Rangements

(sabato)

    La guerre aura au moins eu pour effet de me donner la force de ranger ; une fois la dynamique lancée c'est bon car déblayer est satisfaisant. Et puis je retrouve des trucs et c'est intéressant. 

La pandémie et le premier confinement ont vraiment créé une rupture dans nos vies : bien des choses (papiers et autres) de 2018/2019 sont restées là posées en l'état et que je retrouve empilées comme s'il s'agissait des affaires de quelqu'un d'autre. C'est curieux comme impression. D'autant plus que des objets d'années bien antérieures, eux, font partie du fil de ma vie.

Je retrouve un jean de mes années semi-bruxelloises et mets un moment avant de le reconnaître. Je me demande ce qu'est devenu le commerçant hypermnésique qui me l'avait vendu.

Au box de stockage où je remise mes livres car ils sont trop nombreux pour que nous puissions cohabiter, je ne croise personne. Un homme jeune tient la boutique en mode étudiant qui paie ses frais. Nous échangeons quelques mots et j'ai l'impression d'un temps devenu normal même si la pandémie y est. 
C'est un samedi normal, veut croire mon cerveau tout en sachant bien que non.

Plus jeune et moins fatiguée et moins en retard dans tout ce que je fais, j'aurais envisagé d'aller à la manif de soutien à l'Ukraine. Mais je travaille vraiment trop. J'espère que des ami·e·s y sont allé·e·s.

Le temps que j'arrive à une étape de rangement où je peux m'interrompre - sans laisser un chantier en cours pire que l'état initial - il est 17:30. Je bois un thé et réponds enfin aux messages reçus.

L'énergie me quitte d'un seul coup. Ça sent la sieste apéritive.
Le fiston semble vivre sa meilleure vie, c'est un grand réconfort.


La menace ne faiblit pas

(giovedi)

La plupart des gens semble au bout d'une semaine, avoir repris son train train, non seulement d'activités - elles n'avaient pas été directement impactées, so far -, mais de train de pensées. Les tracas courants ont repris leur places. Nous allons vous payer une partie de vos RTT. This kind of things.

Pour ma part je continue à m'attendre au pire, suis en alerte et le sens. Seule une activité chargée pour ma famille, la maison, peut calmer les pensées vers qui est directement concerné et demain : l'ensemble des citoyens européens.

Une trêve d'évacuation a été consentie mais le président russe est plus va-t-en guerre, paranoïaque et menaçant que jamais.

À part ça, revu Le Fiston, lors d'un doux dîner au restaurant et eu du mal à raccrocher le Vélib électrique qui m'avait permis de revenir du travail avec aisance.

Je regarde vers minuit une allocution du Président Biden.

J'envisage ici de changer une des rubriques "librairies" un peu redondantes par une rubrique "guerre". C'est certes anecdotique, mais pas bon signe.
Ironie du sort : on nous changeait ce jour le compteur de gaz, celui que nous avions semblait dater de l'appartement.


Bosser, courir

(martedi)

Journée tout entière consacrée au boulot, à rythme si intense que j'en ai presque par quelques moments oublié la guerre.
Le soir je parviens à caler une séance d'entraînement spécifique trail, une fois rentrée (en métro ; pas eu la force de faire l'enchaînement vélotaf + CAP). L'une et l'autre m'ont empêché de suivre les informations et pour tenir le coup, car j'ai une très grosse journée de travail pour nous (pour la maison), prévue le lendemain, jour de RTT posé, je décide de faire l'impasse. 
C'est un peu lâche et peu solidaire mais le seuil : Si jamais ça pète, est-ce que ça me réveillera ? est atteint (d'ailleurs j'écris ici en dormant déjà). 
Privilège fragile de qui n'a pas encore la guerre des armes à sa porte, mais n'en a pas moins la conscience que tout peut basculer très très vite. 
Le sommeil, summum du luxe.

En partant au travail avant d'arriver à la porte de Clichy qui était entièrement bloquée (avec les vagues de télétravail c'était devenu rare), j'ai croisé un ami qui filait au sien. On n'était en avance ni l'un ni l'autre nous nous sommes simplement salués sans nous arrêter, mais ça m'a donné un petit courage, et je lui en suis reconnaissante.


