Des Jambes Interminables on ne se méfie jamais assez


""Pour la énième fois depuis qu'elle était montée à bord, Gina croisa ses jambes, des jambes galbées et qui semblaient interminables. Le crissement soyeux des bas nylon mit John au supplice.""

avec quelques lignes plus tard le, de fait inévitable, "turgescent" (le taux de corrélation entre interminabilité des jambes et turgescence du membre étant, sauf chez certain auteur belge, proche de 1) : 

"" Gina glissa une main experte dans le pantalon de John à la recherche du sexe turgescent.""

"Le lecteur du 6h27" de Jean-Paul Didierlaurent (Au Diable Vauvert p 109) 

 

On pourra au lire de ces extraits se dire que dans le genre, c'est terrifiant et qu'il s'agit d'un mauvais roman

MAIS ATTENTION :

le passage cité est extrait d'une lecture à voix haute qu'effectue l'un des personnages à partir des feuilles sauvées hasardeusement du pilon. La scène est drôle : il se trouve à lire devant un parterre de personnes âgées, mais comme la façon de faire consiste à prendre dans le désordre et sans tri les extraits sauvés, voilà qu'il tombe sur celui-ci, qui enchaîne à tire larigot tous les clichés de scènes sexuelles vulgaires et sans sensualité ; et songe à en interrompre la lecture (en plus à ce moment-là faite par une tierce personne fort respectable) avant de constater à quel point l'audience est subjuguée.

Il s'agit donc de citation d'une citation. L'auteur s'en est visiblement donné à cœur joie pour en rajouter et je ne serais pas loin de le soupçonner d'avoir travaillé un jour comme relecteur pour un éditeur, on pressent qu'il sait.

Ce sont donc des Jambes Interminables, mais au second degré. On ne se méfie jamais assez.

 

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D'un avantage inouï de la myopie (Nataliiiiiiiiiiiiie)

 

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C'est une fille qui revient tranquillou d'une belle partie de journée en librairies et entre amies, s'est résolue à contre-cœur à prendre sans tarder davantage le chemin de la maison parce qu'il y a quand même des choses à faire des écritures et des tâches ménagères. Donc tranquillou d'être plutôt heureuse, malgré le blues habituel de depuis le dernier chagrin et l'absence de perspective émoustillante potentielle pour la soirée (1), mais quand même un peu pressée sinon ce n'était pas la peine de quitter les amies. 

Elle remonte de la 14 pour prendre le train de banlieue ou la 13, hésite encore un peu, ce luxe que c'est ici de pouvoir choisir entre deux ou trois modes de locomotion dont aucun n'est la polluante voiture. Finalement c'est bien Paris. Même quand on garde de Bruxelles une sévère nostalgie.
D'ailleurs comme il fait doux, même le vélib est tentant. Mais la fille a de quoi lire. Allez, tiens, plutôt le train.

C'est en passant à hauteur de la salle de l'horloge, dans laquelle à l'aller elle avait observé quelques préparatifs de concerts, qu'elle entend une musique excellente, du jazz vocal mais du très bon. Elle a même un instant, à cause du répertoire, le cœur qui fait un bond : Et si c'était Stacey

Mais la voix de la chanteuse s'élève et ce n'est pas Stacey. C'est très différent. Plus haut dans les aigus et sa première pensée est Le micro est de trop. L'orchestre, une formation piano, batterie et harpe, a un moelleux de perfection impressionnant. Avant même d'approcher elle sait qu'elle a affaire à de vieux routiers, des très très bons.

Et cette voix, bon sang. 

Au diable les tâches ménagères, la fille décide de rester à écouter et se joint à la foule qui garnit jusqu'à l'escalier. 

Elle est un peu myope, se dit depuis quelque mois qu'il faudrait aller voir l'ophtalmo pour une correction supérieure dans la vision de loin. La dame à la belle voix est une blonde comme elle le sont toutes (2), une silhouette difficile à cerner car elle est vêtue d'une veste chaude si ce n'est un court manteau. Avec la vue insuffisante, impossible à cette distance de distinguer ses traits. Aux quelques mots en voix parlée de présentation d'un morceau, la fille se dit, Je la connais, je l'ai déjà entendue, une conférence ou une rencontre. Mais sans parvenir à mettre un nom. Ni non plus sur ce pianiste aux cheveux blancs dont la silhouette lui est familière, un peu, vaguement, et qui joue comme on survole, la classe d'un vieux briscard de haut niveau qui semble se faire plaisir avec quelques douceurs.

