Fin du caractère fuligineux des chagrins ?


    Jusqu'à présent j'ai la chance d'avoir l'impression que vieillir c'est plutôt bien.

La ménopause aura pour moi été un soulagement, je suis ravie de n'avoir plus à me préoccuper de contraception ni jours de moindre forme et d'achats de serviettes ou tampons, de ne plus craindre d'incidents rouge sang, de ventre douloureux, et surtout d'avoir davantage d'énergie qu'avant. Il se trouve que j'ai eu le privilège d'une ménopause sans symptômes, alors voilà : il y a l'accroissement mensuel de mon anémie qui n'y est plus et je me sens beaucoup moins fatiguée qu'avant mes cinquante ans. 

Un autre truc a changé, subrepticement, et qui a deux versants. 

Je me sens moins impliquée politiquement, ou plutôt, car ma colère est grande face à un régime qui de théoriquement démocratique est devenu ouvertement autoritaire et où les gouvernants affichent en permanence leur mépris du peuple qui les a élus, j'ai pris la mesure de mon impuissance. Au mieux je peux contribuer à ne pas ajouter aux horreurs ambiantes, à ne pas participer aux gaspillages et le moins possible aux pollutions, à continuer personnellement à être dépourvue de racisme. Je m'y efforce de mon mieux, quitte à un jour en payer le prix.
Je crois aussi que je fais partie de celleux qui n'ont que trop voté par défaut pour des candidats dont les idées et le programme ne nous convenaient pas, car il s'agissait de résister au pire, aux résurgences de ce qui avait au siècle passé conduit le monde à sa perte et tant de gens à la mort. Les seules fois où des partis prétendument soucieux du sort du plus grand nombre sont parvenus au pouvoir, ce fut pour mener une politique où ça allait à peine mieux : le monde entier fonctionne selon le système capitaliste (1) qui n'a plus de contrepoids depuis l'effondrement du "bloc de l'Est" et son principe est la propriété privée, l'enrichissement d'un petit nombre, la marchandisation de toute chose, le profit. On peut le rendre plus ou moins supportable, ça n'est idéal que dans une planète inépuisable et pour un nombre limité d'êtres humains, bien nés ou particulièrement compétitifs dans certains domaines, dont le manque d'altruisme fait partie.

Déjà les valeurs humanistes issues du siècle des Lumières, n'ont plus vraiment théoriquement court, même si elles ornementent encore certains discours. On peut être reconnu comme coupable du simple fait d'aider son prochain. Et agressés par les forces de l'ordre du simple fait d'être au mauvais endroit au mauvais moment, qu'on ait souhaité, ou même pas, manifester.

L'autre versant tient de la même prise involontaire de distance, mais concerne la sphère privée. Je me suis aperçue que mes chagrins avaient perdu de leur pouvoir. Ceux qui sont irréductibles le sont restés, et s'y est ajouté le deuil pour ma mère, mais ils n'ont plus ce pouvoir de me saisir à la gorge à des moments inattendus, ils ne me brûlent plus, ne sont plus fuligineux. J'ai l'impression de sortes de fatalités contre lesquelles je ne pouvais rien. 

Du fait que les choses sont plus calmes - mon travail du moment est d'en chercher, ou de créer ma librairie, et tenter de remettre à flot notre logis où le bazar et les livres se sont accumulés, mais j'ai encore un peu de marge, ça n'est pas comme lorsque je ne percevais mon salaire que décalé, tout en ayant des dates limites d'une maison entière à vider, trier, déménager -, du fait que je suis heureuse en amitié, épanouie dans ma vie sportive (vive le LSC Triathlon !), et connais le bonheur de faire de la radio, ma mémoire reprend ses droits et m'accorde volontiers l'accès aux souvenirs heureux. Or les chagrins affectifs ont chacun été précédés de moments pour lesquels je peux me dire que c'était bien, et que si je meurs tout à l'heure ou demain j'aurais au moins connu et vécu ça. Les chapitres de choses inimaginables au vu des lieux et temps de mon enfance sont finalement nombreux.  Je les ai payés chers en dégringolades, n'empêche : ils ont eu lieu.

