplement inadaptée.