BDJ - 160223 - Traverser à pied Paris en bonne compagnie
L'école est finie

Une vie réussie (may be)


(suite d'une conversation de la veille sur notre pouvoir de bienveillance et de générosité)

C'est à peu près plié, je n'aurais que peu contribué à tenter pas même de changer le monde - c'était déjà un peu trop tard pour croire à quoi que ce soit de lendemains sifflotants -, mais de limiter les dégâts de cet emballement de la machine, produire, surproduire, consommer, surconsommer, et engranger pour une poignée d'ambitieux monstrueux des profits mirifiques sans penser ni à leurs frères humains (ou seulement pour être fiers de les écrabouiller) ni à l'état de la planète. En revanche j'ai participé de toute la bienveillance possible et ai pris plus d'une fois de sérieux risques (professionnels et donc financiers, mais pas physiques donc c'est peu de chose) pour dire Votre folie des fous profits ne passera pas par moi, je ne joue pas à ça, continuez sans moi.

Et à l'âge où les souvenirs affluent, surtout lorsque l'on est resté géographiquement au même endroit, ce qui fait qu'à chaque pas, un bouquet d'entre eux refleurit, je prends conscience qu'à quel point j'ai sans cesse fonctionné à fond la caisse, au point de me demander pour pratiquement chaque période : Mais comment ai-je pu tenir ? Comment ai-je fait ? 
Et depuis l'écriture, c'est encore pire : chaque temps sauvé est employé.

Alors je me demande si une vie réussie ça ne serait pas ça : n'avoir jamais fait le malheur d'autrui (ou par des ricochets qu'on ne connait soi-même pas, mais par exemple et que je sache, personne n'a jamais été quitté pour moi, je n'ai pris des postes et des emplois que parce qu'ils étaient vacants, ni non plus n'ai triché et s'il m'est arrivé de peiner des personnes, c'était en défense, uniquement, et parce qu'il faut hélas parfois savoir gueuler Stop, vous êtes en train de trop en demander et de profiter de ma gentillesse) et pouvoir se demander à chaque période passée, mais comment avais-je fait pour faire tout ça ?, tout n'étant peut-être "que" le ménage, les enfants petits à chérir et soigner et aider chaque matin à s'habiller et accompagner à l'école et filer au boulot et tafer dix ou douze heure et rentrer à temps pour les croiser au dîner et leur lire l'histoire du soir et toutes choses du job et de la maison faites, au moins le plus urgent, trouver aussi le temps de lire un peu pour soi et se rendre compte que voilà rien que ça, c'était déjà un sacré exploit. 
Et que nous sommes beaucoup à le faire ou à l'avoir fait. 

Faire de son mieux, tout le temps et pas pour servir des objectifs frelatés.

Car avoir plus de fric que le voisins et le cacher ensuite de peur de se le faire piquer, c'est juste trop facile, il suffit d'être un bon tricheur avec une mentalité mesquine et que même si ça donne l'illusion d'un pouvoir, puisque forcément on peut acheter ce qu'on veut, du luxe, du clinquant et de l'inutile, et les services d'autres gens, obligés de les accorder pour gagner de quoi survivre, ou eux-mêmes esclaves de cette injonction du "toujours plus", la vraie réussite d'une vie, les vrais accomplissements sont ailleurs.

(et soudain je pense à Francis Royo et le bien qu'avec ses textes, ses poèmes, il a fait à une foule de gens, et pourtant si discrètement)

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