Est-ce que c'est ça vieillir, lorsqu'on a la chance d'une bonne santé (2), que les chagrins, enfin, perdent de leur dangereuse intensité et cessent quand ça leur chante de nous submerger ?

 

(1) à quelques exceptions près mais si marginales.
(2) J'en suis d'autant plus consciente qu'enfant, adolescente puis jeune femme j'étais de santé fragile, même si les choses graves me furent épargnées. Dès lors peu de regrets : j'ai toujours fait de mon mieux dès que je tenais debout. Et de vraiment savourer chaque jour de pleine santé, comme c'est le plus souvent le cas désormais. Pourvu que cela puisse durer.


Révélation

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    Il m'aura donc fallu atteindre cet âge avancé où la vue décline un peu de près, combiné à un tracas administratif de mutuelle qui m'aura empêché de renouveler mes lentilles de contact sans tarder, pour soudain piger : 

en fait la loupe de Sherlock Holmes, ça n'était pas tant pour voir mieux les petits détails, que 

POUR Y VOIR TOUT COURT

(parce que le gars Holmes, en fait, n'était pas un gamin).

((oui bon je sais, il n'y a que moi que cette révélation tardive fait marrer))


Les moments les pires ne sont pas les pires moments

 

    Les moments les pires ne sont pas les pires moments, mais plutôt ceux où l'on avait cru à quelque chose de meilleur alors qu'un malheur s'abattait. 

C'est se réjouir de retrouvailles et que l'autre en profite pour dire On ne se verra plus (1).

C'est se dire que quelqu'un après tout n'est pas si mauvais bougre qui s'est souvenu d'une amitié avec un autre dont la mort vient d'être annoncée et fait l'effort d'envoyer un message de condoléances, ouvrir le message pour cette seule raison (car on s'en protégeait sinon), et découvrir qu'en fait il se vantait simplement d'un livre léger commis avec sa nouvelle partenaire.

C'est se dire un soir glacial d'un sale janvier, à l'heure qu'il est si un ami, visé avec d'autres, était mort on aurait déjà appris son décès, les autres noms ayant été dits ... et l'apprendre juste après.

C'est, convoquée par une hiérarchie qui n'avait que des compliments à la bouche, imaginer qu'on va obtenir une augmentation, ou au moins une prime et apprendre qu'on est sur les rails pour un licenciement (peu importe qu'il soit économique et que d'autres aussi soient visés).

C'est croire qu'un bon ami est en train de vivre sa première journée d'une reconversion soigneusement préparée, et apprendre qu'il vient avec préméditation de se suicider (et qu'aucune reconversion n'avait réellement été envisagée)

Je suppose aussi pour les grands sportifs, croire à une victoire et apprendre que pour une raison imprévisible ils ont été disqualifiés. 

La dureté, on peut y faire face. On pige assez jeunes que la vie est ainsi. Que par exemple la mort en fait partie. Et qu'elle survient. Quand ça l'arrange.
Mais l'écart entre un bonheur au bord d'éclore et un malheur qui en sa place s'abat, c'est quelque chose qui mine et ne tue sans doute pas, mais met en danger. 

[j'y pense à présent à cause d'un livre que j'ai reçu sans l'avoir demandé]

 

(1) J'ai quand même amour et amitié confondus vécu ça 4 fois, 5 en comptant une très particulière qui présentait un délai - rétrospectivement je me demande encore pourquoi j'avais accepté ça, la sidération sans doute, ou de croire à une tentative pour atténuer un adieu en fait définitif (ce que ça ne fut pas, le délai fut respecté et l'ami réapparut, heureux que j'aie attendu) -.


Dans la série je comprends vite mais je mets longtemps

 

    Deux ans que je dispose d'un très agréable smartphone, dûment proposé par mon opérateur, ce qui tombait bien, mon téléfonino précédent flanchait.

