Previous month:
octobre 2016
Next month:
décembre 2016

0 billets

Un texte triste mais significatif (André Markowicz)

 
ou comment le démantèlement des services publiques (1) nous rend tous fragiles
Il m'a semblé important de le partager. 
 
 

La panne Orange.

On nous a mis la fibre, à Paris. À nous, je veux dire à l’immeuble. Il y a avait une réunion à l’assemblée générale des copropriétaires, ou je ne sais plus, mais l’idée, c’est que le débit est plus grand pour internet, et c’est plus pratique, en plus, parce qu’on met tout dans un même câble, le téléphone, la télé, et internet, et c’est simple comme bonjour, et ne me demandez pas d’expliquer ce que c’est que la fibre, mais voilà, on a la fibre.
Moi, la télé, je ne l’ai pas, — je n’ai pas le temps de la regarder ; le téléphone fixe, je ne m’en sers quasiment plus, parce que j’ai le portable. Dès que ça sonne sur la ligne fixe, je sais que c’est quelqu’un qui veut me démarcher, alors je laisse parler, et je raccroche. Jamais personne ne m’a appelé sur ce numéro-là, et moi-même, je ne le connais pas. Je veux dire, il a fallu que je le retrouve, sur un papier, pour savoir ce que c’était. La seule chose qui m’intéresse, qui m’est indispensable, c’est internet, bon, et ça marchait. J’ai donné, comme je fais toujours, la clé à ma voisine, et un jour que je suis rentré d’un énième déplacement, j’ai vu que j’avais un nouveau boîtier, tout noir, et un autre petit boîtier tout noir sur le boîtier tout noir, et donc j’avais « la fibre ». Et ça marchait — je ne sais même plus si j’ai eu quelque chose à faire. Je ne sais pas si ça marchait mieux ou moins bien, — ça marchait, et puis voilà. Avant aussi, ça marchait.

*

Parce qu’on ne fait pas attention à ce qui marche. Ça marche, c’est tout ce qu’on lui demande. Et puis, un jour, il y a maintenant plus de deux semaines, ça n’a plus marché. Et je me suis retrouvé sans rien. Sans téléphone fixe — bon. Mais aussi sans internet. Encore que, même ça, ce n’est pas vrai, parce que, même si j’ai mis du temps à me rappeler, — comme un crétin, je me suis acharné à faire démarrer et redémarrer ma livebox, et à essayer d’avoir le 3900, — j’ai une touche « partage de connexion » sur mon iPhone, et donc, si je partage la connexion de mon iPhone, j’ai internet aussi. Comment ça marche, cette connexion, je n’en ai pas la moindre idée — mais, encore une fois, je ne demande pas comment ça marche, je m’en fiche, je demande que ça marche.
En fait, c’est tout l’immeuble qui s’est retrouvé sans connexion. Ou, en tout cas, d’après ce que j’ai compris, tous ceux, dans l’immeuble, qui sont chez Orange.

*

Et ma voisine aussi s'est retrouvée sans connexion — sans téléphone, sans télé. Ma voisine, c’était aussi une grande amie. Une vieille dame, intéressée par tout, passionnée par la vie, investie comme ce n’est pas possible dans la vie de l’immeuble (que d’arnaques qu’elle nous a évitées !... que d’erreurs dans les comptes qu’elle aura repérées !...). Une vieille dame qui luttait, depuis des années et des années, contre un cancer. Pas seulement contre un cancer, mais, peu à peu, contre plusieurs, mais qui luttait, qui les maintenait, à distance, à force de traitements, épuisants, ravageurs, et à force de passion pour la vie — parce que la passion, ce n’est pas que ça guérit le cancer, mais, enfin, sans rend plus fort pour lutter contre. Et, peu à peu, elle s’affaiblissait.
Ces derniers temps, elle ne pouvait plus sortir — elle s’est retrouvée hospitalisée à domicile. Mais elle, elle n’avait pas de portable — et elle s’est retrouvée hospitalisée à domicile sans téléphone. Sans lien avec le monde. Sans la télé non plus. Elle avait les livres — mais, seule, et sans lien. Sans moyen de prévenir. Et je n’étais pas là, j’étais encore en déplacement. — Je me demande, au demeurant, comment ç’a été possible, qu’on l’ait laissée « hospitalisée à domicile », alors qu’il n’y avait pas moyen de la joindre, et qu’elle ne pouvait joindre personne — mais là aussi, ça s’est passé comme ça.
Et puis, une nuit, sans doute, elle est tombée chez elle. Elle est tombée, et, d’après ce qu’on a pu comprendre ensuite, elle est restée étendue sur le sol pendant près de deux heures, peut être plus, sans moyen d’appeler au secours, et elle a réussi à se traîner jusqu’à son lit, et à attendre. — C’est beaucoup plus tard, dans l’après-midi du lendemain qu’une amie à elle — une autre voisine — s’est rendue compte que quelque chose n’allait pas, parce que son store n’était pas ouvert, et elle est allée voir (elle avait la clé), elle a trouvé la catastrophe, et, elle, elle a appelé les pompiers… et, les pompiers, elle a pu les appeler de sa ligne fixe, parce qu’elle avait refusé le « couplage » du téléphone et de la télé, elle avait voulu rester comme elle était. — Cette vieille dame, mon amie, aujourd’hui, elle est dans cette phase qu’on appelle « le glissement », c’est-à-dire qu’après avoir lutté, et lutté, et lutté, elle se laisse glisser dans la mort.

