Le fail du jour d'il y a quinze jours et la tactique de l'œil du cyclone
Livin' in a gangsta's paradise

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Je me dis qu'il faut que je m'astreigne à un travail de diariste, même si ma vie en tant que telle présente un très moyen intérêt, que ça sera bien pour d'autres de trouver des traces terre-à-terre de ce moment pour le pays et l'Europe, important. Tant pis si c'est mal écrit (je suis crevée, je sors à peine d'une période de deuils, et par ailleurs tout se superpose, pas de période calme en vue avant juillet bien tassé). Alors donc en rase-mottes : 

    Après le travail, puis un beau retour en vélo dans un froid certain (pas le froid de l'hiver, certes, mais justement, il serait temps qu'on ait enfin un peu de printemps) et un crachin intermittent, avec un petit salut aux joueurs de pétanque au passage (qui participaient à un concours à Charly Pétanque), une douche et un repas bricolé avec ce qu'il y avait (du riz, un reste de burrata), je me suis, croyant lire profondément endormie. J'étais inquiète quant au vote, au résultat. Pas tant sur la victoire de Macron, ou alors seulement à cause du précédent "Trump", que sur un score serré qui légitimerait le renouveau du fascisme. 

Il se trouve que j'ai fait un rêve merveilleux. Pour garder une trace sans donner trop d'intime je tirais que j'y touchais un peu d'argent et en faisais bon usage ce qui me rendait une part de ma vie dont je me sens amputée tout en nous préservant, ma petite famille et moi, pour l'avenir (dans cinq ans, si tout se passe bien, aux futures élections). Ce qui m'a fait une sieste dont je me suis levée avec un bel élan. Je suis sans doute en train peu à peu de m'extirper du syndrome de George Bailey, au moins en rêves pour commencer. 

Je m'étais laissé volontiers recruter pour dépouiller, misant ainsi sur la tactique de l'œil du cyclone. L'avais fait par sens du devoir, aussi, ce qui avait rendu narquois #lefiston . Au bout du compte ce fut un plaisir. Sans suspens aucun puisque des cris de joie à 20h dans la rue ou par des fenêtres ouvertes de l'immeuble dans lequel l'école maternelle où se situait le bureau de vite est sise, nous ont clairement fait comprendre que le fascisme encore cette fois ne passerait pas. Et dans une belle ambiance, nous étions tous là comme des petits citoyens motivés et soucieux que la démocratie perdure, si imparfaite soit-elle. Je retrouvais un de mes voisins et son fils, encore à l'âge où l'on est curieux de participer au monde des grands. Il y avait à notre tablée une jeune électrice. Ça faisait du bien cette motivation là. Sur les deux centaines que nous avons eues à dépouiller Macron faisait 83 à 85 % des voix, et les blancs et nuls étaient plus importants que les votes Le Pen. Autant dire que nous sommes tous, sauf une dame dont le visage portait l'opinion (1), ressortis fiers de notre quartier. Il faut signaler qu'il est encore de forte mixité sociale, d'âges et d'origines et sans doute de confessions et qu'à quelques actes de petite délinquance urbaine près (2), tout se passe plutôt bien. Il n'y a pas de sentiment d'insécurité. Et puis après une belle action militante concertée une friche industrielle n'a pas donné lieu qu'à de la spéculation immobilière, nous avons désormais notre jardin public.

Les bulletins Le Pen étaient pour la plupart pliés en quatre ceux pour Macron en deux (fort 4 sur plus de 80). Peur d'un vote non républicain mal assumé ? Repli sur soi ? Paranoïa ? Je n'ai pas d'explication mais j'aurais pu facilement me faire passer pour un devin (3). 

Un instant j'ai imaginé nos glorieux aînés révolutionnaires faisant un petit tour dans leur futur, notre présent, et constatant émus que leur œuvre même si elle rencontrait quelques difficultés n'était pas morte, pas tout à fait, qu'un esprit perdurait, que le peuple pouvait certes se laisser berner, mais qu'une fois éduqués la plupart des gens savait raisonner. Nous étions les descendants de quelque chose. Les héritiers. 

J'éprouvais une immense gratitude envers les journalistes du Canard Enchaîné grâce auxquels nous avions échappé au second tour Fillon Le Pen qui en janvier semblait assuré. Bien sûr ils ont bénéficié de la complicité du principal intéressé. Et du refus de celui-ci de se retirer (4).

Après tout, ce jeune président tentera peut-être quelques trucs qui se révèleront pas si mal et peut-être qu'il respectera la démocratie. Certainement bien davantage que son adversaire ne l'aurait fait, de ça, on ne peut pas douter. Ce qui l'attend est difficile, je n'aimerais pas être à la place du nouvel élu. Lors de la soirée électorale il a semblé conscient de ce qui l'attendait. C'est déjà ça. 

Nous avons remonté l'avenue tous les trois, le voisin son fils et moi, en devisant paisiblement. Après une campagne longue et éprouvante, ce résultat électoral était un soulagement. Nous étions pour cette fois encore citoyens d'un pays libre et en paix. 

 

(1) Je me suis toujours demandé si le visage peu avenant de certains racistes était cause ou conséquence de leur haine de l'autre. Est-ce parce qu'ils semblent détester le monde entier qu'il leur arrive des trucs qui les confortent dans leurs idées ou est-ce à force de haïr que ça déforme leurs traits ?

(2) Nous en avons été victimes comme d'autres, une voiture qui était ouverte vitre fracturée régulièrement, jusqu'au vol d'une autoradio pourtant antique et dégradée (le bouton de syntonisation des fréquences était cassé et il fonctionnait à cassettes, et nous avons subi un bref cambriolage il y a plusieurs années, avec vol d'un violon que nous n'avons jamais pu remplacer car nous étions mal assurés et que j'ai manqué de ténacité administrative. Des vélos d'enfants ont aussi disparu du local commun (mais les enfants étaient devenus grands sans doute un habitant indélicat se les sera-t-il réappropriés). Je n'écris donc pas dans un esprit de Je ne me rends compte de rien. Je parle en connaissance de cause. 

(3) Je me suis trouvée être celle qui disait à voix haute les noms inscrits et je pouvais presque "prédire" les rares Le Pen avant même qu'ils ne soient dépliés. 
(4) Élu aux primaires à sa place, Juppé serait président à l'heure qu'il est. 

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