Je regrettais seulement que les sonneries fussent identiques pour toutes applications, or si les SMS sont encore porteurs généralement de messages personnels, et donc demandent qu'on y jette un œil si possible pas trop tardivement après leur arrivée, les notifications des différents réseaux sociaux sont trop nombreuses pour être suivies à la minute près. J'avais du coup réglé l'ensemble sur un bip discret. Ce qui me faisait louper bien des SMS du moins d'y répondre dans la foulée (1). Sans compter que tant que ma mère n'était pas malade et si je n'attendais rien de particulier, je basculais en mode silencieux pour les heures de bibliothèque et de travail en librairie.

Il aura fallu l'arrivée de Mastodon et que je souhaite pouvoir distinguer les notifications de ce réseau des autres, du moins tant qu'il reste en config, réunion des amis (un peu le twitter des débuts, quoi) pour que je me penche sur la question et m'aperçoive aussitôt qu'il convenait de régler les sons appli par appli et que le "par défaut" général ne s'appliquait que si l'on ne précisait rien de particulier (2). 

Deux ans ! (et vingt secondes, le temps de se poser vraiment la question)

Je pense que mon incommensurable capacité à "faire avec" toute situation, jusques dans ce genre de détails, vient de générations et générations qui avant moi n'ont fait que bosser en espérant survivre et sans avoir de choix, fors la révolte quand vraiment ils n'en pouvaient plus.

 

(1) Sans parler de bizarreries par périodes, des SMS reçus ou envoyés plusieurs jours ou heures après (non je n'envoie pas, sauf extrême urgence de SMS, en pleine nuit) - ce qui tient  sans doute des opérateurs et non des téléphones -.

(2) À ma décharge mon téléfonino précédent n'étant pas un smartphone tout se réglait via les paramètre de l'appareil (son de SMS, son de messagerie ...) en centralisé. 


Ce qu'est être une femme

 

    "[...] j'ai découvert assez tardivement ce qu'est être une femme, en écrivant Le quai de Ouistreham. Car avant, pour moi, l'essentiel était gagné : les femmes votaient, avaient un compte en banque, travaillaient ... En plus, j'étais journaliste-reporter, je ne me voyais pas comme une femme, ce n'était pas la question, pas l'objet. 
Puis en faisant ce livre, en étant dans la peau d'une femme de 50 ans, seule, qui cherche du boulot, là, vous comprenez ce qu'est être une femme en France aujourd'hui. Ce regard condescendant sur les femmes, [...]" 

Florence Aubenas entretien dans Les Inrocks du 5 au 11 avril 2017

 

Je ne suis ni n'étais journaliste-reporter, seulement ingénieure et à présent libraire. Seulement il m'est arrivé peu ou prou la même mésaventure : dans un job ou je ne me percevais pas avant tout comme une femme, c'était un travail qui nécessitait du cerveau, j'ai avancé dans la vie avec un parfait aveuglement quant à ce monde des grands mâles blancs dans lequel, malgré de gros progrès du moins en Europe, dans les années 60 et 70, nous baignons.

Je voyais aux discriminations des causes explicables, par exemple sur les salaires et les postes intéressants, il était clair que les congés maternités étaient pénalisants (1) et j'ai ainsi eu droit, pour deux enfants, à quatre année sans aucune progression, celles du départ ("Vous comprenez cette année pour vous sera tronquée, ce ne serait pas juste par rapport à vos collègues qui auront fait l'année en entier"), celles des retours ("Vous n'avez pas de prime [ni d'augmentation, faut pas rêver, et je n'en demandais pas tant] cette année, vous venez de reprendre le travail, nous n'avons pas pu vous évaluer"). Seulement voilà, absences il y avait eu, même si c'était rageant, c'était compréhensible.