*

Moi, j’ai essayé d’appeler le 3900. A chaque fois, je suis tombé sur une voix de robot, féminine et avenante, qui me demandait de répondre à des questions préétablies, par « oui » ou par « non », et, si je sortais des clous, il fallait tout recommencer, parce que la voix ne comprenait pas. Et, à chaque fois, au bout d’un quart d’heure, une demi-heure, je ne sais pas, je restais sans rien, parce qu’on me disait qu’il y avait un incident sur la ligne, que les équipes étaient en train de travailler dessus, que nous étions nombreux à appeler, et que si je voulais qu’on me récapitule par mail ce que je venais d'entendre de cette voix féminine et avenante, j’allais recevoir un mail sur mon portable, et, quand je le recevais, ce mail, sur mon portable, on me donnait une adresse : http://mobile.orange.fr/accueil/Retour ? SA-SUIVIPANNE ou copiez cette adresse sur un navigateur, j’arrivais sur un truc qui me disait exactement la même chose, ou bien j’entendais que la panne serait réparée le 7 novembre à 16 (pause) heures (pause) trente, puis le 16 (pause) novembre (pause) à 16 (pause) heures (pause) trente, et, aujourd’hui le 18 (pause) novembre (pause) à 16 (pause) heures (pause) trente, et jamais je n’ai pu tomber sur un être humain qui aurait pu m’expliquer ce qui se passait.

Je n’ai jamais pu parler à quelqu’un.

En désespoir de cause, pour dire ce qui s’était passé avec mon amie, je me suis dit qu’Orange devait exister sur FB, et j’ai trouvé la page d’Orange. J’ai donné mon portable, j’ai mis Orange au courant (j’ai appris depuis qu’une autre voisine avait, elle, eu quelqu’un, et avait dit ce qui s’était passé, comment la panne de téléphone avait, littéralement, tué une personne — et la seule réponse avait été aucune réponse), j’ai vu que mon message avait été lu (lun 13 :17), mais, là encore, je n’ai eu aucune réponse.

*

J’ai croisé le restaurateur en bas de chez moi (lui aussi chez Orange). Lui, il a droit à un « service pro », parce qu’il est un professionnel, et il a parlé à quelqu’un. Ça fait deux semaines qu’il vit sans internet ni téléphone (pas moyen de passer une commande, de faire une réservation, rien), on lui dit que c’était Free qui, en posant un câble, avait endommagé celui d’Orange, et quand il a demandé ce qu’il fallait faire, son interlocuteur de chez Orange lui a conseillé de choisir un autre fournisseur « en attendant »… Mais est-ce que c’est vrai ? Comment savoir ? Encore une fois, personne, chez Orange, ne m’a jamais rien dit. Et donc, si ça se trouve, cette panne-ci, ce n’est même pas la faute d’Orange — mais, moi qui ne suis pas professionnel, personne ne m’a rien expliqué, et personne ne m’a même conseillé d’aller voir chez les concurrents…

*

Je voulais juste dire ça, aujourd’hui. On progresse, on progresse, on progresse, pour paraphraser Souchon, et plus on progresse, plus on devient fragiles, plus c’est un jeu d’enfant de nous casser. Plus nous sommes dépendants, plus nous sommes seuls. J’enfonce des portes ouvertes. Et, face à ça, il y a des gens qui parlent dans des machines, des voix, sans doute, comme on dit, « de synthèse », qui ne disent rien sinon qu’on nous souhaite « une bonne journée » ou je ne sais quoi d’autre. Et, ma foi, oui, c’est un monde étonnant.

