Previous month:
mars 2018
Next month:
mai 2018

0 billets

"PS : Maria a dit au tennis que Claude François était mort ..."

 

    J'étais diariste dès le sortir de l'enfance, très clairement parce que je trouvais déjà que passait trop vite le temps, que j'éprouvais le besoin d'un relais de mémoire. L'écriture n'était pas vraiment l'objet, sauf en période de vacances. Sinon c'était plutôt un carnet de bord, très orienté sur le travail scolaire. C'était aussi, ça l'est resté, une lutte contre le "tomber de fatigue" (dû à la thalassémie mais enfant je l'ignorais), et quelque chose qui me permettait parfois de résister aux grands qui affirmaient des choses ou en imposaient. Alors je ressortais mes diarii et je pouvais affirmer Mais tel jour tu m'avais dit d'accord.

J'étais si souvent malade avec de fortes fièvres que je fus longtemps persuadée que je n'atteindrai jamais l'âge adulte, alors sans doute que je souhaitais témoigner au vu du peu de temps dont je croyais disposer. 

Alors, chaque jour ou presque j'écrivais.

Il se trouve que quarante ans (40 !) plus tard, ces petits carnets sont pour moi source de grands petits bonheurs. En particulier chaque commémoration est l'occasion d'aller jeter un coup d'œil à la date qui correspond.

Voilà que vendredi soir, alors que je discutais sur facemuche (1) avec un vieil ami au sujet d'une scène du film La traversée de Paris , je suis allée sur youtube vérifier ce qui s'y disait - très pratique d'avoir sous la main un outil qui permet de revoir les scènes mythiques de la plupart des films cultes -. Puis je suis allée prendre ma douche, en oubliant d'éteindre l'ordi - sans doute que je m'étais levée sans penser me doucher tout de suite, puis que l'économie familiale du manque de place et d'équipements m'avait fait la prendre sans plus tarder -. Or youtube a cette manie d'enchaîner les vidéos (2). À mon retour et grand étonnement, mon ordinateur se passait ce documentaire si monoform que c'en était marrant, sur la vie de Claude François.

Ce chanteur en son temps me laissait indifférente. Il faisait partie du paysage, un peu comme Johnny, Julien Clerc, Mike Brant, ou Michel Sardou. Ses chansons traînaient dans l'air, on les connaissait qu'on le veuille ou non. On les voyait dans le peu d'émissions de divertissement qu'il y avait. On entendait leurs tubes dans les (peu nombreuses) radios, ou en faisant accompagnant nos parents faire les courses. Je crois que le seul que j'appréciais vraiment c'était Alain Souchon. Il faut dire aussi que je pouvais chanter à tue-tête J'ai dix ans, en gros je les avais. Et puis ailleurs, Abba, dont le Waterloo m'avait fait l'effet d'une révélation. Et qui me fit office assez efficace de philosophie de la vie (3)

De Claude François je pensais que ce type avait l'air pas sympa, qu'il faisait son faux gentil (4), que c'était agaçant les dames nues et lui tout en costume (5), on les appelait "les nounoutes en maillots de bain". Mais je lui reconnaissais un pouvoir de chanson qui se colle en tête - c'est énervant mais ça prouve que le boulot est bien fait - et qu'il payait de sa personne - d'habitude les hommes étaient trop flemmards pour danser -. 
Bref, opinion neutre. Ni admiration ni mépris. Ça ne me serait pas venu à l'idée d'acheter le moindre disque. Mais que ses chansons passent à la radio ne me donnaient pas envie de changer de fréquence. 

Il m'est revenu via ce documentaire que certaines filles, celles qui en fin de collège sont déjà des presque femmes relayaient la rumeur comme quoi il était peu fréquentable et le méprisaient. Il se disait qu'il faisait des sales photos. Je n'apportais aucun crédit à leurs paroles (rien de direct, l'amie de la grande sœur, la cousine de la petite amie du grand frère, une fille dont la grande sœur a une amie mannequin ce genre de racontars) et plus que tout je m'en foutais. J'étais déjà en mode, non mais j'ai autres choses à faire, moi et déjà en mode, sports, musique ou alimentation du cerveau (scolaire et hors scolaire).

Mon diario du jour de sa mort confirme mon souvenir d'indifférence polie avec conscience que quand même pour beaucoup il comptait et que ses chansons étaient du genre qui restaient.

Une page entière de mon écriture serrée de gamine appliquée pour décrire mes activités du samedi 11 mars 1978, ma déception d'une mauvaise note en gym (6) malgré mon désir de bien faire, et un sentiment d'injustice (que je n'exprime pas en tant que tel mais dont je me souviens à relecture) par rapport à celles qui n'aimaient pas ces cours, faisaient mollement n'importe quoi et s'en sortaient avec 9/20 soit mieux que moi. Une tristesse que des camarades abandonnent le latin malgré la prof qui était bien. Oui j'étais en 3ème et nous avions cours le samedi matin. Mon début d'après-midi à la maison studieux, une explication de texte en français, un dessin pour le cours de dessin devant vaguement la télé où passait "La petite maison dans la prairie" (Je suppose que ma petite soeur regardait), un petit texte à rédiger "à partir de verbes" pour le français et ensuite un cours collectif de tennis au COSEC (Gymnase Jules Ladoumègue), ce qui fait qu'à vélo je retournais vers le collège que le gymnase voisinait (2 km environ). J'ai noté qu'ensuite j'ai travaillé mon piano, je mentionne ma professeure, Mademoiselle Carot - ce n'est pas clair, il y a une rature, peut-être venait-elle pour le cours ou simplement j'avais travaillé selon ses indications - et précise que "bien travaillé" [mon piano]. Son opinion sur mon effort ou mon sentiment de l'effort fait ?

