Révélation
Les piafs, les pies, les papillons

Où je parle d'un film que je ne verrai peut-être pas

(120 battements par minutes)

 

Que les choses soient claires : c'est essentiellement parce que j'ai trop pas le temps en cette période de rentrée d'aller au cinéma. Et aussi parce qu'il a un tel succès que j'ai l'illusion qu'il passera en salle encore longtemps (c'est comme ça qu'on rate les meilleurs films oui je sais)

Mais je trouve passionnant ce qu'en dise les ami-e-s, par exemple Matoo, Virgile ou Le Roncier

(pas le temps de glisser tous les liens, si je peux j'y reviendrai le week-end prochain)

Il se trouve que j'ai le même "background" (comment le dire en français sans perdre des morceaux du sens ?) que Virgile. Banlieue loin, milieu ouvrier ; il n'y avait pas à proprement parler d'homophobie c'était plutôt un parfait déni. Ou plus exactement, Un truc des riches qui s'emmerdaient là bas en centre ville et qui s'inventaient des complications pour avoir l'impression de vivre tellement ils avaient tout trop facile sinon. D'une certaine façon c'était un peu comme la psychanalyse : on en entendait parler au détours d'un cours au lycée (parce qu'on était des gosses de français moyens studieux et qu'en ce temps-là, l'intégration par l'école ça fonctionnait), mais c'était évident que c'était un truc de bourgeois trop religieux frustrés. 

Et soudain je me rends compte que mon prof de français du lycée, qui était remarquable (1), nous avait tranquillement dit la vérité sur Rimbaud et Verlaine, sur Gide, sur Cocteau  (mais pas Yourcenar, dont on n'imaginait pas qu'elle eût une sexualité (2)). Et il nous l'avait dit comme il convient c'est à dire sans en faire toute une histoire, il faut simplement en parler sinon on ne comprend pas bien leurs œuvres, mais leur travail ne se résume pas à ça, et sur Rimbaud et Verlaine ça compte parce qu'ils se sont réellement aimés mais la société surtout en ce temps-là n'était pas d'accord. 

Je me souviens d'avoir été un brin admirative d'un professeur qui en savait plus que le Lagarde et Michard (j'avais bêtement imaginé que leur formulation "Rimbaud et son ami Verlaine" était de l'ignorance ; je ne savais pas que c'était "mal" d'être "pédé", je pensais que ça fâchait seulement les très catho pour lesquels il ne fallait baiser que pour procréer et alors forcément deux hommes ensemble techniquement, ça pouvait pas donc pour eux ça devait être un péché, mais en même temps on est dans les années 70 et les vieux monothéismes, tout ça, c'est du passé, sauf pour les juifs qui ont tellement souffert pendant la seconde guerre mondiale qu'ils ne peuvent pas abandonner leurs croyances comme ça). En fait l'ignorance et l'air du temps qui était à briser les chaînes, de 68 il restait ça, nous rendait tolérants et progressistes assez naturellement.

Je ne me souviens pas de réactions particulières dans la classe. Mais peut-être ai-je oublié.

 

Pour les début du SIDA, on a mis, petits hétéros jeunes adultes un moment avant de se dire que ça pourrait nous arriver à nous aussi. Je me souviens des premiers articles lus en 1982 ou 1983, qui signalaient une maladie bizarre, inconnue jusqu'alors et qui attaquait les défenses immunitaires ce qui rendait les personnes atteintes malades de plein de trucs en même temps. Je crois me rappeler qu'au début on donnait un autre nom (en tout cas en France) (3) et que comme on n'avait pas le recul du temps on pensait que certains était des "porteurs sains" et que seulement un petit pourcentage déclarait la maladie. En fait c'était tout simplement que chez certains les symptômes apparaissaient nettement plus tard, et qu'au "plus tard" on n'y était pas encore.

