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6 billets

Vingt ans après (ce qu'il reste de ce jour-là)

 

    Tentative de rassembler les souvenirs tels qu'ils sont

 

Sans chercher à consulter mes propres blogs et carnets, voici en vrac ce que ma mémoire d'aujourd'hui est en mesure de fournir au sujet du 9/11 comme on disait.
La mémoire s'estompe, je suis impressionnée, je croise désormais des doutes sur bien des points que j'aurais cru encore clairs et nets.

C'était un mardi et le matin il faisait beau.
J'avais pris la ligne 13 pour aller au bureau. À l'époque dans une banque, un service informatique et d'études de la DRH, sis six rue du Hanovre à Paris. Nous étions dans un vaste bureau collectif, pas à proprement parler un open space mais pas de zone où l'on puisse s'isoler, seuls des chefs en disposaient.
Dans le métro j'avais parlé avec une dame qui lisait un roman jeunesse de ma grande amie d'alors. Elle le lisait pour son travail (documentaliste, bibliothécaire, prof ?) en vue d'un travail avec des élèves, mais par plaisir aussi - elle aimait le travail de la romancière -. À deviser paisiblement, le trajet avait été malgré la foule entassée de cette ligne (pire alors qu'aujourd'hui), un moment de bonheur.
Je m'étais permis en arrivant au travail sur l'ordi de vite envoyer un mail à l'amie qui écrivait en mode Figure-toi que ligne 13 j'ai rencontré ce matin une dame qui lisait ...

Dans mon souvenir c'était une journée de boulot banale : pas un de ces jours charettes où il faut bosser comme des dingues pour réparer des trucs en panne ou tenir un délai ; pas non plus un jour (rare, dans tous les jobs que j'ai tenus) si calme que l'on compte les heures avant d'être libéré·e·s. 

Nous n'avons pas les téléphones portables qui font tout comme ceux de maintenant, je crois bien qu'à l'époque je suis équipée très sommairement, avec un type de forfait qui fait que je n'utilise les textos et appels qu'avec parcimonie. 
Je suis presque certaine qu'à la maison nous avons peu ou pas encore d'internet. Le forfait wanadoo de 10h par mois peut-être ? Ou pas encore tout à fait. 
Donc quand il y a des mails à écrire, je les envoie plutôt du boulot. Il y a à l'époque des débuts de la messagerie y compris sur les lieux pro une tolérance. C'est l'époque où les collègues balancent des messages de blagues au monde entier de leur carnets d'adresses. Il y avait un grand laissez faire car la doxa était : c'est bien ils s'approprient l'outil.

Donc, bref, on bosse. 
La banque possède à New-York (et ailleurs aussi) une importante succursale. 
Un de mes collègues qui bataillait avec des tableaux Excel complexes qu'il devait fournir ce jour là, a au téléphone une de ses anciennes collègues qui bosse désormais là-bas. 
Je suis concentrée sur mon propre travail, ce qui fait que je ne sais plus, n'ai peut-être jamais su, si c'est son téléphone qui sonne parce qu'elle souhaite l'avertir ou si c'est lui qui l'a au téléphone pour des questions de travail et que le premier attentat survient à ce moment-là. Autre hypothèse : quelqu'un a entendu parler de quelque chose et c'est lui qui dit, Ah mais je peux appeler [prénom féminin] elle bosse à l'agence de New-York. Nos téléphones n'ont pas l'international, mais l'on peut appeler en interne, nos collègues à l'étranger.
Il est aux environs de 15:00 

À l'époque nous n'avons pas l'internet au travail, seulement la messagerie, et un intranet orienté sur les sujets professionnels - en gros les informations du monde y sont filtrées par le biais de leur éventuel effet financier, boursiers -. Quelques chefs un tantinet alertes d'un point de vue informatique, et ils sont peu, disposent d'un accès par un biais contourné, quelque chose comme le fil d'info AFP.

Je crois me souvenir que soudain le collègue se met à parler fort et qu'il dit quelque chose comme : 

- Un incendie à la Tour Manhattan ? La Tour Manhattan à La Défense (1) ? Manhattan à New York !? Ah. Quoi ? Un avion dans la tour ?