*

Ensuite, il y a la ruine, graduelle, toute petite, jour après jour, volontaire, recherchée, du service public (Orange n’est plus public, évidemment). Les trains, la poste, et, oui, aussi, l’éducation. Ça aussi, j’essaierai d’en parler à ma façon, mais, là, je voulais juste raconter cette histoire qu’on dirait personnelle.

------

13h, 18 novembre. J'apprends que mon amie est décédée cette nuit.

-----
Un dernier PS. Aujourd’hui, 21 novembre, je reçois un message FB d’Orange, ainsi libellé : "Bonjour, un incident sur le réseau est déclaré depuis le 04/11. La date de rétablissement est prévue dans la journée. Nous sommes désolés pour ce désagrément. » — La mort d’une personne, c’est un désagrément... Même pour dire ça, ils n’arrivent pas à ne pas avoir recours à un robot, qui coûte moins cher, évidemment, qu’une personne humaine.

L’image contient peut-être : texte
 
(1) Oui parce qu'auparavant le but n'était pas de générer des bénéfices mais que l'usager soit servi.
 
 

Douze ans après

20161124_144346Douze ans après, mais cette fois-ci pour la personne qui alors t'accompagnait dans certaines visites à celui qui était alors malade, tu reviens à l'hôpital d'Eaubonne.

Tu en avais soigneusement oublié le chemin, toi qui à l'ordinaire les retiens si bien.

Les bâtiments ressemblent à ton souvenir.

Tu te dis qu'il y a douze ans tu ne connaissais pas la plupart de tes ami-e-s de maintenant, et ça t'impressionne. Le net est passé par là qui t'a fait rencontrer les personnes non plus par concordance géographique et temporelle mais par affinités. Les liens n'en sont que plus forts.
Lors de l'attente auprès du brancard, tu tentes de compter combien tu as eu de vies que l'on pourrait presque qualifier de successives tant elles différent. En point communs : seulement les livres et quelques liens indéfectibles et traversants. Tu constates qu'à part les drames, et les drames déterminants ne sont pas ceux auxquels on pense forcément, ces différentes existences ont souvent des bornes en forme de transition.

La première irait de ta naissance à l'automne 1997 ou à l'été 1998 ou au 17 février 1999. Elle comporte bien des étapes déterminantes, mais qui ne t'auront pas fait basculer dans une autre dimension. Ainsi la naissance des enfants. Certes on n'est plus la même personne, tout à fait, après. Mais le cours de la vie suit la même logique du moins lorsque, ce fut notre cas, tout s'est bien passé.

En revanche l'automne 1997 c'est le moment où un prospectus sur un pare-brise, pas même celui de ta voiture, te décide à t'essayer comme choriste. À  ce moment là ton temps personnel c'est lire le soir / la nuit un peu au lit et un cours (de danse) par semaine le samedi après-midi. Tu veux y rajouter la chorale, répétitions le jeudi soir. L'homme qui a été sérieusement malade au printemps, mais va mieux à présent, consent.
Non que tu aies besoin de sa permission, mais de sa présence garantie au même moment à la maison afin de s'occuper des enfants (alors 7 et 2 ans). De là quelques jours à Prague, ensembles, au printemps, au prétexte d'un concert. De là les concerts avec Johnny et leur préparation et cette révolution dans ta vie : elle peut elle aussi comporter des moments extras et pas seulement ordinaires. Alors tu es prêtes pour la rencontre du 19 février 1999.