Et puis les discriminations de type nipotisantes étaient fortes dans ce milieu où certains et certaines, aux diplômes prestigieux (2) ou (inclusif) pedigree parfait, étaient embauchés en tant que hauts potentiels et destinés à des passages rapides aux postes intermédiaires, tandis qu'à niveaux d'études équivalent d'autres étaient embauchés pour souquer, condamnés à rester longtemps sans progresser aux postes où leurs compétences bien souvent les piégeaient.
Du coup, le fait qu'être une femme fût mon principal handicap ne m'avait pas effleuré. Ou seulement par sa conséquence : celui d'être mère de famille et tiraillée sans relâche entre travail et famille. 

Les différentes occasions où je me suis trouvée confrontée à des impossibilités genrées (jouer au foot en équipe, travailler sur un chantier une fois le diplôme d'ingénieur Travaux Publics en poche), j'ai toujours cru, ô naïve, qu'il s'agissait de vestiges d'un ancien temps bientôt révolu. Que j'arrivais simplement un tout petit peu trop tôt. Et que si un jour j'avais une fille, elle penserait que je parlerais de temps reculés si j'en venais un jour à le lui raconter. 

Par ailleurs, je ne suis pas particulièrement séduisante ni jolie, et mon éducation de gosse de banlieue m'a appris à me battre un peu, ce qui sans doute m'a épargné bien des ennuis : les quelques fois où des hommes ont eus envers moi des débuts d'attitude prédatrice, j'ai réglé ça sans avoir eu le temps d'avoir peur, en faisant face ou en filant, et ce fut assez peu fréquent pour que je range ces épisodes dans le casier Bon sang ils sont relouds les mecs une fois bourrés. 
J'ai vécu en couple stable depuis mes vingt ans, et jusqu'à très récemment j'étais totalement inconsciente que ça avait constitué une forme de protection : la plupart des hommes respectent, en tout cas lorsque la femme n'a pas un physique ou une surface sociale de femme trophée une forme de pacte de non-agression.

Il aura fallu les blogs et les réseaux sociaux qui ont libérés les témoignages, que certains hommes se mettent à dépasser les bornes aussi (il y a eu en quinze à vingt ans, un méchant backlash) et qu'enfin je devienne proche d'un homme qui se révélera plus tard et malgré une grande sensibilité et une apparence de féminisme (3) être de ceux qui considèrent tout naturellement les femmes comme des êtres de catégorie B, présents sur terre pour se conformer aux aléas de leurs désirs et qu'ils ne respectent ou révèrent que lorsqu'ils sont, pour des raisons essentiellement d'apparence physique et de jeux séductifs (4), devenus amoureux fous, il aura donc fallu tout ce cumul en peu de temps, pour que j'ouvre les yeux à mon tour et comprenne dans quel monde en réalité nous vivions.

Un livre aussi, d'Henning Mankell (5), Daisy sisters, qui m'a fait découvrir qu'une égalité possible que je croyais effective dans les pays nordiques, n'était pour l'heure qu'une illusion. La situation et les rapports entre les unes et les autres était simplement un peu moins pire qu'en France ou en Belgique, mais (hélas) pas tant.

Sans le faire exprès, j'ai finalement pas si mal lutté puisque je ne me suis jamais laissé dicter ma conduite par cette pression sur les femmes qu'exerce la société. Jusqu'à mon nom que bien qu'étant mariée j'ai conservé. Simplement je n'avais pas conscience d'être un petit rouage d'un plus vaste combat. Et pour moi le combat est contre les normes sociales, contre le poids du conformisme (dont certaines femmes sont les premiers vecteurs), contre le patriarcat, et non contre les hommes, dont beaucoup font ce qu'ils peuvent entre leurs aspirations (et désirs) personnels et le poids des siècles, dont pour le meilleur et pour le pire ils ont hérité (6). 

Il faut donc plus que jamais tenir bon, expliquer, ne pas se laisser faire et continuer.

C'est pas gagné.

