Sérendipité de la vie réelle
L'adresse de François Ruffin à Emmanuel Macron (et quelques autres trucs)

Il existe encore des gens de bonne volonté (quoi que certains de nos concitoyens cherchent à briser)


    "J'ai à manger, tenez, il y a du riz, du [...]" et il tend à la dame allongée dans un sac de couchage sur un carton bien étalé, à côté de quelques autres compagnons d'infortune, et d'autres encore qui, eux, sont dans leur quetchua, un petit sac en plastique blanc comme les "à emporter" de cuisine asiatique proposent souvent. Je vois qu'elle hoche la tête, prend le sac, prononce quelques mots sans doute de remerciement. Tel que je l'ai vu arriver lui, et comme il repart rapidement, j'ai eu l'impression que son geste n'était pas prémédité, qu'il rentrait chez lui après une de ces grosses journées de cadres, qu'il s'était pris à manger dans un petit établissement encore ouvert en chemin et que c'est en voyant la dame que ça lui a pris de se dire Elle en a plus besoin que moi.
(la dame avait l'apparence d'une vieille asiatique, l'homme était, comme ils disent, "de type européen").

    Dans un des bus de début d'après midi il y a des mères de famille avec des enfants petits, des grappes de collégiens ou lycéens qui montent s'instruire en haut de la colline, et moi. Une des mères a pris le bébé dans ses bras, je lui ai cédé la place près du centre du bus là où l'on peut mettre des objets encombrants. Elle y a mis la poussette, elle tient le bébé dans ses bras. Un des groupes de jeunes est en demi-cercle près de la porte de sortie ; un des garçons de ce fait tourne le dos à la poussette. Celle-ci dont le frein n'était pas calé dévale vers la porte au premier virage. Le jeune homme n'a pas vu la mère et l'enfant, était face à ses camarades, leur tournait le dos. Mais il perçoit le mouvement de l'engin et que c'est une poussette, il se précipite et voit seulement une fraction de seconde plus tard, la mère et l'enfant, bien à l'abri dans ses bras, il a alors un geste d'une grâce infinie, la regardant elle et portant une main à son cœur à lui avec une expression qui dit Ouf j'ai eu peur, elle rit, récupère, et tente de mieux caler la poussette, remercie. 
(la dame était une probable Africaine, en tout cas en boubous alors que le temps était frais, ce qui laissait supposer qu'elle n'était pas là depuis longtemps, le jeune homme avait l'apparence d'un Hindou ou d'un Sikh sans son turban)

    Le bus du soir vient de redémarrer après l'arrêt et file en direction de la gare. Un homme arrivait en courant par devant. Il se place sur la route et effectue un très joli signe mains jointes, geste universel pour dire Grâce, pitié, arrêtez-vous s'il vous plaît (1). 
La conductrice du bus le voit et consent. Elle s'arrête et le prend. 
(Tous deux d'apparence extra-comunitari comme on di(sai)t en Italie)

    C'est un jeune gars de la banlieue, qui s'assoit sur le banc que j'occupais tout en lisant sur mon téléfonino un strip de Boulet. Très poliment, au bout d'un petit moment, il me demande, un peu timide, Dites madame, c'est un manga ? Je lui parle un peu de Boulet, lui un peu de ses mangas, on a une jolie conversation, avec de l'humour et de l'autodérision des deux côtés, autant heureux l'un que l'autre de partager certaines de nos admirations avec quelqu'un qui ne les connaît pas. Puis il file à ses cours et moi à mon travail. 
(Certains dans ce pays voudraient faire en sorte que quelqu'un comme moi n'ait pas le droit de causer avec quelqu'un comme lui ou l'inverse ce qui revient au même).

En fait dans ce pays, malgré certains et malgré la crise encore plus forte depuis 2008 et qui laisse beaucoup de gens sur le carreau et beaucoup d'autres s'en sortant à peine, toute solidarité n'a pas disparue, le sens de l'entraide et de l'accueil. Et même si l'on n'en parle pas tant que des exactions, et incivilités, la plupart du temps, tout se passe bien. Seulement voilà, on n'en parle pas. Et trop peu aussi des jeunes qui laissent spontanément leur place assise dans les transports en commun.

 

(1) Il y a de l'enjeu, bus tous les quart d'heures ou 20 minutes, menant à une gare où les trains sont tous les quart d'heures (en gros) 

 

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