De là au 26 juin 2003 il y a une grande amitié qui se solidifie, et l'incubation de l'écriture jusqu'au 7 novembre 2003 que je reçois les mots qui secouent pour me secouer. Et le 24 février 2004 le premier manuscrit. Et mon père qui tombe malade et meurt mais peut-être que je suis la même personne jusqu'au 1er mars 2005, quelqu'un à qui on a fait le coup du "Venez chère grande âme" et qui est tombé dedans et vol libre sans même prendre le temps de sangler son parachute. 

Le 1er mars 2005 c'est à la fois le premier jour de l'emploi désormais à mi-temps et la video de Florence Aubenas captive, que tu parviens à ne pas regarder mais qui te fait filer au Comité de soutien auquel déjà tu participais mais avec pondération. À partir de cette date fatidique, ça sera à fond. Et cette expérience change ta vie. Tu n'es plus la même personne après. Tu ne parviens plus à rentrer dans tes anciens habits, particulièrement la blouse grise mentale de ton emploi bancaire. Aussitôt après l'expérience collective de l'Hôtel des Blogueurs te fera rencontrer des amis formidables. Tu es une même personne, fonceuse, du comité de soutien jusqu'à ce 17 février 2006, que tu considères même si ça ne rime à rien comme ta première mort. 

La 5ème phase sera celle de la survie, tu as envie de l'établit jusqu'au 20 janvier 2009 même si le 28 août 2008 est une date de bascule. Tu n'en demeures pas moins la même personne jusqu'au ce dernier jour de travail comme ingénieure et que tu auras parcouru sans jamais savoir qu'il le serait. La personne que tu es alors est quelqu'un d'infiniment désemparé et triste, seule l'écriture (qui perdure) et les ami-e-s te permettent de tenir et cette nouvelle rencontre, à laquelle tu mettras un moment à croire, tant la rupture de début 2006 fut brisante. 

Tu es ensuite quelqu'un qui à de l'élan et de l'allant même si rien n'est donné, et ça durera sur le plan affectif comme professionnel, jusqu'à l'été 2013. Sans doute que tu n'auras jamais été aussi proche de la personne que tu sens être en toi qu'à cette période. Sans doute que tu n'auras plus avant longtemps un vrai temps d'écriture comme celui-là. Ni un lien affectif aussi intense que celui que tu avais contribué à créer.

Tu retrouves la personne triste et marécageuse jusqu'au 7 janvier 2015 : quelqu'un qui se bat pour la survie professionnelle et affective. Reculez d'une case. 

Du 7 janvier 2015 au printemps 2016 et tes débuts à la librairie de Montmorency, c'est une période engluée dans des effets réactionnels bien secondés dans leur travail de sape par la déception professionnelle qu'aura constitué le travail dans une librairie de chaîne (chaîne indépendante mais chaîne quand même). Tu n'étais plus toi même durant cette période. Mais ta version zombie.

Depuis le printemps 2016 et grâce au travail, et à l'inscription (enfin) au triathlon, tu redeviens proche de la personne 2010 - 2013, celle qui a encore de l'énergie pour tenter des trucs de bête de ouf dans sa vie. 

De quoi l'avenir sera-t-il fait ?

Douze ans après retrouver les lieux que tu fréquentas avant même la création de ce blog-ci est donc très étranges. Tu les arpentas en étant la même autre.

Qu'est-ce qui dans la perception est en commun, qu'est-ce qui au contraire varie ?

Retourner sur ses pas, dans des circonstances similaires et non pas par choix, revient à rejoindre l'ombre de ce que nous fûmes. Ça n'est pas neutre. 

Je n'ai pas terminé d'y repenser.

 

PS : Les palmiers ont disparu. 

 


Grand âge

20161122_151010

Elle dit Je veux bien manger mais je n'en éprouve pas le besoin. L'esprit est encore vif. Mais le corps dénutri.

Elle ne semble pas avoir l'intention de quitter la vie, mais alimenter ce corps lui semble superflu. 

La diversité du personnel hospitalier la fait s'abstenir de proférer les remarques racistes ou du moins xénophobes qui me l'avaient rendue étrangère. 

L'alcool, source intarissable de nos disputes, semble avoir disparu comme l'alimentation. Et puis à l'hôpital, le problème ne se pose plus.