Et peu après, soit dans le même appel soit qu'elle avait rappelé. Un deuxième avion dans la seconde tour du World Trade Center.
Il raccroche et tout pâle nous dit, il se passe quelque chose à New-York, un avion a foncé dans une tour au World Trace Center ou : Des avions dans des tours.
Et il donne les détails qu'il a. Peut-être en deux ou trois temps et plusieurs appels : incendie, incendie à cause d'un avion, un deuxième avion dans une deuxième tour, risques d'effondrement, puis Les tours s'effondrent. 
Et notre responsable, une petite dame qui ne vivait que pour le travail, une workalcoholic de première bourre, qui me semblait âgée à l'époque mais était sans doute plus jeune que moi maintenant, dit : 
- C'est terrible. Bon, alors la formule pour la case XXXX demande sans doute à être modifiée ...
et elle embraye derechef sur la tâche professionnelle en cours.

Le souvenir de la disposition des bureaux (les meubles) que je croyais précis, s'est désormais envolé. Il m'en reste l'impression (mais qui est peut-être un faux souvenir recomposé à partir d'un ressenti) que j'étais en face ou peu s'en fallait, du bureau d'Olivier et d'avoir croisé son regard de se sentir perdu alors qu'il venait d'apprendre quelque chose de très grave et qu'elle, elle ne pensait qu'au petit tableau excel à fournir ultérieurement à des chefs du dessus.

Ma décision de quitter l'"Usine" huit ans plus tard, a puisé aussi dans cet instant là. 

À l'époque, j'avais changé de poste peu après pour aller bosser à La Défense. Vu de maintenant je ne sais plus si la décision était déjà dans les tuyaux alors, mais je me rappelle fort bien que mes collègues me chambraient, Tu as choisi ton moment pour t'en aller bosser dans une tour, toi.

Très vite des gens ont écouté la radio (2), on n'a plus pu travailler, pas même faire semblant, il y a eu des regroupements autours de ceux qui avaient des ordis avec accès aux infos, et alors que le premier avions fonçant dans une tour semblait à un accident incroyable, le deuxième signifiait qu'il s'agissait d'un acte de guerre.

On avait clairement une impression de guerre mondiale qui s'enclenchait. Nous, de la génération guerre froide avions peur de réactions en chaîne aux sommets des grands États et que ça pouvait dégénérer fissa. Que Georges Bush soit l'homme en charge à ce moment-là nous inquiétait (3).

Un des hauts responsables de la banque a enfin pris la seule initiative qui valait, laissant passer l'ordre que qui le souhaitait pouvait rentrer chez lui et que les heures ne seraient pas décomptées (4). On s'est tous envolés comme des étourneaux. 

La crainte réelle était de n'avoir plus de transports pour rentrer chez soi, que tout soit en alerte, suspendu, qu'il y ait un couvre-feu ou au moins des alertes à la bombe dans tous les sens et que les gens allaient paniquer. Ou peut-être des attentats dans d'autres grandes villes et à Paris on était aux premières loges des cibles potentielles.

Mes enfants avaient 11 et 6 ans. Le mardi c'était mes parents qui assuraient, venant de leur banlieue en RER généralement, la sortie d'école du plus jeune, et de veiller sur la grande qui n'était pas si grande.

Je suis rentrée en prenant le train à Saint Lazare jusqu'à la gare de Clichy Levallois. 
Il y avait une grande tension dans les transports en commun. On sentait toutes et tous que le moment était grave et que quelque chose d'irréversible survenait.

Ma préoccupation était de rejoindre mes enfants au plus vite, et sans doute libérer ma mère pour qu'elle puisse rentrer chez elle sans encombres. Ou que l'on reste ensemble si un péril se précisait.

