Fouettés sans crème et bariatrie


    

Une façon comme une autre de tenter de refaire surface après que l'ultra violence a à nouveau fait irruption dans le quotidien, et à condition de n'avoir pas été touchés de façon trop intime est de se replonger dans des activités qui nous font du bien, qui donnent un sens aux petites journées de rien - car on peut difficilement traverser chaque journée au rythme aigu des romans noirs ou des temps de guerre : il faut garder le cap coûte que coûte afin de pouvoir assurer son pain quotidien -. 

Ce qui me convient, mais ça dépend de chacun, rien d'universel, c'est d'apprendre des trucs inutiles. J'entends par là de tout et de rien, et qui ne soit lié à aucune obligation immédiate, juste pour le plaisir de savoir un peu plus de choses qu'un peu moins.

L'internet fait de l'exercice un bonheur difficilement limitable : autrefois il fallait se palucher des dictionnaires, feuilleter des magazines, des journaux, et le résultat de cette pêche au savoir facultatif était fort incertain. Aujourd'hui il suffit de voler de lien en lien comme Jane sur ses lianes, voire Tarzan mais c'est moins élégant.

Je me suis donc, en rentrant du petit entraînement mémère du dimanche matin, penché sur le sens d'un mystérieux "Bariatrie" qui ornait un véhicule de transport médical (Ambulances Machins : spécialisées pédriatrie / bariatrie). Il s'agit donc d'une branche de la médecine qui s'intéresse aux personnes obèses (source wikipédia). J'avoue que j'en étais à imaginer des transports spécifiques pour qui a des problèmes respiratoires aggravés, des intoxications au monoxyde de carbone ou des accidents de plongés, bref je songeais caissons hyperbares. Alors que l'entreprise d'ambulances voulait simplement signifier sa capacité à transporter des gens de très petits à très gros.

Je crois que c'est ensuite un touite qui m'a portée jusqu'à cette merveilleuse video de TED qui explique la physique des fouettés en danse et même si je reste aussi nulle en tours (1), coincée depuis vingt-cinq ans au stade de la pirouette practice, et de là j'ai appris que Louis XIV était réputé pour ses qualités de danseur de ballet, que l'appellation "Roi Soleil" en venait.

Puis j'ai joué à distinguer les faux binious des vrai, ce qui était beaucoup plus amusant que d'écouter celui qui veut danser (nu) avec les loups

Au bord de revoir un vieux film (26 ans ?!?!), ça allait un peu mieux, j'ai pu me remettre au boulot. 

 

(1) C'est le geste par excellence qui est à l'intersection de mes difficultés de coordination et de ma perception particulière de la verticalité. 


The flavour of the day

Donc voilà tu es gamine, pré-ado puis ado et ça se frite dans les discussions entre les tenants du vrai rock (les Stones, les Who) et ceux d'un truc qui fait plutôt figure de pré-boys bands (mais on ne sait pas encore que ça existera (les boys bands)) qui est les Beatles et autres copieurs, quoi que Sergent Pepper's ait bluffé tout le monde et que le Floyd ce ne soit pas honteux. Et puis il faut bien se démarquer des goûts des grands frères, déboulent les Bee Gees, et ça lamine tout et ceux qui n'aiment pas, mais alors pas du tout, se réfugient dans le Punk et personnellement tu ne t'y retrouve plus. Alors tu écoutes ton bon vieux Bach et par ailleurs de la musique à danser (Michael Jackson apparaît ; Imagination c'est pas mal non plus, il y a Fame et puis Flashdance et déjà on est d'ailleurs dix ans après).

Sortir de l'enfance c'est prendre conscience de l'impermanence des choses : tu as donc pigé qu'un groupe rock, un vrai, ça n'est pas fait pour durer, entre les overdoses, les vies de famille (ben oui, même les rockeurs se font un jour rattraper), les pétages de plomb dû au fait d'être devenus riches (très jeune tu as remarqué que la richesse et le pouvoir esquintent, qu'il faut être sacrément costaud ou de qualité supérieur pour ne pas fondre un fusible quand ça te revient).