Tu sais gré à l'homme de la maison d'avoir agi comme il convenait, appelé les secours quand il le fallait, et (ce que tu n'aurais pas su faire sans une certaine violence désespérée) convaincre la patiente qu'il le fallait. Tu es éperdue de reconnaissance envers sa patience lorsqu'il a fallu attendre (les brancardiers) puis attendre (l'admission aux urgences) puis attendre (qu'une consultation ait lieu), répondre à nos SMS inquiets alors qu'il n'y avait pas grand chose de concret à nous communiquer. 

Il y a un soulagement lorsque quelqu'un qui vit seul.e et va mal et tend à refuser les secours et le soins, se trouve hospitalisé. Nous savons que ce soir, cette nuit, demain sans doute aussi, il y aura des professionnels prêts à répondre à de nouveaux malaises, à prendre soin. La partie de notre cerveau qui menait en sourdine une veille incessante consent à une (très provisoire, sans doute) désactivation. Ça redonne de la vitesse et de la vitalité aux autres gestes et pensées. Nous savons aussi que la personne qui rejetait nos propositions d'assistance avec la dernière énergie, respectera sans doute assez l'autorité que confèrent les compétences médicales pour consentir à quelques efforts. Dont celui de l'alimentation.

Tu ignores si un diagnostic sera établi qui expliquera cette forme gérontologique d'anorexie. Ou si c'est tout simplement un phénomène d'usure, une fatigue définitive de l'humaine plomberie.

Pour l'heure tu admires la gentillesse du personnel, ils semblent avoir tous une kyrielle de tâches à très vite accomplir, pourtant plusieurs d'entre elles (c'était des femmes) prennent le temps de venir nous parler avec une bienveillance que nous ne réclamions même pas. Je songe alors qu'au travail il faudra au moment du rush des fêtes, lequel s'amorce déjà un peu, que je devrais tenter d'y parvenir.

Dans les jours à venir, malgré des emplois du temps chargés nous allons tenter de nous relayer à son chevet.

Plus tard tu appelleras celle de tes cousines qui était venue aux nouvelles. Vous constaterez, sans pouvoir déterminer s'il s'agit d'un effroi ou d'un réconfort, que vos mères respectives suivent le même cheminement vers leur fin.


Nos points de rupture

C'est l'effet conjoint d'un doux message amical, lequel me fait remarquer que pas à pas je m'approche de mes aspirations, et du Affichez vos souvenirs de FB lequel m'a rappelé aujourd'hui d'heureux moments à Livre Sterling, et d'autres où j'étais triste en 2013 mais compréhensive quant au grand Belge qui m'avait apporté un si violent chagrin, ce que je ne saurais plus être depuis son message insupportable du 8 janvier 2015 et ma naïveté incurable qui me l'avait fait prendre à la mention de son arrivée pour un mot de condoléances, qui m'a fait songer à nos points de rupture.

Ces moments dans une existence qui font que l'on n'est plus tout à fait les mêmes après. Même si certains fondamentaux ne varient pas (l'amour des livres, dans mon cas, le bonheur de la nage tant que ça m'est possible ...).

J'ai désormais assez d'historique pour pouvoir établir un bilan.

J'ai changé après :

- 22 novembre 1963
- un jour de juillet 1982  
globalement l'ensemble du séjour d'une douzaine de jours que j'effectuai à Oxford cette année-là
- janvier 1983
- un jour de juin 1986
- un jour de novembre 1986 (1ère arrivée à Ouagadougou)
- 15 octobre 1987
- novembre 1989, à la fois la chute du mur de Berlin et le voyage en Californie
- 13 avril 1990
- un jour de l'automne 1991 
- 27 juin 1995
- un jour du printemps 1998 (premier concert comme choriste à Prague)
- septembre 1998 et les concerts au Stade de France
- 19 février 1999 
- 11 septembre 2001
- 7 novembre 2003
- 15 août 2004 lorsque constatant son état alarmant je fais hospitaliser mon père et que j'entends le médecin qui doit négocier pour qu'une place lui soit faite
- 7 janvier 2005 et 12 juin 2005
- juillet 2005 et l'expérience de l'Hôtel des Blogueurs
- les coups durs successifs de l'automne 2005 et l'apogée de la violence émotionnelle le 17 février 2006
- 24 septembre 2007 et 28 août 2008
- un jour du printemps 2009 que je ne sais plus dater (et où je suis confrontée pour la première fois au déni ailleurs que dans la vie professionnelle où je l'avais toujours pris pour des bouffées de mauvaise foi)
- 20 janvier 2009 mais hélas pas pour l'investiture de Barack Obama
- 2 octobre 2011 (le déclic vers le triathlon)
- 7 et 8 janvier 2015
- 13 novembre 2015
- 3 juin 2016
- peut-être le 9 novembre 2016 mais ça n'est pas encore certain

