Rencontre avec Anne Savelli
Obsolescence déprogrammée

Tu les attires, mon pauvre lapin !

 

    C'était hier en quittant la BNF, vers le RER, en chemin. Même trottoir, me précédant, un homme d'allure jeune et une femme qui l'accompagne, vêtements neutres, air alerte, elle peut être jeune ou moins, sa compagne, une amie ou sa mère. Soudain surgit un des types, jeune marginal, vif, qui fait habituellement la manche dans ce coin, il se colle pratiquement au jeune homme et réclame d'un ton mi-enjôleur, mi-suppliant, en le tutoyant, Me laisse pas comme ça, Aide-moi, Dépanne-moi, Allez. 

J'ai juste le temps de me dire Heureusement qu'il ne m'a pas fait ça à moi, perdue dans mes pensées, je serais capable par réflexe de défense de lui coller un direct du gauche digne de Zio Enzo, avant même d'avoir compris ce qui se passait. 

Et d'ailleurs le jeune homme bousculé n'a pas vraiment eu le temps lui non plus de piger, ni d'esquisser un geste, pas même d'émettre un son, c'est la femme qui l'accompagne qui a réagi, disant avec énergie, détermination,

- Mais foutez-lui la paix !

 Le mendiant recule d'un pas, lève les yeux, tout se passe comme s'il n'avait absolument pas calculé la femme au début, pas vu que celui qu'il avait accosté était accompagné. alors oui, il recule d'un pas, lève les yeux, voit la femme et lui lance :

- Hé mais t'es belle, toi !

Alors celle-ci d'un ton las, d'un ton On ne me la fait plus, d'un ton Ça suffit c'est bon, rétorque :

- T'es belle aussi, va !

Et le type, soudain semble s'être effacé, comme si la réplique l'avait désintégré.

En fait il a dû se replier vers le carton au sol où auprès d'un autre gars il s'était au départ installé. 

Le champ est libre, mes deux piétons poursuivent leur chemin, moi le mien. J'entends alors qu'ils s'apprêtent à entrer dans la poste ou le Monoprix et que je poursuis droit, la femme dire au jeune homme : 

- Tu les attires, mon pauvre lapin !

Et le jeune homme, toujours, ne répond rien.




                                        *                         *                      *                                               

 


Si sa conclusion reste un peu surprenante, et je l'avoue, m'a amusée, cette scène a quelque chose de très typique du Paris d'aujourd'hui, à tous points de vue (la manche agressive, la stupeur de celui qui n'en a pas l'habitude, la femme qui ne se laisse pas faire, le type qui tente une apostrophe de séduction, la femme qui ne se laisse pas davantage faire, un côté : la femme et l'homme qui quêtait connaissent les règles d'un même jeu, je ne suis pas de passage, je ne suis pas quelqu'un que tu peux duper).

Je reviens d'une semaine en Normandie et si la ville m'a manquée, comme souvent après une période là-bas, une fois écarté le danger du voisin voleur et potentiellement violent dont la présence avait inversé les rôles - la grande ville apparaissant alors comme le refuge calme et la petite ville le lieux de multiples dangers -, certainement pas cet état de société qui conduit tant et tant d'êtres humains à mendier, et les proportions que ça a pris ces dix dernières années. N'ayant pas l'habitude d'avoir de l'argent, j'ai pris celle de faire abstraction, même s'ils se font de plus en plus insistants - peut-être parce que les détresses sont de plus en plus fortes, ou la pressions des chefs mafieux dans certains cas -. Quand ce ne sont pas ceux qui réclament de l'aide, les sollicitations sont publicitaires ou caritatives. Citadines et citadins passent donc une partie non négligeable de leur temps à distribuer de la monnaie - pour les généreux des moins impécunieux - ou à refuser des interactions qu'ils n'ont pas souhaitées. Ça n'était pas comme ça il y a encore une quinzaine, une vingtaine d'années.  

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