Par ailleurs le monde dans lequel tu grandis c'est : Il y a les Russes que c'est les méchants et les Américains qui sont des méchants un peu gentils, ils nous ont sauvé en 44, et il y a de la liberté chez eux si tu as de l'argent mais de toutes façons quand tu es pauvre, où que tu vives c'est la galère. T'es juste plus ou moins crevant la dalle plus ou moins en prison pour avoir crier que tu n'en pouvais plus ou tenté de te procurer ce qui te manquait et que tu ne parvenais pas à obtenir par un autre biais.
C'est un monde dans lequel une guerre nucléaire peut péter d'un instant à l'autre. On en est conscients, adultes comme enfants, un peu comme quelqu'un qui est atteint d'une maladie à crises : ça va, ça va et tout d'un coup, paf, la crise survient. Il y a des points de démarrages possibles pour la Grande et Définitive Fâcherie. Le Vietnam d'un côté, Cuba de l'autre, en 1973 le Chili. En fait chaque fois qu'il se passe un truc grave, on se dit C'est foutu, ça y est. Il y a aussi Israël et la Palestine mais en tant qu'enfant en Europe, tout ce que tu comprends, et tes camarades de classe c'est pareil, c'est que tu n'y comprends rien, que c'est super compliqué et que les adultes ont pourtant souvent des opinions très tranchées, et s'engueulent facilement sur le sujet mais que personne n'arrive vraiment à expliquer. Les Russes et les Américains, au moins c'est simple.

Il y a un type que tout le monde admire chez les jeunes, les grands frères, les cousins, il est sur les tee-shirts, il s'appelle Che Guevara. Et c'est vrai que sur la photo il a une bonne tête. Un jour tu comprends au vol d'une conversation entre jeunes plus grands qu'il n'y a qu'une photo (!) parce que cet homme est mort, il est mort en aidant des gens à faire leur révolution mais ça n'a pas marché, alors que ça avait marché la fois d'avant, à Cuba, justement.

Tu comprends que révolutionnaires et rockeurs sont des boulots à forte mortalité et que quand tu ne meurs pas à un moment de toutes façons tu es trop vieux pour continuer. C'est des jobs de jeunes.

Un jour tu lis (probablement dans un article de l'Express puis du Nouvel Obs que tu piques le vendredi à ton père pour le lire en loucedé avant qu'il ne rentre de l'usine (une vraie)) la date de naissance du monsieur sur les tee-shirts tu t'aperçois que c'est la même année que ton père, qu'en fait s'il n'était pas mort il serait un vieux qui engueule sa femme et ses gosses, parce que le dîner n'est pas prêt ou les notes pas aussi excellente qu'il ne le faudrait.
Un (début de) mythe s'effondre.

Comme tu fais allemand première langue, parce que les bons élèves font allemand première langue et c'est comme ça, et d'ailleurs c'est intéressant cette langue mathématique avec des déclinaisons comme ça chaque mot dans la phrase dit à quoi il sert (mais à apprendre, ce que c'est casse-pied), que tu as fait le voyage scolaire vers Hanovre, vu la frontière, lu des livres, rencontré des gens super sympas aux familles coupées, tu sais l'Est, l'Ouest, la frontière, que ça rigole pas. Avec tes camarades de classe tu as vu les miradors, le no man's land, les chiens patrouilleurs et leurs maîtres. Tu t'es dit que ça n'allait pas, mais qu'il y avait un sacré boulot pour changer ça, que ça allait être la tache principale de ta génération, ça et la pollution qui commence à devenir inquiétante (1).