En ce temps-là, LA drogue c'était l'héroïne (plus tard ce fut la cocaïne, plus tard encore l'ecstazy) qui avait détrônée le LSD trop gentillet. L'herbe n'était pas considérée comme une drogue, c'était juste un truc qui faisait rigoler, les effets euphorisants de l'alcool mais en fumant au lieu de boire. Du coup les jeunes hétéros ont commencé à se sentir concernés via ceux parmi eux qui étaient toxicos.
J'étais déjà la tête dans les livres, cinéphile, appréciant la musique et je me souviens de mon effarement devant l'hécatombe. C'était un peu comme en 2016 où toutes sortes de grands artistes semblaient s'être concertés pour mourir la même année, mais à la différence que pour le SIDA tous (ou presque) mourraient tout jeunes. Je me souviens d'avoir pensé Mais bon sang, à quand une maladie qui s'attaquerait exclusivement aux gros cons. 
Je me souviens qu'on se posait des questions : assez vite il était clair que ça se passait par le sexe ou le sang. Mais pourquoi diable les hétérosexuels semblaient-ils moins concernés ?

Je me souviens du film Les nuits fauves, vu sur le tard, mais saisissant. 

Je me souviens de m'être inquiétée pour mon prof d'anglais de l'ESTP. Un type avec un humour inoubliable, de fin du fin de l'understatement. Il est mort quelques années plus tard mais peut-être d'autre chose (4). J'étais allée à sa crémation. Il m'arrive encore d'aller au Père Lachaise me recueillir sur sa stèle. 

Je me souviens de n'avoir jamais été inquiétée par ce qui se racontait des contaminations possibles - dans les débuts, on a tout eu : on pouvait l'attraper chez le coiffeur ou le dentiste ou à la caisse des supermarché ou que sais-je -. Je me souviens qu'avec mon amoureux on s'était promis de prendre des précautions pour le cas où, afin de pouvoir continuer à n'en pas prendre entre nous. Le délai entre la prise de risque et d'être sûr en faisant un test qu'on n'avait pas été contaminé à un moment (1987 ou 1988) était de plusieurs mois (3 ? 6 ?). J'ai aussi le souvenir d'avoir pensé qu'Act Up ils en faisaient un peu trop, mais qu'en même temps faire qu'on en parle pour débloquer des situations, faire que des décisions soient prises pour aider les malades à obtenir des traitements, n'était pas une mauvaise solution. Et je me disais, un peu admirative, exactement comme avec les Femen aujourd'hui, Ils sont gonflés. 
Je n'avais qu'un seul ami concerné. Et peut-être pas lui directement - nous étions collègues, jamais il n'en aurait rien dit -, mais son (un de ses ?) petit frère. Qui mourut au tout début des années 90 je crois bien. Eussé-je été un homme et homosexuel, j'avais pile l'âge pour tomber concerné. Sur ce coup-là c'était une vraie chance d'être une femme et hétérote. Tout au plus ai-je regretté de n'avoir pas eu une vie sexuelle assez précoce et débridée pour pouvoir profiter pleinement de la période avant-capotes. 

Je crois bien qu'il aura fallu attendre qu'éclate l'affaire du sang contaminé pour que l'ensemble des hétéros se sente concerné.

C'était une tout autre époque mais ça semble étrange, vraiment, que ça soit à distance de cinéma, je veux dire déjà historique au point de mériter reconstitution. 

Quoiqu'il en soit, quelles que soient ses qualités et ses défauts, j'ai l'impression que ce film est en train de faire un sacré bon boulot pédagogique. 

 

(1) Il l'est toujours et sa femme aussi, mais plus comme prof ;-)
(2) Elle semblait appartenir à la catégorie "vieille dame" depuis toujours. 
(3) Je viens de retrouver, c'était L.A.V. 
(4) C'est aussi vers les années 90 que les cancers ont semblé prendre un virage épidémique. Qu'il est devenu rare de n'avoir pas au moins un membre de sa famille au sens large, ou de son cercle de fréquentation qui n'en soit atteint. Dans le même temps certains des cancers devenaient curables. Dans mes souvenirs d'enfance, cancers = maladie mortelle (je connaissais deux exceptions mais c'était justement des exceptions)

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