"Sortir de l'impasse"
Et au matin La Tour n'avait plus son chapeau

Les mendiants dans Paris


    Depuis fort longtemps j'avais remarqué que la mendicité dans la ville se pratiquait à grande échelle. J'étais encore capable de me souvenir d'un temps où du moins en Île de France ça existait fort peu : à peine quelques clochards, quelques mendiants quasiment "assermentés" à la sortie des églises. C'était les années 60 et 70 du siècle dernier, l'élan des "trente glorieuses", le chômage indemnisé sans dégressivité jusqu'à ce que du travail soit retrouvé (1)

Ça fait environ deux ans que les choses ont très nettement empiré. Par exemple on peut désormais croiser des gens qui font la manche sur la ligne 13 ce qui n'est pas une excellente idée - généralement trop chargée, la personne est inaudible, elle peut ensuite difficilement sauf à certaines heures réduites, passer entre les usagers -, ou des personnes qui montent au même moment dans le même wagon (sans être ensemble, bien sûr) ou de musiciens de wagon qui se tapent la concurrence, ou que quelqu'un passe à peine après une autre personne - et peste contre le manque de générosité, mais forcément -. Sans parler dans les rues d'interpellations de plus en plus agressives (plus moyen de marcher dans Paris, perdue dans ses pensées, il faut sans arrêt répondre à des sollicitations).

Alors que j'étais quelqu'un qui donnait volontiers, du moins lorsqu'on ne me baratinait pas trop (2) et que je pouvais supposer que la personne demandeuse ne travaillait pas pour une mafia (dans Paris : ceux avec des enfants, certains avec des chiens ou les femmes voilées en noir de la tête aux pieds), j'ai totalement arrêté depuis que j'ai eu des ennuis financiers et me suis fixée comme règle de ne plus rien donner avant retour à des jours meilleurs - sauf à des musiciens merveilleux mais là, pour remercier, on en croise parfois qui enchantent notre journée et sauf au clochard connu de notre quartier, un type discret et sympa qui par tous les temps attend patiemment près du marchand de journaux (4) -. Et à présent j'attendrai d'avoir réglé mes dettes. D'ailleurs par la force des choses je n'ai souvent sur moi que très peu d'argent liquide, de quoi me payer un café quelque part si je dois aller aux toilettes ou 1€ (une pièce de) pour le casier de la piscine si j'égare mon habituel jeton, et je dois le garder celui-là.

Mais il n'empêche que je m'interroge, que je ne suis pas indifférentes, même si les circonstances m'obligent à sembler l'être, ou que souvent je suis plongée dans un bouquin et que le reste du monde n'est qu'un vague bruit de fond et que je ne reste plus guère attentive qu'au suivi des stations.

Ce qui fait que la chronique de ce matin sur France Culture m'a intéressée. Elle reprenait bien mes propres questions, et glanait quelques éléments de réponse. Je me suis sentie moins seule devant mes interrogations.

Les mendiants de Paris par Caroline Eliacheff

 

PS : Et à part ça je m'en veux toujours de n'avoir pas compris qu'un homme, un jour très froid d'hiver, Porte de Clichy, il y deux ans ou trois, avait faim et me demandait tout simplement du pain. (Je n'ai même pas l'excuse d'avoir pris peur, c'était seulement d'avoir manqué d'intelligence, d'avoir été sous l'emprise du froid et de n'avoir d'argent à lui donner mais le pain j'aurais dû, je l'avais dans la main)

 

(1) Il y a une génération dont certains jouent les grands libéraux à présent alors qu'ils ont copieusement profité de la solidarité sociétale, bossant le temps qu'il fallait puis partant sac au dos en bouts de tour du monde. Tant mieux pour eux d'avoir pu accéder à une jeunesse intéressante, mais qu'ils ne viennent pas reprocher leur manque d'enthousiasme et d'entreprise ou "l'assistanat" des suivants. Je m'étais à un dîner fritté avec l'un d'eux qui avait le culot de tenir des propos du style Les jeunes de maintenant sont trop mollassons, alors que bien sûr dans les mêmes conditions splendides dont il avait bénéficié, eux aussi s'accorderaient un morceau d'aventure avec filet financier.
C'est un peu le journal "Le Point" titrant contre les aides sociales et ceux qui en abusent, alors qu'il ne survit que grâce aux subsides publiques.

(2) Je l'ai déjà raconté, je crois, un jour gare Satin Lazare je suis tombée (3) sur un jeune qui expliquait à un "collègue" comment il venait d'arnaquer trop bien tout le monde et il détaillait sa technique, le "cours" lui-même était bien rodé. Or je venais d'être une des spectatrices captives de son numéro, et j'avoue que cette fois-là j'y avais cru, ça se tenait, il avait même des accents de sincérité - le jeune homme avait au moins la qualité d'être un excellent acteur -. Je n'avais rien donné parce que j'étais sans argent sur moi, et je m'en étais presque voulu. Toujours est-il que depuis ce gars-là je ne crois plus à un seul des mendiants narratifs, plus aucun. Et du coup j'ai donné le peu que j'avais il y a quelques mois à un type qui disait simplement Écoutez, je vais pas vous baratiner, mais ça me dépannerait vraiment si vous me filiez un peu d'argent. 

(3) C'était une des fois où pour aller de Clichy-Levallois à La Défense il était plus rapide de repasser par Saint Lazare (que de changer à Bécon) d'où que je m'étais trouvée à quelques minutes d'intervalles dans la gare sur des quais différents. Et le gars, visiblement, se préparait à poursuivre sa tournée.

(4) En fait il est peut-être un chef mafieux de manchards redoutable et c'est son poste d'observation. Tant pis.

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