Quarante ans plus tard, la planète est plus en danger que jamais il est peut-être déjà trop tard, des blattes et des robots capables d'apprendre survivront peut-être, mais pour l'humanité ça semble plié. L'argent roi, la course au profit a triomphé dans le monde entier, des garde-fous n'existent plus que de façon locale, les démocraties ne sont plus que des façades, les multinationales se moquent des frontières (s'en moquaient déjà mais avant l'internet et qu'on puisse soi-même causer directement avec des inconnus à l'autre bout du rond du monde, on en était moins conscients). Au mieux votre environnement ressemblera au village dans "Le prisonnier" au pire à l'enfer sans trompe l'œil. On a atteint le point où les idéologies clef en main qui quarante ans plus tôt vendaient certes des délires, mais plutôt pacifiques, poussent les gens vers la mort rendue attractive et d'y entraîner un maximum d'autres gens. Les marchands d'armes se frottent les mains.

Et voilà que tout soudain, les gars d'antan qui auraient logiquement dû mourir chacun quinze fois au vu des excès accomplis, ou se séparer vingt fois, sont toujours là et plutôt fringants (si à 72 ans je peux encore gigoter comme Mick maintenant, je signe tout de suite), et se produisent là où c'était très exactement inimaginable quelques décennies avant. 

Alors OK c'est burlesque et par là dessous une question de gros sous, mais il n'empêche que ça laisse assez bien supposer que TOUT EST POSSIBLE.

Même (surtout ?) de façon totalement farfelue.

Tout espoir n'est pas perdu. La survie sera bizarre.

The flavour of the day is strawberry.  

(Reste que : des morts et des disparus qui va nous consoler ?)

 

(1) On ne parle en ce temps là pas encore de réchauffement climatique dans les classes populaires, je suppose qu'à l'époque des scientifiques savent déjà mais pas le grand public, seulement il y a eu Seveso et avant cela Minamata, tu as vu à la télé des reportages (documents INA). En ce temps-là la télé se veut plus pédagogique que vendeuse de temps de cerveau disponible. Seveso t'a marquée car vous habitez près d'une usine de fabrication de scotch (entre autres) et certains jours l'air est bizarre (mais on ne sait pas si ça vient de là)


Trois jours plus tard

 

    Et à nouveau, malgré qu'on se sent directement concerné, ou indirectement mais à si peu de choses près, reprendre le collier du cours normal des choses.

Par exemple une lecture, que cette phrase avait interrompue, souffle coupé :

"Il appuya des deux mains sur le panneau de carton noir qui avait remplacé, un peu partout, les vitres soufflées par les bombes" (1)

Parce qu'il y a toujours cette difficulté à lire de la fiction les jours d'après. 

Et donc reprendre l'ouvrage et arriver jusqu'à "Il se cramponne aux choses à faire" (2)

C'est exactement ça.

Interroger l'internet sur la pointe des touches pour tenter de prendre quelques nouvelles de ceux dont on n'en a pas, mais sans en apprendre trop quand même, parce qu'on ne le souhaite pas. 

Apprendre côté professionnel une nouvelle qui surprend, et peine un peu (on aurait dû être au courant) mais explique certains silences, et d'avoir constaté séparément que deux personnes qu'on apprécie semblaient n'avoir pas trop la pêche ces temps-ci.

Remarque des temps troublés : quand on voit nos connaissances nos amis mal aller, on est moins attentifs, on suppute qu'ils sont comme soi sensibles aux actualités. L'un n'empêche hélas pas l'autre ils peuvent aller mal parce que quelque chose dans leur vie personnelle également ne va pas.

Je subis un nouveau harcèlement de rue. Ça n'est pas que sexuel. C'est aussi tous ceux qui ont décidé de s'arroger le droit d'interrompre ce que vous faisiez ou tout simplement vos pensées. Je n'ai pas du tout entendu le début, j'ignore pourquoi soudain un type me court après. Je laisse glisser. Il devait avoir l'air bête à s'agiter tout seul. Zéro énergie à gaspiller. Le problème c'est que les jeunes qui cherchent à gagner quelque argent n'ont guère d'autres recours que ces emplois de dérangements. Et qu'on leur enjoint d'être invasifs et très faussement courtois. 
Je me souviens qu'une des nombreuses raisons annexe de ma démission avait été de constater que pour boucler leurs fins de mois de jeunes collègues travaillaient, certes pour du B to B mais n'empêche, à des sollicitations téléphoniques, sans sembler se poser la moindre question. Notre société hypercommerciale favorise le harcèlement. On ne peut pas en vouloir aux gens de prendre ce qu'ils peuvent comme job pour s'en sortir. On peut cependant légitimement avoir droit à rester tranquille sans se trouver sans cesse sollicités.

