Comme dit Alice, exactement
Dix livres

La fièvre et la mémoire

 

    La fièvre - gros rhume - fait faire des rêves bizarres, il y avait un président aux États Unis qui était un genre de clown pas drôle, une sorte de Michel Leeb avec des sketchs racistes. mais par moment la fièvre refluait et j'étais au bord de me réveiller, bien sûr la fièvre c'est n'importe quoi, le président des États-Unis c'est Barack Obama (et je revoyais des photos qui devenaient la réalité, qui étaient la réalité). À un moment un de mes propres éternuements m'a totalement réveillée. Je me suis alors rendue compte que le cauchemar de mon rêve était la réalité et que ce que je croyais être la réalité était le passé.

Comme je n'étais pas en état de lire, j'ai tenté de revoir l'un de mes films de chevet. Comme je m'endormais, toussais, devais "rembobiner" ça m'a pris l'après-midi, mais c'était intéressant. Je suis devenue trop cinéphile (snob ?) pour l'apprécier à fond : il est très scolaire, les effets soulignés par la musique, certaines choses, pas mal de choses, archi-convenues. Et ce que je trouvais les meilleures scènes, je veux dire les meilleurs choix de mise en scène, je me suis rendue compte qu'ils étaient passablement inspirés par les options de Tarkovski. Il n'empêche que c'est du bon, du très bon travail de cinéma grand public, intelligent, avec une remarquable qualité de reconstitution des époques successives, et que l'histoire racontée du passé qui travaille une personne même longtemps après, même alors que la personne croit aller bien, m'intéresse toujours autant. 

Je pense à tous ceux dont les traumatismes nés de la guerre n'ont pas été traités - en ces temps-là on n'y songeait pas -, et comment ils s'en sont trouvés rattrapés. Le personnage du jeune Anton a l'âge de ma mère. 

Ce qui est aussi très bien vu c'est la façon dont la vie, à mesure, nous fournit les clefs de ce que l'on a vécu sans comprendre. Et même si l'explication fait mal, elle permet de mettre fin à la souffrance du doute et des questions qui nous tourmentent et tournent lorsqu'un malheur a eu lieu.

Ce film est en passant un excellent exemple d'un cas d'apparences trompeuses.

On peut espéré qu'une fois délivré de l'énigme, alors il guérira. 

La fièvre donnant aussi parfois des idées incongrues, je me suis demandée ce qu'était devenu le garçon qui jouait si bien l'adolescent épouvanté, j'ai donc cherché Marc van Uchelen dans les moteurs de recherche et j'ai découvert (ou re ?) qu'il avait effectivement continué, que ça n'avait pas été un coup de hasard de ressemblance et qu'après il arrête de jouer, et qu'il avait également réalisé des films. J'ai appris du même coup qu'il était mort à 42 ans, qu'il s'était suicidé le 1er juin 2013, laissant derrière lui une épouse et deux enfants encore petits. J'étais triste. Le jeune acteur du film semblait si prometteur. Il n'avait sans doute pas encore apporté tout ce qu'il aurait pu, tout ce qu'il avait le niveau d'accomplir.

Je suis restée perplexe : j'ignore absolument, à moins d'aller farfouiller dans mes archives perso, quelques billets de blogs, un diario - ce que je suis bien incapable de faire ce soir : dès ce billet achevé je retourne me coucher -, si je l'avais su ou non. C'est typiquement le genre d'éléments qu'une rupture subie brutale peut effacer de la mémoire, surtout si par ailleurs elle est suivie de la fin d'un emploi où l'on était heureux. Il se peut aussi que pendant l'essentiel des jours de ce mois de juin pour moi si fatidique : la fin bien malgré moi d'une période qui avait été la moins malheureuse de ma vie, je n'avais rien suivi de l'actualité ou presque. Contente que le 17 mai 2013 ait enfin été promulguée la loi qui permettait à qui voulait de se marier, sans plus de discrimination, j'avais certainement cessé de suivre, saturée après les combats des derniers mois et ensuite, à partir du 9 juin, trop abattue par mes propres difficultés.

La question me fascine de la façon dont on perçoit une époque à travers le prisme de ce qu'on est en train d'y vivre (ou de ne plus y vivre) sur le plan personnel et privé.

En plus j'écris ceci un soir d'une journée de retrait total du monde pour cause de santé attaquée. Et même si j'ai suivi qu'un présidentiable avait pour sa femme usé et abusé de l'argent du contribuable, toutes les rumeurs du monde me sont parvenues de manière très lointaine, atténuée. Mon travail du jour aura été principalement de respirer. 

Il serait grand temps que je surmonte mes deuils, le prochain s'annonce compliqué. Et l'ensemble du monde est plus redoutable par ici qu'il ne l'avait depuis longtemps été.

 

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