Elle oublie ses questions pour mieux écouter. Prend quelques photos dont une du panneau de sponsor "Ce concert vous est offert par ..." garni de quelques mots illisibles, trop petits et rouges sur fond blanc, ce qui n'est pas le fin du fin en matière d'accessibilité visuelle. Plus tard, se dit-elle, à la maison elle verra sans doute que ce groupe de qualité y est dûment annoncé.

Impossible de demander à ses voisins ("Qui c'est ?"), tout le monde écoute, subjugué, ça serait rompre une magie. D'autres passent, impavides, comme si de rien n'était. Et la fille se demande s'ils ont des bouchons d'oreille, comment peut-on être insensibles à ce point ? Comme leur vie doit être triste.

Oh et puis tant pis pour eux. 

Et elle écoute. Heureuse. Les larmes aux yeux.

C'est beau.

La beauté l'a toujours fait pleurer.

Et cette femme malgré les conditions de concert difficiles - tous ceux qui passent, pressés, prendre la ligne 14, cette salle de l'horloge qui n'est qu'un courant d'air, les annonces de service - qui possède une grâce. Une grâce tranquille. Une grâce d'après le sommet. La grâce des grands maîtres par exemple du Kung Fu, lorsqu'il savent que le seul défi restant est celui de l'âge venant, mais que le niveau qu'ils ont atteint leur permet de transmettre et encore démontrer l'existence d'un art qu'ils ont eux-même fait évoluer.

Le cœur bat plus fort. La fille a le temps de songer qu'il est bon que le cœur puisse s'emballer pour autre chose que des rendez-vous amoureux. Que c'est probablement cette capacité qui va la sauver. L'amour est très surestimé. (3)

Dans le public aussi la fille croit reconnaître des gens, parmi ceux en bas tout contre l'absence réelle de scène, au moment des applaudissements.

C'est déjà la fin.

Les meilleurs moments s'achèvent toujours trop vite.

La fille essuie ses larmes, bon alors prendre le train, parce que sur la ligne 13 on ne peut pas pleurer (4).

Dans le train qui part très vite, un peu comme s'il attendait, elle n'a pas vraiment envie de lire, finalement. Elle réécoute dans sa tête ce qu'elle vient d'entendre.

De retour elle cherche aussitôt sur l'internet "Concert gare Saint Lazare samedi 7 décembre 2013", tombe sur des concerts de la fête de la musique en juin, des choses qui concernent la gare mais pas la musique, des choses qui concernent la date mais sont des travaux. Curieux. Frustrant.

Elle "développe" ses photos de l'appareil vers l'ordinateur à l'écran plus grand. Prises volontairement sans flash elles ne permettent pas un aggrandissement suffisant pour reconnaître la chanteuse. 

Tiens, et puis il y a celle avec le nom du mécène. C'est un tour sur le site de celui-ci qui offre la réponse :

Capture d’écran 2013-12-07 à 18.31.13

 

La merveilleuse chanteuse n'était autre que Natalie Dessay, dans un répertoire différent de celui qui a fait sa notoriété, et le vieux pianiste excellent, Michel Legrand.

Alors la fille qui avait écouté Natalie Dessay sans le savoir, mais avait tant apprécié, s'est remise à pleurer. De rire.

 

Spéciale dédicace @Kozlika sans laquelle je n'aurais jamais pu ou su assister à certaines représentations d'opéras. 

Au fond je suis très contente, même si j'ai un peu honte de ne l'avoir pas reconnue, que ma petite vue ne m'ait pas permis de savoir d'emblée qui était la chanteuse, il y a eu comme ça un moment magique et le gag que c'était plus tard quand j'ai su. Être un peu myope n'est pas sans avantages si l'on parvient à s'en amuser. 

(1) Pétanques's widow usual life

(2) Je crois qu'une épidémie a atteint le mâle blanc occidental hétérosexuel, qui n'est plus capable de se sentir attiré que par cette config là. Intelligentes et malignes, certaines femelles se sont adaptées. Mais du coup tout le monde ressemble un peu à tout le monde, je ne sais pas si c'est une bonne idée.

(3) Il n'est pas interdit de cliquer sur le point. Salut Brigitte !

(4) billet que je crois avoir déjà écrit mais n'ai pas le temps de rechercher. Ligne 13 les gens interviennent s'ils vous voient pleurer (même si vous n'êtes ni jeune ni jolie)

PS : Effectivement j'avais déjà entendu Natalie Dessay lors d'une conférence (à l'Institut Culturel Italien, du temps de la présidente précédente) et aussi il y a plus longtemps pour une lecture au salon du livre de Paris (et là aussi : par hasard)