Aaron Swartz (ce que l'on doit à)
Si triste si prévisible (un accident mortel porte de Clichy)

L'émancipation confisquée

 

    Très beau texte ce soir sur un des blogs de Médiapart. Il est signé d'Élise Thiébaut, et témoigne, ô combien, de l'ambiance d'une époque. C'est difficile à faire comprendre, cette libération en fait confisquée.

Je ne vivais pas dans le même milieu social. Les hommes se contentaient vers là où j'habitais, de trop boire et frapper, de commettre de minables infidélités avec de jeunes collègues leur faisant miroiter de l'avancement ou au contraire des ennuis si elles se montraient trop farouches. Les séparations étaient encore rares. Les vies comme leurs excès étaient délimitées par le travail qui alors ne manquait pas.
Nous devions pour autant très jeunes nous méfier d'éventuels débordements, et par ailleurs supporter jusqu'à trouver normal - les pauvres ils ont besoin de ça - les posters de pin-up dénudées et autres calendriers de femmes aux poses vulgaires, supporter leurs plaisanteries salaces et leurs rires gras, supporter de voir nos bons copains y céder à leur tour en abordant l'adolescence, eux que l'on croyait plus sensibles, moins grossiers, plus évolués que leurs grands-frères et leur père. Les adultes fumaient et à table buvaient du vin et les hommes adultes parlaient de cul, ça les délassait. J'ai tellement grandi dans un monde où l'on n'y pouvait rien changer qu'au fond j'en ai conçu très jeune un sentiment de supériorité : les hommes étaient dans l'ensemble plus costauds et plus rapides à la course à pied, mais globalement très gouvernés par leur corps et leurs pulsions bagarreuses. Comme j'ai eu la chance d'en rencontrer quelques-uns dont de vrais amis qui avaient un bon fond et faisaient un effort pour rester classe quoi qu'ils aient pu éprouver comme pulsions, je ne suis pas devenue misandre, mais j'ai été équipée très tôt d'une sorte de tendresse condescendante. Ce n'est qu'avec les récents développements, et #MeToo et la découverte que c'était si général les situations d'abus, et non le fait de rares types qui maîtrisaient encore moins que les autres leurs envies, que j'en ai pris conscience.
Et conscience aussi que ça n'était pas normal, cet univers sans arrêt sexualisé qu'ils nous imposaient. 

Je crois aussi que nous étions surtout concentrée sur notre émancipation, avoir enfin le droit de faire ce que nous voulions (sorties, travail, voyages ...) pour en plus tenter de les changer. L'idée (informulée, du moins chez les très jeunes dont j'étais) était : faites ce que vous voulez avec vos calendriers, vos vieux fantasmes de mal configurés, mais laissez-nous faire ce qu'on veut. Et c'était si peu évident, un peu de liberté, si nouveau, qu'au fond on se sentait déjà chanceuses. L'accès à la contraception était si récent, on ressentait comme un miracle d'avoir enfin le choix. Et il y eut quelques années, entre cette libération et le début des ravages du SIDA, où tout semblait léger, rien ne pouvait avoir de conséquences graves. Ceux qui avaient des tendances prédatrices se sont glissés dans cette insouciance, doublée de la méconnaissance des conséquences pour les jeunes victimes, alors fort peu perçues comme telles. 

Je suis contente que les choses évoluent. Et me rends compte que bien des choses que nous acceptions n'étaient pas respectueuses ni normales, et que beaucoup aimeraient pourtant qu'elles perdurent.  

 

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