 

[je me rends compte en relisant que ça doit assez ressembler à ce que ressentent des personnes que leur orientation sexuelle ou leur couleur de peau conduisent à être traitées différemment dans nos sociétés et qui n'en aurait pas pris conscience tôt dans l'enfance pour peu qu'elles aient grandi dans un milieu d'esprits ouverts ; mais je ne saurais parler pour eux, blanche et hétérosexuelle chanceuse que je suis]

 

(1) D'autant plus que je travaillais dans le milieu bancaire où à l'époque et j'en fus ravie, ils étaient particulièrement longs, permettant de bien avancer le bébé dans sa vie avant de devoir le confier à des tiers pendant qu'on filait gagner notre vie.

(2) La hiérarchie entre Grandes Écoles, ça n'est pas rien.

(3) Même les plus grands chanteurs ou poètes lorsqu'ils se croient entre eux, en viennent à tenir des propos sidérants (et si décevants). 

(4) Certaines femmes sont très à l'aise dans ces partitions là. J'ai toujours pensé que ça revenait à prendre les hommes pour des cons. Et puis un jour j'ai mesuré à mes dépends à quel point c'était efficace.

(5) preuve parmi d'autres que certains hommes ont tout compris et son nos frères humains pas des ennemis.

(6) Par exemple me fatiguent les tâches ménagères, je peux donc parfaitement comprendre que c'était trop cool pour eux d'avoir comme si c'était naturel, les femmes qui s'en chargeaient. Je ne peux nier qu'à leur place j'en ferais autant. M'agace que si j'étais un homme personne jamais (et sans doute pas ma propre conscience) ne me reprocherait jamais d'être un mauvais ménager. 

 

 


Their little China girls


Capture d’écran 2017-01-30 à 19.39.24Ce n'est pas parce que des fous sont au pouvoir (enfin surtout un) et que la mort rôde un peu trop près ces derniers mois, qu'il faut oublier de se cultiver. 

Voici donc un bel article d'Atlas Obscura (1) sur les China Girls des débuts de bobine au cinéma. 

C'est beaucoup plus qu'anecdotique. Et très porteur d'histoires et marqueurs d'époque. 

J'ignorais, je crois, leur existence, il me semble que c'est la première fois que j'en entends parler, je croyais qu'il y avait des mires avec toutes les couleurs ou toutes les nuances de gris comme celles de la télé de quand j'étais petite. J'ignorais (ou j'avais totalement oublié) qu'il y eût des visages humains. Pourtant je connaissais l'histoire des Shirley cards en photographie (et l'absence de calibrage sur des peaux autres que blanches, pendant fort longtemps). Leur nom viendrait de mannequins de porcelaine utilisés dans les tout premiers temps (ou d'un maquillage destiné à faire que les modèles y ressemblaient).

Et accessoirement, un an après la mort de l'artiste et trente-quatre ans après le succès de cette chanson, je viens seulement de piger le sens complet des paroles du China girl de David Bowie.

It was about time.
(Rigole, va)

 

[copie d'écran issue de l'article]

(1) 'The Forgotten "China Girls" Hidden at the Beginning of Old Films' by Sarah Laskow

PS : Et au passage la découverte du blog passionnant pour les cinéphiles, de la Chicago Film Society

 


Fan, moi ? Jamais (quoi que)

    Ça reste un mystère pour moi, ce truc qui fait qu'on bascule de l'admiration pour le travail de quelqu'un à une adulation de la personne elle-même.

J'ai suffisamment vécu pour savoir que l'amour (celui des amoureux, pas le filial ou le plus général "de son prochain" (1)) comporte une part de ça. 

Mais il s'agit pour les fans d'autre chose puisque l'objet humain de leur (centre d')attention est par définition inaccessible (2).

Alors comme le sujet est un peu marrant, quand j'ai envie de dérider mon cerveau de sombres pensées que les circonstances y ont imposées, je me reprends à tenter de le creuser. 

Ce soir je songe que bien que ne comprenant guère, il m'est arrivé par trois fois d'éprouver quelque chose qui y ressemblait, qui s'en approchait.

- Une rencontre à l'Institut Culturel Italien à laquelle participait Natalie Dessay, je tenais à la remercier de moments magiques passés à l'Opéra grâce à elle, l'ai fait, mais allez, reconnais-le, patate, tu avais la gorge sèche et ta petite voix à toi qui tremblotait.