Back to the no-future

Capture d’écran 2022-02-27 à 22.18.17

Plus tard (s'il existe) je me souviendrai que je l'ai appris comme ça, au retour d'un sunday morning run ensoleillé, au moment où, prenant aussi mon café après un bref déjeuner, je me reconnectais. L'amie @Celinextenso venait depuis 33 s de publier ce touite.

Le retour au pire de nos enfances, pour les personnes de ma génération, et même si c'est pour négocier, ça fait copieusement flipper.

Keep calm, mais pas résignée.

En attendant pire, c'est impressionnant de combien la pandémie semble désormais sinon inexistante du moins oubliée. Dans un angle mort.

 

PS : éléments de réponse sur la question des langues, l'alphabet non plus n'est pas vraiment le même.

500 phrases en ukrainien
500 phrases en russe

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"Chère lectrice, cher lecteur,

Je vous écris ces lignes vendredi soir, sans savoir si les chars russes seront – ou pas – sous mes fenêtres à l’heure où ce message vous parviendra ce samedi matin. Ces blindés ont été le sujet de toutes les discussions hier. J’ai parcouru Kiev en tous sens, sans les voir. Ambiance irréelle, alors que les forces russes semblaient être en train d’encercler la ville. Ici, de jeunes soldats se préparaient à leur baptême du feu, fusil pointé sur le vide et doigt sur la gâchette. Là, des volontaires de la protection civile bavardaient sans savoir d’où viendrait le danger, ni quand. Situation bien plus tendue sur la route menant à l’aéroport militaire de Gostomel, théâtre de combats acharnés depuis deux jours.

Le siège en règle sera-t-il pour aujourd’hui? En attendant, les rumeurs, notamment sur ces fameux tanks russes qui auraient toujours été aperçus dans la rue d’après, minent le moral des habitants bien davantage que les explosions sporadiques. Sans entamer la volonté de résister. «La Russie est née en Ukraine, elle pourrait bien y succomber», m’a dit un badaud à la station de métro Minska.

Bonne lecture,

 – Boris Mabillard, à Kiev"
 
Je reçois ce matin ces mots via l'infolettre du journal Le Temps, j'espère que partager est autorisé. Ils me rappellent de lointains souvenirs : au Burkina Faso en 1987 après le coup d'État au cours duquel avait été assassiné Thomas Sankara il était question d'une partie de l'armée qui lui était restée fidèle marche sur Ouagadougou en venant de Ouahigouya où elle était basée. Rien à voir avec la puissance de feu d'une armée russe, je ne veux pas comparer plus que ça d'autant plus qu'il n'était pas question de bombardements, seulement l'attente angoissée décrite est la même, et ces mots écrits de Kiev m'ont remis en mémoire ce qu'on peut éprouver dans ces moments-là.

Je me sens solidaire des personnes qui subissent la guerre, ne la désirent, ni ne la souhaitent, admire celles et ceux qui résistent là où elle leur est imposée et celles et ceux qui appellent à la paix là où leurs dirigeants se lancent dans un concours de C'est moi le plus puissant et je veux des morts en mon nom.

Non seulement je me sens impuissante - je ne dispose ni de pouvoir ni de temps ni d'argent (1), seulement d'un droit de vote local qui en l'occurrence ne changera rien et ne pourra peut-être pas même être exercé du fait même de la situation -, mais ne sais que penser, être Européen et vouloir la paix, c'est dans l'immédiat laisser tomber un pays de notre entité géographique qui se fait attaquer, accepter la guerre c'est aller vers l'escalade de l'horreur et foncer vers du pire. Les peuples sont toujours perdants.

En attendant la suite de cet enchaînement négatif, qui semble voulu par un seul homme, nous sommes tenus de continuer nos vies, aller au travail, tenir la maison, maintenir notre condition physique, poursuivre nos petits projets tant qu'ils ne sont pas directement remis en cause. Étrangeté des transitions. 
Il faut être assez aisés pour pouvoir se permettre de se décentrer d'un gagne-pain ou de sa recherche, lorsque surviennent des événements majeurs. Mais ça n'empêche pas de penser aux gens, les comme nous de sur place.

