Une salvatrice manie

(quand la fiction croise la réalité d'il y a presque longtemps)

"[...] si bien que mon regard se promène sur les gens qui traversent le hall, les allées et venues, les arrivées et les départs, j'invente des vies à ces gens qui s'en vont, qui s'en viennent, je tâche d'imaginer d'où ils arrivent, où ils repartent, j'ai toujours aimé faire ça, inventer des vies à des inconnus à peine croisés, m'intéresser à des silhouettes, c'est presque une manie, il me semble que ça a commencé dès l'enfance [...]"  

Philippe Besson, "Arrête avec tes mensonges" (Albin Michel, janvier 2017, pages 11 et 12)

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Merci à celui qui avait la même manie que son narrateur et savait en faire un usage pratique en cas de besoin. Tout aurait pu s'arrêter pour moi, pour cette fois, à Bruxelles, le vendredi 17 février 2006. Tu ne t'en souviens sans doute pas, ou peut-être vaguement (en pensant Ah oui, une fois, on s'était vus à la Foire du Livre, tu n'avais pas l'air en forme, dis-moi), la personne qui m'avait mise en danger poursuit sa vie sur-occupée, elle m'a sans doute effacée, un petit mauvais souvenir, une erreur de mi-jeunesse. Parfois peut-être, ou peut-être même pas, une de nos connaissances communes lui parle de moi, Tu as des nouvelles ?, Non, non, elle n'en a pas.
Peut-être qu'elle a oublié m'avoir dit "Ça serait mieux qu'on ne se revoie pas" et qu'elle m'a rangé dans la collection des personnes qui un jour cessent de donner signe de vie, sans que l'on sache trop pourquoi. Ça serait classique, un tel déni. Peut-être qu'elle m'a virée de sa mémoire comme de son répertoire téléphonique. Nous nous sommes revues et saluées, bref échange, mais il y avait du monde - autour d'elle, et j'étais accompagnée -, j'ignore ce qu'elle pensait. Peut-être que c'était un simple réflexe de courtoisie (J'ai déjà vu cette personne, je ne la remet pas, mais elle fait partie de mon milieu professionnel, en lui parlant qui sait si ça me reviendra).
Je ne prétends pas ne pas avoir vieilli et mon visage après janvier 2015 et ces attentats-là a changé, est resté marqué. Mes cheveux étaient noirs, ils sont à présent gris. Je n'ai pas de coiffure fixe : je laisse pousser et puis si j'ai de l'argent à une belle saison je fais faire une ultra-courte puis je laisse pousser à nouveau jusqu'à ce que j'en ai assez ou qu'une fin de mois soit sans difficultés. Peut-être suis-je difficilement reconnaissable. 
Entre temps j'ai écrit (pas assez) et aimé (trop). Je ne suis plus la même personne que celle qu'elle avait supprimée.
Je ne saurais rien de tout ça si je n'avais pas croisé, alors que ma vie se confondait avec un cauchemar au point de ne plus savoir où était la réalité, un gars qui regarde les passant-e-s passer et leur tend la main s'il les voit mal aller. Merci encore. It's been worth it.

(et je n'ai pas dit mon dernier mot) 

 


On serait bien allés chez Boris aussi

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, mais nous n'étions pas invités, pas cette fois. PA030030
En partant, nous avons cependant hésité à lui laisser un mot. 20161003_201855

. Je fais celle qui plaisante, mais l'émotion y était. Même si je ne suis pas tout à fait dupe (1), le petit cœur bat.

[Et à part ça me voilà avertie, si je parviens un jour à visiter les lieux, je risque de pleurer, mon imagination fait que je les y vois]

 

(1) Avec mes parents nous fréquentâmes pendant de longues années l'auberge Gachet ou ce qu'il en restait avant la starification des lieux, en repas familial annuel au restaurant du 1er janvier. Ça permet de relativiser.