Il me vient à l'idée qu'il faudrait quand même que je me rende un peu attentive à l'environnement. Je serais capable de m'assoir dans le métro à côté de quelqu'un tenant une bombe sans la cacher. En fait je suis attentive, pour les photos. Mais d'une tout autre façon. 

La date précise de mon emploi imminent m'offre une visibilité soudaine sur les semaines à venir. Je peux avoir l'illusion d'un emploi du temps - que n'importe quoi peut venir bouleverser à tout moment, OK -. Il n'empêche que ça fait du bien. Cela fait depuis les attentats de novembre que je vivais sinon au jour le jour du moins à la semaine la semaine. Avec le côté sympathique d'une grande liberté. Ce qui m'avait permis d'aller à Crécy, à Saint Mammès, bons moments, belles rencontres. Mais il y a trop la dèche et les tracas matériels concrets pour parvenir à en profiter. Et s'en libérer assez pour écrire (pour du long). 

La nouvelle vague d'attentats a pour effet collatéral de me redonner une motivation financière (3) : je voudrais gagner assez d'argent pour à nouveau pouvoir me permettre de circuler entre les villes que j'aime. Il est absolument anormal que je ne sois plus retournée depuis bientôt quatre ans dans cette ville où je me sens chez moi. Et que la cause de cette abstinence ait été financière avant d'être affective.

Se remettre aux bonheurs du jour, même si ça vient difficilement, l'esprit ailleurs. Pour l'avoir vécu un jour de janvier entre 12h et 19h30, je ne peux que me mettre à la place des proches de personnes disparues dont on peut supposer qu'elles étaient dans l'aéroport ou le métro. Et qui en sont pour certains à plus de 72 heures d'angoisse et de recherches avec l'espoir qui s'amenuise et je sais ça aussi : on se dit intellectuellement que si la personne qui nous soucie n'a pas donné signe de vie plus les heures filent plus c'est mauvais signe et quelque chose d'irrationnel en nous se raccroche désespérément au fait que Mais quand même s'il était mort, déjà on le saurait.
Sauf que non.
La pire mauvaise nouvelle sait dans certains cas parfaitement prendre son temps.

Continuer à être stupéfaite de n'avoir pas froid. Moquez vous de moi. C'est difficile à expliquer ce qu'on ressent quand d'un seul coup un jour (qu'il se soit désormais passé plus d'un an ne change rien à l'affaire, si ce n'est que je me dis que c'est irréversible ou peut-être jusqu'au prochain état de choc affectif, jusqu'à la prochaine intime tragédie, ou générale d'ailleurs) on se retrouve dans l'autre camp. 
Une femme sur ma droite (je suis à la bibli) porte un gros pull. Deux hommes plus loin ont des chemises aux tissus épais. 
Je suis en tee-shirt. 

Oublier que les toilettes sont en travaux sous la Tour des Nombres. Marcher jusque-là pour rien puis devoir aller à celles du plus près. Vingt minutes pour une simple pause pipi. Petits tracas de(s) (sur)vivant-e-s.

Constater qu'en serrant aux maximum les dépenses, sans pour autant refuser d'aller manger avec les amis, entre le moins possible de livres (OK j'ai craqué pour les #Bergounotes ça élève aussitôt le budget, on ne peut pas trop en vouloir à Verdier), quelques cadeaux (des naissances, des anniversaires), des compléments de courses pour la maison (près de 60 € l'air de rien, et pourtant aucune folie), j'ai du mal à réduire mon budget mensuel de dépenses courantes à moins que 250 €. En m'éloignant de Paris ma nouvelle vie professionnelle me rendra peut-être service de ce strict point de vue là.

