Lisette Oropesa
Nos conditionnements

Que faire face à un homme qui a faim ?

 

    Pour la deuxième fois j'ai été aujourd'hui confrontée à un homme qui a faim, pas un de ces manchards professionnels dont on se demande pour quel mafia il bosse, non, quelqu'un de courtois, pas agressif, qui demande de l'aide. Et pour la deuxième fois je n'ai pas su aider, pas su quoi faire en fait.

La première c'était un jour d'hiver glacial porte de Clichy et l'homme ne parlait ni français ni anglais. En sortant du RER porte de Clichy j'avais raclé mes fonds de poches pour acheter du pain à ramener à la maison et j'ai mis trop longtemps à comprendre que l'homme aurait voulu que je lui en donnasse un bout. Je m'en veux encore. 

La seconde c'était aujourd'hui. Le gars vient à la librairie se présente comme un laveur de carreaux mais voilà depuis le début de l'après-midi il pleut sans arrêt et il me dit je n'ai pas pu travailler, et en fait j'ai faim, s'il vous plaît. Deux clients viennent d'entrer et je dois m'occuper de les servir ou conseiller. Nous allons avoir un auteur tout à l'heure et celui d'entre nous qui fait les courses pour avoir de quoi grignoter dans ces cas-là n'est pas là à ce moment précis n'est pas là. Il reste bien dans un coin je suppose quelques gâteaux secs et cacahuète d'une soirée d'avant, je dois bien avoir de la monnaie qui traîne dans une poche de mon sac dans la réserve, et il y a de l'argent, même si peu, dans la caisse (après tout je pourrais prélever de quoi lui offrir un sandwich puis tirer de l'argent le lendemain matin et rembourser jusqu'au moindre centime après avoir fait de la monnaie pour me payer mon propre repas), il y a aussi des pâtes au frigos à réchauffer pour mon déjeuner du lendemain, mais voilà je suis au travail, je n'ai rien en poche (littéralement, fors des mouchoirs et la clef) le reste n'est pas à moi quelque chose de cet ordre est ancré en moi, alors je dis en pensant que plus tard nous aurons effectivement de quoi grignoter et boire, Là je ne peux rien faire, mais peut-être si vous passez après. En plus que j'aurais pu lui donner de quoi se payer un sandwich à la boulangerie d'à côté, et parier sur la confiance qu'il vienne laver les vitres lorsque ça pourrait. Quelque chose me dit que cet homme était fiable.

Non mais comme je suis conne moi, des fois, formatée par la vie en ville, souvent volée - travailler au contact du public, inévitablement nous endurcit -, sollicitée comme tous entre dix et quinze fois par jour, ce qui finit (on ne peut pas donner à tous, et certains dans les transports nous interrompent en pleine lecture, en pleines pensées) par nous imperméabiliser. 

Et dans quel monde sommes-nous retombés pour que dans une ville comme Paris des humains valides et de bonne volonté soient là à crever la dalle, à errer, alors que l'opulence au fond y est ?

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