Douze ans après
Vies parallèles et simultanées (désir de)

Un texte triste mais significatif (André Markowicz)

 
ou comment le démantèlement des services publiques (1) nous rend tous fragiles
Il m'a semblé important de le partager. 
 
 

La panne Orange.

On nous a mis la fibre, à Paris. À nous, je veux dire à l’immeuble. Il y a avait une réunion à l’assemblée générale des copropriétaires, ou je ne sais plus, mais l’idée, c’est que le débit est plus grand pour internet, et c’est plus pratique, en plus, parce qu’on met tout dans un même câble, le téléphone, la télé, et internet, et c’est simple comme bonjour, et ne me demandez pas d’expliquer ce que c’est que la fibre, mais voilà, on a la fibre.
Moi, la télé, je ne l’ai pas, — je n’ai pas le temps de la regarder ; le téléphone fixe, je ne m’en sers quasiment plus, parce que j’ai le portable. Dès que ça sonne sur la ligne fixe, je sais que c’est quelqu’un qui veut me démarcher, alors je laisse parler, et je raccroche. Jamais personne ne m’a appelé sur ce numéro-là, et moi-même, je ne le connais pas. Je veux dire, il a fallu que je le retrouve, sur un papier, pour savoir ce que c’était. La seule chose qui m’intéresse, qui m’est indispensable, c’est internet, bon, et ça marchait. J’ai donné, comme je fais toujours, la clé à ma voisine, et un jour que je suis rentré d’un énième déplacement, j’ai vu que j’avais un nouveau boîtier, tout noir, et un autre petit boîtier tout noir sur le boîtier tout noir, et donc j’avais « la fibre ». Et ça marchait — je ne sais même plus si j’ai eu quelque chose à faire. Je ne sais pas si ça marchait mieux ou moins bien, — ça marchait, et puis voilà. Avant aussi, ça marchait.

*

Parce qu’on ne fait pas attention à ce qui marche. Ça marche, c’est tout ce qu’on lui demande. Et puis, un jour, il y a maintenant plus de deux semaines, ça n’a plus marché. Et je me suis retrouvé sans rien. Sans téléphone fixe — bon. Mais aussi sans internet. Encore que, même ça, ce n’est pas vrai, parce que, même si j’ai mis du temps à me rappeler, — comme un crétin, je me suis acharné à faire démarrer et redémarrer ma livebox, et à essayer d’avoir le 3900, — j’ai une touche « partage de connexion » sur mon iPhone, et donc, si je partage la connexion de mon iPhone, j’ai internet aussi. Comment ça marche, cette connexion, je n’en ai pas la moindre idée — mais, encore une fois, je ne demande pas comment ça marche, je m’en fiche, je demande que ça marche.
En fait, c’est tout l’immeuble qui s’est retrouvé sans connexion. Ou, en tout cas, d’après ce que j’ai compris, tous ceux, dans l’immeuble, qui sont chez Orange.

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Et ma voisine aussi s'est retrouvée sans connexion — sans téléphone, sans télé. Ma voisine, c’était aussi une grande amie. Une vieille dame, intéressée par tout, passionnée par la vie, investie comme ce n’est pas possible dans la vie de l’immeuble (que d’arnaques qu’elle nous a évitées !... que d’erreurs dans les comptes qu’elle aura repérées !...). Une vieille dame qui luttait, depuis des années et des années, contre un cancer. Pas seulement contre un cancer, mais, peu à peu, contre plusieurs, mais qui luttait, qui les maintenait, à distance, à force de traitements, épuisants, ravageurs, et à force de passion pour la vie — parce que la passion, ce n’est pas que ça guérit le cancer, mais, enfin, sans rend plus fort pour lutter contre. Et, peu à peu, elle s’affaiblissait.
Ces derniers temps, elle ne pouvait plus sortir — elle s’est retrouvée hospitalisée à domicile. Mais elle, elle n’avait pas de portable — et elle s’est retrouvée hospitalisée à domicile sans téléphone. Sans lien avec le monde. Sans la télé non plus. Elle avait les livres — mais, seule, et sans lien. Sans moyen de prévenir. Et je n’étais pas là, j’étais encore en déplacement. — Je me demande, au demeurant, comment ç’a été possible, qu’on l’ait laissée « hospitalisée à domicile », alors qu’il n’y avait pas moyen de la joindre, et qu’elle ne pouvait joindre personne — mais là aussi, ça s’est passé comme ça.
Et puis, une nuit, sans doute, elle est tombée chez elle. Elle est tombée, et, d’après ce qu’on a pu comprendre ensuite, elle est restée étendue sur le sol pendant près de deux heures, peut être plus, sans moyen d’appeler au secours, et elle a réussi à se traîner jusqu’à son lit, et à attendre. — C’est beaucoup plus tard, dans l’après-midi du lendemain qu’une amie à elle — une autre voisine — s’est rendue compte que quelque chose n’allait pas, parce que son store n’était pas ouvert, et elle est allée voir (elle avait la clé), elle a trouvé la catastrophe, et, elle, elle a appelé les pompiers… et, les pompiers, elle a pu les appeler de sa ligne fixe, parce qu’elle avait refusé le « couplage » du téléphone et de la télé, elle avait voulu rester comme elle était. — Cette vieille dame, mon amie, aujourd’hui, elle est dans cette phase qu’on appelle « le glissement », c’est-à-dire qu’après avoir lutté, et lutté, et lutté, elle se laisse glisser dans la mort.