 
(1) Fors petits dons d'entraide, ponctuellement


Un avant-goût de black out

(venerdi)

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Bossé du matin au soir sans réelle pause, et mes collègues étaient peu ou prou sur le même rythme.
Pas forcément une conséquence du conflit ou alors ça serait qu'ayant moins de clients en boutique les libraires en ont profité pour tenter de régler leurs problèmes informatiques tous en même temps. 
Pour cause de congés scolaires (le Covid ayant sévi semble nous laisser enfin) nous sommes un peu moins. Comme dans beaucoup d'entreprise la période de pandémie a été défavorable aux vacances et nous sommes nombreux à avoir beaucoup de jours à récupérer.

Grosse journée, donc.

Alors lorsqu'en passant près de la Tour Eiffel je l'ai vue presque éteinte j'ai eu de l'inquiétude. 

En fait elle s'apprêtait à revêtir les couleurs de l'Ukraine. Mais je ne l'ai su qu'après.

Je passe la soirée à rattraper mon retard d'informations, admirant les prises de paroles du président de l'Ukraine Zelensky , de Sergio Mattarella, aussi. Ainsi que bien des anonymes présents dans des manifestations, des Russes qui ne se sentent aucune velléité belliqueuse envers leurs voisins, des Ukrainiens en pleurs pensant à leurs proches au pays, des Italiens (je regarde toujours les infos de Rai News 24), des personnes qui disent des choses bien plus censées que d'aucuns politiciens.

Le pape m'a fait rire avec une blague pourrie (1). 
Et aussi un politicien français qui a tenté d'invoquer l'état des pneus de sa voiture en preuve de la non fictivité d'un emploi qu'il occupa longtemps sans y servir à rien (de décelable).
On parvient encore à rire.

En revanche le ministre de l'éducation nationale qui dans une bouffée d'indécence se réjouit publique de la finale de coupe d'Europe de football qui va se jouer au Stade de France au lieu d'en Ukraine m'a seulement emplie d'affliction. C'est tant la honte que le mauvais esprit n'est même plus possible.

À l'heure (très tard, passé minuit, car j'ai couru après mon retour, puis dîné et me suis occupée du linge (pendant les débuts de guerres les tâches quotidiennes ne sont pas abolies)) où j'écris, Kiev se fait bombarder et des images circulent de civils réfugiés dans les couloirs de leur métro. Je pense fort à elles et eux. Immense sentiment d'impuissance persistant.


(1) de l'autodérision sur son genou malade

 


jeudi 24 février 2022 : début d'une guerre


    Ce n'est pas la première que les gens de ma zone géographique et de mon âge ont connue. 
Depuis la deuxième guerre mondiale, elles se logeaient généralement sur d'autres continents, les grandes puissances se gardant bien d'entre-attaquer chez elles leurs propres populations, dont le travail au calme (relatif, mais néanmoins) fournissait les financements.
Elles sont aussi survenues plus proches mais localisées, conflits nés de la fin du bloc monolithique de l'Est et ce fut Sarajevo (par exemple), mais circonscrits aux régions mêmes.

Cette fois-ci, c'est différent.

Je crains très fort qu'en Europe de l'Ouest nous ne soyons concernés sous peu très directement et pas seulement par conséquences d'augmentations des prix de denrées et approvisionnements et coûts de fabrication (le blé, le gaz et les engrais).

(et la pandémie n'est pas finie)


This escalated quickly

(martedi)

On ne saurait mieux dire. Je ne vois pas comment échapper à la guerre qui gronde. 
Sentiment d'impuissance absolue, en tant que citoyenne de base. Tout le monde a à perdre dans cette affaire fors mercenaires et marchands d'armes.

Je pense à l'ISIS et à Thomas Pesquet.

On a traversé Station Eleven et La constellation du chien, nous voici peut-être au bord du moment qui rendra Enig Marcheur plus récit que fiction.

Après une journée de travail de toute intensité, je parviens à caler une séance d'entraînement de CAP avec de petits sprints lors desquels je m'applique à aller aussi vite que Jakob Ingebrigtsen sur 1500 m. L'écart est impressionnant. 