Voir un ami. Partager un très excellent déjeuner (pour un prix raisonnable).
Éviter de trop parler politique. Pour diverses raisons. Mais nous sommes bien d'accord et nous le savons.

Voir aussi un jeune homme malheureux alors qu'il mettait du cœur à l'ouvrage à peine auparavant. Il ne faudrait jamais traiter mal ceux et celles qui font de leur mieux. Même si leur mieux semble insuffisant. Son regard me restera. 
Et l'envie d'engueuler celui qui l'a acculé à ravaler ses larmes. Même si sur un point précis les reproches étaient mérités.

(ne pas s'étonner plus tard que les criminels qui enrôlent les gamins en leur faisant croire qu'ils sont des élus d'un dieu avide de sang réussissent à les pousser au sacrifice avec la plus grande des facilités)

Tenir en respect la sensation d'irréalité. La perspective du nouveau travail y contribue. Il n'empêche qu'après une première attaque le 17 février 2006 et une autre le 2 juin 2013 (moins forte, plus prévisible) et la violence inouïe de celles des 7 et 8 janvier 2015 puis ses répliques du 13 novembre, forcément depuis mardi ça a recommencé. Je sais que ça serait moins fort si les nouveaux attentats avaient eu lieu à Paris. 

Entrevoir deux jeunes femmes qui sortant de cours se rhabillent et très lourdement. Se souvenir des année 70 où en sortant des établissements scolaires pourtant déjà assez tolérants au contraire on remontait une jupe, on libérait des cheveux, on ouvrait des boutons. On éclatait de joie. 
De nos jours les mêmes qui se seraient réjouies d'enfin une liberté, on sort de cours chic on peut respirer, profiter du printemps, rire et flirter, trouvent refuge dans encore plus de contraintes. Une terrifiante armure.
(et quand même bien sûr les chaussures de sport de la dernière marque à la mode aux pieds) (les marchands du temple sont toujours les gagnants)
Se souvenir d'un homme qui travaillait au siège social des G7 et qui faisait ça aussi - à une époque nous avions les mêmes horaires - seule sa barbe ne changeait pas. 
Je ne suis pas certaine qu'obliger les gens à masquer leurs croyances résolve quoi que ce soit.

Se raccrocher à l'image des jeunes qui traînent un peu à la sortie de leur lycée, se chambrent et se taquinent. Même si on sent un fond de gravité.
Il est plus dur d'être jeune maintenant que dans les temps où je l'étais.

Noter un numéro d'appel dans l'espoir de jours meilleurs.

Aller écouter un brin de poésie. Que faire de mieux pour résister ?

 

(1) David Bosc "Mourir et puis sauter sur son cheval" (éd. Verdier janvier 2016, p )
(2) ibid. p 28
nb. : dans ce texte rien à voir avec des attentats, mais avec la seconde guerre mondiale.
(3) J'ai depuis trop longtemps renoncé à faire mieux que de simplement boucler les fins de mois.


Lendemain

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On ne s'habitue pas. Et c'est peut-être bon signe, de ne pas s'habituer. 

Se dire : on fait comme tous les jours, on ne renonce à rien, c'est une façon de résister. 

Plus facile à dire qu'à faire ou plutôt : qu'à faire en entier
Car bien sûr j'avais prévu d'aller à la BNF et je l'ai fait. d'avancer d'écrire, vite vite avant de reprendre le travail salarié - raté, je n'arrivais à rien, comment se concentrer sur des nuances infimes lorsqu'on est un gros sac de larmes ou l'impression à l'intérieur d'être en verre pilé -. J'irai sans doute tout à l'heure assister à une conférence. Mais réussirais-je réellement à écouter ?

La sensation de déréalité est revenue comme à ses plus forts jours. La présence de mon fils jusqu'à ses heures de cours m'en sort un tantinet. 