J'ai vécu bien d'autres choses et formidables et terribles, bien d'autres choses qui ont comptés, des moments intenses, des rencontres, mais elles ne m'ont pas modifiée. Là ce sont les points de rupture, ceux qui font qu'en relisant par exemple ce qu'on avait écrit la veille, on a l'impression qu'on n'était pas la même personne à l'avoir écrit. On avait subi un déplacement, une transformation.
Il y a parmi elles davantage d'événements qui bouleversent par le bonheur qu'ils auront apporté que je ne l'aurais cru. Dans la vieille Europe de la fin du XXème siècle et du début du XXIème nous sommes encore, par rapport au reste du monde, des privilégiés dont les moments clefs d'une vie ne sont pas que des calamités.

Il y a des moments très forts qui ne sont pas éléments de changement, mais plutôt une consécration de ce vers quoi l'on tendait. Ils ont l'intensité d'un but atteint ou d'un échec confirmé, parfois la violence d'un chagrin, mais sans bouleverser la logique des choses et notre perception du monde. Ils ne figurent pas dans ma liste. Exemple typique : l'obtention du baccalauréat, du permis de conduire, certains nouveaux emplois, la première publication en papier.

Si je devais me montrer plus sélective je ne retiendrais que les dates en gras. Trois d'entre elles correspondent à des attentats ou leur lendemain, dont deux ont eu des conséquences directes sur le cours de ma vie même si j'ai eu la chance de n'être pas immédiatement concernée. J'espère n'en pas trop ajouter de cet ordre dans les années à venir.


dimanche travaillé (Un)

PB200056

La récupération des vacances, même exigeantes, même amoindrie par les nouvelles flippantes du monde aura donc été efficace jusqu'au samedi retour de travail. 

Il faut dire que la journée du samedi avait été formidable et le travail stimulant.

Puis un retour trop tardif sans nouvelles transmises de la personne dont la santé décline - d'où que tu les avais cru bonnes, une fausse alerte de plus - et le spectre d'une nouvelle offensive du syndrome de George Bailey ont eu raison de cette énergie. Je me suis endormie sans dîner, et pour la nuit entière.

L'avantage aura été d'être bien réveillée et à temps pour le dimanche qui s'annonçait. 

La question fut cependant à un moment donné de ne pas être certaine de parvenir à y aller. Les rafales de vent étaient violentes, le vélo impraticable, en chemin j'ai craint une absence de transports en commun. Tout s'est apaisé juste à temps.

Comme il faisait doux l'attente du bus 15 (1) n'a pas été pénible.

Pour la première fois depuis que je viens travailler à Montmorency, le parc était fermé. Les grilles closes affichaient fièrement les heures d'ouvertures qu'elles contredisaient.

20161120_091552

Ça aura été une belle matinée de travail, avec les habitués qui venaient parler, pour certains des livres achetés la veille et déjà lus ou entamés. Le marché était relativement dégarni, quelques rafales résiduelles ont soulevé les toits légers, qui ont eu le bon goût de retomber sur leur emplacement. Curieusement les poubelles que nos voisins peu scrupuleux abandonnent au pied de l'arbre n'avaient et n'ont pas bougé.20161120_095921

Seuls les corbeaux freux ou corneilles noires qui la veille s'en donnaient à cœur joie, n'étaient plus là.

Le temps d'effectuer le retour, sous un temps devenu clément voire doux pour la saison, de quoi regretter l'absence de vélo, et la fatigue de la semaine me rattrapait, transformant un moment de lecture (enfin !) destiné à la préparation de la rencontre de samedi prochain, en une sieste géante ou en un bref début de nuit.

