À l'aise
"À la place du cœur" (Arnaud Cathrine)

L'absence de colère

En ce matin où l'en France on semble tout surpris qu'un politicien de niveau national se mange de la prison ferme, une peine légère, seulement douze fois plus que quelqu'un qui vole par faim un morceau de fromage, alors que le redressement fiscal (qui sans doute ne portait pas sur tout et est donc probablement inférieur au montant de la fraude) s'établissait à 2,3 millions d'euros, ce qui fait en admettant que la bûche de chèvre fût d'une marque réputée soit à 2,86 €,  et sauf erreur de ma part 804196 unités fromagères, soit 2412588 mois à l'ombre si la peine était proportionnelle soit 201049 ans si la peine était mathématique [ça me paraît tellement énorme, je me dis que j'ai dû faire une grossière erreur de calcul mais je n'ai pas le temps de vérifier], l'ex ministre, je trouve, s'en sort super bien. Donc en ce précis matin me parvient une interview de Luz, l'un des survivants de Charlie, lequel entre d'autres choses, dit : 

"Le plus dur, chez moi, n'est pas le pardon, mais l'absence de colère ! C'est dur, parce qu'il paraît qu'il faut passer par là pour avancer. Je pense qu'il n'y a pas de chemin tout tracé.". 

Et je songe alors que c'est sans doute ce qui me coince aussi dans une tristesse, le fait de n'être pas en colère après ceux qui font tant de mal, d'être davantage dans l'accablement. Tout ce passe comme si pour les agissements d'une extrême gravité, la colère elle-même était dépassée. 

Si je devais être en colère ces temps derniers ce serait par exemple contre ce ministre escroc et la clémence à son égard, contre ma mère qui s'est bousillé la santé, n'a rien voulu entendre lorsqu'on tentait de l'aider, et à présent qu'elle est en bout de course continue à tout refuser, plongeant sa famille (et les professionnel de santé en charge actuellement) dans de solides problème insolubles sans son accord, contre celui qui un jour assure, un jour n'assure pas - une défaillance, une lassitude, se comprendraient, mais il convient d'avertir et non de faire faux bond -, et tant d'autres exemples jusqu'au client de mauvaise foi (1) 
Mais pour les assassins des journalistes, d'un ami, de tant de personnes promises à des avenirs constructifs, à titre personnel pour ceux qui m'ont successivement quittée avec une lâcheté telle qu'elle me mettait en danger, pour ces agissements extrêmes, la colère manque. Probablement car ils dépassent l'entendement et qu'il est si dur d'être aux prises avec leurs conséquences que leurs acteurs mêmes passent au second plan. N'ont-ils pas, dans le fond, été que des instruments, des humains ayant laissé tomber leur discernement ?

Alors voilà, il convient d'avancer sans passer par la case "saine colère amplement justifiée", et le faire chacun avec ses propres moyens. Pour l'un le dessin, pour l'autre l'écriture, pour un troisième la musique ou le chant. There must be some way out.
Le tout est de disposer du temps et d'assez d'énergie résiduelle pour s'y consacrer.

 

(1) Il y en a peu là où je travaille actuellement. Mais dans le XVIème arrondissement, il était fréquent qu'on fût heureuses d'avoir été deux présentes dans certains cas, témoins l'une pour l'autre, quand en face une contre-vérité était soutenue avec un aplomb absolu.

PS : Voir aussi à ce sujet le beau livre d'Aurélie Silvestre "Nos 14 novembre"

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