J'ai trop vécu entre ces deux villes durant six des dix dernières années que je me sens autant concernée par ce qu'il advient à Bruxelles qu'à Paris. Sans doute pour partie parce que chaque nom de lieu m'évoque plusieurs images, sauf l'aéroport (je ne suis jamais partie ou arrivée en avion). Et c'est peut-être ce qui est difficile pour moi comme pour sans doute bien d'autres personnes dans mon cas : depuis le 7 janviers 2015, des personnes touchées et presque chacun des lieux européens nous sont familiers. Rectificatif : depuis mars 2012 en fait et les attaques à Toulouse et Montauban. À telle enseigne qu'il m'est plus rapide d'énumérer les endroits où je ne suis jamais allée : Montauban, Dammarie Les Lys et Zaventem. Je connais les quartiers de la capitale belge presque aussi bien que les arrondissements de Paris et les villes de la Petite Couronne.

On essaie de ne pas sombrer dans la bêtise, autour de nous (dans nos pays) beaucoup sont contaminés. Je me raccroche à des articles intelligents comme celui-ci de Denis Sieffert partagé (merci à elle) par Marie Cosnay. Seulement je ne suis pas [si] naïve, je vois bien jusqu'à nos entourages que plus la violence aveugle fabrique de victimes plus la haine progresse, la colère et les tentations ultérieures du mal-voter.

J'aimerais être déjà à mon nouveau travail, ça m'aiderait de devoir me concentrer sur les clients, leurs souhaits, les commandes, les tâches à effectuer.

C'est plus fort que moi : je pense sans arrêt à la jeune femme qui  Capture d’écran 2016-03-23 à 18.07.36

 

le vendredi 17 février 2006 dans le métro Bruxellois m'a tendu un mouchoir à l'eucalyptus alors qu'après la pire rupture subie, un incompréhensible bannissement, je pleurais sans même le savoir vraiment.

Je n'ai perdu le mouchoir que récemment lors d'un contrôle pour l'entrée à la BNF et que je faisais sonner le portique, malgré les précautions d'usage. J'avais donc vidé mes poches et c'est sans doute là que le mouchoir était tombé. J'avais décidé qu'il s'agissait d'un signe heureux, que je n'en aurais bientôt plus besoin, que l'existence repartirait sur de bonnes bases. 

C'est pour elle que je m'inquiète désormais, comme si depuis dix ans elle n'avait fait que circuler dans le métro sans arrêt. Ça n'a aucun sens. Mais pas moyen de ne pas penser à celle qui dans les lieux hier frappés avait eu pour moi un geste qui sauve.

En désespoir de cause je me rabats sur un film, que je m'étais réservé après avoir été conquise par "Belgica" de Félix van Groeningen. Du même réalisateur mais datant de 2009 il s'agit de "La merditude des choses". Il y excellait déjà à écrire les beuveries et les scènes de fureurs familiales. 

Mais le film, si fort soit-il, ne parvient pas totalement à me détacher du chagrin.

Alors je trie et sauvegarde et supprime des photos. Une des rares choses que je suis capable de faire dans une concentration flottante qui laissent moins de prise à la peine. Celle en tête de ce billet date de début juillet 2015, la rue en travaux. Comme tout a changé. Si les temps troublés se prolongent, si d'autres attentats aussi brutaux et meurtriers ont lieu je serai bientôt parfaitement à jour dans toute ma photothèque. 

Puisse le désordre y perdurer.

 


Deep sadness


    Le café serré de ce matin de Thomas Gunzig m'a aidée comme sa réponse hier lorsque j'ai entamé, avant que FB ne se réveille, un safety check à la mano. 

Que les amis se manifestent vite a été d'un grand secours. Mais déjà je sais certains d'entre eux concernés par ricochet : même scénario qu'en novembre à Paris ; en touchant une grande ville à des points de rassemblement, on touche facilement presque tout le monde ne serait-ce qu'en second cercle sans parler de tous ceux qui ont eu chaud aux fesses, ils auraient dû ou pu se trouver au mauvais endroit au mauvais moment. 