La semaine précédente ou celle d'avant j'avais participé me semble-t-il avec ma mère à un atelier d'écriture organisé par la bibliothèque de Clichy et me semble-t-il animé par Michel Arbartz.
Parmi les participant·e·s figurait une jeune femme chinoise, qui avait de belles fulgurances d'écritures malgré le handicap de la langue française qu'elle ne maîtrisait pas encore. Nous avions sympathisé.
Elle s'apprêtait à partir vers un autre pays (rejoindre son amoureux ? un emploi ? J'ai peut-être su, ne le sais plus), vu de maintenant j'ai un souvenir d'Amérique Latine ou bien de San Diego.

Ce mardi 11 septembre 2001 après avoir quitté la gare de Clichy Levallois et alors que je suis sous le pont du chemin de fer, je croise notre camarade d'atelier d'écriture, elle circule à rollers. Nous échangeons quelques mots, encore secouées par les informations et je ne sais plus comment ça s'est fait mais je lui propose de passer à la maison prendre le thé, ma mère aussi sera là et ça se fait comme ça. 
Et nous voilà avec le miracle au sein d'un jour de catastrophe d'un bon moment de partage, a comforting tea, un moment calme dans la tourmente. Les enfants savent qu'il y a eu quelque chose de grave mais ils mettent leur bonne ambiance d'enfants et devoir ne pas les paniquer nous oblige à faire bonne figure.

Nous nous redonnons ainsi courage, l'amie repart, ma mère souhaite ne pas s'attarder - toujours la crainte que les transports ne soient interrompus (5) - et je suis seule avec les enfants. Mon mari nous rejoint, lui aussi a fini plus tôt, de toutes façons tout le monde a déserté les bureaux. 

Et là nous arrive ce qu'il a dû arriver à presque tout le monde ce jour-là : nous allumons la télé alors que nous n'en avions pas forcément l'intention car nous craignons que les enfants voient des choses qu'ils n'auraient pas dû voir et nous restons scotchés, sidérés.
Ou peut-être que la télé était déjà allumée, d'ailleurs.

Si je ne devais conserver qu'un seul mot ça serait celui-là : 

SIDÉRATION

et la compassion pour les gens qui étaient au boulot dans les tours et meurent. 

Je n'ai plus de souvenirs précis de la fin de la journée. En bonne femme et mère de famille je m'étais astreinte à accomplir les tâches de la vie quotidienne, de toutes façons comme la guerre n'avait pas démarré il y aurait école, et boulot pour le mari, le lendemain. Je bossais alors à 4/5 afin d'avoir le mercredi avec les enfants et ce jour-là j'en concevais un soulagement : nous serions ensemble et je n'aurais pas d'efforts à faire pour me concentrer sur le travail malgré tout.

Pendant près d'une semaine ensuite je n'ai pas été capable de lire autre chose que des magazines d'informations, des journaux. 

La fiction ne passait plus.

Comme souvent chez moi, lorsque survient quelque chose qui me met dans un état de choc, sévère ou pas, la période juste avant et celle des jours d'après s'efface de ma mémoire. Ce fut le cas : je n'en ai plus de souvenirs et ça n'est pas uniquement parce que ça fait 20 ans, peut-être que l'année suivante déjà je ne me les rappelais pas.

Longtemps plus tard, un truc bizarre qui m'est resté est que lorsque je dois calculer un décalage horaire entre Paris et la côté est de l'Amérique, mon cerveau pense à 15h ici il était 9h pour eux.

Voilà.

Si je parviens à trouver du temps personnel disponible, je viendrais compléter ce billet par des indications de ce que j'ai pu retrouver de ce que j'avais noté avant que le temps ne fasse œuvre d'effacement. 

 

(1) La banque y avait des bureaux, nous y avions bossé peu après l'incendie du siège social en 1996. Sa réaction n'était pas illogique.
(2) Il me semble qu'on avait, ou que pas mal d'entre nous avaient, des walkmans ou leurs descendants (qui ressemblaient à des sortes de grosses clefs USB) qui permettaient d'écouter de la musique dans les transports en communs ou la radio.
(3) Nous n'avions encore rien vu, Trump fut tellement plus flippant. 
(4) Fallait-il que l'heure fût grave pour générer tant de bonté.
(5) Soudain un doute au moment d'écrire : n'avait-elle pas appelé mon père, alors retraité, pour qu'il vienne en voiture de Taverny la rechercher ?

