Un trajet différent
Des accidents potentiels mais un plaisir inentamé

Presque cinq ans après (attentat contre Charlie Hebdo)

    

    Je profitais d'un dimanche au calme, très nécessaire en récupération après le rush de Noël assuré en librairie quand j'ai lu cet article de Stéphanie Marteau pour Le Monde.

D'abord par stupéfaction : comment ça, cinq ans ?

Puis parce que j'éprouvais moi aussi le besoin de faire le point.

Rétrospectivement je me rends compte alors que sur le moment même je m'y refusais, au motif réel que je n'étais pas et de très loin la personne directement la plus touchée, que je ne me suis pour l'instant toujours pas totalement remise de cet événement-là. Pourtant j'ai eu mon lot de coups durs encaissés dans la vie et une rupture d'amitié subie d'autant plus violente qu'elle m'était inexplicable et que je ne l'avais en rien vue venir qui m'a mise en danger - alors que jusque-là une force en moi et un bon entourage m'avait permis de refaire surface indemne après les tempêtes -  ; j'ai connu également comme toutes les personnes de ma génération le même lot de drames et catastrophes collectives (vous savez, ces événements pour lesquels nous nous souvenons tous quel était le moment et ce que nous faisions quand la nouvelle de leur survenue nous a atteints).  

Il n'en demeure pas moins que, peut-être aussi parce qu'au moment même j'ai résolument refusé de baisser les bras, c'était rendre victoire aux terroristes, et je me sentais illégitime pour un trop profond chagrin, j'avais perdu un ami, et c'est beaucoup, seulement nous n'étions pas intime, ma vie quotidienne n'était pas impactée par son absence définitive, c'eût été indécent de craquer alors que mes ami·e·s commun·e·s et sa propre fille tenaient bon. Peut-être aussi car je gagnais tout juste ma vie en temps que libraire et que lorsqu'on a peu de moyens, même avec les filets sociaux qui existent encore un peu, c'est vite la dégringolade (1), bref, il n'en demeure pas moins que c'est sans doute l'événement et personnel et collectif dont je me suis le plus mal remise. "Une résilience en dents de scie" dit l'article concernant celleux qui ont été réellement touché·e·s et s'en sont sorti·e·s. J'avoue que c'est ce que j'éprouve, même si c'est sans commune mesure.

Quelque chose de très profond a été brisé. J'avais déjà un âge auquel on n'idéalise plus trop l'humanité, il n'empêche que le fait que des types fussent programmés pour en tuer d'autres avec fierté dont un en particulier dont je savais qu'il était le plus doux des hommes a cassé en moi quelque chose. J'avais beau savoir les génocides possibles et donc connaître les mécanismes qui font que des types quelconques peuvent se prendre pour des héros si on leur désigne des cibles par appartenance à un groupe, je n'avais jamais été confronté avec une conséquence directe personnelle à ces comportements. Les tueurs suicidaires du 9/11 n'avaient pas fait de victimes parmi mes connaissances. Et malgré la compassion que j'avais éprouvée à l'époque, ça n'est pas la même chose, qu'on le veuille ou non.

Je reste avec des conséquences physiques particulières dont l'une m'est favorable (2), ce qui est très curieusement déstabilisant. Tel un petit soldat Ryan qui se sentirait obligé de mener une vie digne de ceux qui l'ont sauvé au prix de la leur, je me suis efforcée d'en faire quelque chose en pratiquant des sports extérieurs malgré les hivers. Dont de longs trails en forêt.

À la librairie l'Astrée qui régulièrement nous réunissait, les soirées ont dans un premier temps persisté - façon de rendre hommage, de résister - et puis elles ont cessé ; effet de l'âge, aussi, et de quelques autres vies achevées, mais il est vrai que sans Honoré, le cœur n'y était plus.

Cinq ans sont passés. Il nous manque toujours.

 

(1) Et d'ailleurs ça le fut un bon peu en novembre 2015, là aussi en conséquences d'attentats ; et merci encore si fort à l'amie qui nous aura dépannés à ce moment-là. Au fond en refusant de baisser la garde je n'avais fait que retarder l'échéance. 

(2) Je ne souffre plus du froid comme c'était auparavant le cas. Plus de la même façon. 

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