En l'occurrence quelqu'un que je connaissais de l'ancienne librairie prend le métro, celui-là tous les jours vers cette heure là mais elle avait congé mardi. Une équipe junior de gymnastique qui fait partie de celles qu'accompagnent quelqu'un qui m'est cher devait s'envoler pour la Chine et être au check in à l'aéroport une heure plus tard. 

C'est les années soixante dix en Italie en pire : à l'époque les types ne se faisaient pas sauter avec leur bombe ce qui laissait peut-être une chance de repérer un "colis suspect". Les attentats suicides sont quasiment imparables, à part de demander à tout le monde de circuler sans sac et nu. Sans compter que les assassins peuvent se faire sauter dans une des files d'attentes créées par les contrôles. 

Plus tard, comme à l'époque, on découvrira de sales collusions. Mais le mal sera fait et des partis de haine auront sans doute pris le pouvoir. Remember Piazza Fontana, remember l'enlèvement et l'assassinat d'Aldo Moro. Il y a ceux qui font le sale boulot exaltés à point, privé d'un usage raisonné de leur cerveau, et ceux qui manipulent qui ne sont pas toujours ceux que l'on croit. Et peuvent même être des ennemis déclarés des exécutants.

Un immense gâchis et des vies broyés pour assouvir la soif de pouvoir de certains. Les dieux et les idéologies ne servent que comme levier pour les petits assassins. Quand on maîtrisera la technologie des robots tueurs ça sera plus simple : il n'y aura plus besoin d'enrobage, juste la programmation. 

La seule réponse possible est de résister à la haine qui s'étend - en France avec son passé colonial et les séquelles de la guerre d'Algérie, elle est si facile à attiser, en Belgique j'espère un peu moins - et de continuer nos activités le plus normalement possible. 

Habitant Paris, ayant grandi les étés en Italie durant "les années de plomb", j'ai toujours eu conscience d'un risque permanent, partout, tout le temps. Ces derniers mois la probabilité a fortement augmenté. Mais il a toujours existé. Je n'ai pas particulièrement peur. Advienne que pourra. Mais je ne me rends que là où ça en vaut la peine. Ça rend exigeant sur nos activités. Il ne manquerait plus que ça que de mourir en se rendant à un boulot où l'on est traité comme un pion. L'ennui devient proscrit. Je ne vais plus qu'à des endroits et retrouver ou écouter des personnes pour lesquelles je serais assez fière si un attentat survenait d'être ramassée. Et il est hors de question que je renonce à circuler en métro - sauf à ce que des contrôles soient instaurés qui rendent l'accès trop compliqué -. J'y vais peut-être davantage en fait : pas certaine qu'en ces temps troublés on ait une nouvelle occasion de se croiser.

Je me suis aperçue que j'avais si peu de haine en moi que je me fais du souci même pour ceux qui aurait plutôt mérité que je profite de l'occasion pour leur rendre la monnaie de leur pièce comme on disait dans le temps. Je m'en veux d'être si peu capable de défense, si facile à attendrir pour l'éternité.
Il y a un immense soulagement heureusement à recevoir des nouvelles des amis, dès lors qu'ils vont bien, on s'aperçoit alors que c'est dommage d'être restés si longtemps sans se voir (1). 

Il y des surprises, il y en a dans toutes situations : ainsi ceux dont on ne se doutait pas qu'ils étaient à Bruxelles et qui soudain écrivent, Oui je devais arriver à l'aéroport mais mon avion est dérouté vers un autre, ne vous inquiétez pas (ah bon, mais d'où reviens-tu ?), ceux qu'on croyait encore habitant en Belgique mais qui sont depuis quelques mois à Paris et avec quelqu'un d'autre (2), celle qui vit à Bruxelles alors qu'on l'ignorait, celui qui a disparu de FB (on le trouvait effectivement un peu silencieux ces temps derniers) et dont on s'aperçoit qu'on n'a plus vraiment d'autres façons de le joindre, celui qu'on croyait seul et qui s'inquiète pour sa femme, celui qui est en Chine (mais répond aussitôt) (Je préférais quand c'était un capricieux volcan islandais qui nous offrait de telles surprises (comment ça : 6 ans déjà ?)), l'amie qui va bien mais reste inquiète pour l'un de ses fils (adulte) et finalement ça y est aussi rassurée (ma propre inquiétude pour des garçons que je n'ai pas vus depuis quatre ans et qui sont sortis si brutalement de ma vie (qu'a-t-on bien pu leur raconter à mon sujet ?)), celui dont on espérait un texto à la mi-journée, au moment de sa pause, il devait bien se douter que c'était difficile. Mais non, rien (3). 