La fête chez Jacques

 

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Alors voilà, moi qui en tiens pour une solide séparation (autant que possible) entre le travail et la part de vie privée, concernant les auteurs peut-être plus que tout autres - nous n'avons à connaître en tant que lecteurs que ce qui peut expliquer telle ou telle spécificité, c'est déjà beaucoup -, moi qui suis bien d'accord avec ce qu'écrit Jean-Philippe Guedas au sujet de la divulgation de la véritable identité de celle qui écrivait sous le pseudo d'Elena Ferrante en toute liberté (1), voilà que j'ai quitté sans m'attarder le moins du monde une intéressante soirée, parce que j'étais trop au bord des larmes pour rester.

C'était à l'initiative des éditions Gallimard, une soirée pour lancer les différentes publications prévues pour honorer les quarante ans de la disparition de Jacques Prévert. 

À cette occasion ils avaient fait les choses avec classe, nous conviant sur les lieux de son logis parisien, qui a été respecté, il reste même des objets courants crédibles, et une chambre d'enfant. 

Une vraie visite guidée, par quelqu'un qui travaille là, et ne nous servait pas un discours préfabriqué, mais faisait part de ce qu'il savait et ressentait.

Et soudain c'est la gamine de 13 ans 1/2 qui écrivait, le cœur serré, dans son journal (diario) quelques lignes chaque soir d'une période de vacances en Normandie, entre une description assez mécanique des activités familiales, "En écoutant voiture radio, su que Prévert mort dans village tout près Hague.", qui soudain se retrouvait chez le monsieur aux mots bons, oui près de quarante ans plus tard. Et j'imagine la tête que la jeune moi aurait fait dans la voiture parentale si on lui avait prédit cette visite - et qu'elle survivrait jusqu'au moins un tel âge -, Tu es triste petite, mais un jour viendra où tu feras ma connaissance par les objets.

Ce monde est au bord de plusieurs sortes d'effondrements, en attendant, l'existence offre parfois de ces cadeaux profonds qui redonnent une bouffée de confiance. La beauté a aussi le droit d'exister.

Et, quoi que je puisse en penser avec mon intelligence rationnelle, il n'en demeure pas moins qu'affectivement des liens se tissent avec ceux que nous lisons, où dont nous admirons les œuvres (tout domaines confondus). D'autant plus que cette dernière année c'est un peu comme si Monsieur La Vie m'accordait quelques attentions pour celles que j'avais eues ado, ainsi ma lecture méthodique des "Confessions" de Jean-Jacques Rousseau et le désir d'aller en vélo de Taverny à L'Ermitage, qui semblait un prélude naturel avec ce bel emploi que j'ai désormais sur ses lieux, ainsi cette fête chez Jacques, ainsi tant d'autres choses, qui se font écho. La vie peut être une longue énigme qui se résout parfois. 

(Merci à ceux qui ont organisé cette soirée et à celle qui m'a transmis l'invitation)

Lire la suite "La fête chez Jacques " »


En lisant un article sur une tempête de sable à Katmandou

 

    En lisant un article sur une tempête de sable à Katmandou, j'ai entre-aperçu en lisière une photo d'un des "Royals" britanniques. Elle m'a mise comme un doute solide. (et bien un peu drôle)

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(En même temps une de mes collègues jeunes l'avait vu sur la fin de son étrange passage, et je me dis qu'elle l'aurait reconnu, elle)

Archiver ses photos c'est aussi recroiser ses moments de bascule


    

1106740826_f (mercredi 26 janvier 2005)

C'est un mercredi midi, j'ai dû trouver un moyen de déléguer les trajets d'accompagnement de mes enfants. Je travaille alors à 4/5, le mercredi consacré à mes obligations familiales, qui sont assez prenantes car les enfants pratiquent l'un comme l'autre plusieurs activités ; ils n'ont pas le même âge, ce n'est pas aux mêmes heures. Dans le cadre d'un plan social j'ai demandé un mi-temps. Je dois écrire. Et à mesure que je prendrai mes dispositions pour me libérer du temps, commencera le festival des empêchements - mais je l'ignore en ce temps -. 

L'amie que nous avons en commun est en déplacement pour son propre travail. De nos jours, être écrivain c'est être VRP. 

Alors j'y vais pour deux à cette cérémonie de mise en place de deux grands portraits : Florence Aubenas et Hussein Hanoun, enlevé en même temps qu'elle.