I know there's something going on

(lunedi)

La journée de travail était intense avec des moments de travail collectifs, et il n'y avait pas un seul instant pour voir autre chose. 
J'ai choisi de rentrer à Vélib (électrique, j'étais très fatiguée) et comme je traverse tout Paris du sud au nord, sans avoir consulté la moindre info j'ai su qu'un cran de plus vers l'escalade guerrière entre Russie et Occident partant du conflit en Ukraine.

Des gens chics et hâtifs traversant n'importe comment vers le VIII ème arrondissement dont une dame qui a quasiment sauté sous mes roues, hors de tout passage piéton, supposant sans doute qu'elle était reconnaissable et que j'allais m'arrêter (j'ai calmement esquivé, il était de toutes façons trop tard pour que je freine). De groupes de piétons voisinés lors de feux rouges, j'ai entendu des mots "Russie" et une femme au téléphone vers le parc Monceau semblait donner des ordres brefs et précis desquels les mots "passeports" "Russes" étaient distinguables.

Rue de Messines devant l'ambassade d'Equateur, une double file de taxi. Alors bien sûr peut-être qu'il y avait un événement particulier ce soir, rien à voir. Seulement une sorte de nervosité générale était palpable.

20220221_223544    Lire en rentrant que Vladimir Poutine venait de reconnaître l'indépendance des territoires séparatistes de l'Est de l'Ukraine ne m'a donc surprise en rien.  D'autant plus que je m'attendais à ce qu'il attende précisément la fin de la trêve olympique pour avancer d'un cran.

Il n'en demeure pas moins que je continue à ne pas comprendre : 
Pourquoi maintenant ?
à plus d'un titre ;

côté russe pourquoi avoir débuté une nouvelle offensive de prétextes belliqueux pile en cette fin d'hiver (la fin d'hiver, OK mais pourquoi cette année ?) ;

côté américain pourquoi avoir décidé de réagir à présent alors qu'il y avait déjà eu la Crimée et la guerre dans le Donbass sans que ça émeuve grand monde à part les cinéphiles voyant effarés et légèrement perplexes les films Ukrainiens décrivant une vie en temps de guerre.

N'auraient-ils pas pu attendre la fin réelle de la pandémie ?
Craignaient-ils à ce point l'ennui ?

Il me manque d'un côté comme de l'autre des éléments de compréhension, qui sont peut-être simplement des informations qui auront été communiquées au grand public en des jours où je suis tombée de sommeil en rentrant du boulot qui avait englouti ma journée.

 

À Codogno ils datent d'il y a exactement deux ans (le 21/02/2020 ore 17:00) le moment où la réanimatrice Annalisa Malara a envoyé d'urgence le patient Mattia Maestri (1) à l'hôpital à Pavie pour analyses plus poussées malgré qu'il ne revenait pas de Chine et n'avait a priori eu aucun contact avec des personnes qui en revenaient, du moins à ce qu'il en savait.

Il y a déjà une série télé sur les premiers soignants, sur Codogno, sur leur héroïsme. À ce moment-là, beaucoup de soignantes et soignants ont payé de leurs vies d'avoir pris soins de ces malades porteurs d'un virus mortel dont alors aucun vaccin ne pouvait protéger.

 

(1) ou alors le moment où il a été déclaré Covid +, grâce à son initiative à elle de le faire tester malgré tout.

PS : Les beaucoup plus de 20 ans auront reconnu ce titre de Frida, qui n'a rien à voir avec la situation internationale mais voilà, en passant devant les files de taxis et en raison des deux phrases clefs 

I know there's something going on
I know it won't be long

a déclenché le #JukeBoxFou de dedans ma tête. 


Un cri du cœur (Le mal-aimé)

Some year ago

Une collègue qui reçoit visiblement des alertes infos sur son téléfonino s'exclame, sur un ton plutôt neutre mâtiné d'une part de surprise, car le Machin en question, politicien de haut rang, fait partie des gens pour lesquels on suppose que toutes les précautions sont prises : 

- Machin est Covid + !

et aussitôt du fin fond de l'open space, une voix : 

- Hé bien qu'il en crève !

Je n'ai pas pu m'empêcher d'éclater de rire devant ce jaillissement spontané.

(La personne qui l'a émis exprimait son ras-le-bol de politiques menées et décisions prises, elle n'est pas de celles qui éprouvent une vraie haine)

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