La grandeur de la France
Musique d'accompagnement

Les concommittences assassines


    Il est des petits sales coups de la vie qui prennent un malin plaisir à survenir à point nommé, alors qu'on ploie déjà sous le joug d'une gravité, quelque chose de suffisamment lourd pour suffire à nous désespérer. 

Traversés de façon isolée, ils seraient pénibles mais une fois sortis de leurs griffes on pourrait par exemple en faire une anecdote pour fin de soirée à en faire sourire les amis ; ou sans aller jusque là, un souvenir mémorable de ceux que l'on se rappelle parfois avec la sensation même si ça n'était pas drôle d'avoir eu de l'intensité dans la vie.

Par exemple ça peut être un cambriolage dans une petite maison secondaire, un voisinage indélicat, une clôture séparative trop facile à franchir, une vitre que l'on casse, et il n'y a plus ni micro-ondes, ni machine à café, ni les bonnes bouteilles que l'on se gardait pour une occasion, ni la nourriture sèche que l'on conservait d'un séjour à l'autre, ni papier toilettes, ni balais de chiottes.
Pris isolément on peut se dire que cette société est bien malade qui poussent certains à se servir comme ça, que ça n'est pas bien grave, qu'on va faire réparer la vitre et racheter les machines.

Quand on découvre le forfait alors qu'on arrive un soir pour enterrer sa mère le lendemain, le truc fait mal. Très. Du sel sur une plaie.

Par exemple ça peut être un ancien bien-aimé qui pousse l'indélicatesse jusqu'à envoyer la réclame pour un roman qu'il publie avec sa dulcinée, quelque chose comme un an et demi après avoir lâchement quitté la destinataire. Au delà du chagrin renouvelé le message était si youkaïdi youkaïda qu'il aurait pu prêter à rire.

Quand le message est envoyé au lendemain du jour où l'on a un ami qui s'est fait assassiné avec ses collègues dans un attentat aux armes de guerre, et qu'on a commis l'erreur d'ouvrir le message (on se gardait bien depuis la rupture d'ouvrir quoi que ce soit venant de ce Ted Hughes réincarné) en croyant à des condoléances, ça met en danger. 

Par exemple ça peut être une compagnie d'assurance qui après avoir mis fort longtemps à répondre au sujet de la plainte pour vol avec effraction, déclare que l'absence de factures (même si ça n'était pas notre maison et que les factures devaient être détenues par une personne morte à présent) ne leur permet pas de rembourser le vol mais seulement le bris de verre. On peut se dire qu'OK, tant de gens jouent les Fillon que les assureurs de nos jours n'accordent aucune bonne foi potentielle à leurs adhérents.

Quand le message téléphonique parvient à l'instant d'avoir raccroché avec un des membres de la famille retourné pour quelques jours au calme dans la maison et qui appelait pour signaler une nouvelle infraction, même si ce sont des soucis de riches, ça donne envie de s'arrêter et de laisser les autres trimer. 

Parfois ça peut même le faire avec des choses qui autrement auraient été plutôt jolies, c'est l'enchaînement lui-même qui en fait une horreur.

Par exemple une cliente de librairie qui appelle pour demander si nous aurions par hasard, je sais que cette demande peut vous paraître bizarre, mais un livre de recettes de cuisine faites avec des fleurs, ça pourrait constituer une charmante brève de librairie.

Lorsque l'appel survient alors que malgré l'attentat meurtrier de la veille et le message si blessant et invraisemblable du matin, on a trouvé pourtant la force d'aller au boulot, que le téléphone sonne alors qu'on y parvient et qu'on décroche, première tâche de fait de la journée travaillée, il fait se demander si l'on n'est pas en train de sombrer dans une forme de folie, ou si le monde lui-même n'a pas tout bonnement quitté la réalité.

Lorsque par là-dessus le compagnon de route, celui qui devrait quand même éventuellement pouvoir constituer en cas de coups durs un soutien en profite systématiquement pour péter un câble et entrer dans des colères violentes ou des bouffées délirantes d'assassinats du monde entier, ça donne bigrement envie de reprogrammer l'univers et ses chronologies afin que les ennuis ne puissent se passer à plusieurs pour un humain donné dans la même unité d'espace temps. Qu'ils aient, entre autre, un temps de latence minimal à observer.

 

C'est le moment de se rappeler de "La Crisi" de Coline Serreau et de l'avoir déjà remerciée : 

(à 2'30")

 

 

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