Il fait grand froid. Je crois me souvenir d'un -4°C annoncé. Il y a pourtant du monde. 

Une petite équipe d'informations télés circule auprès de nous, qui s'enquiert de la profession des présents. Je comprends qu'ils cherchent désespérément quelqu'un qui n'est pas journaliste. À leur deuxième passage vain, je me signale, sans plus réfléchir, avec pour seule idée qu'il est important que quelqu'un dise, que quelqu'un du peuple dise, que c'est important qu'on tente de sauver leur vie. Ils sont éperdus de gratitude, ils en étaient à se dire qu'il allait falloir prendre un confrère ce qui aurait moins de portée. Je fais le job comme on se jette à l'eau, blafarde et gelée. Comme je dis tout droit tout simple ce que je pense de tout mon cœur, je crois que ça va. Je pense Pourvu que si ça passe, ça ne m'attire pas d'ennuis au boulot. Je pense aussi, Oh et puis tant pis.

Je reste jusqu'au plus tard possible et repart au bord de l'évanouissement (1).

Voilà comment on se met le doigt dans un engrenage, et qu'on bascule sa vie, peu après.

Je me souviens de l'émotion recueillie des présents, malgré une place de la République qui en ce temps-là ne s'y prête pas (c'est alors tout un tintouin que d'empêcher les véhicules de passer près de la statue centrale-.

Ce jour-là j'ai commencé mon boulot de photographe en second du Comité de Soutien mais je l'ignore d'autant plus le comité n'est pas encore réellement constitué.

 

(1) En ce temps-là je supporte très mal le froid. 

[photo retrouvée sur le fotolog]


BDJ - Être réveillée par la voix de l'homme qui m'avait sauvé la vie


    C'était il y aura le mois prochain dix ans. Quelqu'un m'avait dit adieu d'une façon si soudaine, sans raison apparente, que cette annonce m'avait littéralement dépassé l'entendement. J'avais cru être en train de faire un cauchemar et me hâtais hors d'un grand bâtiment dans une sorte de tentative animale d'y mettre fin sans doute par un réveil violent, j'ignore comment. Ce dont je me souviens parfaitement c'est que j'avais totalement perdu contact avec la réalité, ce que j'étais en train de vivre ne pouvait pas être vrai, c'était insensé. 
Par chance je l'avais croisé qui faisait son travail, nous nous connaissions un peu plus que de vue mais pas beaucoup plus. Il parlait avec des collègues ou des amis, m'a vue passer probablement spectrale et je me souviens de le voir adresser quelques mots au deux personnes ou trois (quelque chose comme un instant je reviens), venir vers moi et m'adresser la parole, quelque chose comme "Hé, ça va ?" ou "Vous, ça va pas ", d'avoir eu un geste de soutien amical. Dans l'effort vers lui, mon cerveau a remis le son - depuis que j'étais dans le cauchemar je n'entendais plus rien, et ça ne me paraissait pas plus anormal que le reste, et puis c'était un rêve, un mauvais rêve, n'est-ce pas ? -, j'ai entendu ce qu'il me disait, j'ai répondu, avec brièveté, et grâce à ça, grâce à son intervention, repris pied. 

Je crois même que j'ai pu parler presque normalement. Le danger était passé. En intervenant, cet homme avait fait l'équivalent cérébral d'un massage cardiaque à qui fait un grave malaise. 
Ensuite j'avais pu me cramponner à mon petit Olympus, faire des photos, le lieu s'y prêtait, pleurer dans un coin discret, aller voir quelqu'un que j'avais espéré croiser et probablement tenir une conversation courante, quoiqu'avec les yeux gonflés. 

La suite, lancée par Samantdi, sur le sujet je l'ai déjà écrite dans ce billet-là.

Au fil des ans, celui qui m'avait permis de revenir dans le réel et moi nous sommes revus, au gré des livres qui sont notre point commun. Nous ne vivons pas dans les mêmes mondes, mais c'est un plaisir de se recroiser. 