- Ma rencontre imprévue avec Wim Wenders un samedi à la Fnac des Ternes, il dédicaçait avec son épouse le livre consécutif à Buena Vista Social Club, je passais par là, j'entends l'annonce, vais jeter un coup d'œil, suis surprise par le (relatif) peu de monde et voilà qu'on papote cinéma - j'ai un prénom qui aide merci Maman merci Papa -, tranquilles, cools, ça va de soi. Je redescends, passe en caisse (elles sont où étaient au 1er étage, et la dédicace avait lieu au 4ème, à la librairie), me dis tiens si je rentrais en bus, attends le bus et là, soudain, mais C'ÉTAIT WIM WENDERS. J'ai dû m'asseoir pour retrouver mon souffle.

- Une étape de ma vie de libraire qui n'avait rien donné, il eût fallu que j'eusse de la maille à investir et pas seulement des qualités de terrain et ma passion, et cette visite des futurs locaux avec un type que j'admire pour le boulot qu'il fait, et qui m'ouvre une porte en disant comme il aurait dit dans une visite d'appartement vous pourrez en faire la bibliothèque ou la chambre des enfants, Là ce sera le bureau de Ken Loach lorsqu'il viendra à Paris. La moi de douze ans qui m'habite toujours un peu, la gosse de banlieue qui aimait aller au ciné, inventer des histoires, les faire jouer à ses ami-e-s, n'osait pas trop les filmer en super 8 parce que ça coûtait trop cher et que le père aurait dit qu'est-ce que c'est que ça, n'avait pas la moindre idée de ce que pouvait être un réalisateur sinon elle aurait voulu faire ça, le coup de la porte ouverte sur le bureau d'un des plus grands contemporains qui aurait pu être au boulot son voisin, elle ne s'en remet pas. (3). L'adulte que je suis a vu des petites étoiles sur ce coup-là.


Je dois donc bien être un peu fan quand même. 
Pour autant, ça ne se comprend toujours pas.

 

(1) Oui, ce truc oldschool en voie de disparition et qui peut même mener en prison si on le pratique encore dans certaines régions aux flux migratoires importants.
(2) sauf JJG un jour m'a raconté un expert ;-)  
(3) C'est aussi la prise de conscience des plafonds de verre que dans une société il y a : je viens de si loin, que l'éventualité même d'un tel voisinage dans la vie quotidienne de travail, est faramineuse en soi. Eussé-je été issue d'un milieu pas forcément aisé mais un zeste bourgeois et cultivé, une telle éventualité sans suite serait un mauvais souvenir à vite oublier, un échec. Au lieu de ça, ce moment est l'un des plus beaux souvenirs de ma vie. Un de ceux auxquels je pense pour tenir bon quand ça tangue. 


Bécassine béatitude absolue

(Vous avez le droit de vous moquer)

J'ai traversé toute ma vie loin du luxe - fors quelques parenthèses un peu "fiançailles de Frantz" -, je n'ai ni argent à dépenser (ou si, une fois, en juin 2005 et j'en ai conçu une forme légère d'amnésie, retrouvant plus tard quelques chaussures, quelques habits dont je n'avais plus le souvenir ; il y avait eu une période d'euphorie à laquelle je n'étais pas du tout entraînée), ni envie de dépenses d'acquisition d'objets. Des choses utiles pour la vie quotidienne, oui, par exemple j'aimerais pouvoir refaire enfin la salle de bain, ranger l'appartement, refaire le réseau électrique (par sécurité), j'aimerais pouvoir participer à des financements de beaux projets, j'aimerais pouvoir à nouveau me déplacer et retourner en Italie, bientôt je vais avoir des envie d'expéditions sportives (1).