En revanche qu'il y ait des attentats après l'arrestation d'un des suspects de ceux de novembre et le plus recherché n'était pas surprenant. Ne serait-ce que pour une question de "destockage" avant saisies d'autres planques, en plus du côté stratégique. Je pensais plutôt à Paris, supposant Bruxelles sous trop haute surveillance (en même temps : l'un n'exclut pas l'autre, nous n'en avons pas terminé).

Certains politiciens en profitent, on finit par prendre l'habitude, pour faire un concours de la déclaration la plus gerbante. D'une fois à l'autre ils font des progrès dans l'insupportable. Tout ce qui compte pour eux c'est de flatter l'électorat dans le sens du poil, alors au lieu de calmer le jeu, de montrer l'exemple, ils soufflent sur les braises : la colère rend bêtes, flattons l'imbécilité. On préférerait qu'ils se taisent.

On oublie tout ce qu'on avait d'utile à faire. Pour autant je ne suis pas restée scotchée à l'ordi, plutôt en fait, les messages aux amis sur différents outils. On finit quand même au fil des horreurs et des années par intégrer que les infos en continu n'apportent pas grand chose, des journalistes qui répètent en boucle le peu qu'ils peuvent annoncer, des témoins qui tentent de faire bonne figure mais peuvent difficilement dire autre chose que la panique et l'étonnement d'être survivants. 

On attend non sans crainte les listes de victimes, cette sinistre loterie. Une amie sait déjà deux de ses connaissances, peut-être des collègues (je n'ai pas osé lui poser la question), sérieusement blessés.

Je devais lire (pour le métier), n'ai pas pu réellement avancer. Ça n'est pas grave. Sans doute sommes-nous nombreux à n'avoir pas pu faire ce qu'on devait. Les jours suivants il faudra redoubler d'efforts.

Continuer, tenir bon et parier sur la chance.

 

(1) En même temps dans mon cas c'est simple, depuis 3 ans, c'est financièrement trop raide pour m'octroyer le luxe d'un déplacement de pur agrément. Je rêve de retourner à Torino, à Bruxelles, revoir la famille, les amis. Mais il n'y a plus de gras dans le budget, les factures se paient à l'arrache, les impôts, tout (je suppose que nous sommes loin d'être les seuls dans ce cas : des vies simples et sérieuses et pour autant des budgets qu'on ne boucle pas, la moindre réparation, une calamité, des frais dentaires peu remboursés, des mois à remonter). Donc je ne vois guère que ceux qui passent à Paris. Et la maison est dans un trop sale état pour les accueillir.

(2) Il n'y a pas à dire : une recherche d'emploi ça vous coupe bien du monde. Entre la fin du précédent travail (et que j'ai mis toutes mes forces pour le terminer proprement), le mois de novembre si violent (l'impression au retour du festival de cinéma d'Arras que ma vie a été engloutie dans un espace-temps de sidération), le mois de décembre très occupé (merci à ceux et celles qui sont passés me voir au Rideau Rouge), et voilà que mes recherches actives en janvier et février m'ont mise dans une zone de temps à part et que je n'ai plus suivi.

(3) Parfois je mesure que j'avais quand même quelques circonstances atténuantes quant à mon extrême naïveté. Si peu l'habitude qu'un bien-aimé se soucie de moi.