 

Plus tard : 
Je commence à regarder dans les archives de ce blog.
4 ans plus tard, septembre 2005, je n'avais rien écrit.
5 ans plus tard, septembre 2006, j'avais écrit un billet à partir d'une bribe de conversation captée à la cantine d'entreprise, un type qui s'en foutait, du moins considérait que 5 ans après ça va, on pouvait n'y plus penser, et cela m'avait choquée.
6 ans plus tard, septembre 2007, rien. Je participe à des jeux où de l'écriture circule de blogs en blogs et c'est le moment où je ferais une rencontre marquante, ça écarte de penser au passé.
7 ans plus tard, septembre 2008, une allusion dans un billet dont ce n'est pas le principal sujet - le 11 septembre, malgré l'horreur des attentats ciblant les USA, je n'oublie pas Salvador Allende -.
8 ans plus tard, septembre 2009, rien, pas un mot.
9 ans plus tard, septembre 2010, non plus
10 ans plus tard, septembre 2011, c'est un dimanche je suis à Bruxelles, et au coin d'un billet je mentionne que je m'efforce de ne pas écrire un billet commémoratif du moins le jour même mais que je pense avec compassion aux personnes concernées. J'enquille sur plusieurs billets aux sujet de la mort de Salvador Allende et la répression qui s'en était suivie.
11 ans plus tard, septembre 2012, bizarrement c'est là que je m'y mets et c'était parce que le 11 septembre 2012 tombait aussi un mardi ; un ami en commentaire me signale que le 11 septembre 1973 tombait aussi un mardi ; au passage, je reprends conscience que le 22 novembre 1963 était un vendredi.
12 ans plus tard, septembre 2013, j'ai perdu mon travail peu auparavant, sans doute le boulot que j'ai le plus aimé mon tout premier de libraire, un temps partiel qui me laissait une fatigue surmontable, et pas seulement le travail, rien sur le 9/11
13 ans plus tard, septembre 2014, un billet sur un sujet lié qui montre que ces attentats sont encore proche dans nos esprits (j'évoque un article relayé par un ami blogueur concernant les personnes qui se sont jetées dans le vide plutôt que de mourir brûlées vives ou asphyxiées) ; relu aujourd'hui ce billet a des accents prophétiques qui augure de 2015. Curieusement je publie le 11 septembre 2014 donc, un billet calendaire C'était ce jour-là mais qui n'évoque que des faits proches et des deuils privés, datant du 11 septembre précédent et dont je n'avais sans doute pas voulu parler au moment même.
14 ans plus tard en septembre 2015, lorsque je parle d'actualité c'est au présent au sujet des réfugiés syriens, il y a même une belle vidéo de bienvenue encore lisible aujourd'hui.
15 ans plus tard, en septembre 2016, rien, je suis à fond dans un nouveau boulot que j'aime à la Librairie Le Connétable de Montmorency et même s'il s'agit d'un temps partiel l'emprise due aux transports est assez conséquente et je commence à préparer des rencontres avec des autrices et auteurs, alors pas de retour en arrière.
16 ans plus tard en septembre 2017 je suis à fond dans le travail le plus intéressant et intense (sans fausse intensité, celui à la banque l'était souvent mais elle restait artificiel pour des enjeux surfaits) que j'ai tenu, pas le temps de rétropédaler sur l'état du monde.
17 ans plus tard, septembre 2018, j'évoque plutôt l'état actuel du monde et de mon quartier qui a tant changé.
18 ans plus tard, septembre 2019, je bosse comme une damnée en maison de la presse, survie.
19 ans plus tard, septembre 2020, je tiens mon diario de pandémie, pas d'évocation du passé si ce n'est via un tri de photo, je parle surtout de sport et de chemin pour aller travailler.
Bizarre, j'étais persuadée d'avoir déjà écrit un billet relatant précisément la journée du 11 septembre 2001. Les recherches vont continuer.