Voilà que ce matin, au radio réveil à 6h23, c'était sa voix. Il parlait de son travail. C'est quelque chose de très chaleureux que d'être réveillée par qui vous a (jadis) sauvée. J'avais d'entrée de jeu un baluchon de courage pour la nouvelle journée, un peu comme s'il me disait Il ne faut jamais perdre espoir, tu sais.

 

PS : Il y eu un autre petit bonheur qui fut de parler un instant de l'art de l'envers du jacquard avec quelqu'un qui connaît quelqu'un qui le possède fort bien, mais je préfère le garder sous forme de bref clin d'œil.

 

billet publié dans le cadre des Bonheurs du Jour.
C'est l'amie Kozlika qui a lancé le mouvement et le lien vers tous les bonheurs (pour s'inscrire c'est par ici- grand merci à Tomek qui s'est chargé du boulot -) 

Chez Couac : Bonheur du jour 5

billet en commun avec Bella Cosa

 


Ô sole mio


Semianyki Express

Tu reviens de la piscine, dans la fatigue bienveillante de l'effort physique accompli, un peu flottante de l'esprit, tu sais seulement que rien ne presse, que la prochaine "obligation" (qui est un plaisir) ne nécessitera pas ton départ avant plusieurs heures de la maison, tu disposes donc de cette plus grande richesse du monde avec l'eau (et l'air, mais l'air est si nécessaire que s'il vient à manquer on n'est immédiatement plus là pour en témoigner), qui est du temps libre. Alors une fois le vélib reposé qui te permet une vague illusion triathlétique en revenant de nager, tu marques d'un pas tranquille que tu imagines souple.

Mais l'œil photographique, c'est comme les phrases dans la tête, sauf sommeil ou fortes fièvres, il ne s'arrête jamais et le voilà qui rappelle au reste du cerveau qu'il faut d'urgence prendre une photo 20151215_084227 Et là ton cœur fait un petit bond de joie, qui ressemble un peu à celui de quand tu vois ton amoureux arriver du train, du moins quand tu en avais un et que vous aviez l'envie et les moyens de prendre l'autre, quelque chose de l'ordre de l'allégresse pure et assez gratuite, il vient pour son travail vous ne serez pas seuls ou si peut, ils sont là et puis après ?, le simple réconfort de leur présence non loin. 20151215_084242

 

Tu vérifies que tu n'as pas rêvé, puis tu te souviens que tu ne sais pas lire le russe, ni le parler. Tu ferais bien un truc de fan mais comme tu ne sais pas ce que c'est que d'être fan, en fait, pas vraiment, mais voilà tu sais quand même être éperdue de reconnaissance et d'admiration, bref, voilà tu ne sais pas quoi faire. Ou plutôt si, tu as bien une idée, surtout en entrevoyant une petite tablée à la salle du petit déjeuner (1) qui pourrait bien être une partie de la troupe, tu sais que si tu avais de l'argent tu serais déjà arrivée chez le fleuriste des allées en train de choisir un bouquet. L'option ce mois-ci est exclue, tu n'as dû de surnager qu'au secours de l'amitié, en l'absence de perspective confirmée, il ne faut rien dépenser.

Alors tu vas vers les jardins, un petit sourire pour t'escorter. Et voilà qu'un homme te dépasse qui fait de la course à pied, peu équipé comme les pratiquants franciliens du "running", le gars qui se fait un petit décrassage avant d'entamer la journée et tu crois reconnaître Alexander Gusarov, mais sur le moment son nom n'est pas là, tu prends une photo pour conserver l'instant, 20151215_085050 - Version 2d'assez suffisamment loin pour ne pas déranger.

Quand il passe tu lui souris, mais tu ne saurais que dire si soudain il s'arrêtait ; Spaciba ce que vous faites, c'est un peu limité.

En attendant, cette brève proximité t'a redonné un peu de forces, du soleil dans le cœur, peut-être une simple confiance en les coups de chance, la possibilité qu'il y en ait, entre les coups durs personnels ou collectifs, qui se laissent (trop) bien collectionner.
Un spectacle russe

Quand tu repartiras, tout à l'heure, ils ne seront plus là.