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Moi, j’ai essayé d’appeler le 3900. A chaque fois, je suis tombé sur une voix de robot, féminine et avenante, qui me demandait de répondre à des questions préétablies, par « oui » ou par « non », et, si je sortais des clous, il fallait tout recommencer, parce que la voix ne comprenait pas. Et, à chaque fois, au bout d’un quart d’heure, une demi-heure, je ne sais pas, je restais sans rien, parce qu’on me disait qu’il y avait un incident sur la ligne, que les équipes étaient en train de travailler dessus, que nous étions nombreux à appeler, et que si je voulais qu’on me récapitule par mail ce que je venais d'entendre de cette voix féminine et avenante, j’allais recevoir un mail sur mon portable, et, quand je le recevais, ce mail, sur mon portable, on me donnait une adresse : http://mobile.orange.fr/accueil/Retour ? SA-SUIVIPANNE ou copiez cette adresse sur un navigateur, j’arrivais sur un truc qui me disait exactement la même chose, ou bien j’entendais que la panne serait réparée le 7 novembre à 16 (pause) heures (pause) trente, puis le 16 (pause) novembre (pause) à 16 (pause) heures (pause) trente, et, aujourd’hui le 18 (pause) novembre (pause) à 16 (pause) heures (pause) trente, et jamais je n’ai pu tomber sur un être humain qui aurait pu m’expliquer ce qui se passait.

Je n’ai jamais pu parler à quelqu’un.

En désespoir de cause, pour dire ce qui s’était passé avec mon amie, je me suis dit qu’Orange devait exister sur FB, et j’ai trouvé la page d’Orange. J’ai donné mon portable, j’ai mis Orange au courant (j’ai appris depuis qu’une autre voisine avait, elle, eu quelqu’un, et avait dit ce qui s’était passé, comment la panne de téléphone avait, littéralement, tué une personne — et la seule réponse avait été aucune réponse), j’ai vu que mon message avait été lu (lun 13 :17), mais, là encore, je n’ai eu aucune réponse.

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J’ai croisé le restaurateur en bas de chez moi (lui aussi chez Orange). Lui, il a droit à un « service pro », parce qu’il est un professionnel, et il a parlé à quelqu’un. Ça fait deux semaines qu’il vit sans internet ni téléphone (pas moyen de passer une commande, de faire une réservation, rien), on lui dit que c’était Free qui, en posant un câble, avait endommagé celui d’Orange, et quand il a demandé ce qu’il fallait faire, son interlocuteur de chez Orange lui a conseillé de choisir un autre fournisseur « en attendant »… Mais est-ce que c’est vrai ? Comment savoir ? Encore une fois, personne, chez Orange, ne m’a jamais rien dit. Et donc, si ça se trouve, cette panne-ci, ce n’est même pas la faute d’Orange — mais, moi qui ne suis pas professionnel, personne ne m’a rien expliqué, et personne ne m’a même conseillé d’aller voir chez les concurrents…

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Je voulais juste dire ça, aujourd’hui. On progresse, on progresse, on progresse, pour paraphraser Souchon, et plus on progresse, plus on devient fragiles, plus c’est un jeu d’enfant de nous casser. Plus nous sommes dépendants, plus nous sommes seuls. J’enfonce des portes ouvertes. Et, face à ça, il y a des gens qui parlent dans des machines, des voix, sans doute, comme on dit, « de synthèse », qui ne disent rien sinon qu’on nous souhaite « une bonne journée » ou je ne sais quoi d’autre. Et, ma foi, oui, c’est un monde étonnant.

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Ensuite, il y a la ruine, graduelle, toute petite, jour après jour, volontaire, recherchée, du service public (Orange n’est plus public, évidemment). Les trains, la poste, et, oui, aussi, l’éducation. Ça aussi, j’essaierai d’en parler à ma façon, mais, là, je voulais juste raconter cette histoire qu’on dirait personnelle.

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13h, 18 novembre. J'apprends que mon amie est décédée cette nuit.

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Un dernier PS. Aujourd’hui, 21 novembre, je reçois un message FB d’Orange, ainsi libellé : "Bonjour, un incident sur le réseau est déclaré depuis le 04/11. La date de rétablissement est prévue dans la journée. Nous sommes désolés pour ce désagrément. » — La mort d’une personne, c’est un désagrément... Même pour dire ça, ils n’arrivent pas à ne pas avoir recours à un robot, qui coûte moins cher, évidemment, qu’une personne humaine.

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(1) Oui parce qu'auparavant le but n'était pas de générer des bénéfices mais que l'usager soit servi.
 
 

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