En 1998, lorsque le dopage s'est trop vu sur le Tour de France pour pouvoir continuer à être tu, j'ai découvert que des noms d'équipes pouvaient être des noms de montres de luxe. En fait je ne rattachais pas les noms des groupes de coureurs à des choses, y compris pour les marques bancaires pourtant connues de ma vie quotidienne. C'était disjoint. Des sons sans lien. Et (pour le cas des montres) pas la moindre idée de ce à quoi ressemblaient les objets, je veux dire, ce qui pouvait les distinguer des autres appareils à mesurer le temps que l'on porte au poignet.

Sous le précédent président qui aimerait tant devenir le suivant, il avait été question d'une marque de montre de luxe, un riche membre de sa cour ayant eu une sortie sur le fait d'en posséder une et qui aurait pu (dû ?) être un motif de fierté (2). À l'époque j'avais cru qu'il s'agissait d'auto-dérision. Ou qu'il avait été payé par la marque pour créer du buzz comme on disait (3).

Et puis ces jours-ci, je croise cet homme, sportif, d'allure élégante, avec au poignet une grosse montre métallique moche qui détonne avec l'ensemble de sa tenue, sobre et bien portée. Un peu comme des types qui semblent assez fins mais ont une grosse chevalière ou une gourmette énorme au poignet ou une dent en or (4) ou un tatouage voyant et racolleur. Bref, ça ne collait pas avec lui - je ne le connais guère, alors disons : le reste de l'image de lui -.

Ce matin, un de mes neurones, celui que lassent mes différents petits handicaps sociaux, a entrepris de me faire faire sur l'internet des familles la recherche élémentaire qu'il fallait.

J'ai enfin pigé.

Tout simplement l'homme disposait de cette fameuse montre réputée pour sa cherté. Et moi qui avais commencé à inventer des scénarii possibles de la présence d'une toquante détonante au poignet d'un homme au charme discret (5), j'ai enfin pigé qu'en fait il en était probablement fier. Peut-être même très.

[J'en ris encore]

 

PS : Comme je viens d'acquérir une grosse montre voyante pour les données d'entraînements - pas trouvé de modèle "filles" avec l'équivalent technique qu'il fallait -, je crois que je ne vais pas tarder à être aussi ridicule, quoi qu'en moins clinquant.

PS' : Peut-être qu'il disposait d'un modèle particulièrement volumineux et coûteux [à supposer qu'il y ait une corrélation taille / prix], et que d'autres de la même marque sont plus discrètes, qu'il existe des modèles fins pour femmes qui tiennent de la joaillerie, je ne sais, ou qu'avec un équipement de type costume cravate très corporate cadre sup ça ne m'aurait pas sauté aux yeux.

 

(1) Je n'avais pas mesuré le coût, exorbitant à mes yeux de semi-smicarde, de la pratique du triathlon : celui des engagements aux courses et des déplacements.

(2) ou plutôt de honte de n'en point avoir.

(3) Mission en l'occurrence parfaitement accomplie

(4) Déjà du temps où ça se faisait [la génération de mes parents] autrement que pour des rappeurs, je ne comprenais pas. Je trouvais ça d'une laideur maximale.
(5) Héritage familial porté avec piété, cadeau de la femme ou de l'homme aimé, qu'on trouve moche mais qu'on porte par amour du ou de la bien-aimé ...


Le gag du jour

 

    J'ignore si ça sera un bonheur du jour mais un gag du jour au moins, oui : j'étais donc sortie courir de bonne heure et alors qu'il ne faisait guère qu'un ou deux degrés. 

Par ailleurs dans ce centre de vacances si agréable à Ménilles, il se trouve que les douches sont merveilleuses avec une pression d'eau très forte comme je les aime. Ça me fait un bien fou.

En rentrant de courir j'en ai pris une que je n'ai pas prolongé car je trouvais l'eau moins chaude que la veille, mais je me suis dit que je la percevais ainsi car je venais du froid vif et que mon corps devait être assez refroidi (en plus d'un début de rhume).