 

(1) que l'on peut entrevoir en passant.


L'étrange météo plutôt favorable


    Tu avais un rendez-vous médical que l'on qualifiera de contrôle ou de résultats des courses, un horaire précis. 

Il restait peu mais un peu de temps pour dormir avant d'y aller. Ta vie depuis 9 mois, c'est régler le radio réveil sur la contrainte suivante, qu'elle soit médicale, sportive, professionnelle ou festive, et dormir en attendant.

Mais le ciel en avait décidé autrement ; ce sont des rafales de vent, si violentes qu'elles faisaient battre les fenêtres, et une pluie de déluge naissant qui se sont abattues sur la ville. Au point de te tirer du très profond sommeil, dans lequel tu sombres instantanément. 

Tu te demandes comment tu vas faire pour honorer ton rendez-vous. C'est embarrassant : il est de ceux qui se prennent plusieurs mois à l'avance et qu'un employeur aura beau jeu de te reprocher si tu refuses de venir travailler à sa demande un jour inhabituel parce que tu en avais un de prévu - et que tu n'es pas si indispensable, tu le sais -. Mais à présent c'est la pluie et le vent qui jouent les menaces.

Et qui, miracle ou constatation d'échec de l'intimidation, stoppent tout soudain au bout d'un quart d'heure pour laisser place à un brillant jour d'été.

*            *            *

Le rendez-vous passé, tu sors, le cœur (presque) léger, sous ce temps estival. Un parc propose ses bancs à proximité. Tu t'y arrêtes pour lire, savourant la pause, dans un emploi du temps somme toute assez chargé.

Tu aurais le temps de rester, mais à la fin d'un chapitre tu te lèves, vérifies où se trouvent les vélibs les plus proches et files en prendre un, rentrer soudain sans plus tarder. Il fait pourtant encore grand soleil.

Le vent se lèvera alors que le vélo viendra d'être posé et à nouveau pluie et vents se déchaîneront alors que tu viendras de fermer derrière toi la lourde porte de l'immeuble, avec un grondement d'orage en guise de salut.

Pour un peu tu le prendrais comme une marque de déférence, Bravo, bien joué, je n'ai pas réussi à t'avoir, tu es arrivée à temps. 

*            *            *

Mon programme des prochains mois sera de tenter avec la vie même d'en faire autant. 


Zones de compétences (hélas) possibles


    Le même jour où je parvenais à mettre en mots ce que je ressentais depuis des années par rapport à l'écriture à savoir qu'il me faut au moins une tête de pont des sensations éprouvées afin de pouvoir écrire sur des cas concernés - et que j'ai souvent par chance, un certaines nombres d'ignorances absolues - et donc aucun ancrage pour pouvoir partant de là, imaginer, je suis tombée sur cet article relatant l'affaire étrange d'une femme en Angleterre dont le premier compagnon et père de son aîné n'était autre qu'un agent infiltré chargé d'espionner le groupe d'activistes pour la nature dont elle faisait partie. Cette affaire ne m'est pas inconnue, j'avais déjà lu à son sujet. Sans doute que ce qui est nouveau c'est le montant des dommages accordés - comment diable d'ailleurs sont-ils estimés ? -. 

Mais je prends conscience qu'il y a comme ça un certain nombre de cas extrêmes qu'à partir de ma propre vie je serai capable de mettre en mots. Parce que j'ai un bon début d'idée de l'effet que ça fait.

Par exemple faire partie d'un groupe qui donne des concerts en grande salle devant une foule aimante et déchaînée.

Ou comme dans le cas de cette femme - dont les paroles sont belles, qui tente d'être apaisée - avoir vécu ce qu'on croyait être un grand amour et qu'il s'agissait pour l'autre de tout autre chose. Pas au point qu'il s'agisse d'un espion (1), mais justement ce cran là supplémentaire dans l'effarant me semble assez facile à imaginer. Mais au point d'avoir cru à un sentiment de l'autre alors qu'il jouait un rôle. Et découvrir que ce qu'on croyait vivre depuis des années n'était que la façade qu'on voulait bien nous donner. 

