À notre insu fuyant l'annonce
Encore une idée (vouée sans doute à la jachère)

Les J.O. sont finis, tentons d'éviter le blues de Rio

 

    Ça faisait bien longtemps, même si en 2012 j'avais regardé quelques belles épreuves, déjà en streaming sans commentaires, ce plaisir raffiné, que je n'avais pas suivi des J.O. d'aussi près. Je crois que le fait que ça se combine avec une période RER boulot dodo, ou vélo boulot dodo, dont ça permettait de contrebalancer la sensation de non-respiration, ainsi qu'à une année sans congés d'été, y aura été des plus favorables.

Il y a aussi que personne de la famille ou des proches n'était à l'hôpital (1), que je n'étais pas prisonnière d'un bureau (2), que les horaires, paradoxalement (3), avec de belles soirées et la récap sur France 3 chaque matin, permettaient de suivre pas à pas.

Il y avait aussi que la plupart de mes amis était loin de Paris, la vie sociale réduite, la vie sportive (pas d'entraînements collectifs) aussi, aucun voyage ni déplacement, ça permettait de s'évader par images interposées. J'ai ainsi découvert que l'hiver à Rio il pleuvait autant qu'en France aux zones côtières, que le vent pouvait y être violent, si loin d'une image de carte postale que l'on tient des médias classiques, des amis touristes (qui y vont l'hiver d'ici et donc l'été), des clips de tubes de l'été ou des publicités. À regarder les courses en extérieur, j'ai découvert un peu de la ville et de ses environs, sachant que je n'irai sans doute jamais (4). 

Grâce à France TV sport et ses directs au choix, le son des lieux mêmes, zéro réclame, zéro blabla, j'ai pu me régaler des sports que le reste du temps on voit peu ou pas. Je retiendrai surtout les épreuves de plongeon. Nous avions fini par être capables d'évaluer un saut, d'estimer des notes assez justement. Et mon admirations pour les concurrents n'a fait que grandir à mesure des jours : pour avoir essayé, il y a quelques années, ne serait-ce que de sauter, je sais combien le moins réussi de leur saut est en soi un exploit.

Comme il y avait le travail, beaucoup des tournois me sont restés étrangers, je n'en ai vu que quelques vignettes lors des résumés.

On a d'ailleurs pu constater combien ceux-ci filtrent à travers certains prismes d'efficacité d'audience : en France strictement orientés, athlètes français concernés, puis sports à succès, et équipes fameuses, enfin images marquantes. Certains exploits seront donc passés totalement inaperçu de l'amateur de sport qui aura suivi par eux. Exemple caractéristique : le plongeon parfait, une unanimité de 10, la note maximale pour l'un des Chinois en finale masculine de Haut Vol. L'homme n'a pas gagné, on ne l'a pas vu dans les images de types, on garde un seul extrait pour évoquer une médaille, il a raté un peu certain de ses autres sauts, dans un concours où tous étaient excellents, mais voilà il a réussi ce saut de rêve et que personne, sauf qui suivait l'ensemble du concours, n'a vu. 

Le peu de retransmissions télévisuelles que j'ai suivies furent celles d'athlétisme : j'aimais écouter Stéphane Diagana, toujours mesuré, calme et précis. Déterminé aussi quand il convenait de remettre certaines choses au point. Et pas chauvin, capable aussi de ne pas se féliciter d'une décision injuste quand bien même elle favorisait un-e Français-e. Laure Manaudou était aussi agréable à entendre, mais je préférais le bruit de la nage et l'ambiance générale plutôt que les commentaires, même bons. Sans parler de cette manière des journalistes sportifs qui est celle qu'on attend d'eux, mais qui moi me fatigue, de s'exciter à la fin. À part une bouffée de joie à la vue d'un beau but, que je suis la première à émettre lorsque je regarde, j'aime autant qu'on puisse admirer sans crier. Et puis du moins sur les chaînes principales, il reste quand même un vieux fond de petit machisme, ne serait-ce que dans l'inévitable expression qu'une athlète on la dit d'abord belle, on remarque de méritoires efforts mais c'est plus fort qu'eux il faut que ça s'échappe, de même que des réflexions pataudes sur l'intégration ("Ils n'ont pas à s'intégrer, Laurent, ils sont français", d'Arnaud Romera ça faisait du bien à entendre, mais ça aurait été encore mieux qu'il n'ait pas eu lieu d'être), sachant que c'est déjà le résultat d'un effort par rapport à des sommets de beaufitude durant bien des années qui précédaient. Il m'a semblé, lors des résumés, que davantage de femmes commentaient. Bref, en progrès, mais peuvent mieux faire (et ça ne serait pas si compliqué).

