Gâtée
"Et la parole des femmes [...]"

Naturalisé

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Dans un dossier sur lequel ma mère avait écrit "Papiers (à distance, rigolos)" j'ai donc retrouvé une ancienne carte d'étudiant de mon père dont les photos d'enfance et de jeunesse sont rares, deux télégrammes, celui annonçant la naissance de ma cousine Annalisa dont j'ignore le devenir, "tutto bene" disait le télégramme alors qu'en fait pas tant que ça, celui annonçant la mort de ma Nonna, des lettres d'elle pleines d'affection et de mots tendres aussi pour moi (ça alors ?), elle dont je me souviens peu, nous ne nous voyions qu'une fois quelques jours par an, et le dossier de naturalisation de mon père.

 

Je crois qu'il avait entrepris la démarche parce qu'il se sentait français - arrivé dans ce pays à 20 ans -, qu'il avait des opinions politiques et voulait voter, qu'il voulait que les choses soient simples pour nous, qu'il en avait sans doute marre des démarches de renouvellement de cartes de séjours, que quelqu'un de bien informé l'avait sans doute averti que les choses allaient se compliquer pour la circulation des étrangers (1), et qu'enfin il en avait marre qu'à la frontière lorsque nous allions en Italie l'été notre voiture soit systématiquement fouillée quand presque aucune autre ne l'était.

J'avais 8 ans lorsqu'il a entrepris les premières démarches et presque 10 lorsqu'il a obtenu gain de cause. Les documents qui attestent des différentes étapes m'ont émue. Il y a même un certificat de scolarité me concernant, des papiers attestant qu'il a un travail bien stable dans l'industrie (automobile), des certificats de nationalité française pour ma mère ma sœur et moi ; celui de ma mère est particulièrement impressionnant, qui dit qu'elle n'a pas perdu sa nationalité française qu'elle avait d'être "née en France qu'un père qui y est également né" [et la mère, elle compte pour de la déco ?] car "EN EFFET (2) il n'a été trouvé aucune trace d'une déclaration au nom de l'intéressée , en vue d'acquérir la nationalité étrangère de son mari". La dernière péripétie concerna les droits de sceau dont visiblement mon père ignorait l'existence et qui représentaient une somme importante pour l'époque (un peu plus de 400 FRF). Il avait tenté d'obtenir une remise, en vain.
Mes souvenirs d'enfant concernaient des difficultés,, bouffées de colère et d'abattement, dont les causes me restaient mystérieuses (3) ; j'en ai peut-être conçu cette difficulté des documents et démarches administratives qui est la mienne depuis l'âge de devoir m'en occuper par moi-même. 

Jamais je n'oublierai, sauf maladie, ce que mes parents ont dû vaincre de complications et tracasseries pour pouvoir tenter de s'aimer, du simple fait qu'ils n'étaient pas nés sur cette planète dans le même quartier.

 

(1) Il me semble que c'est au début des années 70 que les hommes n'ont plus pu circuler à leur guise entre leur pays de naissance et leur pays de travail, ce qui rendit vite nécessaire les mesures de regroupement familial, ce qui fit qu'au bout du compte ceux qui voulaient moins d'étrangers ce sont retrouvé avec l'effet inverse de ce qu'ils avaient tenté d'imposer. Peut-être que mon père avait eu vent de ce qui se tramait. 

(2) Les majuscules sont d'origine

(3) C'était un temps où l'on n'expliquait pas aux enfants. D'ailleurs j'ai enfin découvert la nature d'une opération subie par mon père alors que j'avais 10 ans. Qui comme ils me l'avaient dit était effectivement pas grave, mais bon sang comme leur refus de me dire m'avait inquiétée - S'ils ne veulent pas me dire, c'est que c'est grave -. 

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