Je mentionne à nouveau des activités quotidienne, "décrire" (= tenir ce journal), prendre un bain, le dîner (sans aucun commentaire, ni alimentaire ni sur l'ambiance) et à nouveau la télé non comme une fin en soi mais comme un fond à autre chose (écrire, dessiner). Après le dîner je recopie mes devoirs de français "avant de regarder "Madame la juge"". 

C'est amusant, j'avais totalement oublié l'existence de cette série avec Simone Signoret excusez du peu.

Là non plus aucun commentaire de ma part, une simple suite d'actions.
Mais c'est intéressant de comprendre que les programmes de la télévision n'avaient pas été bouleversés, du moins pas sur les trois chaînes (7), pour le décès d'un chanteur, si star fût-il.

Et puis ce PS, parce que quand même  : 

"Maria a dit au tennis que Claude François était mort électrocuté"

et la fin de la page : "écrit le 11-3-78 temps magnifique" avec le dessin d'un soleil.


Aucune mention de comme avec une de mes amies  (Nathalie (Rizzoni)) nous avions dans un premier temps cru que Maria plaisantait, puis cessé de rire en voyant son air tout chose.  

Je ne mentionne pas non plus que ce qui m'avait peinée fut le souvenir réactivé de la mort d'un de mes oncles par alliance dans les années 60, qui dirigeait une petite entreprise et un soir d'orage alors qu'il avait voulu couper le disjoncteur pour éviter les dégâts prévisibles, était mort électrocuté du fait que le tableau était mal isolé et qu'il avait les pieds dans une flaque d'eau. Mon père en avait-il reparlé au dîner ? Ni ma mémoire ni mon carnet n'ont rien conservé.

Les jours suivants ne portent aucune mention concernant la mort du chanteur. En revanche je parle de résultats d'élection, d'un accident entrevu, de résultats de football, d'une injustice scolaire (ne me concernant pas), de la visite d'un de mes cousins, de ma lecture du roman de Stendhal "Le rouge et le noir". Visiblement la vie (et la mort) des stars n'entrait guère dans nos préoccupations. 

Nous étions sans cesse en activité, le travail pour mon père ou du travail de bricolage pour la maison, le travail ménager ou de mère (nous accompagner, à un cours, chez un médecin ...) pour ma mère, scolaire pour ma sœur et moi ou sportif pour moi. La détente c'est la télé ou des jeux de sociétés - j'en mentionne que j'ai complètement oubliés, un certain jeu "Kojack" par exemple, comme la série télé - et la lecture, mais déjà un peu professionnalisée ("Le rouge et le noir" c'est pour le français). Pas de place pour se soucier des aléas de l'existence de quelqu'un que l'on ne connaît pas et qui n'est pas important plus que ça (les chansons ce sont du divertissement, c'est bien mais ça n'est pas ce qui changera le monde).

En relisant j'ai à la fois l'impression d'être une vieille survivante d'un tout autre temps et que finalement pour moi, ça n'a pas changé tant que ça.
Je suis restée quelqu'un qui travaille sans arrêt, par profession ou pour la famille, fait du sport avec sérieux et régularité, de la musique quand ça peut, et lit, lit dès que c'est possible. Peut-on changer ?

 

PS : J'aimerais souffler à la moi de 14 ans qui apprend, stupéfaite, la mort du chanteur, que longtemps plus tard, sur un truc qui s'appellera l'internet, on parlera de #DarwinAwards pour ces décès-là ; et qu'il sera mentionné dans une conférence TedX tenue en 2011 par Wendy Northcutt leur créatrice.

 

(1) Le scandale des données données ne m'a pas surprise, c'est juste un cran pire que ce que je croyais ; facebook nous sert à la librairie pour annoncer nos rencontres. Je suis donc restée. 

(2) Peut-être faudrait-il quelque part désactiver une option qui le fait.
(3) Faire de ses défaites des trucs rigolos et pêchus. Ça mène pas forcément loin, mais ça permet la survie.

(4) Pure "just seeing" impression

(5) Je ne tenais pas du tout à ce qu'il soit quasi nu lui aussi, mais je trouvais ça injuste. 

(6) J'aimais le sport, mais j'avais de très gros problèmes de coordination - d'où mon amour du foot où c'était Les jambes toutes seules et verticalement -. Ma pratique de la danse fut au début de ma part très volontariste : il s'agissait de me "guérir" de ça. Au bout de 20 ans d'efforts je pense être devenue comme quelqu'un de normal.
(7) FR3 est née le 6 janvier 1975 et sur notre téléviseur noir et blanc à syntonisation manuelle nous la captons imparfaitement. Je suis la personne qu'on appelle pour régler la 3.