C'est là l'inconvénient majeur du travail le dimanche, lorsqu'on aime ce que l'on fait et qu'y aller ne pèse pas : le déphasage avec le reste de la famille, le besoin de récupérer au moment précis ou eux se hâtent de profiter de leur temps libre restant.

De plus un lundi de congé n'a jamais le même effet qu'un dimanche en terme de repos : inévitablement on l'occupe par des activités contraintes ou nécessaires, qu'on n'aurait pas effectuées un dimanche mais qui ne sauraient être placées un autre jour de semaine travaillé. Si l'on vit en ville, le fait que tous s'activent est un important facteur de repos réduit. Quelque chose se joue là du même ordre que le problème du travail de nuit, quoiqu'en mode amoindri : la qualité des heures de repos n'est pas la même lorsque tout autour l'heure est à l'activité. 

La semaine à venir s'annonce particulièrement chargée, et remplie dès demain (2) - au point d'avoir dû décliner une invitation (littéraire) Aux deux magots -, et durera jusqu'au dimanche 13h. Reste donc cette soirée pour reprendre énergie.

(1) Le dimanche le 12 ne fonctionne guère.
(2) Pas seulement en librairie.


Wake me up before you go go (air connu)

 

    Il y a eu le changement d'heure, un dimanche de la fin du mois dernier.

Il y a le fait que l'homme de la maison est actuellement sans emploi, et donc rarement atteint par des obligations très matinales ; que notre fils qui travaille et suit des cours en alternance est parfaitement autonome et sérieux dans son organisation. Plus besoin comme à l'adolescence de parfois le secouer un brin.

Il y a eu le décès du père de l'homme, quelque chose de finalement assez prévisible mais qui apporte son lot d'abattement et de désorganisation et de bousculades d'emploi du temps et de moral, plus difficilement bon.

Il y a eu que je me suis débrouillée avec mon seul téléfonino au réveil progressif et discret, je souhaitais préserver le sommeil de l'endeuillé.

Il y a eu que nous avons enfin pris des vacances, dix jours et demi après une année entière sans.

Il y a que le radio réveil est un appareil à l'obsolescence non programmée achetée il y a peut-être l'air de rien une trentaine d'années. Il n'est ni automatique ni connecté.

Ce qui a fait que lorsqu'à mon retour je l'ai réactivé afin d'être prête à temps pour les entraînements de natation, j'ai totalement oublié la remise à l'heure nécessaire préalable.

Puis j'ai cru que l'homme avait fait le nécessaire, tandis que j'étais au travail.

Cela fait deux matins que la machine tente de nous tirer du lit à 5h20.


PS : L'autre appareil qui me joue des tours est le radiateur de la librairie. Je le baisse en partant le soir, il se ré-enclenche à 18°C de thermostat à un moment du matin ou de la nuit. 


D'un tout premier avantages de l'entraînement de triathlon

20161118_010307

Ça n'a pas été volontaire, c'était un hasard de fin de métro, la soirée était trop heureuse pour partir avant l'after de l'after, mais le temps de parvenir à la ligne 13 il n'y en avait plus.

Alors tu t'es retrouvée à ressortir là où tu travaillais il y avait trois ans et demi plus tôt. L'expérience professionnelle longue la plus heureuse de ta vie (1) (so far).

Le marché de Noël comme désormais chaque année y était. Chaque fois plus étendu et délimité : plus moyen à présent pour le piéton d'emprunter une transversale en dehors des grands axes, tout est clos, surveillé, exploité. La privatisation grandissante de l'espace public commence sérieusement à me peser [cet exemple parmi d'autres].

Un café, historique, n'a pas bougé, ni non plus cet hôtel que tu voyais de la caisse. Le reste des commerces a beaucoup changé, hausse des baux oblige. Y compris un restaurant qui semblait pérenne. 

La station vélib la plus proche est toujours la même. 

Alors tu t'es offert ce petit plaisir nocturne de remonter vers chez toi par le même chemin même mode de transport que celui que tu employais, vers 20h souvent bien tassées, trois soirs ou plus par semaine.

Dans ce sens-là, ça monte. Tu avais à l'époque parfois la tentation de ne pas utiliser la vitesse 3 et d'enclencher un développement inférieur. Ce soir, après un lot de trajets domicile travail d'une douzaine de kilomètres depuis le printemps dernier et quelques entraînements de vélo, tu as oublié que ça grimpait. Tout est passé sans efforts. Certes la bonne humeur liée aux quelques heures qui avaient précédé devait jouer. Il n'empêche aussi que c'était ta condition physique qui s'était améliorée.