Par trois fois quelque chose de similaire m'est arrivé. Avec pour l'une d'elle la révélation - pas dans la presse, c'est déjà ça - quinze ans après que ce que j'avais vécu dans l'illusion d'une réciprocité n'était pas la vérité, cette même stupeur rétroactive d'un très longtemps plus tard.

Quelqu'un d'autre qui quitte ma vie comme s'il y avait eu une mission et qu'elle était accomplie (2). 

Et un dernier qui m'a fait croire un certain nombre de choses qui n'étaient pas tout à fait vraies.

À chaque fois le même genre de questions que  celle que se pose "Jacqui". Car ce genre d'attitudes subies laissent un océan de doutes pour la personne affectivement escroquée. Reste que le préjudice qu'elle a subi était officiel et a été reconnu comme tel, in fine. Alors que je n'ai aucun espoir que quoi que ce soit compense les mois et les années que j'ai passés (passe encore) à tenter de rassembler mes morceaux, me recueillir, pourrait-on dire, chaque fois que je me suis trouvée ainsi pulvérisée. J'ai quand même dû refuser un travail il y a deux années, parce que je n'étais pas en état, trop désemparée, de l'assumer.

Au moins je n'ai pas appris la vérité par voie de presse. C'est peut-être consolant.

nb. : Ce qui est arrivé à ce couple (?) pose aussi bien des questions sur le métier d'acteur et aussi sur la ligne compliqué de partage entre vie professionnelle et vie privée.  

(1) Encore que : ça rendrait presque plus plausible deux des trois désaffections les plus violentes dont j'ai souffert.

(2) Au fond il y a un peu de ça, j'étais lancée dans l'écriture lorsqu'elle a disparu.

PS : Question subsidiaire : Les écrivains ne seraient-ils pas de perpétuels undercover de la vie ?


Une bizarrerie (mes neurones en parallèle)


    Ainsi donc c'est la troisième fois que mon cerveau me fait le coup de disposer de toutes les infos nécessaires pour établir l'évidente connexion entre une personne que je connais et une autre que je connaissais ou un travail d'elle-même qu'elle avait fait et que je connaissais. Un lien qui aurait dû me sembler évident dès la rencontre elle-même et qui pourtant aura mis entre 8 et 24 mois pour s'établir enfin. Et le plus souvent de façon fortuite. Ou plutôt par une conséquence logique mais involontaire.

Pourtant dans la vie, je suis celle qui, délivrée du poids des enfants petits, assoiffée d'apprendre, en perpétuel appétit de bons moments (et les soirées en librairies, ou voir un bon film, le sont) et donc sortant beaucoup, pratiquant aussi l'internet dans sa version chaleureuse de contacts et d'échanges, fait souvent le lien entre les uns et les autres. Avec une vista pour les collaborations fructueuses et autres affinités dont j'aimerais qu'elle puisse un jour s'appliquer à ma propre vie - mais on dirait qu'hélas je suis moi-même exclue du champ de mes propres capacités ; ou bien ma capacité est celle-ci et rien d'autre : présenter les uns aux autres afin qu'ensemble ils puissent progresser -.

Il m'est donc particulièrement troublant de constater à quel point mes neurones ou tout autres éléments impliqués dans les processus de pensée fonctionnent pour moi-même en parallèles sans jamais spontanément se croiser et pour le collectif en très efficace toile qui relie les autres.

Je reste très émue de ce que je viens d'apprendre. Un lien entre un ami relativement récent et d'autres qui datent du temps où je venais de faire la rencontre décisive qui allait bouleverser ma vie. Et une foule d'éléments incompréhensibles isolément prennent harmonieusement place. Dont le fait que je me sente à ce point affectée par la mort de Patrice Chéreau alors que je n'ai fait que parfois le croiser - et apprécier ses travaux, certes, mais d'ordinaire ça ne suffit pas pour avoir du chagrin comme ça -. 

Émue et heureuse de ce que j'ai enfin appris,  mais troublée par mes sortes de micro-aveuglements, voire d'amnésies. Comme un sortilège. Ou un enchantement.