Environ un quart d'heure plus tard, alors que nous prenions en même temps que l'essentiel de notre groupe de cinéphiles un petit déjeuner, la personne qui servait nous a prié de bien vouloir les excuser pour les douches froides de ce matin, simple arrêt intempestif de la chaudière qui était à présent relancée. 

J'avais donc pris une douche froide en me disant, ça doit être moi, mon corps un peu froid. Tiens, l'eau est moins chaude qu'hier.

J'ai bien ri. Vivrais-je centenaire, la bécassine-béatitude ne me quittera pas.


Zones de compétences (hélas) possibles


    Le même jour où je parvenais à mettre en mots ce que je ressentais depuis des années par rapport à l'écriture à savoir qu'il me faut au moins une tête de pont des sensations éprouvées afin de pouvoir écrire sur des cas concernés - et que j'ai souvent par chance, un certaines nombres d'ignorances absolues - et donc aucun ancrage pour pouvoir partant de là, imaginer, je suis tombée sur cet article relatant l'affaire étrange d'une femme en Angleterre dont le premier compagnon et père de son aîné n'était autre qu'un agent infiltré chargé d'espionner le groupe d'activistes pour la nature dont elle faisait partie. Cette affaire ne m'est pas inconnue, j'avais déjà lu à son sujet. Sans doute que ce qui est nouveau c'est le montant des dommages accordés - comment diable d'ailleurs sont-ils estimés ? -. 

Mais je prends conscience qu'il y a comme ça un certain nombre de cas extrêmes qu'à partir de ma propre vie je serai capable de mettre en mots. Parce que j'ai un bon début d'idée de l'effet que ça fait.

Par exemple faire partie d'un groupe qui donne des concerts en grande salle devant une foule aimante et déchaînée.

Ou comme dans le cas de cette femme - dont les paroles sont belles, qui tente d'être apaisée - avoir vécu ce qu'on croyait être un grand amour et qu'il s'agissait pour l'autre de tout autre chose. Pas au point qu'il s'agisse d'un espion (1), mais justement ce cran là supplémentaire dans l'effarant me semble assez facile à imaginer. Mais au point d'avoir cru à un sentiment de l'autre alors qu'il jouait un rôle. Et découvrir que ce qu'on croyait vivre depuis des années n'était que la façade qu'on voulait bien nous donner. 

Par trois fois quelque chose de similaire m'est arrivé. Avec pour l'une d'elle la révélation - pas dans la presse, c'est déjà ça - quinze ans après que ce que j'avais vécu dans l'illusion d'une réciprocité n'était pas la vérité, cette même stupeur rétroactive d'un très longtemps plus tard.

Quelqu'un d'autre qui quitte ma vie comme s'il y avait eu une mission et qu'elle était accomplie (2). 

Et un dernier qui m'a fait croire un certain nombre de choses qui n'étaient pas tout à fait vraies.

À chaque fois le même genre de questions que  celle que se pose "Jacqui". Car ce genre d'attitudes subies laissent un océan de doutes pour la personne affectivement escroquée. Reste que le préjudice qu'elle a subi était officiel et a été reconnu comme tel, in fine. Alors que je n'ai aucun espoir que quoi que ce soit compense les mois et les années que j'ai passés (passe encore) à tenter de rassembler mes morceaux, me recueillir, pourrait-on dire, chaque fois que je me suis trouvée ainsi pulvérisée. J'ai quand même dû refuser un travail il y a deux années, parce que je n'étais pas en état, trop désemparée, de l'assumer.

Au moins je n'ai pas appris la vérité par voie de presse. C'est peut-être consolant.

nb. : Ce qui est arrivé à ce couple (?) pose aussi bien des questions sur le métier d'acteur et aussi sur la ligne compliqué de partage entre vie professionnelle et vie privée.  

(1) Encore que : ça rendrait presque plus plausible deux des trois désaffections les plus violentes dont j'ai souffert.

(2) Au fond il y a un peu de ça, j'étais lancée dans l'écriture lorsqu'elle a disparu.

PS : Question subsidiaire : Les écrivains ne seraient-ils pas de perpétuels undercover de la vie ?