Il est parfois raisonnable de croire que les efforts pour s'entraîner permettent vraiment et rapidement de progresser. 

 

(1) il y en eut d'autres très chouette, en tant que choriste, en tant que figurante, en marge de ce travail à participer à une émission de radio, dans quelque belle librairie ... mais c'était ponctuel ou moins long pour l'instant.


Testament numérique

Trouvé ce lien grâce à Samantdi, 

Une mort numérique digne

et qui m'intéresse bigrement. Car non seulement j'y pense mais je me dis qu'avec quelques livres aux dédicaces remarquables, et une part d'appartement (si les circonstances ou la misère ou une guerre ne réduit pas cet abri à néant), je n'aurais rien à léguer que tout ce que j'ai pu bricoler sur l'internet. 

C'est en partie pour cette raison que j'ai été heureuse de pouvoir accepter que mon travail fasse partie des archives conservées à la BNF (1).

En gros j'aimerais que les trucs restent accessibles, consultables mais que quelqu'un puisse prévenir que si plus rien n'est publié, c'est parce que j'en ai fini avec cette vie. J'aimerais éviter des coupes des censures post-mortem (2). 

Je n'ai pas d'avis précis sur le côté réseaux sociaux qui me semble n'avoir de sens que dans le flux. Je crois que je crois que ça peut être bien que les choses restent un moment, ne serait-ce que par courtoisie envers ceux et celles qui avaient interagi et qu'ils puissent éventuellement retrouver quelqu'un en se souvenant d'un échange sur mon fil et en le retrouvant. Mais j'aimerais que quelqu'un ait l'accès pour prévenir "C'est fini", ce fil ne sera plus remis à jour.

J'aimerais bien trouver une instance auprès de laquelle enregistrer les clefs (et les mots de passe modifiés), et qui veillerait à les transmettre aux proches compétents.

Bref, cette loi tombe à pic, mais il faudra prendre le temps d'examiner ça de plus près. Ne serait-ce que pour la partie payante de mes accès. Que deviendront-ils une fois que je ne serai plus là pour honorer les factures ?

 

(1) Et aussi parce qu'une grande partie de ce que j'écris concerne "l'air du temps" et que je me dis que si l'humanité survit et des supports transmissible, ça intéressera peut-être quelque humain du futur de voir comme on pouvait vivre à Paris au tout début du XXIème siècle.

(2) Il me semble qu'on va vers de plus en plus d'archaïsme moral et de pudibonderie, j'aimerais que la liberté de ton puisse rester. J'aimerais aussi que ne soit pas gardé que ce qui était vraiment rédigé, mais aussi les trucs de basse production, les mots maladroits des jours fatigués, que ça garde l'empreinte du poids du quotidien. Je ne renie rien pas même mon extrême naïveté.

 

 


Décidément la fin d'un monde

Capture d’écran 2016-11-11 à 10.25.14

(Quand même ceux qui font rire font désormais pleurer)

En ces temps douloureux je me tourne, réflexe de tenir bon, vers les amis qui à l'ordinaire me font rire ou sourire. 

Force est de constater que cette semaine, ça marche moyen bien. 

Il y aura eu David mercredi, ma première alerte quant au résultat électoral américain si calamiteux, et ce matin, alors qu'accédant au(x) réseau(x) je m'apercevais que Thomas Gunzig venait de publier quelque chose j'ai aussitôt cliqué. Mais ce n'est hélas pas un sourire que j'ai alors glané.

J'ai tout de suite pigé.

Sans compter que François avait confirmé.

Capture d’écran 2016-11-11 à 10.26.45

 

 

Il ne me restait plus qu'à lire les hommages officiels dans Le Monde et Le Figaro (généralement de bon niveau lorsqu'il s'agit de culture) et réécouter quelques chansons.

 

 

Les amis ont quand même trouvé moyen de me faire sourire, et je leur en sais gré. 

Capture d’écran 2016-11-11 à 10.29.10

 

Il n'empêche, putain de période, sale générale année.