Un cas particulier me restera en mémoire car au lieu d'être anecdotique il me semble marquer le début d'un changement générationnel. C'est ce joueur de tennis qui tout occupé à une très médiatique lovestory aura semble-t-il fait preuve d'un certain dilettantisme qui l'a fait virer par sa fédération. Ce qui est intéressant c'est qu'il est resté droit sur sa position qui lui semblait légitime : pour lui les jeux c'est peu d'argent et aucun point à glaner au classement ATP. Comme si l'on demandait à un professionnel de venir rejouer un peu chez les amateurs. Et l'on assiste à la friction de deux conceptions du monde, celle du libéralisme actuel et qui se joue des frontières si ce n'est pour dénicher de meilleurs paradis fiscaux, et une autre avec un sens du geste "gratuit" pour un ensemble de valeurs, une idée de collectif et de nation. Je ne suis pas certaine d'apprécier le patriotisme, je me méfie, et je crois que je peux comprendre que par exemple quelqu'un pour exceller dans un sport où l'on est seul sur le terrain même, ait besoin de s'isoler plutôt que d'être avec les autres regroupés, et puis peut-être qu'il est réellement amoureux, qui sait ? (et je n'ai pas oublié les débuts de l'amour lorsqu'on a soif l'un de l'autre sans en être rassasiés),  et je comprends l'envie de se ménager pour mettre sa propre saison à venir en priorité, seulement en première réaction je ferais plutôt partie de ceux que l'attitude du jeune homme a déçus, d'autant que le séjour des athlètes dépend du contribuable, même si par ricochets, ce qui fait que j'ai un peu l'impression qu'il se paie avec notre argent les vacances qu'on ne s'offre pas. Il n'empêche qu'au delà d'une réaction immédiate que l'on peut avoir, ce sont vraiment deux conceptions antagonistes qui s'affrontent. Ce que l'un estime bien - être efficace et rien qu'efficace, ce que ce monde "moderne" exige - l'autre le juge mauvais - mettre aussi d'autres choses moins rémunératrices en avant, et se penser au service d'un pays, d'un collectif - et vice-versa - il semble que le joueur se soit dit, Mais on m'en demande beaucoup, en échange de quoi ? -. On va peut-être vers une époque où ils seront de plus en plus nombreux comme les Golfeurs absents sous de fallacieux prétextes, ou lui qui a fait un petit tour comme en vacances, et où le côté, collectif, beauté du geste, pays d'appartenance, semblera vieilles coutumes d'un autre âge. Pour l'instant, il fait encore l'unanimité contre lui. Reconnaissons-lui le mérite de la franchise. 
Il me semble que de plus en plus fréquemment et dans différents domaines on assiste non plus à des débats ou des conflits sur nos accords ou désaccords vis-à-vis d'une norme, mais à des remises en cause du fait même que certaines choses en soient. Par exemple pour ce cas il ne cherche pas même à s'opposer au fait qu'avoir l'honneur de représenter son pays dans une discipline aux J.O. exige des sacrifices sur le plan personnel, il ne voit pas pourquoi ça serait un honneur et au nom de quoi on lui demanderait de mettre sa vie personnelle et ses perspectives de progressions professionnelles ultérieures entre parenthèses. Le fait que ça concerne du sport et que ça soit sans conséquences environnementales ou politiques ou guerrières immédiate permet d'y réfléchir en paix. Mais d'autres domaines, hélas, sont touchés. Ce n'est plus une norme qui reconnue comme telle est combattue mais des façons totalement différentes de concevoir le monde qui sont en présence.

Quoi qu'il en soit :

La petite part d'évasion du quotidien que les jeux fournissaient est achevée. Je n'avais pas lâché le collier, bossant même plutôt plus que jamais, mais il faut désormais le reprendre sans faiblir. Les mois à venir sont intéressants mais chargés et pas gagnés. Pour la plupart d'entre nous la vie quotidienne en soi est une forme d'exploit. Et le contexte général n'est pas parti pour aider. 

Gardons précieusement en tête les images de beauté, de travail qui porte ses fruits, de puiser dans les énergies, ça pourrait secourir. 

D'apprendre à relativiser aussi ("C'est pas la fin du monde, ça reste de la piscine." a dit un des nageurs, pas si mal classé mais pas victorieux).

Je voudrais enfin redire combien les boxeurs, dans leur ensemble, victorieux ou non, m'ont fait un bien fou (je ne dois pas être la seule) : un sens du collectif, de leur responsabilité de citoyens, du bonheur de l'entraide, si seulement le reste du monde pouvait être un peu plus à leur image, tout serait plus facile et tellement moins violent. Ils redonnaient foi en un avenir possible. On retient les médailles mais ils étaient tous bons.
(et je me rends bien compte de tout le boulot aussi bien côté clubs, bénévoles, fédération, que pour chaque athlète la rudesse des entraînements et l'extrême persévérance, ça représente)

 

(1) De 2004 en Grèce, je n'ai aucun souvenirs, vide, blanc, rien. C'était l'été où mon père était malade et en fin de vie. 

(2) Seuls souvenirs d'une relative compatibilité emploi - suivre les sports, 2002, coupe du monde de foot, quelques chefs passionnés et d'autres qui sentaient la bonne façon de ne pas démotiver les troupes et donc un système de paris à la bonne franquette et une salle de réunion à disposition pour les matchs de la France et les matchs importants. Sinon j'ai toujours été dans des postes sans internet (aux temps d'avant) ou avec un internet très surveillé et de toutes façons pas le temps de se laisser aller à des coups d'œil pour voir où ça en est.

(3) On aurait pu les croire défavorables avec tant d'épreuves tombant pour la France en pleine nuit. 

(4) Sans doute la plus grosse différence entre regarder de telles retransmissions alors que l'on est encore jeunes et les regarder quand un grand bout de notre vie et nos chances d'améliorer nos conditions financières se sont éc(r)oulées : quelle que soit l'envie qu'on en ait, on ne peut plus se dire, un jour, j'irai.

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